--Bien! bien! bravo! s'écrièrent les Entragues, voilà répondre!

--J'ai trouvé cela, dit modestement la Varenne et faisant la roue, j'ai eu

cette inspiration miraculeuse.

--Et le roi, qu'a-t-il dit?

--Le roi, frappé de ce souvenir, a baissé la tête; et comme c'est un esprit

juste: «Il est vrai, a-t-il ajouté, la chose était à craindre, et l'on ne

pouvait soupçonner les desseins de Mme la duchesse sur ma réconciliation

avec Mayenne.»

--C'est la précipitation de Votre Majesté qui a fait tout le mal, ai-je cru

devoir ajouter.

--Tout le bien, animal,» a répliqué le roi en riant, et il m'a donné un

coup de poing dans l'épaule. Jugez de ma joie! Quand le roi m'appelle

animal et me rudoie c'est qu'il est enchanté. Aussitôt j'en ai pris

avantage.

--«Votre Majesté, ai-je reparti, ne voit pas que la personne la plus

malheureuse de ceci est la pauvre demoiselle d'Entragues.

--J'aviserai à la consoler,» a répondu le roi.

Une joie folle éclata dans les yeux du père et de la mère. Un sourire

dédaigneux plissa les lèvres d'Henriette.

--Consoler... murmura-t-elle, tout cela!

--En sorte que l'échec n'est pas pour nous, dit le père.

--Non, Dieu merci! fit la Varenne en s'éventant avec son chapeau; mais

grâce à qui?

--Nous vous serons reconnaissants, dit Marie Touchet avec intention.

--C'est du bonheur, interrompit le comte d'Auvergne.

--Henriette le disait bien, mon fils, il y a dans tout cela prédestination.

La jeune fille n'était pas aussi satisfaite que ses parents: dans cette

prétendue victoire, il n'y avait rien pour son orgueil.

--Quoi, monsieur, dit-elle à la Varenne, voilà tout ce que le roi a jugé à

propos de faire pour moi?

--Ce que j'ai à ajouter, répondit le porte-poulets, ne s'adresse qu'à vous

seule, mademoiselle.

En parlant ainsi, avec une impudence cynique il prit la main de la jeune

fille et la conduisit près d'une fenêtre, tandis que les parents

s'excusaient de leur lâcheté sur le respect dû à un message du roi.

Mais le père Entragues ne cessait d'observer le visage d'Henriette; Marie

Touchet elle-même suivait sur les traits de sa fille l'effet de chaque mot

prononcé par la Varenne.

Henriette rougit et ses yeux rayonnèrent. Le sourire de joie rusée et

voluptueuse qui éclaira son front eût inspiré à un peintre la véritable

expression du démon femelle chargé de tenter un saint.

Ayant achevé son ambassade, la Varenne partit, non sans avoir reçu un gage

de la reconnaissance de Marie Touchet: c'était une boîte de perles d'or,

présent compact, d'un prix certain, comme il convient au salaire de ces

spéculateurs positifs.

Henriette semblait rester en extase après le départ du porte-poulets. Son

père et son frère vinrent lui prendre les mains en minaudant.

--Eh bien! dirent-ils.

--Eh bien!... dit-elle charmée de les faire languir.

--Que nous veut le roi?

--Une misère.

--Dites cette misère, petite soeur.

--Un simple rendez-vous, pour explications.

--Oh! oh!... fit M. d'Entragues en se redressant avec orgueil, il paraît

que Sa Majesté ne peut se passer de nous. Et qu'avez-vous répondu?

--Bien des choses.

--Vous n'aurez pas manqué de dire qu'une fille de votre condition n'accepte

point de rendez-vous?

--Certes...

--Sans garanties pour son honneur, se hâta d'ajouter Marie Touchet, qui

rentra ainsi dans la conversation.

--Oui, madame.

--Et qu'a dit la Varenne? demanda le comte d'Auvergne. Approuve-t-il ces

stipulations?

