--Exécute scrupuleusement mes ordres, reprit Espérance, ne néglige aucun

détail. L'évasion de la Ramée doit avoir lieu avant le jour, sois prêt

quand j'aurai besoin de toi. Avant une heure je t'aurai rejoint.

En parlant ainsi, le jeune homme quitta Pontis et entra au Châtelet, se fit

conduire d'abord chez le gouverneur, avec lequel il s'entretint quelques

instants, pour s'assurer que, suivant la promesse de Crillon, tout était

bien convenu: après quoi il retourna au cachot de la Ramée, qui, dans son

impatience, avait mille fois brouillé son compte de minutes, et croyait

toucher au point du jour.

Le bruit des verrous retentit délicieusement à ses oreilles; il courut à la

porte et serra dans ses bras, avec une tendresse dont lui-même ne se fût

pas cru capable, le libérateur loyal qui revenait lui apporter la vie ou la

mort.

--Eh bien! demanda la Ramée en tremblant, qu'a-t-elle dit?

--Elle consent.

La Ramée, joignit les mains avec ivresse.

--N'est-ce pas qu'elle m'aime?

--Du fond du coeur, dit Espérance.

--Savez-vous que c'est sublime ce qu'elle fait pour moi, monsieur! Quitter

tout, parents, fortune, avenir, pour un malheureux prisonnier!

--C'est très-beau, répéta Espérance avec un sang-froid imperturbable; mais

vous aurez le temps de témoigner plus tard à Mlle d'Entragues votre

admiration et votre reconnaissance, tandis que nous sommes très-pressés

pour prendre nos arrangements.

La Ramée fit un geste d'approbation.

--Je sors de chez le gouverneur, poursuivit Espérance. M. de Crillon lui a

parlé. Le roi veut bien, non pas vous faire grâce, il ne le peut; mais

fermer les yeux sur votre fuite. Vous en serez quitte pour soulager la

conscience du roi par la déclaration dont nous sommes convenus.

--J'en ai arrêté les termes, dit la Ramée. Faut-il écrire?

--Attendez... Rien pour rien. On va vous changer de chambre, on vous

conduira aux combles du château. Là est une terrasse fermée de barreaux de

fer. Voici une lime avec laquelle vous en scierez deux. Vous êtes mince, ce

passage vous suffira. Maintenant, voici une corde de soie, on y suspendrait

le Châtelet tout entier... attendez que je m'en débarrasse... c'est

fini; elle a cent pieds, dix de plus que l'édifice; vous l'attacherez

vous-même et vous laisserez glisser, en roulant autour de vos mains, pour

ne les point couper, votre chapeau de feutre.

La Ramée prit avec une joie convulsive les objets que lui présentait

Espérance.

--Et Henriette, dit-il, comment la trouverai-je? Ce n'est pas un leurre que

vous m'offrez, n'est-ce pas, elle a bien promis?

--J'ai prévu cette objection, monsieur. Vous la verrez vous attendre à

l'extrémité du Petit-Pont. Vous avez bonne vue, je crois.

--Je reconnaîtrais Henriette d'une lieue, la nuit!

--Ne descendez donc que quand vous l'apercevrez. Elle aura, d'ailleurs,

avec elle des chevaux, dont le mouvement vous aidera à la reconnaître. Je

vous préviens que, pour ne pas exciter de soupçons, nous descendrons au

bord de la rivière à l'ombre du quai.

--Vous y serez donc, vous, monsieur?

--Je ne me fierai qu'à moi pour vous sauver. J'y ai engagé ma parole.

--On dit que parfois les anges du ciel ont pris la forme humaine pour

protéger des malheureux, murmura la Ramée avec une expression de repentir

et de reconnaissance ineffable. Je le crois fermement à partir

d'aujourd'hui.

--Ainsi, interrompit Espérance, tout est bien convenu; quand les matines

sonneront au cloître de Notre-Dame, à trois heures, vous descendrez. La

sentinelle se promènera de façon à ne pas vous voir.

--Et j'aurai, d'ici là, scié les barreaux et attaché la corde.

--Bien entendu.

--Maintenant, monsieur, quand écrirai-je la déclaration?

--Vous trouverez dans la chambre là-haut tout ce qu'il faut pour écrire, et

le gouverneur, avant votre départ, sera venu vérifier si les termes de la

déclaration sont convenables.

--Le gouverneur viendra?

