ennemi digne de pitié.
--Eh bien, il ne l'a pas volé, dit Crillon. Qu'on le pende!
--N'est-ce pas au seigneur Espérance que j'ai l'honneur de parler? dit la
Varenne.
--Oui, monsieur, reprit le jeune homme.
--Monsieur, le condamné vous fait prier par l'huissier de la Tournelle
d'obtenir la permission de converser un moment avec lui dans sa prison.
Espérance regarda le roi, qui avait entendu.
--Tiens, il vous connaît donc? demanda Henri avec une curiosité bien
naturelle.
--Oui, oui, il le connaît! s'écria le chevalier, éclatant d'un gros rire;
ou plutôt il l'a connu, n'est-ce pas, Espérance?
Espérance supplia Crillon par un geste.
--Soit, nous ne dirons rien, ajouta le chevalier.
Espérance attendait toujours l'autorisation du roi.
--Allez, allez! dit Henri, je vous permets tout ce que vous voudrez.
Carte blanche! Fais signer cette permission, la Varenne!
Crillon suivit le roi et la marquise. Espérance remonta à cheval et prit
congé de Sa Majesté. Il salua aussi profondément Gabrielle qui, pour calmer
une petite toux subite, appuyait en le regardant deux de ses doigts sur ses
lèvres.
--Dieu bon, murmura Espérance, bénissez cette amie fidèle, qui me donne
plus qu'elle n'avait promis.
Et il retourna à Paris, avec la permission signée, se demandant pour quelle
raison la Ramée le mandait près de lui en une extrémité si cruelle.
V
MISÉRICORDE
La Ramée, depuis son arrestation, s'était courbé sous la main de Dieu. Il
semblait avoir accompli sa tâche sur la terre.
Tous ceux qui le virent, magistrats, courtisans, peuple, rendirent justice
à sa tranquillité, à sa noblesse d'attitude et de langage. On ne lui
reprocha que la majesté affectée d'un état qui n'était pas le sien. Il eût
été sublime si le sang des Valois eût réellement coulé dans ses veines.
Mais en vain se présenta-t-il aux juges avec tant d'assurance, en vain
allégua-t-il les preuves que nous connaissons et que la duchesse lui avait
fournies. De plus amples renseignements eurent beau s'offrir au tribunal
pour établir la substitution mensongère que Catherine de Médicis avait
faite dans le berceau de son petit-fils: tout cet échafaudage, habilement
préparé par une main invisible, celle de la duchesse, et soutenu par ses
partisans, qui de leur influence secrète protégèrent encore la Ramée devant
ses juges, tout ce pénible labeur des ennemis du roi s'écroula,
disons-nous, sous les efforts de l'accusation.
Alors apparurent des preuves authentiques, d'irréfragables documents qui,
fournis également par une main cachée, établirent toute l'imposture et
dévoilèrent une partie de ses ressorts. Plusieurs des juges s'entretinrent
longtemps, dit-on, avec certain moine génovéfain qui demeura inconnu, mais
non pas muet, et répandit des flots de lumière sur cette intrigue
mystérieuse.
En présence des charges terribles qui s'élevaient contre les instigateurs
du complot, le parlement s'arrêta effrayé. Le crime remontait à sa source,
et quelle source! Les maisons les plus illustres, une femme dont le nom
avait été populaire et qui avait presque régné à Paris. Le roi fut
consulté, il s'effraya lui-même, et déclara que pour faire un scandale de
cette mise en accusation de Mme de Montpensier, il désirait avoir des
preuves incontestables, éclatantes, comme seraient, par exemple, l'aveu et
la dénonciation de la Ramée lui-même.
Les juges ne demandaient que cela. La Ramée fut mis à la torture. On ne
connaissait alors rien de plus convaincant que la parole même de l'accusé;
on ne s'inquiétait pas de savoir comment cette parole avait été obtenue.
Mais la Ramée, soumis à la question de l'eau et à celle du feu, n'avoua
rien, et cria plus haut encore qu'il était Valois et prouverait sa
naissance par son courage dans les tortures.