--Qu'il approuve ou non, dit M. d'Entragues, c'est à nous de juger.

Le jeune homme fut surpris de ce ton tranchant du comte, si respectueux

d'ordinaire envers lui.

--L'opinion du roi est bien pour quelque chose dans tout ceci, dit-il, et

moi qui le connais, je ne le crois pas disposé à se laisser dicter des

conditions d'avance.

--Le roi est trop léger, mon fils, pour qu'on se fie à sa parole. Tel

n'était pas le roi Charles, votre glorieux père.

--Il me semble, interrompit M. d'Entragues, qu'un bon douaire, bien

assuré... trente ou quarante mille écus par exemple, donneront de la

consistance à la parole du roi.

--Il m'en fut assuré cinquante mille en un temps où l'argent était plus

rare qu'aujourd'hui, dit Marie Touchet.

--Qu'est-ce que l'argent? murmura Henriette avec mépris, un moyen de se

dégager sans scrupule de la parole donnée.

--Pas d'argent, s'écria Marie Touchet.

--Mais, mordieu! dit le comte d'Auvergne, que vous faut-il donc,

voulez-vous que le roi l'épouse avant de lui avoir parlé?

--Pourquoi non, dit Henriette, puisqu'il en faut toujours arriver là?

--Eh! faites donc rompre d'abord le mariage de la reine Marguerite. Le roi

est bien et dûment marié, ma chère.

--On rompra ce mariage.

--Il faut du temps; et cependant ferez-vous que le roi soit un homme de

patience? Vous le dégoûterez au profit de gens moins serrés que vous.

--Il y a du vrai, dans ce que dit monsieur le comte, murmura d'Entragues.

Je maintiens donc qu'un douaire de quatre-vingt mille écus...

--Mettez-en cent mille, et concluez quelque chose, s'écria le jeune homme.

Henriette haussa les épaules avec colère.

--C'est un encan, dit-elle.

--Vous êtes une sotte, reprit le père. Aimez-vous mieux rien, comme

Dayelle, Tignonville, Fleurette, Corisande d'Andouins, Antoinette de Pons,

et tant d'autres?

--J'aime mieux une couronne, monsieur.

--Eh! mordieu, dit le comte d'Auvergne, si c'est un hochet qu'il vous faut,

achetez un cercle d'or, et amusez-vous à vous le mettre au front quand vous

serez devant un miroir. Vous ressemblez à ces petites filles qui veulent

porter des boucles d'oreilles et ne veulent point avoir l'oreille percée.

Arrangez-vous, et pendant toutes vos façons, le caprice du roi ira

ailleurs.

--Caprice?... dit Henriette piquée.

--Monsieur d'Auvergne a cent fois raison, repartit le père. Cent mille écus

forcent un homme à réfléchir, et valent bien les marquisats et les duchés

qui se prodiguent.

--J'ai une idée qui conciliera tout, dit Marie Touchet avec la majesté d'un

oracle. Grâce à mon moyen, le roi fera voir si c'est par caprice ou par

amour qu'il recherche mademoiselle. Le roi s'engagera pour l'avenir sans

compromettre le présent: le roi garantira l'honneur de cette maison, sans

rien perdre des droits de son amour.

--Peste! c'est la panacée universelle que votre moyen, madame, dit le comte

d'Auvergne. Veuillez nous le communiquer.

--C'est une promesse de mariage, faite par le roi à Mlle Henriette de

Balzac d'Entragues.

--J'accepte! dit Henriette.

--De cette façon, interrompit Marie Touchet qui jouissait de son triomphe,

le roi est libre de ne se point marier, s'il veut, après la mort de la

reine Marguerite; mais alors il n'épousera personne, et les rivalités ne

seront point à craindre pour Henriette.

--En effet, dit M. d'Entragues, une promesse serait efficace.

--Si le roi signait, dit le comte d'Auvergne; mais signera-t-il? Cela me

rappelle l'homme qui eût passé la rivière à sec si son cheval en eût bu

toute l'eau; mais la boira-t-il?