--Oui, dit Espérance avec un frisson involontaire, car il songeait que ces

deux hommes n'eussent jamais dû se rencontrer et se sourire. Ce gouverneur

est un bon vieillard, doux avec les prisonniers, obéissant à M. de Crillon,

envers lequel il a de la reconnaissance. Vous ne le connaissez pas, ce

vieillard?

--Non, je ne l'ai jamais vu; j'étais si troublé en entrant dans la prison.

Je crois seulement me rappeler que le geôlier m'a dit une fois qu'il était

huguenot.

--Huguenot ou catholique, qu'importe, pourvu qu'il vous laisse partir!

s'écria vivement Espérance, dont ces détails brisaient le coeur.

--Je ne vous en parle, reprit la Ramée, que pour une raison. Un huguenot

pourrait voir d'un mauvais oeil le Valois dont le père a fait la

Saint-Barthélemy.

--Puisque vous signez que vous n'êtes pas Valois, dit brièvement Espérance;

d'ailleurs, laissons cela. Vous n'avez pas un mot à dire au gouverneur, et

celui-ci ne vous ouvrira pas la bouche. Il prendra la déclaration et s'en

ira.

--J'eusse pu vous donner tout de suite cette déclaration, dit la Ramée, et

partir à l'instant.

Espérance fut frappé de cette insistance de la Ramée. Était-ce un

pressentiment sinistre qui poussait ainsi le prisonnier au-devant de

l'heure fixée?

--J'ai cru bien faire, répliqua-t-il, en vous donnant toutes les garanties

désirables. Vous vouliez être sûr de la présence de Mlle d'Entragues, vous

l'avez; vous ne vouliez donner votre déclaration que contre une liberté

assurée, c'est convenu. Maintenant il faut le temps de vous transporter

dans la chambre d'en haut. Il faut le temps de scier les grilles, il faut

le temps d'écrire, et puis de notre côté, nous ne sommes pas prêts. L'heure

du rendez-vous n'est pas encore envoyée à Mlle d'Entragues, celle-ci a ses

préparatifs à faire, songez donc que trois heures du matin seront bientôt

arrivées!

--C'est vrai, je dévorerai les instants, s'écria la Ramée; pardonnez-moi de

vous importuner ainsi. Je cherchais, voyez-vous, à éviter les approches

d'un jour qui devait être mon dernier jour, car le geôlier me l'a dit,

c'est pour demain huit heures... et de trois à huit, l'intervalle est si

court!

--À huit heures vous serez plus loin de la mort que vous ne l'avez jamais

été, répliqua Espérance avec un sourire capable de rendre la vie à un

agonisant. Mais, pour arriver à temps, prenons-nous-y d'avance. Je vous

quitte.

--Soyez béni! dit la Ramée.

--Rappelez-vous toutes nos conventions!

--Elles sont gravées ici, dit le prisonnier en touchant son front, comme

vos bienfaits sont inscrits dans mon coeur.

La Ramée à ces mots s'agenouilla, prit la main d'Espérance et y appliqua

ses lèvres brûlantes.

Le bienfaiteur s'éloigna ému, en remerciant le ciel qui lui faisait la

faveur de rendre un homme à ce point heureux.

A peine Espérance fut-il parti que la Ramée se redressa et rétablit le

calme dans sa tête pour faire face à toutes les éventualités.

Tout s'accomplit d'ailleurs comme on en était convenu; deux guichetiers

vinrent chercher le prisonnier, le conduisirent à la chambre d'en haut, et

l'y laissèrent avec de la lumière.

La Ramée scia les barreaux, attacha solidement la corde, prépara le feutre

qui devait ménager ses mains pendant la descente; puis après avoir jeté un

regard brûlant d'impatience sur l'horizon encore sombre et silencieux, il

revint près de la table, et écrivit sa déclaration aussi nette, aussi

loyale que le souhaitait Espérance. Il y joignit ce qu'on ne lui demandait

pas: ses regrets d'avoir été assez orgueilleux et simple pour que

l'intrigue d'une méchante femme, la duchesse, l'eût poussé à la révolte

contre son roi.

En ce moment suprême, la Ramée sentait son âme se régénérer sous les flots

de joie qui l'inondaient. Il était bon, il était noble: l'amour heureux le

transformait en héros.

A peine avait-il achevé d'écrire, qu'il entendit résonner des pas pesants

dans l'escalier de sa chambre. La porte s'ouvrit. Un vieillard parut sur le

seuil.