Le roi fut très-mortifié de cet échec. Il le reprocha durement à ses gens
de la Tournelle. Il résultait de la fermeté stoïque du patient une
confirmation des faits que la discussion logique et modérée des débats
avait suffi à détruire. La Ramée, en soutenant qu'il était Charles de
Valois, absolvait Mme de Montpensier et se rendait intéressant jusque sur
l'échafaud.
Nous n'avons pas besoin de dire combien la duchesse en triompha. Elle
répandit dans le public que ce n'était pas sa faute si un Valois survivait,
si ce jeune homme avait eu le courage de réclamer ses droits à la
succession de Charles IX. Elle niait effrontément l'avoir aidé. Elle
défiait les preuves, et, sachant la scrupuleuse timidité du roi pour des
débats nouveaux, elle s'étonnait bruyamment qu'on l'accusât, elle, d'une
crédulité qui avait été un moment le crime de tout Paris.
Quant à servir plus efficacement le malheureux jeune homme, quant à essayer
de le sauver soit de la damnation, suit de la prison, elle n'en fit rien.
Lâche et sans coeur comme tous ceux qui vivent par l'ambition seule, elle
ne voulait pas s'aventurer à une lutte dans laquelle tous ses soutiens
avaient successivement disparu.
La Ramée, cependant, comptait sur elle. Il devait espérer que, pour prix de
son silence et de sa fidélité, il recevrait quelque avis, quelque secours,
la liberté même. Durant les longs jours de sa captivité, de son
interrogatoire, de ses tortures, il écouta constamment les bruits,
surveilla chaque pierre, interrogea chaque mouvement de son geôlier. Il lui
semblait, à ce malheureux, que tout à coup le cachot allait s'ouvrir, que
tout à coup le geôlier lui allait remettre une arme et une clé; il lui
semblait, enfin, que Mme de Montpensier veillait incessamment, suivait
chacune de ses pensées, et que le retard apporté à sa délivrance venait
uniquement du choix délicat qu'on faisait des voies et moyens.
Cependant, rien ne paraissait, et le temps avait fui, et les douleurs du
corps, celles plus poignantes de l'âme, augmentaient à chaque instant.
Au moment où la Ramée fut pris par le doute, l'habileté de ses juges essaya
de l'ébranler et de surprendre un aveu contre la duchesse; mais le
prisonnier fut honnête, il fut généreux, et, malgré les plus brillantes
messes, garda un secret qui le perdait.
Peut-être la Ramée espérait-il encore en la duchesse. Nous ne le nierons
pas. Mais il y a déjà bien de la noblesse à ne pas désespérer en de
pareilles circonstances. Le jeune homme souffrait, dans sa prison du
Châtelet, de bien violents assauts! Cette liberté qu'on lui offrait par
moments, c'était la possibilité de retrouver Henriette; retrouver Henriette
n'était-ce pas vivre en plein paradis?
Jamais la Ramée ne se trouva plus malheureux et plus content de lui-même.
Son sacrifice héroïque le réhabilitait à ses yeux. Henriette le saurait
sans doute, elle y trouverait de nouveaux encouragements à aimer son
sauveur. Le noble souvenir de sa belle action et cette image suave de sa
maîtresse entretinrent la joie et le courage au fond d'un coeur que les
bourreaux de la Tournelle cherchaient à amollir. La Ramée éprouva un
bonheur pareil à l'ivresse en s'obstinant à conserver ce titre de Valois
qui le faisait seigneur et maître d'Henriette. Et puisque le destin
s'acharnait à l'empêcher de faire une reine, du moins pour la femme qu'il
aimait resterait-il éternellement prince et roi.
Mais le jour de la condamnation arriva. C'est une heure solennelle, qui
fait courber les fronts les plus audacieux. Condamnation sans appel
possible, le bourreau suivant de près le juge, et pas de nouvelles de ses
amis, pas de secours, pas même un signe mystérieux!
Qui pourrait décrire l'effrayant travail d'une cervelle humaine dans le
silence de la prison, quand mille conjectures naissent et meurent comme les
fantômes de fièvre, quand les plus horribles craintes se heurtent contre
les plus folles espérances; alors que les minutes prennent la proportion et
la valeur de longues années, alors que tout le passé sombre comme un navire
brisé et que l'avenir s'éclaire des feux menaçants de la colère céleste.
