Henriette s'approcha aussitôt du petit homme.

--Monsieur, dit-elle, je me vois forcée de refuser le rendez-vous du roi.

La prudence m'empêche même de lui écrire. On nous guette, la marquise est

partie ce matin pour Monceaux, non pas seule comme le roi l'a cru, mais en

compagnie d'une personne avec laquelle, sans doute, elle complote de nous

surprendre à Saint-Germain, ce soir.

La Varenne ouvrait des yeux effrayés.

--Ajoutez, continua Henriette, que cette personne est l'activité, la force,

l'adresse mêmes; c'est le surveillant le plus dangereux, c'est Espérance!

--Espérance? ce charmant seigneur qui chasse toujours.

--Oui, sur les terres de Sa Majesté! Allez donc prévenir le roi bien vite.

--La marquise partie avec le seigneur Espérance! dit la Varenne, saisi de

surprise. Le roi va un peu dresser l'oreille.

--Qu'il en dresse deux! s'écria Henriette. Allez! Allez!

La Varenne ne se fit pas répéter l'ordre et partit de toute la vitesse de

ses petites jambes.

--Maintenant, dit Henriette à Leonora, je rentre et je me tiens coi. Que

faut-il faire?

--Attendre, répondit l'Italienne.

--Tu crois donc le roi assez jaloux de Gabrielle pour courir ainsi la

surprendre à Monceaux? demanda Henriette avec une amertume visible.

--Oui, je le crois; mais quand bien même il n'irait pas à Monceaux par

jalousie, il ira par crainte d'être soupçonné de la marquise. Il voudra la

rassurer par sa présence. En un mot, il ira, c'est tout ce que nous

voulons, et il arrivera ce soir, juste au moment favorable.

Henriette, bouillant d'impatience:

--Le misérable rôle pour une femme telle que moi, s'écria-t-elle, ramper

comme un ver de terre!

--Le ver devient papillon. Mais séparons-nous. Ne vous attardez pas dans ce

quartier; adieu, dit l'Italienne en reconduisant Henriette, qu'elle

dominait de plus en plus, jusqu'à lui dicter un pas et un geste.

Henriette obéit et retourna précipitamment chez elle.

Alors Zamet, qui attendait l'issue de tous ces pourparlers, sortit de ses

appartements et vint retrouver Leonora.

--Marchons-nous? dit-il. D'après ce que vient de me dire Concino, nous

devons avoir un résultat aujourd'hui même.

--Je l'espère, répliqua la Florentine.

--Un bon éclat suffira. Que le roi arrive à temps et qu'un de ses amis,

zélé comme il nous les faut, donne du pistolet dans la tête de cet

Espérance, le scandale précipite à jamais la marquise.

--Doucement, dit Leonora en fronçant le sourcil, je vous abandonne la

marquise; mais Speranza m'a défendue; il m'a sauvée, je ne veux pas risquer

un cheveu de sa tête.

--Ah! si tu fais aussi du sentiment; si tu ménages l'ennemi, parce qu'il

est beau!

--Pourvu que je réussisse, que vous importe?

--Réussis vite, alors!

--J'y arriverai par des moyens adroits plus vite que par la violence. Déjà

je suis parvenue à savoir par Pontis chaque démarche de Speranza. Laissez

faire la florentine Leonora et l'indienne Ayoubani. Nous avançons!

Seulement j'exige que Speranza sorte sain et sauf de l'épreuve, à moins de

nécessité absolue. Je l'exige. Vous entendez.

--Soit, tu régleras ce compte avec Concino le jour de vos noces.

--Ce jour-là, dit l'Italienne avec un rire insolent, en faisant le compte

de ma dot, Concino me donnera quittance de l'arriéré!

XI

LES TROIS OURS D'OR

Gabrielle, qui se plaignait jeune fille, de n'avoir pas de liberté, venait

d'éprouver depuis son élévation toutes les misères de l'esclavage.

Ce n'était pas que le roi fût un tyran soupçonneux, un inquisiteur gênant;

mais il était assidu près de la femme aimée, il fuyait l'étiquette, la

régularité; il recherchait la vie familière, et Gabrielle le voyait

toujours arriver au moment où elle s'y attendait le moins.