La Ramée reconnut le gouverneur, au portrait que lui en avait tracé

Espérance. Il se leva et salua respectueusement, résolu, selon l'avis de

son protecteur, à ne point parler si on ne lui parlait pas.

À cet effet, il se tourna vers la fenêtre, contemplant avec délices cette

première brume si pâle et si subtile qui s'élève sur l'eau à l'approche de

l'aube. Une petite cloche sonna matines dans le quartier Saint-Martin;

celle de Notre-Dame ne pouvait tarder à sonner aussi.

En même temps, l'oeil perçant du jeune homme découvrit, au bout du

Petit-Pont, au bord de la rivière, dans l'ombre la plus noire, certain

mouvement pareil à celui de chevaux qui descendent une pente.

Il n'y tint plus, et revenant vers la table, voulut supplier le gouverneur

de se hâter d'emporter la déclaration et de refermer la porte. Mais, à sa

grande surprise, il vit le vieillard debout, un papier à la main, et ce

papier n'était pas la déclaration; il ne l'avait pas même regardée.

La physionomie du vieux gentilhomme n'annonçait point cette douceur

obligeante dont Espérance avait fait l'éloge. Les traits pâles et

profondément altérés, l'oeil brillant d'une expression sombre, le

tremblement étrange des lèvres trahissaient au contraire un ressentiment

caché, presque une menace.

--Monsieur, dit la Ramée inquiet, voici la déclaration convenue.... Je

la crois suffisante, et, si elle l'est, je puis partir.

--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, répondit le vieillard d'une voix

sépulcrale, avant de partir avez-vous interrogé votre conscience?

--Je me suis accusé devant Dieu.

--Du crime de rébellion, de lèse-majesté, oui, et le roi vous a pardonné

sans doute, puisqu'il m'a fait prier de vous laisser fuir; mais sont-ce là

les seuls crimes que vous ayez à vous reprocher?

L'heure convenue sonna à Notre-Dame, la Ramée tressaillit et fit un

mouvement pour courir à la fenêtre; le vieillard l'arrêta par le bras.

--Répondez-moi d'abord, dit-il.

--Que voulez-vous que je vous réponde, murmura la Ramée, que cette

inquisition sauvage étonnait, et qui craignit d'avoir affaire à un insensé.

--Dites-moi simplement si vous vous appelez bien la Ramée?

--Certes, je l'ai signé sur ce papier.

--Dites-moi, si vous êtes l'homme qui après la bataille d'Aumale avez

assassiné dans un chemin creux, derrière une haie un cavalier sans

défiance?

La Ramée devint livide, et recula devant l'oeil étincelant du vieillard.

--Répondez donc! s'écria celui-ci avec une véhémence terrible.

--Monsieur... si j'ai été criminel, balbutia la Ramée dans son égarement,

c'est à Dieu et au roi de me le reprocher, de m'en punir. Voilà donc qu'au

dernier moment, mes ennemis me tendent ce nouveau piège. En quoi mes

actions privées regardent-elles d'autres que moi, et de quel droit me

questionnez-vous?

--Parce que je m'appelle le baron du Jardin, et que vous avez assassiné mon

fils!

La Ramée poussa un cri déchirant, et, glacé d'horreur, tomba sur un

fauteuil en cachant son visage dans ses mains.

--L'avis était donc vrai, murmura le vieillard; voilà le meurtrier d'Urbain

à la place où tant de fois j'ai embrassé Urbain.... Monsieur,

continua-t-il avec une majesté sombre, le roi vous avait fait grâce, mais

moi je ne pardonne pas. Vous avez tué mon fils, vous mourrez. Trop heureux

que je vous permette de finir comme un rebelle, quand je pourrais vous

faire condamner comme assassin.

Le gouverneur frappa du poing sur la porte, et à l'instant parurent

plusieurs archers qui envahirent la chambre.

--J'avais, par compassion pour le condamné, leur dit le vieillard, changé

son cachot en un meilleur gîte; mais voyez, il a scié les barreaux et

préparé une corde pour fuir. Gardons-le, mes enfants, gardons-le bien

jusqu'à huit heures, pour qu'il n'échappe pas à la justice de Dieu!

Les archers se placèrent entre le prisonnier et la fenêtre. Le gouverneur

s'assit en travers de la porte et ajouta:

--Si quelqu'un m'appelle, pas de réponse; je ne bougerai pas d'ici avant

l'arrivée du bourreau!

