Cependant, à une des extrémités de la salle, riait et charmait Gabrielle,

dont une cour nombreuse mendiait les regards. La marquise de Monceaux ne

voyait rien, n'entendait rien, malgré son apparente liberté d'esprit. Elle

s'était placée de manière à voir entrer chaque nouveau visage dans la

galerie, et celui qu'elle attendait n'arrivait pas. Plus scrupuleux que

Mlle d'Entragues, il n'avait pas cru devoir aller triompher au Louvre de la

mort d'un ennemi.

Quand le roi eut coqueté à loisir auprès des Entragues, s'assurant

furtivement par un coup d'oeil que la marquise ne le surveillait pas, il

retourna près de Gabrielle ravi de n'avoir été ni gêné, ni surpris dans son

petit manège, et la Varenne qui, d'un coin de la salle, observait chaque

mouvement de son maître, augurait favorablement pour l'intrigue nouvelle,

de la réserve et de l'adresse que le roi avait déployées, lui qui

d'ordinaire ne savait pas se modérer quand il s'agissait de satisfaire un

caprice.

--Il faudra voir, dit le roi bas à Sully, ce qu'est devenue la duchesse,

car elle m'a paru sortir d'ici comme une louve enragée. Elle pourrait

mordre... gare!

Une demi-heure après, le capitaine des gardes, envoyé pour surveiller le

départ de la Lorraine, revint dire au roi qu'à peine arrivée elle avait été

prise d'une syncope, et qu'en attendant les médecins elle était étendue sur

son lit, sans connaissance.

--Le fait est que j'ai été rude, dit Henri. Pourvu qu'on ne me reproche pas

de l'avoir voulu tuer.

--Par réciprocité, répliqua Sully, laissez dire.

--En supposant qu'elle persiste à demeurer sans connaissance, demanda le

capitaine des gardes, faut-il toujours que Mme de Montpensier quitte Paris?

--Eh! mon ami, s'écria le roi en riant dans sa barbe grise, que n'a-t-elle

toujours été sans connaissance, je ne la renverrais pas aujourd'hui.

Et il ajouta, toujours riant, à l'oreille de Gabrielle et de Sully:

--Qu'elle s'engage à ne plus bouger, à ne plus parler, à ne plus penser, je

la tiens quitte.

--La méchante bête, grommela Sully, pour laquelle on se croit encore obligé

de faire des façons! qu'elle rende sa vilaine âme à Dieu, s'il en veut, et

que tout cela finisse.

--Eh! eh! tout cela est loin d'être fini, dit Henri avec un soupir qui

n'échappa point à Gabrielle; après la duchesse, il nous restera Mayenne, et

celui-là bougera, parlera et agira encore longtemps. Quel chiendent que

cette ligue... Plus on lui arrache de têtes, plus il en repousse.

Gabrielle, au nom de Mayenne, sourit malicieusement, et répondit en

appuyant sa main blanche sur le bras du roi:

--Il n'est si petite main qui ne puisse arracher une grosse épine.

Holopherne a été vaincu par Judith.

--Que voulez-vous dire par ces sentencieuses paroles? demanda Henri, fort

curieux de sa nature.

--Rien, répliqua la marquise, sinon que M. de Mayenne a un trop gros ventre

pour être toujours un méchant homme. Sa soeur est maigre, sire, voilà

pourquoi elle vous donne tant de mal.

--Dirait-on pas que cette marquise a mis le gros Mayenne dans un sac dont

elle tient les cordons? Voyez un peu cet air de triomphe!

Henri fut interrompu par l'arrivée du comte d'Auvergne, qui apportait des

nouvelles de la duchesse.

--Sire, dit-il, les médecins ont déclaré que les jours de la malade étaient

en danger, qu'elle ne saurait être transportée impunément, et, bien qu'en

revenant à elle, Mme de Montpensier ait commandé qu'on l'emportât, ses

officiers envoient chercher les ordres de Votre Majesté.

Henri ne parut pas entendre. Sully prenant la parole:

--Le roi n'est pas médecin, répliqua-t-il. Et il tourna le dos.

Il était vrai pourtant que la duchesse avait été frappée d'un coup mortel.

A peine remise de son émotion, elle sentit la paralysie du corps énergique

et obéissant qui jusque-là s'était plié à tous ses caprices et avait

secondé vaillamment toutes ses volontés. Seule dans l'horreur de sa

situation, immobile et livrée au supplice de vivre seulement par la pensée,

elle passa des heures d'inexprimables angoisses sans avoir trouvé un seul

moyen d'échapper à la main royale qui pour la première fois

s'appesantissait sur elle avec l'intention de l'écraser.