--Si le roi ne signe pas, c'est qu'il n'y a aucun fonds à faire sur sa

tendresse, et j'y renoncerai, dit Henriette.

--Vous ferez bien, ma fille, l'honneur avant tout; mais cela n'empêche

point le douaire de cent mille écus, ajouta le père Entragues.

--Au contraire, dit le comte d'Auvergne.

Marie Touchet compléta ainsi son discours:

--En agissant de la sorte, nous sommes à jamais délivrés de nos

perplexités. Un oui ou un non bien articulé, l'affaire est faite ou rompue

à jamais.

--Vous tenez au roi la bride bien haute, mesdames.

--Qui nous en empêche désormais, repartit Marie Touchet fière de se

rappeler les dangers passés, et cette mort de la Ramée qui avait rendu

libre à jamais Henriette. Rien ne nous fait plus obstacle, et plus on

demandera au roi, plus il aura bonne opinion du trésor qu'il recherche.

--Un vrai trésor, dit le comte d'Auvergne avec un sourire et un salut des

plus galamment outrageants pour sa soeur.

--Un trésor sans prix! ajouta le digne père en baisant avec componction ce

front virginal éprouvé par tant de honteuses rougeurs.

Un valet, grattant à la porte, annonça que la signora Galigaï attendait ces

dames dans leur cabinet.

--La devineresse! s'écria le comte d'Auvergne, je me sauve!

--Non, demeurez, dit le père Entragues, pour méditer avec moi l'acte de

donation et la promesse de mariage.

--Je tiens à en surveiller la rédaction, s'empressa d'ajouter Marie Touchet

en s'asseyant près de son fils et de son mari.

--Allons vite trouver Leonora, pensa Henriette toute tremblante, sa visite

aujourd'hui m'inquiète.

Elle passa dans le cabinet où Leonora, un coude sur la table, et son front

dans la main, suivait du doigt sur le tapis les arabesques capricieuses de

la broderie de laine. Elle était soucieuse et oublia de prodiguer ses

baise-mains comme à l'ordinaire.

--Qu'y a-t-il encore? demanda Henriette, habile à deviner les impressions

de sa confidente.

--Une grave affaire, dit l'Italienne. M. de Pontis s'est battu hier soir.

--Que nous importe! Et d'abord comment connais-tu cet homme?

--Je le connais: c'est notre intérêt à tous. Quant au sujet de ce combat...

faut-il vous le dire!

--Tu m'effraies avec tes précautions oratoires. Serais-je pour quelque

chose dans la querelle?

--Jugez-en. Pontis était au cabaret où dînent les gardes de service; on

parlait des amours du roi et de la succession de la marquise de Monceaux,

aujourd'hui duchesse de Beaufort...

--Eh bien!

--Plusieurs personnes vous nommèrent: c'est un droit de votre beauté.

--Quand tu me fais un compliment, Leonora, je frissonne. Passe! passe!

--«Messieurs, dit Pontis étourdi par le vin, cette personne que vous nommez

ne sera jamais rien au roi.» On lui demanda pourquoi.

--Oui, pourquoi? murmura Henriette, de plus en plus inquiète.

--«Parce que JE NE LE VEUX PAS!» a répliqué Pontis.

Les deux femmes se regardèrent. Leonora continua son récit.

--«Quoi! dit un des gardes à Pontis, Mlle d'Entragues, belle, noble et

irréprochable, ne mériterait pas l'amour du roi?»

--«Irréprochable! s'écria Pontis avec un rire amer. Ah! sambious!...

si c'est à sa vertu que le roi s'adresse, je peux lui en donner des

nouvelles.»

--Le misérable! balbutia Henriette; et que lui as-tu répondu?

--Les épées sortaient du fourreau, lorsque M. de Crillon appelé à temps a

paru.

--Il a fait justice de l'insolent, je suppose?