À ces mots, un frisson parcourut les veines du criminel. Il releva la tête,

et comme si la menace de mort eût retrempé son courage, rallumé son orgueil

et mis fin à ses terribles angoisses, il dit au vieillard en lui montrant

la déclaration restée sur la table près du flambeau mourant qui coulait en

larges nappes:

--Le misérable qui m'a dénoncé à vous, prétendrait-il bénéficier de ma

dépouille et me déshonorer après ma mort! Je reste Valois puisque je meurs,

et cet écrit devient inutile, je suppose.

Le gouverneur lui tendit le papier sans répondre une parole. Alors la Ramée

brûla ce qu'il avait écrit et rapprocha le fauteuil pour s'asseoir. Mais au

souvenir des paroles qui étaient échappées au malheureux père, la Ramée eut

horreur de cette place. Il repoussa le siège et resta debout, la tête

inclinée, les bras croisés sur la poitrine, au milieu des archers qui

surveillaient tous ses mouvements.

Tel fut le sombre tableau qu'éclairèrent les premiers rayons du jour.

Cependant Espérance, fidèle à sa promesse, attendit à l'endroit désigné.

Henriette avait obéi; elle avait suivi dans une litière les chevaux

préparés pour la Ramée, et la litière cachée dans la petite rue voisine

était surveillée par Pontis à cheval.

Au signal convenu, Espérance s'approcha du Châtelet croyant en voir

descendre le prisonnier; mais les moments s'écoulèrent, on sait pourquoi

l'évasion ne put avoir lieu. Espérance attendait toujours.

Le jour venu, Henriette, dont le visage trahissait une infernale joie,

déclara que rien ne l'obligerait à se donner en spectacle dans un quartier

semblable, qu'Espérance l'avait trompée, qu'une évasion ne se faisait pas à

la lumière du soleil, et ces raisons parurent sans réplique aux deux jeunes

gens. Ils durent laisser la perfide femme retourner à son logis;

d'ailleurs, elle ne pouvait que les gêner puisque la Ramée ne venait pas.

Espérance avait essayé dix fois de pénétrer au Châtelet, on lui en avait

interdit l'entrée avec une rudesse des plus significatives. Il se demanda

si le roi n'avait pas changé d'avis. Il se figura que la Ramée n'avait pas

voulu écrire la déclaration assez explicite. Enfin tout ce qu'un cerveau

prêt à éclater peut entasser de conjectures plus ou moins raisonnables,

Espérance aux abois, les ressassa pendant trois mortelles heures d'attente.

Il ne pouvait comprendre comment la Ramée, du moins, ne se montrait pas. Il

comprenait encore moins comment, si les obstacles venaient du roi ou de

Crillon, ce dernier n'en avait pas donné avis.

Pontis, expédié par Espérance chez le chevalier, rapporta que rien, à sa

connaissance, n'avait été changé par le roi. Le chevalier offrait de venir

lui-même au Châtelet, pour en donner l'assurance.

En attendant, la place de Grève s'emplissait de spectateurs, le gibet se

dressait, réclamant sa proie, et à six heures et demie arrivèrent au

Châtelet l'exécuteur et la nouvelle troupe d'archers.

Justement le chevalier venait de céder aux messages réitérés d'Espérance.

Il entra dans la prison et fit entrer avec lui Espérance et Pontis.

Le condamné était déjà placé en bas, dans la geôle, entouré du funèbre

cortège de la mort. À la porte de cette salle se tenait l'implacable

vieillard, décidé à ne pas abandonner sa vengeance.

Crillon s'étant approché de lui pour lui demander l'explication de cet

étrange malentendu, le gouverneur lui montra une lettre d'une écriture

bizarre, inconnue, qui disait:

«Baron du Jardin, le prisonnier que vous devez laisser fuir cette nuit est

l'assassin de votre fils Urbain.»

--Data! mais c'est vrai! murmura Crillon furieux en regardant à la fois le

gouverneur et Espérance qui parcourait la lettre et pâlissait.

--Il l'a avoué, dit le vieillard.

--Oh! pourquoi me suis-je mêlé de ce scélérat, s'écria le chevalier.

--Jamais on n'eût imaginé une pareille infamie, murmura Espérance, qui

devina le véritable auteur de la dénonciation.

--Jamais plus beau coup de la justice céleste, pensa Pontis.

--Par grâce, essayons encore... allons au roi, supplia Espérance.

--Si le roi voulait sauver ce misérable, je me ferai justice moi-même,

interrompit le gouverneur.