Plus de ressources. Le passé ne lui offrait que des défaites et l'avenir ne

lui réservait que la mort. Successivement avaient disparu ses instruments

brisés par une fatalité impérieuse. Chicot l'avait bien dit au roi. Elle

n'avait plus que trois moyens dont le dernier venait d'échouer contre le

gibet de la Ramée.

La duchesse comptait encore sur son frère Mayenne, non pas pour elle, car

ce frère ne l'aimait pas, mais contre Henri, que Mayenne menaçait encore.

Elle lui avait envoyé un ambassadeur à propos du complot de la Ramée et lui

proposait une jonction des troupes qui possédait avec celles de

l'imposteur. Grâce à Crillon, ces dernières avaient été dissipées; mais Mme

de Montpensier espérait encore que Mayenne, par esprit de famille, en

rassemblerait les débris et renouerait plus intimement que jamais avec

l'Espagne.

Cependant le duc n'avait rien répondu aux communications de sa soeur, et

celle-ci ne pouvait rien comprendre à son silence. Le courrier avait-il été

saisi? Le message intercepté? Mayenne, par prudence, s'était-il abstenu

momentanément? Dans son impatience, et de son lit de douleur, la duchesse

expédia au duc son dernier agent fidèle, avec ordre de rapporter une

réponse à tout prix.

--Hâtez-vous, lui dit-elle, d'annoncer à mon frère que je m'en vais

mourant, et que je n'ai pas de temps à perdre.

Le courrier fit diligence; il trouva au retour sa maîtresse luttant plus

encore contre les souffrances de l'esprit que contre la maladie du corps.

Toujours couchée, toujours enveloppée d'ombre et de silence, on eût dit

qu'elle cherchait à se faire oublier comme la panthère blessée qui

s'enfouit sous les feuilles dans un antre et demeure là de longues nuits,

n'ayant rien de vivant que les yeux.

A la cour, on ne parlait plus d'elle que pour se demander si la duchesse

était enfin morte. Elle, pendant ce temps, se ranimait peu à peu, et

attendait la réponse de Mayenne, réponse favorable, elle n'en doutait pas,

pour s'aller jeter dans son camp, et lui souffler les ardeurs de sa rage et

de son désespoir.

Enfin le messager reparut. Il avait mis quelques jours à faire un trajet

difficile, parmi les espions et les postes de l'armée d'observation qui

enfermait Mayenne à l'extrémité de la Picardie.

La duchesse se souleva sur son lit, ouvrit en palpitant de joie la

bienheureuse lettre qu'on lui apportait: elle en eût baisé les caractères,

tant l'écriture de Mayenne lui promettait de nouvelles chances de

recommencer la lutte.

Mais voici ce que lui écrivait son frère:

«Ma soeur, chacun pour soi en ce monde. Vous avez mis constamment cette

maxime en pratique. Vous vous affaiblissez, dites-vous, moi je n'ai plus de

force. Vous êtes très-malade, moi je me considère comme enterré.»

«Dans toutes ces dernières affaires, vous avez sans doute songé à vos

intérêts, je commence à penser aux miens, et me ménage un bon repos en

cette vie, en attendant le repos éternel. Vivez en paix, ma soeur, comme je

vais tâcher de le faire moi-même.»

Et, au bas de cette foudroyante épître, s'étalait le paraphe obèse de

l'homme au gros ventre, qui rappelait ainsi la prétendue mourante aux

oeuvres de charité chrétienne.

La duchesse fut frappée au coeur. Elle eut une syncope semblable à celle

qui l'avait saisie au sortir du Louvre, et, cette fois, les ressorts de la

vie se trouvèrent sérieusement atteints.

Bien plus, le phénomène étrange, effrayant, qui au même mois de mai, en

1574, avait épouvanté le château de Vincennes, se produisit, comme si, pour

les mêmes crimes, le souverain Juge avait résolu d'appliquer les mêmes

châtiments.

Dans la nuit qui suivit cette crise, la duchesse s'était assoupie, malgré

les aiguillons de la fièvre; elle se réveilla baignée de sueur, elle

appela, elle cria pour que ses femmes vinssent l'arracher à ce bain

brûlant, dans lequel glissaient ses membres amaigris.

