Il écrivit donc à l'Italienne un billet en langue toscane, qui contenait à

peu près ces mots:

«J'ai besoin de voir à l'instant la personne que vous m'avez montrée le

jour du bal, sous les lierres du mur de Zamet. Je me fie à votre amitié

pour m'amener cette personne. Vous l'accompagnerez pour qu'elle ne redoute

pas un piège, et vous pouvez lui dire que son intérêt le plus cher sera

engagé dans cet entretien de quelques minutes. Qu'elle choisisse le lieu de

l'entrevue.»

«Vous rendrez ainsi service à deux personnes, dont l'une, celle qui vous

parle, vous promet toute sa reconnaissance.»

Il signa Speranza, et ne douta pas du succès.

--Ainsi, pensa-t-il, ce monstre viendra. Je la persuaderai ou ne la

persuaderai pas, peu importe; mais comme je veux sauver le prisonnier, je

le ferai sortir dans tous les cas de sa prison.

Pour cela, que faire?

Aller trouver le brave Crillon, qui peut tout sur le roi. Crillon, le seul

capable d'aborder le roi à toute heure, et d'enlever à la pointe de l'épée

une grâce aussi difficile.

Espérance réfléchit ensuite qu'il pourrait bien avoir besoin, pour

l'exécution, d'un bras robuste et dévoué; il fit tenir un mot à Pontis pour

le mander près de lui dans la soirée.

Toutes choses étant ainsi réglées, Espérance s'achemina vers l'Arsenal, où,

ce jour-là, Crillon devait souper en grande cérémonie chez Sully. On

comptait presque sur le roi, et il se faisait de beaux préparatifs.

Le chevalier causait avec ses amis quand on l'appela de la part

d'Espérance, il descendit, et vit bien, à la mine longue du jeune homme,

qu'il s'agissait de quelque importante affaire.

Espérance emmena Crillon dans le parterre, et sans préparation, sans

détour, comme il convenait entre gens de cette trempe, il conta sa visite

au Châtelet, la compassion dont il avait été saisi en voyant un homme

souffrir à ce point, et il termina par ces mots: J'ai pensé qu'il y avait

chrétiennement quelque chose à faire pour vous et pour moi.

--Et quoi donc, mon Dieu? demanda Crillon.

--Obtenir sa grâce.

Crillon fit un mouvement qui faillit décourager Espérance.

--Ah bien! en voici d'une autre, s'écria le chevalier, détruire la plus

belle occasion qui se présente de renvoyer en enfer ce démon que le diable

nous avait lâché! Vous êtes fou, je pense, de venir me demander cela.

--Non, monsieur, je vous jure que j'y ai mûrement réfléchi, au contraire,

et que je deviendrais fou de honte et de douleur si je ne réussissais pas

dans mon entreprise.

Crillon fronça ses noirs sourcils.

--Vous avez une manie, dit-il, la connaissez-vous? On ne se connaît pas

ordinairement soi-même. Je veux bien vous présenter le miroir. Vous avez la

manie de la générosité. Vous me faites l'effet du pieux Énéas de Virgile.

C'est un héros de votre connaissance, mon ami: chaque fois qu'il donnait un

coup d'épée, il pleurait, et pourtant il en a donné beaucoup. J'ai toujours

trouvé ce héros souverainement ridicule et maussade. L'incendie de Troie et

la joie d'avoir perdu sa femme lui avaient sans doute brouillé la cervelle;

mais vous, Espérance, je ne vous connais pas de semblables motifs.

Guérissez-vous de la générosité.

Espérance devenait d'autant plus sérieux que le chevalier perdait plus de

minutes en railleries.

--Monsieur, interrompit-il, je ne vous ai jamais rien demandé, bien que

votre bonté m'ait souvent offert des grâces de toute espèce. Aujourd'hui je

demande, me refuserez-vous? D'ailleurs, il ne s'agit pas de moi seul, vous

êtes engagé à faire ce que je réclame.