--Tout est dit, répliqua Crillon. Venez, Espérance, nous n'avons plus rien

à faire ici.

--Vous, peut-être, dit le jeune homme dont les yeux humides trahissaient

l'émotion; mais moi je ne peux partir ainsi sans avoir dit à ce malheureux

tout ce que je souffre.

Crillon haussa les épaules et sortit.

Déjà le cortège se mettait en marche. La Ramée portait la tête haute, le

regard ferme, entre une double haie des soldats de garde et des employés de

la prison.

Lorsqu'il fut en face du gouverneur, il ferma un instant les yeux et

murmura tout bas: Pardon!

--Je pardonnerai dans une demi-heure, dit du même ton le vieillard.

Tout à coup la Ramée aperçut Espérance qui fendait la foule pour arriver à

lui. Au lieu de remercier, et d'adorer ce loyal défenseur, dont les nobles

intentions éclataient à ce moment suprême dans le plus affectueux regard:

-Ah! traître, dit la Ramée, te voila! Ah! délateur misérable, tu viens

après m'avoir abusé lâchement, tu viens insulter à mon agonie. Et puis, tu

te convaincras que je suis bien mort pour me voler tranquillement

Henriette. Je savais bien, ajouta-t-il, avec une colère effrayante, que tu

l'aimais encore et que tu ne me la céderais! Je savais bien que tu ne la

laisserais point partir avec moi!

Espérance, éperdu, voulut l'interrompre.

--Lâche!... lâche!... continua la Ramée, mais je serai vengé. Elle

m'aime et te reprochera ma mort!

Et il fit un mouvement comme pour lever le poing sur Espérance.

--Quoi! s'écria Pontis en serrant les mains de son ami avec un rugissement

furieux, tu te laisses insulter ainsi toi!... Réponds donc à ce brigand

qui t'accuse! Dis-lui donc la vérité sur cette femme.

--Silence!... dit Espérance avec une douceur sublime. Ce malheureux n'a

plus qu'un moment à vivre. Si je faisais ce que tu dis, il mourrait

désespéré. Silence! Qu'il conserve sa foi, son dernier bonheur, qu'il se

croie aimé, qu'il me croie lâche et traître... mais qu'il meure en paix!

La foule s'écoula, suivant, sans l'outrager, le condamné qui marchait avec

courage vers la place de Grève, et cherchait encore, dans cette multitude

muette, soit des partisans apostés pour sa délivrance, soit plutôt le

dernier sourire de sa misérable fiancée.

Rien. L'heure fatale avait sonné, le jeune homme monta en triomphateur sur

l'échelle, se livra au bourreau et rendit l'âme en murmurant le nom

d'Henriette.

VIII

LE SANG POUR LE SANG

Le jour même de la mort du malheureux la Ramée, lorsqu'au Louvre chacun en

parlait encore, et que les uns applaudissaient, que les autres

s'apitoyaient, que pour tout le monde il était évident que le bourreau

n'avait puni qu'un instrument des intrigues de la duchesse de Montpensier,

ce jour-là, disons-nous, toute la noblesse se pressait au palais pour

féliciter le roi et pour renouveler les témoignages de son dévouement et de

son respect.

Deux carrosses s'arrêtèrent devant l'entrée de la maison royale. De l'un,

descendirent M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, offrant la main à Marie

Touchet, plus majestueuse, et à Henriette, plus brillante que jamais. Cette

dernière, depuis huit heures du matin, n'avait plus rien à craindre de son

plus dangereux complice, de celui qui, si longtemps, avait menacé à la fois

sa personne et sa fortune.

De l'autre carrosse sortit, fière et l'oeil assuré, malgré l'accueil glacé

qui lui fut fait, la duchesse de Montpensier, dont le cortège était

nombreux et magnifique. Celle-ci était moins tranquille. La Ramée, en

mourant, avait laissé surnager trop de secrets. Les deux troupes s'étant

jointes au bas des degrés, Henriette et son père, qui déjà commençaient à

monter, s'arrêtèrent un moment et s'effacèrent pour laisser passer la

terrible Lorraine. Celle-ci attacha son regard perçant sur la jeune fille,

et, comme si elle l'eût devinée digne de poursuivre et d'achever son

oeuvre, elle l'honora d'un sourire et d'un salut.

A l'agitation qui se produisit au palais, dans les salles de la galerie, à

la mine sombre de Sully, à la fugitive lueur qui voila un moment les traits

du roi, chacun comprit que la scène ne pouvait manquer d'être intéressante.