Mais là n'était pas le supplice. Gabrielle avait de l'amitié pour ce

caractère facile et joyeux; elle aimait les saillies de cette humeur

divertissante, les élans de ce coeur généreux. La société du roi ne pouvait

donc la fatiguer; seulement, après le départ du roi arrivaient les

courtisans, les femmes, la foule. Après cette obsession inévitable,

venaient les surveillants plus humbles, fournisseurs, solliciteurs, et

enfin les valets d'une espèce bien autrement tenace dans sa curiosité.

Et comme Gabrielle sentait le besoin d'être quelquefois maîtresse de son

temps, comme elle avait à calculer ses démarches, même innocentes, de peur

qu'on ne les rapprochât des démarches faites par Espérance, il arrivait

souvent que, découragée, épuisée, elle regrettait sa chaîne de Bougival et

les longs discours paternels, et l'escapade du moulin.

Toute contrariété se changeait bien vite en chagrin pour cette âme si douce

et si sensible. Henri n'y pouvait rien. S'il eût connu cette gêne de sa

maîtresse, il eût essayé le premier d'y remédier. Car nul autant que lui

n'aimait l'indépendance. On le voyait chercher tous les moyens de distraire

Gabrielle, beaucoup par tendresse, un peu par égoïsme, car en la faisant

paraître libre, il allongeait sa propre chaîne, et nous savons qu'il avait

de secrets besoins de liberté.

C'est pourquoi Henri avait accueilli avec plaisir la demande inopinée faite

par la marquise d'aller à Monceaux respirer pendant quelques jours.

--Vous avez beaucoup de travail, sire, et je vous verrai peu, dit

Gabrielle; nous commençons à nous lasser des environs de Paris. Je voudrais

faire respirer au petit César un air moins vif et aussi pur que celui de

Saint-Germain, qui le fait tousser et l'agite. Monceaux, dans sa plaine

riante, reposera mes yeux éblouis des immenses perspectives de

Saint-Germain. Je voudrais bien aller à Monceaux.

--Allez, chère belle, répliqua le roi, qui avait ses raisons pour être

seul. J'ai en effet à organiser une armée pour en finir avec M. de Mayenne,

dont les nouvelles menaces ne me laissent dormir ni jour ni nuit. Vous

seriez rebutée par ce flot de soldats mendiants dont je passe chaque jour

une revue, et qu'il me faut toiser, habiller et restaurer, comme un

recruteur que je suis. Allez à Monceaux, et revenez vite avec notre César,

grandi et enluminé à neuf.

Gabrielle fit ses préparatifs sans ostentation, comme toujours. Elle envoya

ses femmes et son fils en avant par les mules, avec ordre de l'attendre à

moitié chemin. Pour garder son fils, elle demanda au roi quelque escorte;

quant à elle, préférant un peu de solitude, elle commanda son carrosse,

avec deux piqueurs, qui avaient ordre de la suivre le plus irrégulièrement

possible.

On remarqua que la veille de son départ la marquise avait eu un entretien

fort long avec le prieur des génovéfains, qu'elle était allée voir à

Bezons. On la vit ensuite se promener au jardin côte à côte avec frère

Robert, qui lui offrit les fleurs et les fruits qu'elle aimait. Les yeux

perçants, et il n'en manque jamais autour des grands, observèrent que

l'entretien du génovéfain et de Gabrielle fut sérieux, que la marquise lui

prêta une attention extrême, que le frère semblait répéter avec insistance

ses conseils développés comme s'il traçait un plan de conduite, et que

l'attitude de Gabrielle annonçait la soumission d'une écolière docile.

Les seuls mots que purent surprendre les espions furent ceux-ci, au départ:

--Merci encore, mon ami, _pour eux deux_ et pour moi.

Il ne faut pas demander si ces mots furent commentés. Quelle pouvait être

cette trinité qui devrait devoir reconnaissance au frère Robert?

Nous allons peut-être le savoir en suivant Gabrielle à Monceaux.

Donc elle se mit en route, munie dès la veille des adieux du roi et de ses

familiers. Elle voulut partir en soldat, avec l'aube. Aussi le soleil

paraissait-il à peine sur l'horizon, quand les femmes sortirent de l'hôtel

de Doyenné avec le petit César. Une demi-heure après, le lourd carrosse de

Gabrielle traversa Paris encore endormi. Les portes n'en étaient point

ouvertes. Gabrielle put jouir du coup d'oeil incomparable de la ville

immense, pittoresque comme elle était à cette époque, avec ses milliers de

cabanes et de monuments accrochés bizarrement les uns aux autres, sans

qu'on aperçût un seul habitant.