--Engagé! moi!

--Rappelez-vous à Reims, lorsque touché de la douceur et de la générosité

du malheureux, celui-là aussi a la manie de la générosité, vous lui avez

dit ces mots qui me sont encore présents: _Peut-être ferai-je mieux pour

vous, si vous êtes sage_. Il a été bien sage, l'infortuné.

--Certes, j'ai dit cela, dit Crillon embarrassé, mais....

--Vous l'avez dit, il faut le faire, répliqua Espérance avec une douce

fermeté.

--Data! jeune homme, tu me donnes des leçons, je crois.

--Non, monsieur, je vous rafraîchis la mémoire.

--Eh! pardieu! croyez-vous que je n'y aie point pensé, en voyant ce matin

le roi si bien disposé. Tout le temps qu'a duré notre voyage de retour,

nous avons parlé de ce misérable instrument de la Montpensier, et j'ai

soutenu au roi que la Ramée n'est pas un scélérat endurci, mais, au fond du

coeur, je suis enchanté qu'il disparaisse de ce monde. Nous lui rendons

justice, nous l'absolvons: il a graissé ses bottes pour le grand voyage,

qu'il parte.

--Je lui ai promis qu'il vivrait, reprit Espérance opiniâtrement, et je

vous supplie d'obtenir du roi la ratification de cette parole. Le roi,

dit-on, soupera ici.

--Oui, il y soupe. Il soupe même sans moi en ce moment.

--Eh bien, monsieur, je ne vous retiens pas et vous conjure de me pardonner

mon importunité. Je demeure, vous le savez, à deux pas. Cette grâce, il me

la faut ce soir.

La voix d'Espérance, de son cher Espérance, alla au coeur de Crillon.

--Attendez, attendez, dit-il. Non, l'on ne soupe pas encore. Je vois tout

le monde dans la bibliothèque, et l'on couvre seulement la table. Attendez

quelques minutes, je vais trouver le roi, et, oui ou non, vous emporterez

la réponse.

Espérance s'écarta le coeur palpitant.

--Non, dit Crillon, asseyez-vous sur ce banc, derrière la charmille. Je

vais amener le roi par ici, vous l'entendrez comme s'il vous parlait à

vous-même.

En effet, quelques instants après, le roi, vêtu de noir, la tête nue, le

visage sérieux et attentif, descendit le perron avec Crillon et vint se

promener dans l'allée contiguë à la charmille qui cachait Espérance.

Henri écouta la chaude pétition du chevalier. Celui-ci se peignait tout

entier dans son style. Il bouillait de satisfaire Espérance, et, en même

temps, priait le roi de bien examiner l'intérêt de l'État.

--Eh! mon brave Crillon, dit Henri, l'État n'est plus pour rien dans cette

affaire. La Ramée est Valois ou la Ramée. S'il se dit Valois et que je le

tue, vois quelle tache! S'il ne l'est pas, et qu'il s'entête à me créer des

embarras, pourquoi ferai-je la sottise de l'épargner? Le seul argument que

j'aie pour prouver qu'il n'est pas Valois, c'est de le faire accrocher à

une potence.

--C'est vrai, dit Crillon.

--C'est vrai, pensa Espérance, rendant justice à la sagacité royale.

--Votre Majesté, continua Crillon, ne peut-elle braver?...

--Braver quoi?... Est-ce que les rois ne bravent pas toujours quelque

chose. Seulement il s'agit pour eux de choisir. Veux-tu qu'à propos de ce

fétu, de cet atome, je remue des montagnes? Braver! j'en ai assez de

bravades, mon ami.

--Eh bien! alors, dit Crillon, qu'on le pende et que ce soit fini.

Espérance frissonna en écoutant l'étrange plaidoyer de son auxiliaire.

Le roi était devenu pensif et son oeil profond cherchait la terre.