--Voici ce qu'il a dit aux gardes, ajouta Leonora: «Vous êtes aussi bêtes

les uns que les autres et vous garderez tous les arrêts.»

--Ceci est une insulte, dit Henriette livide.

--Plus dangereuse que vous ne croyez, repartit Leonora, car ce bruit peut

aller jusqu'au roi. Il est temps que vous y mettiez ordre par quelque

plainte énergique.

Mais elle se tut en voyant Henriette, l'oeil fixe, les lèvres serrées,

baisser la tête et méditer profondément sous le double poids de la honte et

de la peur. Leonora comprit que Mlle d'Entragues ne s'humiliait pas à ce

point sans motifs.

--Après tout, qu'importe l'accusation de ce Pontis, reprit Leonora, s'il ne

peut la prouver.

En même temps, elle fouillait du regard l'âme troublée d'Henriette toujours

silencieuse.

--Est-ce qu'il peut la prouver? murmura-t-elle.

--Peut-être, articula faiblement Mlle d'Entragues.

--Et comment? demanda Leonora.

--Il existe une lettre de moi.

--À qui donc, mon Dieu?

--À... à l'ami de ce Pontis.

--À Speranza? s'écria l'Italienne.

--Oui.

--Et vous ne me l'aviez pas dit... quel désastre! cette lettre, il faut

la ravoir.

--Oh! j'ai tout essayé: pleurs, menaces, prières, il n'a pas voulu me la

rendre. Il me tient en échec. Il ne songe qu'à cela nuit et jour; mais où

la trouver? Où l'a-t-il cachée? Que de fois j'ai pensé à faire incendier la

maison, que de fois j'ai voulu le faire poignarder lui-même, ce lâche

Espérance!... Mais la lettre est-elle bien dans sa maison? la porte-t-il

sur lui? n'aurais-je pas commis une violence inutile? que faire?...

Comme je souffre! J'en deviendrai folle!

--Et qu'a dit votre mère? demanda Leonora.

--Crois-tu donc que je lui aie avoué cette faute? n'ai-je pas fait assez

d'aveux, n'ai-je pas bu assez ma honte en sa présence?... Tu es la

seule, Leonora, qui sache mon secret; mais sauve-moi! Toi qui découvre

tout, cherche dans tes cartes où est cette lettre... reprends-la,

sauve-moi!

--Elle est donc bien compromettante, la lettre?

--Qu'elle tombe entre les mains du roi, je suis perdue.

--Vraiment? s'écria l'Italienne avec une expression singulière. Eh bien!

calmez-vous, signora, je vous sauverai.

--Tu la retrouveras?

--Oui, mais retournez près de votre mère; plus un mot!... laissez-moi

faire! vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Henriette embrassa l'Italienne avec une effusion qui ressemblait au délire.

--Ce que les cartes ne me diraient pas, pensa Leonora souriante, je le

saurai par Ayoubani.

--J'ai été trop loin, pensa Henriette, et je suis à la merci de Leonora;

mais je la surveillerai.

Elle rentra près de sa mère. L'Italienne partit par l'escalier dérobé.

XIV

LA RÉPARATION

M. de Mayenne passa une nuit moins tranquille à Monceaux, que si sa

conscience eût été parfaitement nette. Il eût dû cependant bien dormir sous

le toit d'une hôtesse loyale comme Gabrielle. Mais le Lorrain savait

l'histoire, et se rappelait bon nombre de vainqueurs qui avaient payé par

la prison les folles équipées du vaincu.

Il lui tardait que le jour vint, et qu'une assurance nouvelle de Henri IV

confirmât les générosités de la veille. La nuit aurait-elle porté conseil?

Il trouva le roi aussi calme, aussi affable qu'après la scène de la grotte.

Une troupe nombreuse de courtisans assistait à l'entrevue des nouveaux

amis. Henri prit le bras du prince lorrain, et le promena d'un pas rapide

dans le parc.