A peine la fraîcheur du matin avait-elle dissipé les vapeurs de la vie

parisienne tourbillonnant sans cesse en invisibles spirales dans ces

carrefours percés de rues sinueuses, au-dessus de ces ponts, de ces

aqueducs et de ces cloaques; les chiens errants fuyaient en troupes devant

le fouet des écuyers; les chats effarouchés grimpaient comme des écureuils

sur l'entablement des maisons de bois, et, s'accrochant aux saillies des

piliers et des balcons, regardaient ironiquement le cortège avec leurs gros

yeux verts.

On rencontrait ça et là quelques patrouilles de bourgeois au harnais mal

sonnant, qui frottaient leurs yeux lourds de sommeil et voyaient avec

plaisir approcher l'heure du retour au logis.

Bientôt Gabrielle arriva aux portes encombrées de paysans et de chariots

chargés d'approvisionner la ville. Elle passa au milieu des ânes et des

paniers dont les parfums potagers la firent sourire, tandis qu'en voyant

cette dame dans son carrosse, en admirant cet incomparable regard d'azur et

cette fraîcheur de beauté qui est demeurée populaire, tout ce peuple

campagnard répétait: La belle Gabrielle!

Bientôt, quand le carrosse eut dépassé une lieue, et que l'air échauffé de

Paris fit place aux brises fraîches de la plaine, Gabrielle respira

librement et sentit une joie enfantine. Pour la première fois depuis bien

longtemps elle était seule sur une route, elle pouvait descendre de

carrosse, marcher, courir. Ses écuyers, jeunes gens de vingt ans, profitant

de la permission, buissonnaient pour arracher des noisettes. Le cocher

veillait sur ses chevaux, et Gabrielle commença, ouvrant les mantelets, à

regarder partout, comme si elle eût guetté l'arrivée de quelqu'un ou

cherché à découvrir des espions.

Elle attendait réellement Espérance à qui, la veille, par Gratienne, comme

nous le savons maintenant, elle avait fait fixer un rendez-vous depuis si

longtemps réclamé.

Ce ne fut pourtant qu'à Vaujours, au milieu des bois, qu'Espérance se

montra tout à coup dans l'équipage d'un chasseur. Il portait sa carabine à

la main droite et menait de la gauche un admirable cheval toujours

frémissant. Depuis l'entrée au bois, les jeunes écuyers avaient disparu

pour reparaître par intervalles, se poursuivant l'un l'autre en leurs jeux;

Espérance put s'approcher du carrosse sans être aperçu que du cocher.

Mais on sait combien les carrosses d'alors étaient hauts, longs et larges.

Les flancs bombés de cette boîte empêchaient les voix de l'intérieur de

glisser jusqu'aux oreilles du cocher enseveli dans la cavité du siège.

Espérance profita, en habile tacticien, de cette merveilleuse conformation

du carrosse, et se tenant un peu en arrière, se baissant jusque dans

l'intérieur, il étouffait complètement ses paroles comme il déroba sa vue

au cocher, d'ailleurs peu curieux, de Gabrielle.

D'autres yeux voyaient de loin cette scène, mais de loin, nous l'avons

appris par le rapport de Concino. Ce dernier, prudent et paresseux, eût

payé bien cher le droit d'entendre sans risque les phrases qui

s'échangèrent sous la voûte rembourrée du carrosse.

--Savez-vous, Gabrielle chérie, que vous êtes bien imprudente!

--Savez-vous, mon Espérance aimé, que vous êtes bien peureux, ce matin!

--Il vous a donc fallu de graves motifs pour sortir à pareille heure et me

mander ainsi au grand jour à la barbe des espions!

--Ils nous verront peut-être, mais ils ne nous entendront pas, j'imagine.

Regardez un peu si vous voyez mes écuyers.

Espérance sortit sa tête du carrosse et interrogea la route qui tournait

dans le bois.

--J'en vois un là-bas, dit-il, qui poursuit l'autre de coups de branches

qu'il a cueillies. Je gage qu'ils ont dix minutes d'avance sur nous.

--Rien ne vous empêche donc de prendre et de serrer ma main. Serrez-la

bien, cette main, car chacune des fibres qui la traversent aboutit à mon

coeur, qui se fond de plaisir quand je vous vois, quand je vous touche.

Espérance prit la tiède main de Gabrielle et la promena sur ses yeux, sur

sa bouche, en la caressant d'un continuel baiser.