Les femmes accoururent avec des flambeaux, et reculèrent d'épouvante en

voyant dégoutter du front de leur maîtresse une sueur de sang. C'était un

fleuve de sang qui ruisselait dans son lit et jaillissait incessamment de

chacun de ses pores dilatés par la fièvre. Les médecins appelés déclarèrent

que la duchesse était en proie à ce mal mystérieux et terrible, qui,

vingt-deux ans avant, avait couché Charles IX dans le tombeau.

Désormais plus d'espérance, plus de remède. La duchesse s'ensevelit dans un

morne et farouche silence. On la voyait, un miroir au pied de son lit,

regarder d'un oeil fixe, avec une sinistre expression de terreur, les

gouttes de sang qui, toujours étanchées, reparaissaient toujours sur ses

joues, ses tempes et le long de ses bras humides.

A chaque transport de colère, à chaque émotion plus caractérisée, la sueur

grossissait et une nappe rouge s'étendait sur le visage et le corps de la

coupable si cruellement châtiée.

Les médecins se retirèrent consternés; les serviteurs eux-mêmes craignirent

le contact de la maudite. On envoya chercher des prêtres qui, à l'aspect de

ce cadavre sanglant, s'évanouirent de saisissement ou s'enfuirent d'effroi.

C'était la nuit, la dernière nuit de souffrance. La duchesse râlait sur son

lit souillé; elle appelait à l'aide, et personne ne s'approchait d'elle.

Soudain elle aperçut un moine de haute taille qui traversait lentement la

chambre voisine et devant lequel se courbaient les serviteurs que

l'épouvante tenait à l'écart. Ce moine arriva jusqu'au lit de la mourante

et contempla silencieusement l'effrayant spectacle de cette agonie.

En le voyant, son capuchon baissé, la duchesse le remercia du regard, car

elle n'osait plus remuer ses mains de peur d'y sentir l'humide chaleur du

sang.

--Je veux l'absolution de mes fautes, dit-elle d'une voix lugubre encore

empreinte de cette autorité hautaine qui avait présidé à chaque mouvement

de sa vie.

--Pour être absoute, dit le moine, confessez-vous!

--Faites d'abord retirer, dit-elle, tous ces gens qui pourraient

m'entendre.

Le moine ne répondit pas, et ne fit pas un mouvement.

Ce que voyant, la duchesse:

--J'ai péché, dit-elle à voix basse, par avarice, par ambition, par

orgueil.

--Après? dit le moine.

Elle le regarda avec surprise.

--Si j'ai d'autres péchés à me reprocher, mon corps souffre, ma mémoire

faiblit... ma voix expire, n'exigez pas trop en un pareil moment. Le

châtiment passe, je crois, les fautes... Absolution!

--Vous ne parlez pas des crimes? demanda le moine.

--Les crimes?... murmura-t-elle avec stupeur.

--Oui, les crimes? poursuivit le confesseur d'une voix éclatante. La force

vous manque, je le crois, mais je puis vous aider. Vous avez confessé la

vanité et l'orgueil. Mais la luxure!... ce crime hideux qui a rongé

votre jeunesse et jusqu'à votre âge mûr, ce péché mortel que vous avez

arboré comme un étendard pour vous créer des légions d'assassins!

--Moine! s'écria la duchesse en se soulevant d'une main sur son lit.

--Confessez! dit solennellement le religieux; confessez, si voulez qu'on

vous absolve!

Frappée de terreur, la duchesse, au lieu de répondre, cherchait à voir,

sous le capuchon, les traits de l'homme qui osait lui parler ainsi:

--Passons à l'homicide! continua l'implacable confesseur. Comptons: Henri

III assassiné, Henri IV frappé deux fois, Salcède roué sur un échafaud, la

Ramée mort sur un gibet, et ces milliers de soldats tombés sur les champs

de bataille, et ces victimes expirant dans les ténèbres des prisons, et ces

enfants morts de faim avec leurs mères, et ces familles de spectres qui

pendant le siège de Paris ont rongé des cadavres pour soutenir leur

misérable existence, tandis que vous buviez dans votre palais à

l'usurpation du trône de France! confessez, duchesse, confessez! si vous ne

voulez pas paraître au tribunal de Dieu avec cette épouvantable escorte de

victimes qui vous maudissent.

La duchesse voyait de ses yeux hagards tous les assistants s'approcher

avidement de l'embrasure des portes et guetter sa réponse à ce terrible

interrogatoire.

--Qui êtes-vous donc? murmura-t-elle.

Le moine rabattit lentement son capuchon et se fit voir à la mourante qui,

en le reconnaissant, poussa un cri et joignit les mains.