--Causons affaires, comme il était convenu, mon cousin, dit le roi.

--Votre Majesté m'a dit que ce ne serait pas long, répliqua Mayenne.

--Cela durera autant que vous voudrez, mon cousin; l'entretien sera court,

si vous demandez peu; long, si vous demandez beaucoup; la chose vous

regarde.

Le duc s'assura par un regard pénétrant de la bonne foi d'Henri, et fixa

ses conditions avec autant de politesse et de fermeté qu'il le put.

Il demanda, selon l'usage, des villes de sûreté, non pour lui, disait-il,

mais pour ses gens pendant six ans.

--Combien vous en faut-il? dit le roi.

--Trois. Est-ce trop, sire?

--Trois, soit. Avez-vous des préférences?

--J'aimerais Châlons, si Votre Majesté n'y a pas de répugnance, puis la

ville de Seurre en Bourgogne, et enfin Soissons.

--Vous avez bon goût, mon cousin; prenez. Est-ce tout?

--Sire, il y a eu bien de mes amis engagés dans cette malheureuse guerre.

--Vous les voudriez voir exempts de toutes réparations, accusations et

reproches pour le passé?

--C'est cela même, sire, car il me serait cruel de laisser des braves gens

dans l'embarras d'où votre bonté m'a sorti.

--Accordé, mon cousin; est-ce tout?

--Je suis honteux de demander tant, mais cette guerre avait été entreprise

pour le bien de la religion catholique, et je ne voudrais pas, pour mon

honneur, qu'il fût dit que, dans un traité de paix fait avec Votre Majesté,

l'ancien chef de la ligue n'a rien stipulé pour...

--Pour les ligueurs, c'est trop juste; voyons ce qui pourrait vous rendre

agréable à ces messieurs, vous entendez-vous bien, mon cousin? car, pour ce

qui me concerne, je ne tiens pas du tout à leur faire plaisir.

--Oh! sire, un tout petit article, une ombre d'article contre les

huguenots.

--Je ne suis plus de la religion réformée, mon cousin, et, par conséquent,

j'ai le droit d'accorder ce que vous voulez, à condition pourtant que ce ne

sera pas une Sainte-Barthélemy.

Tous deux se mirent à rire.

--Écoutez, ajouta le roi: vous avez vos trois villes, faites-y ce que bon

vous semblera.

--Je demande, dit Mayenne, que tous les fonctionnaires et officiers publics

de ces trois villes soient catholiques.

--Pendant six ans, mon cousin?

--Oui, sire.

--Eh bien, si c'est là tout le tort que vous faites aux calvinistes,

accordé.

--On ne dira pas, ajouta Mayenne en s'éventant, car le roi le faisait

marcher à grands pas au soleil, et il ruisselait de sueur, les malveillants

ne diront pas que j'ai agi en égoïste.

--Non, mon cousin, dit Henri en regardant malicieusement le gros homme

essoufflé, mais en redoublant de vitesse, la religion catholique

apostolique et romaine sera contente de vous. Sont-ce toutes vos

conditions?

--Me sera-t-il permis, dit Mayenne, de parler un peu de moi, maintenant que

j'ai assuré le repos et la considération des autres?

--Parlez, duc, parlez de vous.

--Sire, voici le point délicat. J'ai bien compromis ma fortune pendant

cette guerre.

--Je le crois, dit Henri. Mais enfin, les villes que vous occupiez ont bien

contribué un peu, par-ci, par-là... mes villes.

--Oh! sire, pour si peu de chose, tandis que moi et les miens nous nous

ruinions.

--Pauvre cousin.

--Votre Majesté m'a coûté gros, ajouta le Lorrain avec un soupir de

désolation en même temps que de fatigue.

Le roi allongeait toujours le pas, montant les collines et arpentant les

vallées, en vrai chasseur du Béarn.

--Combien donc avez-vous pu dépenser à peu près, demanda Henri qui flairait

un total proportionné aux soupirs de Mayenne, et il s'arrêta un moment pour

écouter ce total.