--On est plus calme, à présent, dit Gabrielle, dont les joues avaient pris

la teinte nacrée des roses blanches. Assez, Espérance, assez! nous avons

besoin de raison, moi pour parler, vous pour m'entendre.

--Vous allez à Monceaux, reprit le jeune homme docile en replaçant

lentement la main de Gabrielle sur ses genoux.

--À Monceaux, oui, ce soir, à la nuit tombante. Vous viendrez me rejoindre.

Il tressaillit, et la flamme qui brilla dans ses yeux fit à la fois plaisir

et peine à Gabrielle, qui devina le sens donné par l'amant à ces

imprudentes paroles.

--Là! dit-elle avec mélancolie, voici que ces mots si simples, si naturels,

allument le cerveau de mon ami et lui font oublier qu'il ne saurait être

question entre nous ni de ces rougeurs enflammées ni de ces rêves qui

incendient l'imagination.

--C'est vrai, repartit Espérance du même accent doux et triste, de vous à

moi, le mot: nuit, signifie seulement: ténèbres, et le mot: se rejoindre,

ne veut dire que: causer affaires et sourire. Je l'avais oublié un moment,

pardonnez-moi. Vos yeux sont si éloquents qu'on se croit toujours appelé à

leur répondre!

Gabrielle baissa la tête, en proie à une émotion que sa noble loyauté ne

cherchait pas à cacher.

--Oui, murmura-t-elle, j'ai tort de vous regarder ainsi. Mais comment

empêcher les yeux de refléter chaque mouvement du coeur? J'y tâcherai

cependant, si vous l'exigez.

--Tout ce que vous faites, tout ce que vous dites est bien, Gabrielle, et

je vous en remercie. C'est moi qui suis coupable de désirer plus quand je

devrais me trouver si heureux! mais voilà, ce me semble, les piqueurs qui

m'ont aperçu et se rapprochent.

--Alors, abrégeons, dit vivement Gabrielle, qui s'arracha à la douce

torpeur de son corps et de son âme. Je vous ai mandé, Espérance, pour

obtenir de vous un service que vous seul pouvez me rendre, dévoué, discret

et brave comme vous l'êtes.

--Commandez.

--Je vais à Monceaux, où j'attends quelqu'un.

--Le roi?

--Non, quelqu'un dont la présence près de moi pourrait donner lieu à des

suppositions dangereuses, à des incidents graves.

Espérance la regarda.

--Vous me comprendrez en voyant la personne dont il s'agit. Connaissez-vous

la Ferté-sous-Jouarre?

--J'y ai passé. La Marne est à gauche, des bois à droite.

--À une portée de mousquet de la ville, en deçà, se trouve une hôtellerie

qu'on appelle les _Trois Ours d'or_. Vous entrerez, vous apercevrez dans un

petit jardin au fond des bâtiments, un homme, un paysan, très-gros et blanc

de visage. Vous lui direz seulement votre nom, Espérance, et il vous

suivra.

--Tout cela est facile.

--Ce qui peut l'être moins, c'est de l'amener à Monceaux sans que nul vous

voie entrer. Au bout du parc passe un chemin creux, tellement effondré

d'ornières que peu de gens s'y aventurent. En face de l'endroit le plus

profond de ce chemin, vous trouverez, ce soir, une brèche dans mon mur.

Entrez-y avec votre compagnon. Gratienne vous amènera tous deux.

--Je proteste que tout cela, si mystérieux que je me le figure, n'est pas

difficile à faire, dit Espérance.

--J'oubliais un détail, mon ami; je l'oubliais parce qu'il blesse mon

coeur. Il se peut qu'en chemin des espions apostés, des gens armés, je ne

sais quelles gens, enfin, veuillent s'emparer de l'homme à qui vous

servirez de guide. En ce cas, mon bien-aimé, vous êtes jeune, courageux,

adroit, il faudrait sauver cet homme au péril de vos jours, et ne pas

souffrir qu'on lui fit la moindre violence, la moindre insulte.

--Bien, dit simplement Espérance. Voici les piqueurs à vingt pas, la

curiosité les prend, ils vont nous entendre.

--J'ai fini... Rendez-moi ce service, qui est immense, et conservez-vous

pour moi: je vous en serai reconnaissante.

--Payez-moi d'avance avec un regard pareil à ceux de tout à l'heure. Merci.