--Que m'importe à moi, dit-il, que cet homme vive s'il m'est prouvé qu'il

n'est qu'un instrument repentant de la Montpensier! D'ailleurs, je n'ai pas

besoin de lui faire grâce, ce qui serait d'un mauvais exemple. S'il tient

tant à te faire plaisir, qu'il fasse un trou dans un mur et qu'il se sauve.

Je ne suis pas là pour garder les prisonniers.

Espérance tressaillit de joie.

--Oui, mais vous pouvez les faire poursuivre et reprendre.

--Diable emporte si je m'occuperai jamais de ce qu'il sera devenu. Je n'ai

pas l'humeur tracassière, et les gibets me soulèvent le coeur.

--Mais le gouverneur qui l'aura laissé fuir....

--Ce bon vieux du Jardin, un ancien coreligionnaire, un digne homme que

j'aime comme mes petits boyaux.... Non, Crillon, je ne tourmenterai pas

ce pauvre du Jardin, pourvu toutefois qu'à la place du prisonnier envolé,

on me montre une bonne déclaration dudit, portant que c'est bien la Ramée

et non Valois qui a percé mon mur. De cette façon j'y gagne; j'économise

une corde, et la duchesse rira tout jaune quand je lui ferai voir cette

déclaration.

--Il faut qu'elle en pleure, dit Crillon en jetant un coup d'oeil sur la

charmille.

--Je répète, ajouta le roi tranquillement, qu'il n'y a pas d'inconvénient à

ce qu'un la Ramée se sauve, je n'en dirais pas autant d'un Valois!

--J'ai compris, dit Crillon en reconduisant le roi jusqu'au perron, où

l'attendaient déjà plusieurs seigneurs.

Là, il le quitta et Espérance revint serrer la main du chevalier.

--Merci, dit-il, merci, j'avais prévu cette nécessité de la déclaration. Je

l'aurai même plus complète que le roi ne la demande. Maintenant, les

moyens?

--J'irai trouver du Jardin ce soir, dit Crillon.

--Et l'on mettra la Ramée dans la petite chambre d'en haut, celle où j'ai

été.

--Soit.

--De façon qu'avec une corde à noeuds il puisse s'échapper cette nuit sans

soupçon de connivence.

--Arrangez cela comme vous voudrez.

--Merci encore! s'écria Espérance dont le coeur débordait de joie.

--Seulement, vous faites une sottise, murmura Crillon; mais vous m'avez

parlé un langage irrésistible. C'était la première grâce que vous me

demandiez; je ne pouvais vous la refuser.

En disant ces mots, il prit Espérance dans ses bras et l'étreignit avec une

tendre admiration.

De fait, jamais le visage de ce jeune homme n'avait été d'une beauté plus

radieuse. Toute bonne action émane d'en haut. Comment la beauté ne

deviendrait-elle pas sublime, éclairée par un rayon divin?

Il restait à Espérance la partie la plus fâcheuse de sa mission. Il

soupira, mais se décida à l'accomplir.

Leonora avait déjà répondu. Le seigneur Speranza trouva en rentrant Concino

qui sommeillait sur un fauteuil et lui dit:

--Ce soir, huit heures et demie, île Louvier.

Il était huit heures et un quart. La moitié du délai fixé à la Ramée

s'était déjà écoulée.

Ce ne fut pas sans une émotion poignante qu'à huit heures et demie

précises, Espérance, qui s'était rendu sur-le-champ à l'endroit indiqué,

vit un bateau traverser le petit bras de rivière en face de l'Arsenal et

paraître sous les ormeaux une femme soigneusement enveloppée dans une mante

légère qui s'enroulait comme un voile autour de sa tête. Sous ce tissu

brillaient les yeux noirs d'Henriette.

A l'entrée de l'île était restée Leonora, moins agitée que sa compagne,

souriante, et qui, après avoir fait un signe au jeune homme, s'assit sur un

tronc d'arbre renversé.

L'île Louvier était à cette époque une propriété particulière, un jardin,

et souvent elle a porté le nom d'Entragues, car elle fut achetée par cette

famille.

