--Monsieur, dit-elle, je me vois forcée de refuser le rendez-vous du roi.
La prudence m'empêche même de lui écrire. On nous guette, la marquise est
partie ce matin pour Monceaux, non pas seule comme le roi l'a cru, mais en
compagnie d'une personne avec laquelle, sans doute, elle complote de nous
surprendre à Saint-Germain, ce soir.
La Varenne ouvrait des yeux effrayés.
--Ajoutez, continua Henriette, que cette personne est l'activité, la force,
l'adresse mêmes; c'est le surveillant le plus dangereux, c'est Espérance!
--Espérance? ce charmant seigneur qui chasse toujours.
--Oui, sur les terres de Sa Majesté! Allez donc prévenir le roi bien vite.
--La marquise partie avec le seigneur Espérance! dit la Varenne, saisi de
surprise. Le roi va un peu dresser l'oreille.
--Qu'il en dresse deux! s'écria Henriette. Allez! Allez!
La Varenne ne se fit pas répéter l'ordre et partit de toute la vitesse de
ses petites jambes.
--Maintenant, dit Henriette à Leonora, je rentre et je me tiens coi. Que
faut-il faire?
--Attendre, répondit l'Italienne.
--Tu crois donc le roi assez jaloux de Gabrielle pour courir ainsi la
surprendre à Monceaux? demanda Henriette avec une amertume visible.
--Oui, je le crois; mais quand bien même il n'irait pas à Monceaux par
jalousie, il ira par crainte d'être soupçonné de la marquise. Il voudra la
rassurer par sa présence. En un mot, il ira, c'est tout ce que nous
voulons, et il arrivera ce soir, juste au moment favorable.
Henriette, bouillant d'impatience:
--Le misérable rôle pour une femme telle que moi, s'écria-t-elle, ramper
comme un ver de terre!
--Le ver devient papillon. Mais séparons-nous. Ne vous attardez pas dans ce
quartier; adieu, dit l'Italienne en reconduisant Henriette, qu'elle
dominait de plus en plus, jusqu'à lui dicter un pas et un geste.
Henriette obéit et retourna précipitamment chez elle.
Alors Zamet, qui attendait l'issue de tous ces pourparlers, sortit de ses
appartements et vint retrouver Leonora.
--Marchons-nous? dit-il. D'après ce que vient de me dire Concino, nous
devons avoir un résultat aujourd'hui même.
--Je l'espère, répliqua la Florentine.
--Un bon éclat suffira. Que le roi arrive à temps et qu'un de ses amis,
zélé comme il nous les faut, donne du pistolet dans la tête de cet
Espérance, le scandale précipite à jamais la marquise.
--Doucement, dit Leonora en fronçant le sourcil, je vous abandonne la
marquise; mais Speranza m'a défendue; il m'a sauvée, je ne veux pas risquer
un cheveu de sa tête.
--Ah! si tu fais aussi du sentiment; si tu ménages l'ennemi, parce qu'il
est beau!
--Pourvu que je réussisse, que vous importe?
--Réussis vite, alors!
--J'y arriverai par des moyens adroits plus vite que par la violence. Déjà
je suis parvenue à savoir par Pontis chaque démarche de Speranza. Laissez
faire la florentine Leonora et l'indienne Ayoubani. Nous avançons!
Seulement j'exige que Speranza sorte sain et sauf de l'épreuve, à moins de
nécessité absolue. Je l'exige. Vous entendez.
--Soit, tu régleras ce compte avec Concino le jour de vos noces.
--Ce jour-là, dit l'Italienne avec un rire insolent, en faisant le compte
de ma dot, Concino me donnera quittance de l'arriéré!
XI
LES TROIS OURS D'OR
Gabrielle, qui se plaignait jeune fille, de n'avoir pas de liberté, venait
d'éprouver depuis son élévation toutes les misères de l'esclavage.
Ce n'était pas que le roi fût un tyran soupçonneux, un inquisiteur gênant;
mais il était assidu près de la femme aimée, il fuyait l'étiquette, la
régularité; il recherchait la vie familière, et Gabrielle le voyait
toujours arriver au moment où elle s'y attendait le moins.