Le duc au lieu de répondre poussa un ouf bruyant.

--Si je le laisse réfléchir, pensa Henri, il doublera la somme.

Et il reprit sa course avant que le duc n'eût repris sa respiration.

--Sire, Votre Majesté serait épouvantée si j'accusais le chiffre exact, et,

moi-même, je n'oserais jamais prier le roi d'entrer dans mes folies. Il y a

en armes, munitions et solde de troupes seulement, plus d'un million.

--Oh! oh! fit le roi en fronçant le sourcil.

--En transactions, pertes sèches et non-valeurs, un autre million.

--Mon cousin...

--Et enfin, en sommes enlevées par vos troupes victorieuses, en

contributions levées sur mes domaines, en confiscations et occupations

militaires, un autre million tout au moins.

--Vous étiez plus riche que moi, mon cousin, si vous avez perdu tout cela,

dit le roi un peu sèchement; car s'il me fallait payer une pareille somme,

je ferais banqueroute.

Le Lorrain vit qu'il avait été trop loin.

--Sire, dit-il, à Dieu ne plaise que je veuille faire payer à Votre Majesté

les fautes que j'ai commises. C'est le vaincu qui paye, non le vainqueur.

--Il n'y a ici ni l'un ni l'autre, répliqua Henri avec douceur; nous sommes

amis.

Et de courir.

--Eh bien, si nous sommes amis, sire, dit le duc rouge comme un coquelicot

et pouvant à peine tourner sa langue desséchée, faites-moi la faveur de

vous arrêter un moment, car je vais suffoquer si vous ne me faites

miséricorde!

--Mon pauvre cousin! s'écria Henri en riant, voilà la seule vengeance que

je veuille tirer de vous. Arrêtons nos jambes et nos comptes. Tenez, voici

un bon siège de gazon, et remarquez que je vous ai ramené à deux pas du

château où, dans les offices de la duchesse, je trouve en abondance ce joli

vin d'Arbois que vous aimez tant. La paix, cousin; et pour en finir, quelle

somme vous faut-il pour vous remettre à flot?

--Avec trois cent mille écus, sire, je payerai le plus gros; mais s'il y en

avait trois cent cinquante...

--Nous ajouterons cinquante mille écus, mon cousin.

--Eh bien, sire, dit le duc joyeux, c'est tout.

--Donnez-moi la main, Mayenne, c'est fini.

Le duc s'essuya le visage en homme sauvé de la mort.

Henri envoya chercher son sommelier pour que le duc fût rafraîchi. En même

temps, les courtisans s'approchèrent, et, avec eux, la duchesse de

Beaufort.

Mayenne se souleva pour offrir ses compliments à la belle hôtesse.

Gabrielle était éblouissante de beauté, de bonheur.

--Vous voyez, duchesse, dit le roi, que si mes querelles avec M. de Mayenne

eussent pu se décider à la course, comme aux jeux olympiques, je l'eusse

battu chaque fois.

--Et mis au tombeau, madame, ajouta le duc; car, sans la bonté du roi,

j'étais tout à l'heure un homme mort.

--Mais serait-ce que vous voulez courir aussi, duchesse? reprit le roi.

Vous voilà en habit de cheval, ce me semble.

--Sire, j'avais fait voeu d'une neuvaine, si Dieu m'accordait votre paix

avec M. le duc, et je me prépare à accomplir mon voeu.

--Ce n'est pas à Saint-Jacques de Compostelle, au moins? dit le roi.

--C'est à Bezons, sire, et je profiterai du voisinage pour visiter la

maison de mon père à la chaussée de Bougival.

--Bezons! c'est vrai, j'avais oublié, murmura le roi rêveur.

--Bezons? est-ce donc une communauté religieuse si célèbre? demanda le duc.

--De génovéfains, oui, mon cousin, répliqua Henri avec une intention

marquée. C'est la communauté dont fait partie ce religieux, que la duchesse

vous nommait hier.