Espérance s'avança à la rencontre de la jeune fille, dont l'attitude gênée,

la démarche roide n'annonçaient pas de bien favorables dispositions. Elle

avait choisi un lieu de rendez-vous commode pour elle, et rassurant pour

Espérance qui, en cas de piège, se sentait de tous côtés une retraite

facile. Il ne s'agissait que de sauter dans la rivière.

--Vous m'avez appelée, dit-elle la première avec un accent froid et

saccadé, me voici.

Il s'inclina.

--Vous devez supposer, mademoiselle, que pour vous causer ce dérangement il

m'a fallu de graves motifs.

--Sans doute. Leonora m'a parlé de mon intérêt personnel, et je me suis

demandé comment, par vous, mon intérêt pouvait être mis en jeu. Je me le

demande encore.

--Ce n'est point par moi, mademoiselle, répliqua Espérance, décidé à ne pas

perdre les minutes en de vaines précautions oratoires, c'est par M. la

Ramée.

Henriette pâlit et trembla. Espérance alors la regarda en face et fut

frappé de l'aspect sinistre de cette physionomie si belle pour quiconque ne

savait pas sous les traits voir transparaître l'âme.

--Je vous épargnerai, dit-il, les questions, je vais les devancer toutes.

Voici en deux mots ce dont il s'agit. M. la Ramée est emprisonné, condamné

à mort, il va être exécuté, vous le savez.

Henriette d'une voix à peine intelligible:

--Tout le monde le sait, dit-elle.

--Ce que tout le monde ignore, mademoiselle, c'est la façon dont ce

malheureux a été pris, au milieu de son camp, et pris sans lutte, lui un

homme brave.

--Contre le brave Crillon et ceux qui l'accompagnaient, contre de tels

ennemis, dit Henriette avec une froide ironie, quelle lutte ne serait pas

insensée!

--Ce n'est pas par prudence pour lui, mademoiselle, que la Ramée s'est

rendu à nous. C'est un autre sentiment, bien plus noble, bien plus

touchant, qui l'a guidé. Nous en avons été émus. Vous allez être émue

vous-même.

--J'écoute l'analyse de ce sentiment, dit Mlle d'Entragues en s'efforçant

de conserver son sang-froid, bien compromis par l'impassible mépris qui

s'exhalait de chaque parole d'Espérance.

--La Ramée n'a cédé, mademoiselle, qu'à la crainte de vous compromettre,

ajouta-t-il en la regardant fixement.

--Moi! me compromettre... monsieur la Ramée, qu'est-ce que cela signifie?

--Attends, serpent, je vais t'empêcher de siffler, pensa le jeune homme.

--Mademoiselle, il vous avait écrit une longue lettre pleine de son amour,

de sa reconnaissance; il vous remerciait de l'encouragement que vous aviez

donné à ses projets, il vous offrait la moitié de sa couronne, il vous

appelait sa reine, et signait: Charles, roi.

Henriette, à chaque mot, se dressait plus inquiète et plus troublée.

--Cette lettre, poursuivit Espérance, vous arrivait en droite ligne, à

Paris, par un courrier de la Ramée, lorsque M. de Crillon et moi nous avons

arrêté le courrier, pris la lettre, et soigneusement approfondi le contenu.

Henriette devint livide et machinalement chercha un appui autour d'elle.

Espérance eut comme un éclair de compassion, mais l'horreur de toucher

cette femme l'emporta sur le mouvement d'humanité, et il la laissa

froidement s'adosser au tronc d'un arbre.

--Vous comprenez, continua-t-il, mademoiselle, l'effet que cette lettre,

adressée au roi, comme nous en avions l'intention d'abord, eût produit sur

Sa Majesté; voyez un peu quels dangers on court parfois sans le savoir.

Il se croisa les bras. Henriette chancelait; la sueur coulait à larges

gouttes de son front.