Mais là n'était pas le supplice. Gabrielle avait de l'amitié pour ce
caractère facile et joyeux; elle aimait les saillies de cette humeur
divertissante, les élans de ce coeur généreux. La société du roi ne pouvait
donc la fatiguer; seulement, après le départ du roi arrivaient les
courtisans, les femmes, la foule. Après cette obsession inévitable,
venaient les surveillants plus humbles, fournisseurs, solliciteurs, et
enfin les valets d'une espèce bien autrement tenace dans sa curiosité.
Et comme Gabrielle sentait le besoin d'être quelquefois maîtresse de son
temps, comme elle avait à calculer ses démarches, même innocentes, de peur
qu'on ne les rapprochât des démarches faites par Espérance, il arrivait
souvent que, découragée, épuisée, elle regrettait sa chaîne de Bougival et
les longs discours paternels, et l'escapade du moulin.
Toute contrariété se changeait bien vite en chagrin pour cette âme si douce
et si sensible. Henri n'y pouvait rien. S'il eût connu cette gêne de sa
maîtresse, il eût essayé le premier d'y remédier. Car nul autant que lui
n'aimait l'indépendance. On le voyait chercher tous les moyens de distraire
Gabrielle, beaucoup par tendresse, un peu par égoïsme, car en la faisant
paraître libre, il allongeait sa propre chaîne, et nous savons qu'il avait
de secrets besoins de liberté.
C'est pourquoi Henri avait accueilli avec plaisir la demande inopinée faite
par la marquise d'aller à Monceaux respirer pendant quelques jours.
--Vous avez beaucoup de travail, sire, et je vous verrai peu, dit
Gabrielle; nous commençons à nous lasser des environs de Paris. Je voudrais
faire respirer au petit César un air moins vif et aussi pur que celui de
Saint-Germain, qui le fait tousser et l'agite. Monceaux, dans sa plaine
riante, reposera mes yeux éblouis des immenses perspectives de
Saint-Germain. Je voudrais bien aller à Monceaux.
--Allez, chère belle, répliqua le roi, qui avait ses raisons pour être
seul. J'ai en effet à organiser une armée pour en finir avec M. de Mayenne,
dont les nouvelles menaces ne me laissent dormir ni jour ni nuit. Vous
seriez rebutée par ce flot de soldats mendiants dont je passe chaque jour
une revue, et qu'il me faut toiser, habiller et restaurer, comme un
recruteur que je suis. Allez à Monceaux, et revenez vite avec notre César,
grandi et enluminé à neuf.
Gabrielle fit ses préparatifs sans ostentation, comme toujours. Elle envoya
ses femmes et son fils en avant par les mules, avec ordre de l'attendre à
moitié chemin. Pour garder son fils, elle demanda au roi quelque escorte;
quant à elle, préférant un peu de solitude, elle commanda son carrosse,
avec deux piqueurs, qui avaient ordre de la suivre le plus irrégulièrement
possible.
On remarqua que la veille de son départ la marquise avait eu un entretien
fort long avec le prieur des génovéfains, qu'elle était allée voir à
Bezons. On la vit ensuite se promener au jardin côte à côte avec frère
Robert, qui lui offrit les fleurs et les fruits qu'elle aimait. Les yeux
perçants, et il n'en manque jamais autour des grands, observèrent que
l'entretien du génovéfain et de Gabrielle fut sérieux, que la marquise lui
prêta une attention extrême, que le frère semblait répéter avec insistance
ses conseils développés comme s'il traçait un plan de conduite, et que
l'attitude de Gabrielle annonçait la soumission d'une écolière docile.
Les seuls mots que purent surprendre les espions furent ceux-ci, au départ:
--Merci encore, mon ami, _pour eux deux_ et pour moi.
Il ne faut pas demander si ces mots furent commentés. Quelle pouvait être
cette trinité qui devrait devoir reconnaissance au frère Robert?
Nous allons peut-être le savoir en suivant Gabrielle à Monceaux.
Donc elle se mit en route, munie dès la veille des adieux du roi et de ses
familiers. Elle voulut partir en soldat, avec l'aube. Aussi le soleil
paraissait-il à peine sur l'horizon, quand les femmes sortirent de l'hôtel
de Doyenné avec le petit César. Une demi-heure après, le lourd carrosse de
Gabrielle traversa Paris encore endormi. Les portes n'en étaient point
ouvertes. Gabrielle put jouir du coup d'oeil incomparable de la ville
immense, pittoresque comme elle était à cette époque, avec ses milliers de
cabanes et de monuments accrochés bizarrement les uns aux autres, sans
qu'on aperçût un seul habitant.