À quelle heure ce soir, à la brèche du mur?

--Dès qu'il fera nuit.

Les piqueurs s'étaient remis à leur poste, examinant le nouveau venu avec

étonnement.

Espérance salua respectueusement Gabrielle, et après s'être orienté avec le

rapide coup d'oeil du chasseur, il tourna son cheval sur la droite et le

lança en plaine.

De là, bien découvert, mais découvrant tout lui-même, Espérance regarda

souvent si quelque tête d'espion apparaissait derrière lui. Il ne vit rien

qu'un cavalier planté bien loin à l'horizon, et qui marcha bientôt vers

Paris au lieu de le suivre dans sa course téméraire à travers plaine.

Il y a loin de Vaujours à la Ferté-sous-Jouarre, surtout par la traverse.

Espérance prit par Annet. Il changea son cheval à Précy, en prit un second

à la poste de Villemareuil, et arriva vers trois heures, bien fatigué, en

vue de la petite ville où l'envoyait Gabrielle.

Là il se reposa, calculant que de la Ferté-sous-Jouarre à Monceaux la

distance est de deux heures au plus, et qu'il lui restait plus que le temps

nécessaire pour bien accomplir sa tâche.

Rafraîchi, restauré, Espérance se mit à songer plus profondément à la

commission que sa maîtresse lui avait donnée. Quel était cet homme à la

vie, à la liberté duquel on tenait tant? Gabrielle n'avait pas de secrets

de famille qui fussent inconnus à Espérance. Jamais on ne l'avait accusée

de se mêler d'intrigues politiques. Elle n'était pas de ces esprits

brouillons qui nomment et renversent les ministres, et se font buissons

d'épines pour accrocher un lambeau du manteau royal.

Quel pouvait être cet homme et que résulterait-il de sa visite à Monceaux?

Mais comme Espérance n'était pas non plus de ces songe-creux qui se brisent

le crâne pour enfanter des chimères; comme, au contraire, il aimait en

toute chose les idées nettes et les chemins éclairés, il se dit que

Gabrielle devait savoir ce qu'elle faisait, et que les deux beaux yeux

limpides de la charmante femme suffisaient à rassurer le plus aveugle des

hommes dans tous les casse-cou possibles.

Il s'achemina donc gaiement vers la ville en méditant le mot reconnaissance

par lequel Gabrielle avait clos l'entretien, en rapprochant ce mot des mots

_nuit_ et _réunion_ dont il avait fait trop bon marché d'abord; et à partir

de cette hypothèse, il vit se changer le parc de Monceaux en jardins

d'Armide, auxquels rien ne manquerait, ni les enchantements ni

l'enchanteresse. Il rêvait tout éveillé, et fut encore heureux.

Déjà il apercevait à droite du chemin les ours d'or de l'enseigne se

balançant à la tringle rouillée avec un grincement criard. Il arrêta son

cheval essoufflé, en jeta la bride aux mains des garçons toujours prêts en

ce temps-là à bien recevoir les voyageurs; puis il traversa la cour comme

s'il eût toute sa vie habité cette hôtellerie, il passa sous la voûte d'une

grange et entra dans le jardin indiqué.

C'était un petit clos où fourmillaient, parmi les carottes et les salades,

des roses, des oeillets et des chèvrefeuilles. De grandes lianes de

haricots à fleurs rouges s'enroulaient autour de longues perches, la vigne

chargée de grappes vertes tapissait un mur en ruine.

Des chiens jappèrent, un gros hérisson privé se mit en boule sous la botte

d'Espérance, qui, occupé à chercher son paysan, regardait partout ailleurs

qu'à ses pieds.

Enfin un bruit de feuillages appela l'attention du jeune homme dans un

angle de ce petit fouillis que Gabrielle avait honoré du nom de jardin.

Sous un paquet confus de houblons et de vignes vierges, à côté d'un tonneau

enterré en guise de citerne, où les grenouilles vertes piquaient des têtes

dans l'eau croupie, Espérance aperçut un homme de vaste corpulence, dont un

chapeau de paysan couvrait la tête et cachait entièrement le visage.

Ce singulier admirateur des beautés de la nature eût paru inanimé, on l'eût

pu prendre pour un de ces épouvantails protecteurs des cerisiers, sans la

faible oscillation d'une cravache, avec laquelle sa main fine et blanche

sollicitait l'eau du tonneau pour en tourmenter les grenouilles.