--Eh bien! dit-il, la Ramée eut pitié de vous, il supplia ses ennemis de

lui rendre cette lettre, promettant en échange de se livrer sans coup

férir, et de n'attenter pas à ses jours. Il se perdait pour vous sauver.

--Et... qu'a-t-on répondu? dit la pâle Henriette.

--On a accepté.

--De telle sorte que la lettre....

--Est brûlée. Vous n'avez plus rien à craindre.

On eût cru voir cette flamme illuminer les joues et les regards de Mlle

d'Entragues.

--Oui, dit Espérance, mais le malheureux, victime de son dévouement, est

prisonnier et va mourir. Savez-vous que l'exécution est fixée à demain

matin, huit heures?

--Que faire à cela? demanda-t-elle, est-il un moyen d'éviter ce malheur?

--La Ramée l'a trouvé, mademoiselle, et m'envoie près de vous pour vous

l'apprendre.

Henriette sentit qu'un nouveau choc se préparait, un choc plus terrible

peut-être. Elle avait lu dans le regard assuré d'Espérance que la plus

importante partie de sa mission n'était pas encore accomplie. Elle se

replia sur elle-même pour se préparer au combat.

--J'écoute le moyen, dit-elle, et contribuerai par toutes les voies

possibles à sauver celui qui m'a sauvée.

--Voilà de bons sentiments, mademoiselle; ils aplanissent le terrain devant

moi.

--Que demande M. la Ramée?

--Il vous aime passionnément....

--Ce n'est pas cela que vous vous êtes chargé de venir me dire, je suppose.

--Ne m'interrompez point, je vous prie. Il vous aime, dis-je, au point de

ne pouvoir vivre sans vous, et il désire que vous vous engagiez à lui

formellement.

Henriette regarda Espérance avec une surprise qui n'était pas jouée.

--Quel engagement puis-je prendre, dit-elle, avec un malheureux dont les

instants sont comptés? Vivre sans moi, ce n'est pas la question, hélas!

puisqu'il va mourir.

--Admettez qu'il vive, dit tranquillement Espérance.

Elle fit un bond.

--Qui donc le sauverait?... s'écria-t-elle avec une expression

d'épouvante qui la fit paraître hideuse à Espérance.

--Moi, mademoiselle.

--Vous raillez.

--J'affirme que la Ramée sera sauvé.

--Mais le roi!

--Le roi consent. Vous voyez bien que rien ne peut empêcher la Ramée de

vivre; rien au monde, entendez-vous!

Henriette allait s'écrier; elle sentit qu'en se dévoilant ainsi, dans

l'horreur de son égoïsme, elle empêcherait le jeune homme de continuer sa

confidence. Mais elle s'était déjà trahie; il était trop tard, Espérance

l'avait comprise; il lisait la vérité au fond de cette fange.

--Je sais bien, dit-il révolté, que vous aimeriez mieux voir mourir

celui-là comme les autres; mais je ne le veux pas. Il vivra, et je vous

apporte son voeu: il demande que vous l'accompagniez dans son exil.

Cette fois Henriette ne se posséda plus.

--Mais c'est du délire, s'écria-t-elle, et ce prétendu sauveur ne m'aurait

donc sauvée que pour me perdre plus sûrement!

--Je n'examine pas ses intentions. J'obéis à sa volonté qui, d'ailleurs,

est devenue la mienne.

--Plaît-il! rugit la tigresse.

--C'est ma volonté! répondit le lion. Assez de crimes comme cela! Assez de

sang sur lequel surnage votre ambition lâche comme votre amour! La Ramée,

pardonné par le roi, s'évade cette nuit du Châtelet. Vous l'accompagnerez.

Il appelle cette réunion une récompense de son sacrifice! moi, je sais bien

que ce sera pour vous et pour lui le plus effroyable châtiment, mais, soit!