La Ramée sentit qu'il était perdu. Un prêtre envoyé vers lui le lui fit
comprendre. La Ramée n'eut pas même la suprême joie d'épancher ses douleurs
dans le sein de la religion; cette religion lui commandait un aveu complet
de ses fautes, et le prisonnier ne voulait rien avouer. Il eût fallu, aux
pieds de Dieu, dépouiller les misérables passions de la vie, et la Ramée
tenait à ses passions plus qu'à la vie, l'orgueil et l'amour étaient sa
chair et son sang. Il se tut quand le prêtre lui offrit le pardon en
échange d'une confession sincère, et comme dans les paroles du ministre de
paix, la Ramée avait cependant remarqué ces mots: «Oubliez ceux que vous
avez aimés et réconciliez-vous avec vos ennemis,» le malheureux voulut au
moins satisfaire à l'une de ces lois divines, il écouta l'un des cris de sa
conscience, et fit demander à entretenir Espérance, son plus mortel ennemi.
Néanmoins, il comptait peu sur la présence d'un homme qu'il avait si
cruellement traité; il commençait à se connaître; et ce fut avec une
véritable explosion de reconnaissance qu'il accueillit l'entrée du jeune
homme dans son cachot. Espérance, toujours le même, n'avait pas perdu une
minute pour se rendre à l'appel d'un ennemi vaincu qui l'implorait.
Le gouverneur du Châtelet, ce vieillard que nous avons vu si bon pour
Espérance, reconnut son ancien prisonnier et le conduisit en souriant
auprès de la Ramée.
Ce fut une scène touchante.
Le condamné était dans un de ces bouges affreux, semblables à des cercueils
de pierre. L'art des geôliers ne s'y était appliqué qu'à rendre toute
évasion impossible. Partout le génie de l'homme et l'instinct de la
conservation reculaient devant ces masses de granit à soulever, devant ces
portes de fer à briser. Espérance frissonna en entrant et s'avoua qu'il fût
mort plutôt que de passer une seule nuit dans cet enfer.
La Ramée était libre de ses mouvements; les chaînes, en un pareil endroit,
devenaient superflues. Il alla au-devant du visiteur généreux que le
gouverneur lui amenait. On leur laissa une lampe, les geôliers se
retirèrent.
Ainsi l'avait commandé la Ramée, ainsi l'avait accepté Espérance, en qui ne
s'éveilla pas même un soupçon d'inquiétude.
Une froide attente précéda entre eux les premières explications. L'homme
libre et vainqueur regardait son misérable ennemi, il essayait de donner à
son attitude assez d'humilité délicate pour ne pas offenser le malheur.
Le prisonnier attachait sur Espérance un regard attendri.
--Merci, murmura-t-il, merci, monsieur.
--Je vous écoute, monsieur, dit Espérance.
La Ramée soulevant ses bras amaigris, passa lentement deux mains blanches
sur son pâle visage. Il faisait un effort pour dompter les dernières
convulsions de l'orgueil.
--Je n'ai pas voulu quitter la vie, dit-il d'une voix sourde, sans obtenir
le pardon d'un homme que j'ai injustement frappé... et j'avouerai plus
librement aujourd'hui que jamais, combien mon crime fut indigne de pardon,
car aujourd'hui je connais la générosité d'un ennemi.
Il ne put en dire davantage, l'émotion étranglait sa voix, Espérance
d'ailleurs l'arrêta.
--Vous faites en ce moment, dit-il, une bonne action, qui en rachète
beaucoup d'autres moins bonnes. Depuis longtemps, monsieur, je vous avais
pardonné. Je savais déjà que la plupart de vos crimes sont nés de votre
aveuglement.
--Mes crimes, murmura la Ramée surpris de cette rude parole.
--Il faut bien appeler de ce nom le meurtre et la rébellion, dit doucement
Espérance. Mais, je le répète, vous n'êtes pas aussi coupable pour moi que
vous le paraîtriez à d'autres. Je connais, vous dis-je, le démon qui vous a
perdu.
--Oh! monsieur, s'écria la Ramée d'une voix ferme et presque menaçante,
n'accusez pas Henriette lorsque je ne puis plus la défendre.