--Frère Robert, dit-elle... Oh! je comprends par qui j'ai été vaincue!

pitié!

--Avouez vos crimes alors....

--Pitié!

--Dites seulement oui chaque fois que j'accuserai; cela suffira aux hommes

et à Dieu. La luxure et vos abominables calculs?...

--Oui, dit la duchesse d'une voix étouffée.

--Les affamés de Paris, les soldats tués, les prisonniers étouffés?...

--Oui.

--Salcède et la Ramée poussés par vous sur l'échafaud?

--Oui, murmura-t-elle après un silence entrecoupé de convulsions.

--Henri IV tant de fois frappé?... Ah!... vous hésitez; prenez garde,

un seul mensonge effacerait le mérite de vingt aveux. Avouez!

--Oui, dit-elle si bas, que le moine eut peine à l'entendre.

--Et Henri III, votre roi, votre ancien ami, assassiné par votre amant

Jacques Clément?...

--Jamais! jamais! s'écria-t-elle en se tordant les mains, d'où le sang

s'exprimait à grosses gouttes.

--Vous niez?

--Je nie.

--Osez donc nier à Dieu lui-même que vous allez voir face à face dans

quelques instants, et dont vous devez déjà entendre gronder la colère!

--Pitié!... j'avoue, j'avoue, dit la duchesse en se cachant livide et

palpitante sous ses oreillers.

--Eh bien, alors, reprit le moine d'un ton solennel, je vous absous au nom

de Dieu sur cette terre et je le prie de vous absoudre dans le ciel. Mourez

doucement, mourez en paix!

Il étendit le bras vers le lit, les yeux de la mourante reflétaient encore

une flamme sinistre, celle de la colère, peut-être... peut-être celle des

châtiments éternels.

Peu à peu cette lueur s'éteignit, la tête se pencha, les bras se roidirent

pour une dernière menace; mais le souffle de Dieu brisa ce misérable

cadavre.

La duchesse de Montpensier proféra un cri sourd et rendit l'esprit.

--Maintenant, murmura le moine, Henri IV n'a plus à craindre d'autre ennemi

que lui-même. Ma tâche est finie. A mon tour de songer à Dieu.

Et, se couvrant la tête, il traversa lentement la salle au milieu des

assistants agenouillés.

IX

AYOUBANI

Le temps avait marché. Les huit jours que s'était donnés Leonora pour

surprendre le secret d'Espérance avaient passé, puis d'autres semaines

encore, et rien n'était venu apporter à l'Italienne la preuve désirée.

Espérance qui savait les projets d'Henriette et devinait la curiosité de

Leonora, s'était tenu sur ses gardes. D'ailleurs, se disait-il, avec toute

l'adresse et l'habileté des meilleurs espions, que pourraient découvrir ces

deux femmes?

En effet, lorsqu'il allait chez le roi, soit avec Crillon, soit tout seul,

quoi de plus naturel? D'autres n'y allaient-ils pas comme lui? Quand il

chassait dans les forêts royales, soit seul, soit en compagnie du roi, cela

pouvait-il s'appeler un indice? Et en admettant même que Gabrielle vint au

rendez-vous de chasse, ou suivît le cheval le daim et le renard, n'y

avait-il pas des dames avec Gabrielle, et quelqu'un pouvait-il se flatter

d'avoir pris jamais un serrement de main, ou un baiser, ou une parole

suspecte? Espérance vivait donc heureux et tranquille.

D'ailleurs, ses ennemis ou ses espions ne donnaient pas signe de vie.

Quelquefois, il est vrai, dans les premiers jours de curiosité de Leonora,

Espérance avait pu voir derrière lui, à distance, quand il faisait une

excursion quelconque, la silhouette du paresseux Concino, perché sur un

cheval et galopant; mais Concino paraissait avoir renoncé à un exercice qui

ne rapportait rien et coûtait cher. Des chevaux éclopés, des maux de reins,

et çà et là quelque bonne chute dans des chemins impraticables, telles

avaient été ses aubaines; car Espérance, bien monté, cavalier intrépide,

infatigable, s'amusait à conduire son espion d'un train d'enfer, et à lui

faire sauter des fossés, franchir des barrières et traverser des rivières:

Concino avait dû renoncer.