Catherine de Lorraine cependant, montait lentement et arrachait des saluts

à tous ceux qui avaient l'imprudence de la regarder en face. Elle parvint

ainsi à la galerie, et tout d'abord, cherchant le roi, remarqua qu'il

parlait bas à son ministre et au capitaine des gardes.

Après quoi Henri se remit à jouer, et ne donna plus signe d'émotion.

La duchesse s'avança jusqu'à la table de jeu, et le murmure qui se fit

d'abord, puis le silence qui lui succéda, avertirent le roi qu'il était

temps de détourner sa tête; d'ailleurs la duchesse allait débiter un de ces

compliments comme elle savait les tourner, et dont les premières syllabes

commençaient à sortir de ses lèvres.

--Sire, dit-elle, j'ai dû venir, malgré mon état de faiblesse, féliciter

Votre Majesté....

Le roi l'interrompit aussitôt. Il avait l'air froid et sec qui chez lui,

visage affable et gracieux, révélait les grandes colères. Car Henri,

lorsqu'il s'irritait, savait encore se contenir assez pour conserver tous

ses avantages.

--Ma cousine, dit-il, au milieu du profond silence de toute l'assemblée, si

je m'attendais ce soir à une visite, ce n'est pas à la vôtre.

La Lorraine changea de couleur. Elle avait espéré que la longanimité

d'Henri se contenterait encore cette fois d'une formule de politesse et que

les relations diplomatiques, comme on dit, pourraient subsister.

--Pourquoi, répliqua-t-elle avec émotion, Votre Majesté ne m'eût-elle pas

dû attendre?

--Parce que ce soir, ce n'est pas ici la place d'une honnête princesse

comme vous, le Louvre étant habité par un roi qui fait périr ses parents

sur l'échafaud.

--Sire, que signifient ces paroles de Votre Majesté?

--Ces paroles sont les vôtres, ma cousine, et non les miennes. Vous avez

toujours considéré la Ramée comme un Valois, vous lui avez fourni titres,

argent, crédit qu'il s'ignorait lui-même, ce malheureux; vous lui avez

révélé son origine.

--Sire, voilà des accusations....

--Que je devrais vous faire adresser, direz-vous, devant mes présidents,

assistés de greffiers, dans une bonne chambre de ma Bastille. Mais vous

êtes femme et je ne fais la guerre qu'aux hommes. Il y a plus, j'épargne

aux femmes, quand je le puis, tout ce que je sais leur être désagréable. Je

vous dispenserai donc, désormais, de vous présenter au Louvre. Vos domaines

sont spacieux, demeurez-y, ma cousine. Vous êtes de ces voiles dangereux

qu'on aime à éloigner de son territoire.

Aussitôt, Henri se levant, salua la duchesse, éperdue de honte et de rage,

et lui annonçant ainsi qu'il la congédiait, se rassit et reprit ses cartes

au milieu d'un murmure de bruyante satisfaction.

La Lorraine chancela. Ses traits s'étaient décomposés. La bile montait à

flots de son foie à son visage, et c'était chose horrible à voir que ce

front jaune sous lequel des yeux d'un noir rouge étincelaient hagards comme

des flammes vacillantes.

Elle partit en suffoquant. Mais aux premiers degrés, la force lui manqua.

Ses gens la relevèrent et la portèrent dans son carrosse.

A peine eut-elle disparu que toutes les poitrines se dilatèrent. On eût dit

que le roi et la France n'avaient pas d'ennemi, et que rien n'obscurcissait

plus l'avenir. Henri quitta son jeu et vint parcourir les groupes de

courtisans, au sein desquels M. d'Entragues, plus bruyant dans sa joie que

deux douzaines d'enthousiastes ordinaires, essayait d'attirer l'attention

de Sa Majesté.

Le roi aperçut ce digne seigneur, et lui sourit. Il aperçut aussi

Henriette. Elle était si belle, et, en regardant le prince, son sein se

soulevait avec une si amoureuse agitation, que le roi ne trouva qu'un

remède au trouble qu'il ressentait lui-même; il fit ses compliments à la

raide et majestueuse figure de Marie Touchet, éteignant sur les glaces de

ce demi-siècle les feux excessifs des dix-huit ans qui l'embrasaient.

Le comte d'Auvergne voltigeait sur les flancs de ce groupe, décochant çà et

là, toujours à propos, sa flèche auxiliaire.

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 5 / 23 段