Espérance ayant bien considéré ce personnage, dont le signalement

s'accordait avec la description fournie par Gabrielle, crût pouvoir,

puisque l'inconnu persistait à cacher sa tête, hasarder de prononcer le mot

cabalistique destiné à provoquer la confiance de ce défiant villageois.

--Espérance, murmura-t-il, en cueillant une double cerise à un arbuste

voisin.

Aussitôt le gros homme leva la tête et montra un visage résolu et

scrutateur à la vue duquel Espérance ne put s'empêcher de se dire:

--Je comprends.

L'examen, que l'inconnu avait prolongé, fut apparemment à l'avantage

d'Espérance, car ce chasseur de grenouilles sourit avec finesse, et se

levant du siège de gazon sur lequel il avait laissé une empreinte de

longtemps ineffaçable,

--Quand il vous plaira, dit-il, monsieur.

--À vos ordres, monsieur, répondit Espérance.

Le gros homme conduisit son guide à une petite porte de ce jardin, lui

montra deux chevaux frais qui attendaient, et le pria courtoisement de

l'aider à se mettre en selle.

Espérance enleva cette masse avec une puissance de muscles qui arracha un

nouveau sourire de satisfaction à l'inconnu.

--Je vois, dit-il, qu'on m'a choisi un bon compagnon.

--Très-honoré de vous rendre service, répliqua Espérance avec respect.

--Eh bien! partons, ajouta le gros homme.

Espérance passa devant sans répondre, la main gauche sur sa carabine,

l'épée à portée de sa main droite.

À la nuit tombante, tous deux entrèrent par la brèche du mur de Monceaux,

et Gratienne, qui attendait à l'intérieur, les ayant guidés jusqu'à une

grotte charmante située au plus épais du parc, dit à l'un:

--Par ici, monseigneur.

Et à l'autre:

--Vous, monsieur Espérance, à cette porte, et bonne garde!

XII

LES BAINS DE GABRIELLE

Au milieu du parc de Monceaux, dans un vallon couronné par un amphithéâtre

planté de marronniers, de platanes et de chênes, s'élevait une grotte de

roches moussues que Catherine de Médicis avait fait apporter à grands frais

de Fontainebleau, et qui, adossées au poteau dont nous venons de parler,

servaient de retraite à la nymphe de Monceaux.

Pour parler en prose, les eaux d'un ruisseau voisin, tiédies par un long

parcours au soleil sur le gravier, parmi les roseaux, se précipitaient dans

la grotte où les attendait un bassin plus large et plus profond. C'était là

que sous la voûte festonnée de lierres et de fleurs sauvages, Gabrielle

venait dans les jours brûlants de l'été, se rafraîchir et se reposer. Plus

d'une fois, pareille à Diane sous la garde des nymphes, elle s'y baigna

dans le bassin au sable doux comme du velours, et pour éviter après le

bain, soit de rencontrer dans le parc des hôtes curieux, soit de retrouver

trop tôt la chaleur et le grand jour, elle rentrait au château sans être

vue, au moyen d'une galerie creusée sous l'amphithéâtre, et qui, par une

porte dont le roi seul avait la clé, venait d'une grande allée voisine

aboutir à la grotte des bains.

Embellie ou gâtée, comme on voudra, par du marbre et des ornements

d'architecture, cette grotte, aujourd'hui ruinée, s'appelle encore les

Bains de Gabrielle.

Nul séjour n'était plus propre à consoler du bruit et des embarras de la

cour. La solitude l'environnait, l'ombre et le silence y tombaient à flots.

Sous les arbres touffus de la vallée, au fond des massifs rafraîchis par le

ruisseau, les heureux habitants de la grotte voyaient les merles et les

loriots passer en sifflant comme de noirs projectiles. C'étaient partout

des pépitements d'oiseaux fourrageant les branchages, et le craquement des

bois secs tombant dans ce désert sur une mousse qui absorbait tous les

bruits.

La grotte que la nature eût créée moins complaisamment que l'architecte

pour les usages du monde et pour l'étiquette, formait une grande et haute

salle ovale dans laquelle ouvrait cette porte secrète que nous avons

décrite. La salle était précédée du côté du parc d'une sorte de vestibule

en forme d'S, dont la sinuosité interceptait pour tout indiscret la vue de

l'intérieur et le bruit même des paroles qui s'y prononçaient.

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 8 / 23 段