Le jeune homme savourait donc le bonheur d'être aimé sans remords et sans

obstacles; mais, pour ne rien omettre de ce que conseille la prudence, il

avait acheté une petite maison dans le faubourg, feignant de s'y rendre

avec un mystère que tout le monde était libre de surprendre, et il n'était

bruit dans ce quartier isolé que des mules, des panaches, des mantes

grises, des jolis pieds furtifs et des aventureuses pèlerines qui

apparaissaient et disparaissaient dans cet ermitage. Le bruit courait, et

Espérance n'en demandait pas davantage.

Gabrielle apparemment savait à quoi s'en tenir sur ces infidélités, et tout

allait pour le mieux puisque les espions se trouvaient déroutés.

Nous ne dirons pas que le bonheur d'Espérance fut complet. Les amants

s'engagent toujours au désintéressement, et l'essence même de l'amour est

l'ambition et l'avarice. On ne demande rien, on désire tout, et pour peu

que l'âme ne soit pas aussi parfaitement trempée que celle d'Aristide ou de

Curius, le désir s'exhale et parle un langage qui contredit bientôt

l'engagement qu'on avait pris.

Espérance recevait chaque matin de Gabrielle un souvenir. L'ingénieuse amie

avait su varier ses envois avec cette délicate subtilité des femmes, qui

jamais ne sont embarrassées en présence de l'impossible.

La biche et son collier avaient été suivis de fleurs d'Afrique, rapportées

par le célèbre voyageur Jean Mocquet. La collection en était riche et avait

défrayé plusieurs semaines. Puis, dans les intervalles, c'étaient une

dentelle, un chien de race choisie, un bijou dont le travail ou l'antiquité

étaient la seule valeur, une arme rare, une médaille, un marbre, un dessin,

un manuscrit, un livre, quelquefois une étoffe, un jour des poissons bleus

de Chine, une autre fois une carpe de Fontainebleau avec ses anneaux aux

nageoires. Et chaque matin, Espérance attendait l'envoi avec un battement

de coeur, et se demandait quelle idée aurait ce jour-là Gabrielle. L'idée

était-elle plaisante, il riait, affectueuse, il soupirait. Quant aux

messagers, c'étaient des marchands, des valets, des colporteurs, des femmes

qui apportaient l'objet sans même voir Espérance, toutes gens qui, s'ils

eussent été questionnés, n'eussent pu rien répondre, ne sachant rien.

Mais pour un amant jeune et tendre comme Espérance, le dédommagement de ce

souvenir quotidien devait-il suffire? Aristide ne désirerait-il pas autre

chose? Curius en acceptant les médailles, les biches et les carpes, ne

penserait-il pas que Gabrielle possédait d'autres moyens de séduction plus

séduisants encore? Or, le moment ne devait-il pas arriver où l'homme,

naturellement insatiable, s'éveillerait, demanderait le double, le décuple

de ce qui lui était offert, et changerait sa médiocrité, douce,

inattaquable, heureuse, cette médiocrité dorée, contre une existence de

soupirs, de voeux, de démarches périlleuses, de faux mouvements, qui

trahissent vite l'amant et perdent l'amante? Peut-être ce moment était-il

déjà venu?

Peut-être les ennemis d'Espérance ne s'endormaient-ils que sur cette

probabilité.

Un soir d'été que Pontis, compagnon fidèle, suivait dans le jardin son

Oreste impatient, et que tous deux semblaient embarrassés comme il arrive

quand on a tant de choses à se dire qu'on voudrait taire, ou qu'on se gêne

l'un l'autre, Espérance, après plusieurs tours de promenade, au bout

desquels il espérait voir Pontis prendre congé, se jeta sur un gazon

moelleux, et les mains sous la tête, les yeux attachés sur la nappe immense

de l'azur des cieux, il parut oublier l'univers.

Pontis l'avait imité. Tous deux, côte à côte, se plongeaient dans la vague

volupté de l'extase.

Le silence qu'ils gardaient n'était interrompu que par les murmures des

oiseaux occupés à retrouver leurs nids.

--Espérance, dit enfin Pontis, ou je te gêne, ou il me semble que tu me

caches quelque chose.

--Et quoi donc? demanda Espérance sans trop s'inquiéter d'une question que

son ami lui avait cent fois adressée.

--Tu t'ennuies?

--Moi! je n'ai jamais trouvé la vie si douce.

--Tu es fatigué, sans doute?

--Frais comme seront demain les oiseaux qui se couchent.

--Espérance, tu vas trop souvent dans l'ermitage du faubourg!

--Bah!

Et le jeune homme détourna la tête pour cacher un malicieux sourire.

--Tu fais trop parler de toi, Espérance, ajouta Pontis en marquant chaque

parole, et quelque jour tu te trouveras avoir sur les bras une légion de

pères, de maris, et d'amants qui présenteront leur compte.