--Mon conseiller de paix, monsieur le duc... le premier auteur de notre

tranquillité présente.

--Frère Robert, je crois.

--Oui, duc, dit-il. Eh bien, continuez vos préparatifs, duchesse. Il serait

possible que nous fissions route ensemble... de ce côté-là.

Gabrielle étonnée allait s'enquérir. Le roi lui fit un petit signe qu'elle

comprit et elle passa pour le laisser seul avec Mayenne.

--Mon cousin, reprit le roi après un court silence, nous croyions tout à

l'heure avoir terminé nos affaires, eh bien! non, ce n'est pas fini encore,

car il me reste, sinon une condition à vous poser, du moins une demande à

vous faire.... Tranquillisez-vous, c'est une délicatesse qui ne coûtera

pas, je l'espère, à un galant homme tel que vous.

--Je suis tout attention, sire. A quel propos?

--À propos de frère Robert.

--Je ne le connais pas, sire.

--C'est vrai; mais il vous connaît, je crois. D'ailleurs, ce n'est pas

ainsi qu'il convient de traiter avec vous cette affaire, il faut que je

remonte plus haut. Vous m'écoutez, n'est-ce pas, mon cher cousin?

--Que va-t-il me dire? pensa Mayenne, surpris de l'air sérieux du roi après

tant d'expansion et de familiarité amicale.

Henri, le front appuyé sur une de ses mains, semblait absorbé dans la

préoccupation de trouver une entrée en matière convenable. Mayenne

attendait les premières paroles, non sans une certaine anxiété.

--Vous me promettez de m'accorder ce que je vais vous demander, mon cousin,

dit le roi.

--Si cela dépend de moi, sire, je le promets.

--Eh bien, c'est aussi facile que d'arracher cette mauvaise herbe, duc.

Oui, vous arracherez ce mauvais souvenir du coeur de quelqu'un... mais je

commence.

Mayenne était sur les épines.

--Mon cousin, j'avais près de moi, autrefois, un bon ami, un brave

gentilhomme qui avait aussi servi mon frère, le feu roi Henri III. Bon ami,

digne et excellent gentilhomme gascon...

--Qui s'appelait? demanda le duc.

--Je ne me rappelle pas bien son nom en ce moment, dit le roi avec un léger

trouble, il me reviendra plus tard, et à vous aussi peut-être. Ce Gascon

n'était pas heureux; il avait éprouvé au début de sa carrière un terrible

malheur.

--Ah! fit le duc.

--Jugez-en, mon cousin. Le pauvre gentilhomme avait quelque part à Paris, à

l'angle de la rue des Noyers, je crois, une maîtresse, jeune et charmante

créature. Une nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux de lui, fit

entourer la maison, saisir l'amant et bâtonner si rudement que le

malheureux passa par la fenêtre et sauta du balcon dans la rue au risque de

se tuer. L'insulte était de celles qu'un brave homme n'oublie pas, et le

prince qui l'avait commise...

--Sire, interrompit M. de Mayenne, dont les couleurs trop vives avaient

fait place à une extrême pâleur, l'action de ce prince était lâche, et il

en a plus d'une fois demandé pardon à Dieu, d'autant plus humblement que le

pauvre offensé ne pardonna jamais, et qu'il a, dit-on, fini par mourir

misérablement.

--Vous savez de qui je veux parler, mon cousin; je le vois à votre émotion.

--Oui, sire, je connais le Gascon, et je connais le prince. Pauvre Chicot,

que ne peux-tu aujourd'hui pardonner à Mayenne!

--Il s'appelait Chicot; vous avez raison, dit le roi. Venez un peu à

l'écart, mon cousin, car j'ai peur qu'on ne finisse par nous entendre;

venez pour que j'achève mon récit; mais à votre douleur, à votre repentir,

je pressens que nous allons tomber facilement d'accord.

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 10 / 23 段