A peine la fraîcheur du matin avait-elle dissipé les vapeurs de la vie
parisienne tourbillonnant sans cesse en invisibles spirales dans ces
carrefours percés de rues sinueuses, au-dessus de ces ponts, de ces
aqueducs et de ces cloaques; les chiens errants fuyaient en troupes devant
le fouet des écuyers; les chats effarouchés grimpaient comme des écureuils
sur l'entablement des maisons de bois, et, s'accrochant aux saillies des
piliers et des balcons, regardaient ironiquement le cortège avec leurs gros
yeux verts.
On rencontrait ça et là quelques patrouilles de bourgeois au harnais mal
sonnant, qui frottaient leurs yeux lourds de sommeil et voyaient avec
plaisir approcher l'heure du retour au logis.
Bientôt Gabrielle arriva aux portes encombrées de paysans et de chariots
chargés d'approvisionner la ville. Elle passa au milieu des ânes et des
paniers dont les parfums potagers la firent sourire, tandis qu'en voyant
cette dame dans son carrosse, en admirant cet incomparable regard d'azur et
cette fraîcheur de beauté qui est demeurée populaire, tout ce peuple
campagnard répétait: La belle Gabrielle!
Bientôt, quand le carrosse eut dépassé une lieue, et que l'air échauffé de
Paris fit place aux brises fraîches de la plaine, Gabrielle respira
librement et sentit une joie enfantine. Pour la première fois depuis bien
longtemps elle était seule sur une route, elle pouvait descendre de
carrosse, marcher, courir. Ses écuyers, jeunes gens de vingt ans, profitant
de la permission, buissonnaient pour arracher des noisettes. Le cocher
veillait sur ses chevaux, et Gabrielle commença, ouvrant les mantelets, à
regarder partout, comme si elle eût guetté l'arrivée de quelqu'un ou
cherché à découvrir des espions.
Elle attendait réellement Espérance à qui, la veille, par Gratienne, comme
nous le savons maintenant, elle avait fait fixer un rendez-vous depuis si
longtemps réclamé.
Ce ne fut pourtant qu'à Vaujours, au milieu des bois, qu'Espérance se
montra tout à coup dans l'équipage d'un chasseur. Il portait sa carabine à
la main droite et menait de la gauche un admirable cheval toujours
frémissant. Depuis l'entrée au bois, les jeunes écuyers avaient disparu
pour reparaître par intervalles, se poursuivant l'un l'autre en leurs jeux;
Espérance put s'approcher du carrosse sans être aperçu que du cocher.
Mais on sait combien les carrosses d'alors étaient hauts, longs et larges.
Les flancs bombés de cette boîte empêchaient les voix de l'intérieur de
glisser jusqu'aux oreilles du cocher enseveli dans la cavité du siège.
Espérance profita, en habile tacticien, de cette merveilleuse conformation
du carrosse, et se tenant un peu en arrière, se baissant jusque dans
l'intérieur, il étouffait complètement ses paroles comme il déroba sa vue
au cocher, d'ailleurs peu curieux, de Gabrielle.
D'autres yeux voyaient de loin cette scène, mais de loin, nous l'avons
appris par le rapport de Concino. Ce dernier, prudent et paresseux, eût
payé bien cher le droit d'entendre sans risque les phrases qui
s'échangèrent sous la voûte rembourrée du carrosse.
--Savez-vous, Gabrielle chérie, que vous êtes bien imprudente!
--Savez-vous, mon Espérance aimé, que vous êtes bien peureux, ce matin!
--Il vous a donc fallu de graves motifs pour sortir à pareille heure et me
mander ainsi au grand jour à la barbe des espions!
--Ils nous verront peut-être, mais ils ne nous entendront pas, j'imagine.
Regardez un peu si vous voyez mes écuyers.
Espérance sortit sa tête du carrosse et interrogea la route qui tournait
dans le bois.
--J'en vois un là-bas, dit-il, qui poursuit l'autre de coups de branches
qu'il a cueillies. Je gage qu'ils ont dix minutes d'avance sur nous.
--Rien ne vous empêche donc de prendre et de serrer ma main. Serrez-la
bien, cette main, car chacune des fibres qui la traversent aboutit à mon
coeur, qui se fond de plaisir quand je vous vois, quand je vous touche.
Espérance prit la tiède main de Gabrielle et la promena sur ses yeux, sur
sa bouche, en la caressant d'un continuel baiser.