--Pontis, tu exagères.

--Je te parle comme on parle. J'étais de garde là, aux petits appartements.

On racontait tes prouesses chez le roi.

--Eh bien! le roi aussi n'a-t-il pas ses prouesses?

--Il en a le droit, personne n'ayant de droits supérieurs aux siens.

--Ah ça! mais, tu moralises?

--Je t'apporte la morale de M. de Crillon, qui trouve que tu te caches trop

mal, et qu'avant peu tu seras découvert.... Tu ne couvres pas assez ta

trace.

--Nomme-t-on quelqu'un? demanda Espérance avec curiosité. Voyons, dis-moi

un nom, un seul?

--J'en dirais trente si je répétais tout ce qui court sur toutes tes bonnes

fortunes.

Espérance haussa les épaules.

--Il faut que jeunesse se passe, dit-il en étouffant un léger soupir, parce

qu'en effet il regrettait un peu sa jeunesse.

--En sorte, continua Pontis, que j'ai fait un plan.

--Un plan? A propos de moi?

--Oui, mon ami, je me suis dit que mon devoir est de veiller à ce que tu

n'éprouves aucune disgrâce.

--C'est penser sagement.

--La disgrâce te viendrait d'un abus de visites à un hermitage du faubourg.

Déjà tu parais fatigué, pâli, tu as des inquiétudes: avoue que tu en as.

--Mais....

--Il faut couper le mal dans sa racine. J'ai résolu de m'aller installer

dans la petite maison. De cette façon, je te surveillerai à mon aise, et

tout danger me trouvera sous les armes.

--Quel gâchis est cela? s'écria Espérance en se relevant pour mieux voir la

figure de Pontis. Quoi! tu parles sérieusement.

--Sérieux comme le masque de la tragédie.

--Tu prétends t'installer dans la maison du faubourg?

--Pour faire fuir les grâces et les disgrâces, c'est l'avis de M. de

Crillon.

--Mon bon ami, j'aime tendrement M. de Crillon, dit Espérance jouant le

dépit, je l'aime d'une affection très-profonde, mais je vous supplierai

tous deux de ne pas vous mêler de mes affaires.

--Quand on a des amis, on ne s'appartient pas.

--Ne rions plus, Pontis.

--Je ne ris pas! demain je quitte le superbe logement que tu m'as donné

ici, je m'en arrache à regret, parce qu'enfin, vivre auprès de toi est mon

principal bonheur;--mais il le faut, et je plie toujours sous le devoir,

on est soldat, on sait sa discipline. Demain, je m'installe au faubourg.

Espérance se leva tout à fait, saisit Pontis par les bras et l'enlevant du

gazon où il continuait à se rouler moelleusement, le remit sur ses pieds et

lui dit:

--Tu me feras le plaisir de ne plus dire de sottises. Tu es logé ici,

restes-y. Quant à M. de Crillon je me charge de redresser ses idées avec

tout le respect et toute l'amitié qui lui sont dus. Cesse donc de penser à

habiter la maison du faubourg. Tu n'y mettras pas le pied.

Pontis, habitué à faire ses volontés, regarda Espérance avec surprise. Il

ignorait que rien n'est tenace comme une fausse volonté.

--Ainsi, dit-il, tu me refuses?

--Je te défends d'y songer.

La figure de Pontis prit une expression si bizarre de désappointement,

qu'Espérance faillit perdre son sérieux, qui, pourtant, lui était bien

nécessaire.

--Laisse-moi te dire, ajouta Pontis en prenant le bras de son ami, mon

installation au faubourg n'était pas seulement un devoir que

j'accomplissais envers toi pour ton salut.

--Ah! qu'était-ce donc?

--Tout en faisant tes affaires, je travaillais par occasion aux miennes.

--Bah!

--Je te sauvais, mais j'avais mon bénéfice.

--Conte-moi cela, dit Espérance en riant.

--Je crois que je suis amoureux, murmura Pontis avec un visage déconfit et

présomptueux tout ensemble.

--Oh! mon pauvre Pontis! De qui?

--C'est toute une histoire. Je te la raconterai quelque jour.

--Nous n'aurons jamais une plus belle occasion. Nous sommes seuls, sous les

arbres, en face d'un ciel bleu. L'air est parfumé, les oiseaux se taisent,

l'eau fait son petit murmure railleur, accompagnement charmant. Parle.

--Mon ami, c'est une Indienne.

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 6 / 23 段