--Et vous, repartit Espérance, ne dépensez pas vos forces en un vain éclat
de fausse générosité. Vous vous êtes perdu pour cette femme, pauvre
insensé; voyez comment elle vous paye.
--Elle fût venue ici, interrompit la Ramée, si je l'eusse exigé; mais le
devais-je? Eût-il été d'un honnête homme de compromettre par une faiblesse,
à mes derniers moments, la femme que j'ai sauvée aux dépens de ma vie? Elle
se tait, elle se cache, je l'approuve. Elle appartient au monde, à sa
famille; elle ne peut accepter, même le reflet de ma triste célébrité. Ne
l'accusez pas quand je l'absous.
--Comme il vous plaira, dit Espérance.
--Vous, d'ailleurs, ajouta la Ramée avec un sombre regard, vous en avez le
droit moins que tout autre.
Espérance rougit à cette allusion jalouse. Évidemment le souvenir de sa
liaison avec Henriette vivait encore dans le coeur du prisonnier.
--A Dieu ne plaise, dit-il, que j'accuse Mlle d'Entragues... Mais enfin
je ne puis fermer mes yeux à la lumière. Elle m'a laissé assassiner, elle
vous laisse mourir. Tout cela ne témoigne pas d'un coeur bien tendre; mais
puisque vous vous déclarez satisfait, je n'ajouterai plus un mot.
--Que vouliez-vous qu'elle fit! s'écria la Ramée avec une vivacité qui
révélait le trouble de son âme.
--Ce qu'on fait dans les circonstances terribles où son imprudence, sa
coquetterie l'ont trop souvent placée: on rachète alors ses fautes par un
généreux dévouement. Mais non, vous dis-je, elle n'a pas de coeur.
Et il baissa la voix.
--Demandez-lui, murmura-t-il, si elle a pleuré Urbain du Jardin... Voyez
si elle a versé autant de larmes que j'ai pour elle perdu de sang. Et quand
vous agonisez, seul, en ce cachot, elle devrait pousser des sanglots
capables de traverser ces murailles.
--Je ne saurais l'entendre, dit la Ramée, mais je suis sûr qu'elle pleure.
Et en parlant ainsi, le malheureux sembla remercier Henriette absente par
un regard d'une ineffable douceur.
--Je n'ai rien vu qui fût plus respectable que la folie de cet homme, pensa
Espérance.
--Monsieur, ajouta la Ramée, tout le monde m'abandonne, en apparence.
Croyez-vous pourtant que personne ne pense à moi? Mais le Châtelet ne se
prend pas d'assaut facilement: vous êtes venu ici, vous, parce que M. de
Crillon vous fait obtenir du roi tout ce que vous désirez, j'y comptais
bien en vous mandant près de moi. Tout autre, eût-il été aussi généreux que
vous, ne se fût pas introduit comme vous dans ma prison. Je vous ai donc
enfin revu, vous m'avez pardonné, vous me rendrez encore un service.
--Lequel?
--Oh! le plus grand de tous: un service qui fera disparaître pour moi les
vulgaires horreurs de la mort et changera mes derniers moments en une douce
extase. Henriette sait-elle que je l'ai sauvée en me livrant à vous?
Sait-elle que si j'eusse agi pour moi seul, je pouvais me faire tuer et
tomber avec une sorte de gloire, et qu'alors je me fusse épargné la honte
d'une captivité, les douleurs de la torture et l'échafaud? Le sait-elle,
monsieur?
--Je ne pourrais vous l'affirmer. Car trois personnes seulement eussent pu
le lui dire, et pas un de nous trois n'a parlé à Mlle d'Entragues.
--Eh bien, monsieur, s'écria la Ramée en se soulevant pour saisir la main
d'Espérance, voici le service que je réclame de vous. Instruisez-là...