--On est plus calme, à présent, dit Gabrielle, dont les joues avaient pris
la teinte nacrée des roses blanches. Assez, Espérance, assez! nous avons
besoin de raison, moi pour parler, vous pour m'entendre.
--Vous allez à Monceaux, reprit le jeune homme docile en replaçant
lentement la main de Gabrielle sur ses genoux.
--À Monceaux, oui, ce soir, à la nuit tombante. Vous viendrez me rejoindre.
Il tressaillit, et la flamme qui brilla dans ses yeux fit à la fois plaisir
et peine à Gabrielle, qui devina le sens donné par l'amant à ces
imprudentes paroles.
--Là! dit-elle avec mélancolie, voici que ces mots si simples, si naturels,
allument le cerveau de mon ami et lui font oublier qu'il ne saurait être
question entre nous ni de ces rougeurs enflammées ni de ces rêves qui
incendient l'imagination.
--C'est vrai, repartit Espérance du même accent doux et triste, de vous à
moi, le mot: nuit, signifie seulement: ténèbres, et le mot: se rejoindre,
ne veut dire que: causer affaires et sourire. Je l'avais oublié un moment,
pardonnez-moi. Vos yeux sont si éloquents qu'on se croit toujours appelé à
leur répondre!
Gabrielle baissa la tête, en proie à une émotion que sa noble loyauté ne
cherchait pas à cacher.
--Oui, murmura-t-elle, j'ai tort de vous regarder ainsi. Mais comment
empêcher les yeux de refléter chaque mouvement du coeur? J'y tâcherai
cependant, si vous l'exigez.
--Tout ce que vous faites, tout ce que vous dites est bien, Gabrielle, et
je vous en remercie. C'est moi qui suis coupable de désirer plus quand je
devrais me trouver si heureux! mais voilà, ce me semble, les piqueurs qui
m'ont aperçu et se rapprochent.
--Alors, abrégeons, dit vivement Gabrielle, qui s'arracha à la douce
torpeur de son corps et de son âme. Je vous ai mandé, Espérance, pour
obtenir de vous un service que vous seul pouvez me rendre, dévoué, discret
et brave comme vous l'êtes.
--Commandez.
--Je vais à Monceaux, où j'attends quelqu'un.
--Le roi?
--Non, quelqu'un dont la présence près de moi pourrait donner lieu à des
suppositions dangereuses, à des incidents graves.
Espérance la regarda.
--Vous me comprendrez en voyant la personne dont il s'agit. Connaissez-vous
la Ferté-sous-Jouarre?
--J'y ai passé. La Marne est à gauche, des bois à droite.
--À une portée de mousquet de la ville, en deçà, se trouve une hôtellerie
qu'on appelle les _Trois Ours d'or_. Vous entrerez, vous apercevrez dans un
petit jardin au fond des bâtiments, un homme, un paysan, très-gros et blanc
de visage. Vous lui direz seulement votre nom, Espérance, et il vous
suivra.
--Tout cela est facile.
--Ce qui peut l'être moins, c'est de l'amener à Monceaux sans que nul vous
voie entrer. Au bout du parc passe un chemin creux, tellement effondré
d'ornières que peu de gens s'y aventurent. En face de l'endroit le plus
profond de ce chemin, vous trouverez, ce soir, une brèche dans mon mur.
Entrez-y avec votre compagnon. Gratienne vous amènera tous deux.
--Je proteste que tout cela, si mystérieux que je me le figure, n'est pas
difficile à faire, dit Espérance.
--J'oubliais un détail, mon ami; je l'oubliais parce qu'il blesse mon
coeur. Il se peut qu'en chemin des espions apostés, des gens armés, je ne
sais quelles gens, enfin, veuillent s'emparer de l'homme à qui vous
servirez de guide. En ce cas, mon bien-aimé, vous êtes jeune, courageux,
adroit, il faudrait sauver cet homme au péril de vos jours, et ne pas
souffrir qu'on lui fit la moindre violence, la moindre insulte.
--Bien, dit simplement Espérance. Voici les piqueurs à vingt pas, la
curiosité les prend, ils vont nous entendre.
--J'ai fini... Rendez-moi ce service, qui est immense, et conservez-vous
pour moi: je vous en serai reconnaissante.
--Payez-moi d'avance avec un regard pareil à ceux de tout à l'heure. Merci.