Quand une fois Dieu a résolu de se venger, il fait bien les choses. Vous

partirez donc avec cet homme ou sinon, m'affranchissant des sottes

délicatesses qui m'ont jusqu'à présent retenu, je vous accuse, j'appelle en

témoignage Crillon et Pontis, je traîne vos crimes devant le tribunal du

roi, et nous verrons si vous ne regretterez pas alors l'exil que vous

propose votre malheureuse victime.

--Je suis perdue, pensa Henriette, perdue surtout si je fais voir toute ma

pensée.

Elle cacha son visage dans ses mains comme si ses sanglots l'étouffaient.

Elle sanglotait bien réellement. La situation en valait la peine.

--Monsieur, dit-elle, je sais bien que je me dois à ce malheureux. Je sais

bien que je suis morte au monde. Mais ne croyez-vous pas que j'aie droit de

pleurer sur un déshonneur qui va éclater avec tant de scandale et rejaillir

sur toute ma famille? Coupable, je l'ai été; mais faut-il que je sois si

atrocement punie?

--Je ne vois que ce moyen, dit Espérance, de racheter vos crimes. Tant de

sang versé ne se lave pas en un jour. Vous souffrirez, mais il le faut.

--Eh bien! dit-elle, si rigoureux que soit mon devoir, j'obéirai.

--À partir de ce moment, répliqua Espérance, je vous pardonnerai, je vous

estimerai.

Elle le regarda d'un air étrange.

--Et le lendemain de votre mariage avec la Ramée, ajouta-t-il, vous

recevrez de moi en quelque endroit que vous soyez, cette lettre que vous

m'avez si opiniâtrement demandée, et qu'alors je ne me reconnaîtrai plus le

droit de retenir.

L'oeil fauve d'Henriette se ranima. Il faut bien de la haine, bien de la

rage pour produire une pareille étincelle.

--C'est bien! murmura-t-elle en grinçant des dents. Maintenant que faut-il

que je fasse? Comment cette fuite aura-t-elle lieu?

--Connaissez-vous le Châtelet? dit-il.

--Oui.

--Au-dessus de la porte qui traverse le Petit-Pont, tout en haut, dans les

combles, est une petite chambre, où l'on va mettre le prisonnier cette

nuit. C'est de là qu'il s'enfuira. Je l'attendrai cette nuit avec des

chevaux, ou plutôt nous l'attendrons, mademoiselle, car vous

m'accompagnerez.

Henriette frémit comme si elle allait se révolter de nouveau.

--Cette chambre, dit Espérance, pour achever de briser les dernières

indécisions de la lâche fille, elle vous rappellerait encore un souvenir.

La Ramée heureusement ne s'en doute pas, car il n'oserait y pénétrer dans

cette chambre fatale!

--Qu'est-ce donc?

--C'est là que logeait dans sa jeunesse, dans son insouciante et heureuse

jeunesse, le fils du gouverneur du Châtelet, un beau gentilhomme huguenot

qui est mort, Urbain du Jardin; vous rappelez-vous ce nom?

Henriette poussa un cri qu'Espérance dut prendre pour de l'effroi.

--Urbain du Jardin, murmura-t-elle, était fils du gouverneur actuel du

Châtelet?

--Hélas, oui! répliqua Espérance sans remarquer l'horrible expression de

triomphe qui s'alluma et s'éteignit sur le visage livide d'Henriette, oui,

c'était son fils, et j'ai vu couler les larmes du vieillard quand, pendant

ma captivité si courte, il m'a fait asseoir dans le fauteuil où dormait

autrefois son malheureux enfant et où peut-être, sans le savoir, il fera

reposer l'assassin cette nuit!

--Assez, assez, dit Henriette avec une précipitation fébrile qui fit croire

à Espérance que ce dernier souvenir l'avait persuadée, à demain!

Faites-nous savoir l'heure, et comptez sur moi.

--D'autant mieux, pensa Espérance, qu'elle ne saurait faire autrement.

--Adieu, dit-il, je retourne auprès de la Ramée.

Elle lui montra du geste le bateau qui l'avait amenée.