À quelle heure ce soir, à la brèche du mur?
--Dès qu'il fera nuit.
Les piqueurs s'étaient remis à leur poste, examinant le nouveau venu avec
étonnement.
Espérance salua respectueusement Gabrielle, et après s'être orienté avec le
rapide coup d'oeil du chasseur, il tourna son cheval sur la droite et le
lança en plaine.
De là, bien découvert, mais découvrant tout lui-même, Espérance regarda
souvent si quelque tête d'espion apparaissait derrière lui. Il ne vit rien
qu'un cavalier planté bien loin à l'horizon, et qui marcha bientôt vers
Paris au lieu de le suivre dans sa course téméraire à travers plaine.
Il y a loin de Vaujours à la Ferté-sous-Jouarre, surtout par la traverse.
Espérance prit par Annet. Il changea son cheval à Précy, en prit un second
à la poste de Villemareuil, et arriva vers trois heures, bien fatigué, en
vue de la petite ville où l'envoyait Gabrielle.
Là il se reposa, calculant que de la Ferté-sous-Jouarre à Monceaux la
distance est de deux heures au plus, et qu'il lui restait plus que le temps
nécessaire pour bien accomplir sa tâche.
Rafraîchi, restauré, Espérance se mit à songer plus profondément à la
commission que sa maîtresse lui avait donnée. Quel était cet homme à la
vie, à la liberté duquel on tenait tant? Gabrielle n'avait pas de secrets
de famille qui fussent inconnus à Espérance. Jamais on ne l'avait accusée
de se mêler d'intrigues politiques. Elle n'était pas de ces esprits
brouillons qui nomment et renversent les ministres, et se font buissons
d'épines pour accrocher un lambeau du manteau royal.
Quel pouvait être cet homme et que résulterait-il de sa visite à Monceaux?
Mais comme Espérance n'était pas non plus de ces songe-creux qui se brisent
le crâne pour enfanter des chimères; comme, au contraire, il aimait en
toute chose les idées nettes et les chemins éclairés, il se dit que
Gabrielle devait savoir ce qu'elle faisait, et que les deux beaux yeux
limpides de la charmante femme suffisaient à rassurer le plus aveugle des
hommes dans tous les casse-cou possibles.
Il s'achemina donc gaiement vers la ville en méditant le mot reconnaissance
par lequel Gabrielle avait clos l'entretien, en rapprochant ce mot des mots
_nuit_ et _réunion_ dont il avait fait trop bon marché d'abord; et à partir
de cette hypothèse, il vit se changer le parc de Monceaux en jardins
d'Armide, auxquels rien ne manquerait, ni les enchantements ni
l'enchanteresse. Il rêvait tout éveillé, et fut encore heureux.
Déjà il apercevait à droite du chemin les ours d'or de l'enseigne se
balançant à la tringle rouillée avec un grincement criard. Il arrêta son
cheval essoufflé, en jeta la bride aux mains des garçons toujours prêts en
ce temps-là à bien recevoir les voyageurs; puis il traversa la cour comme
s'il eût toute sa vie habité cette hôtellerie, il passa sous la voûte d'une
grange et entra dans le jardin indiqué.
C'était un petit clos où fourmillaient, parmi les carottes et les salades,
des roses, des oeillets et des chèvrefeuilles. De grandes lianes de
haricots à fleurs rouges s'enroulaient autour de longues perches, la vigne
chargée de grappes vertes tapissait un mur en ruine.
Des chiens jappèrent, un gros hérisson privé se mit en boule sous la botte
d'Espérance, qui, occupé à chercher son paysan, regardait partout ailleurs
qu'à ses pieds.
Enfin un bruit de feuillages appela l'attention du jeune homme dans un
angle de ce petit fouillis que Gabrielle avait honoré du nom de jardin.
Sous un paquet confus de houblons et de vignes vierges, à côté d'un tonneau
enterré en guise de citerne, où les grenouilles vertes piquaient des têtes
dans l'eau croupie, Espérance aperçut un homme de vaste corpulence, dont un
chapeau de paysan couvrait la tête et cachait entièrement le visage.
Ce singulier admirateur des beautés de la nature eût paru inanimé, on l'eût
pu prendre pour un de ces épouvantails protecteurs des cerisiers, sans la
faible oscillation d'une cravache, avec laquelle sa main fine et blanche
sollicitait l'eau du tonneau pour en tourmenter les grenouilles.
Espérance ayant bien considéré ce personnage, dont le signalement
s'accordait avec la description fournie par Gabrielle, crût pouvoir,
puisque l'inconnu persistait à cacher sa tête, hasarder de prononcer le mot
cabalistique destiné à provoquer la confiance de ce défiant villageois.
--Espérance, murmura-t-il, en cueillant une double cerise à un arbuste
voisin.
Aussitôt le gros homme leva la tête et montra un visage résolu et
scrutateur à la vue duquel Espérance ne put s'empêcher de se dire:
--Je comprends.
L'examen, que l'inconnu avait prolongé, fut apparemment à l'avantage
d'Espérance, car ce chasseur de grenouilles sourit avec finesse, et se
levant du siège de gazon sur lequel il avait laissé une empreinte de
longtemps ineffaçable,
--Quand il vous plaira, dit-il, monsieur.
--À vos ordres, monsieur, répondit Espérance.
Le gros homme conduisit son guide à une petite porte de ce jardin, lui
montra deux chevaux frais qui attendaient, et le pria courtoisement de
l'aider à se mettre en selle.
Espérance enleva cette masse avec une puissance de muscles qui arracha un
nouveau sourire de satisfaction à l'inconnu.
--Je vois, dit-il, qu'on m'a choisi un bon compagnon.
--Très-honoré de vous rendre service, répliqua Espérance avec respect.
--Eh bien! partons, ajouta le gros homme.
Espérance passa devant sans répondre, la main gauche sur sa carabine,
l'épée à portée de sa main droite.
À la nuit tombante, tous deux entrèrent par la brèche du mur de Monceaux,
et Gratienne, qui attendait à l'intérieur, les ayant guidés jusqu'à une
grotte charmante située au plus épais du parc, dit à l'un:
--Par ici, monseigneur.
Et à l'autre:
--Vous, monsieur Espérance, à cette porte, et bonne garde!
XII
LES BAINS DE GABRIELLE
Au milieu du parc de Monceaux, dans un vallon couronné par un amphithéâtre
planté de marronniers, de platanes et de chênes, s'élevait une grotte de
roches moussues que Catherine de Médicis avait fait apporter à grands frais
de Fontainebleau, et qui, adossées au poteau dont nous venons de parler,
servaient de retraite à la nymphe de Monceaux.
Pour parler en prose, les eaux d'un ruisseau voisin, tiédies par un long
parcours au soleil sur le gravier, parmi les roseaux, se précipitaient dans
la grotte où les attendait un bassin plus large et plus profond. C'était là
que sous la voûte festonnée de lierres et de fleurs sauvages, Gabrielle
venait dans les jours brûlants de l'été, se rafraîchir et se reposer. Plus
d'une fois, pareille à Diane sous la garde des nymphes, elle s'y baigna
dans le bassin au sable doux comme du velours, et pour éviter après le
bain, soit de rencontrer dans le parc des hôtes curieux, soit de retrouver
trop tôt la chaleur et le grand jour, elle rentrait au château sans être
vue, au moyen d'une galerie creusée sous l'amphithéâtre, et qui, par une
porte dont le roi seul avait la clé, venait d'une grande allée voisine
aboutir à la grotte des bains.
Embellie ou gâtée, comme on voudra, par du marbre et des ornements
d'architecture, cette grotte, aujourd'hui ruinée, s'appelle encore les
Bains de Gabrielle.
Nul séjour n'était plus propre à consoler du bruit et des embarras de la
cour. La solitude l'environnait, l'ombre et le silence y tombaient à flots.
Sous les arbres touffus de la vallée, au fond des massifs rafraîchis par le
ruisseau, les heureux habitants de la grotte voyaient les merles et les
loriots passer en sifflant comme de noirs projectiles. C'étaient partout
des pépitements d'oiseaux fourrageant les branchages, et le craquement des
bois secs tombant dans ce désert sur une mousse qui absorbait tous les
bruits.
La grotte que la nature eût créée moins complaisamment que l'architecte
pour les usages du monde et pour l'étiquette, formait une grande et haute
salle ovale dans laquelle ouvrait cette porte secrète que nous avons
décrite. La salle était précédée du côté du parc d'une sorte de vestibule
en forme d'S, dont la sinuosité interceptait pour tout indiscret la vue de
l'intérieur et le bruit même des paroles qui s'y prononçaient.