Il partit après avoir furtivement serré la main de Leonora.

VII

VENGEANCE DU PÈRE

Espérance rentra chez lui pour faire préparer armes, chevaux et argent. Il

distribua ses ordres avec une prévoyante rapidité. Il roula autour de son

corps une longue corde de soie, fine et solide, et aussitôt il prit le bras

de Pontis, stupéfait à la vue de ces préparatifs. Pontis, prévenu par le

billet, attendait son ami depuis quelque instants. Tous deux se dirigèrent

à la hâte vers le Châtelet.

Chemin faisant, Espérance raconta au garde les évènements si importants de

la journée; lorsqu'il en fut arrivé à Henriette et à la démarche qu'il

venait de faire près d'elle pour sauver la Ramée, il vit Pontis lever les

bras au ciel et gesticuler avec furie.

--Ah ça! mais vous êtes fou, dit-il à Espérance, quoi, vous pensez

sérieusement à sauver ce brigand de la potence? Un scélérat qui a failli me

faire arquebuser, qui a failli vous assassiner, qui....

--Tout cela est connu, Pontis, interrompit Espérance; pas de redites.

--Et tu as été faire des conditions avec cette Entragues! Tu as reparlé à

cette créature!

--Heureusement, car tout est conclu.

Pontis se mit à rire avec ironie.

--Honnête Espérance, dit-il, qui croit qu'on peut conclure quelque chose

avec une pareille femme! Elle s'est jouée de toi! Elle t'échappera!

--Je te défie de me le prouver. Je te défie de trouver une seule porte par

laquelle Henriette puisse échapper comme tu dis.

--Quelle nécessité, murmura Pontis, lorsqu'on est heureux, de s'aller mêler

dans les affaires de cette bande de voleurs?

--Si je raisonnais comme toi, d'après un mesquin égoïsme, j'aurais encore

raison de ton argument. En me mêlant des affaires d'Henriette et de la

Ramée, maître Pontis, je fais les miennes; et je ne sache rien de plus

adroit, de plus utile, que cette combinaison d'un départ qui me débarrasse

pour toujours de la Ramée et de sa digne complice. Oui, Pontis, dit-il avec

une intention profonde, tu ne sauras jamais à quel point il m'est

nécessaire qu'Henriette s'éloigne de France et n'y revienne plus. Mais

cependant Dieu sait que mon intérêt ne m'a pas guidé dans la résolution que

j'ai prise. Ce qui en résultera de bon pour moi, je l'attribuerai

uniquement à Dieu.

Pontis fut frappé de ces considérations, mais ne répliqua pas moins en

grondant que Mlle d'Entragues n'était pas encore partie, qu'elle avait de

l'imagination, et saurait bien trouver un moyen de ne pas quitter Paris.

--Tu oublies toujours, répondit Espérance d'un ton ferme, que nous

possédons un talisman qui brisera toutes les volontés d'Henriette. Tant que

cette petite botte d'argent sera suspendue à mon col ou au tien, Pontis,

Mlle d'Entragues nous obéira comme une esclave.

--Ah! s'il en est ainsi, je me rends, dit Pontis, et tu me fais souvenir

que ton mois est expiré. C'est à mon tour de porter le médaillon, puisque

nous partageons également ce dangereux dépôt.

--Quand même ton tour n'eût pas été arrivé, Pontis, je te l'eusse rendu

aujourd'hui même, car je vais me trouver cette nuit près d'Henriette, et il

serait imprudent de garder le médaillon sur ma poitrine; un malheur est

sitôt arrivé! une chute de cheval, un coup inattendu, un évanouissement. Tu

sais comme elle dépouille bien les cadavres!

Pontis prit et cacha autour de son col la botte plate et mince qui

renfermait le billet de Mlle d'Entragues, ce billet dont nos lecteurs n'ont

certainement pas oublié la sanglante origine.

--Moi, dit-il, je ne m'évanouirai pas, sois tranquille!

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 4 / 23 段