instruisez-la non pas quand je serai mort, mais maintenant. Non pas pour
qu'elle se décide à manifester une démarche en ma faveur, mais pour qu'elle
fasse un signe et prononce tout bas un mot que vous me rapporterez et qui
me rafraîchira au moment de subir la dernière épreuve. Vous comprenez cela,
n'est-ce pas monsieur, qu'on ne soit pas désintéressé quand on aime aussi
passionnément une femme? Ce que je demande est d'ailleurs bien peu de
chose, un signe, un mot.... Demandez-les-lui pour moi, et veuillez me
les rendre quand je sortirai de cette prison pour aller mourir. Je vous
impose une pénible tâche, n'est-ce pas? ajouta-t-il en pressant
convulsivement les mains de son ennemi. Mais vous êtes un grand coeur, et
peut-être avez-vous sondé toute la profondeur du mien, faites cela pour
moi. Dieu, qui vous a béni déjà, continuera pour vous ce qu'il n'a pas
voulu faire pour moi maudit. Je lis dans vos yeux que vous m'accorderez ma
demande.... Oh! mais ce n'est pas encore tout ce que je réclame du
généreux Espérance, dit-il avec un gémissement qui fit tressaillir le jeune
homme de compassion et de respect.
--Parlez encore, répliqua-t-il.
--Il faut me promettre plus que tout cela, poursuivit la Ramée en
s'exaltant par degrés à mesure qu'il sentait croître la sympathie de son
interlocuteur. Oui, vous parlerez à Henriette de mon sacrifice, et vous
reviendrez me dire ce qu'elle vous aura confié pour moi, mais après?...
après, entendez-vous bien ces terribles paroles! je serai mort après; je ne
serai plus là pour veiller sur mon trésor, pour le défendre comme toute ma
vie s'y est employée. Oh! vous êtes beau, elle vous a aimé, dit-il avec un
rugissement farouche, elle vous aimera peut-être encore si elle vous
revoit, et qu'elle compare votre triomphante jeunesse, la splendeur de
votre prospérité, la sève féconde de votre existence avec la froide et
abjecte dépouille de ce criminel mort dans les supplices.... Oh! qu'elle ne
vous aime pas!... que son coeur, que son corps n'appartiennent plus à aucun
sur la terre, que je n'aie pas à subir du fond de ma tombe l'horrible
torture de la jalousie! Les morts ont une âme qui souffre encore,
monsieur... Promettez-moi que vous ne me prendrez pas Henriette.
Demandez-lui pour moi de renoncer au monde, de s'ensevelir dans un cloître,
elle le fera, n'est-ce pas? elle ne peut faire autre chose. Comment
brillerait-elle, soit à la cour, aimée du roi, soit au bras d'un époux,
avec le souvenir de l'homme qui est mort pour lui sauver le repos et
l'honneur? Henriette fera des voeux, promettez-le-moi! elle ne verra plus
après moi le visage d'un homme, c'est le moins qu'elle me doive pour prix
de mon dévouement. Je sais bien que je demande des choses difficiles, mais
je souffre, il faut avoir pitié de moi; vous devez comprendre l'horreur de
ma situation. Cette femme que je laisse si belle, si désirable, si
recherchée, Henriette... fragile créature, qui peut-être m'oubliera
demain!... Ah! la femme lâche qui ne descend pas au tombeau avec moi!
En disant ces mots, l'infortuné secouait furieusement sa tête meurtrie, et
des larmes de désespoir roulaient avec le sang dans ses yeux.
Espérance fut remué jusqu'au fond des entrailles par l'égoïsme si
douloureusement sincère de cet inextinguible amour. Quel désordre dans ce
coeur, quelle tempête, quels éclairs effrayants illuminaient ce chaos.
Ainsi, rien pour Dieu, rien pour la vie, pas de remords, pas de regrets;
rien que cet amour! La Ramée, semblable à ces furieux idolâtres, qui, dans
le délire, abattent et brisent les statues muettes de leurs divinités, la
Ramée en était venu à injurier son idole. L'homme qui insulte ainsi ce
qu'il aime est perdu sans ressource; il n'a plus qu'à mourir.
Espérance s'approcha du prisonnier, il lui prit la main. Une immense pitié
soulevait son coeur. Ce pauvre jeune homme était absous à ses yeux.
Désormais en présence d'une pareille infortune plus de haine, plus de
mépris. Cet homme avait pleuré, s'était accusé, il devenait un ami pour le
généreux Espérance.
--Écoutez, dit-il, je vous trouve si malheureux que je ferai tout pour
vous. Comment au lieu de penser à mourir ne pensez-vous pas plutôt à vous
sauver?
La Ramée, honteux de ses larmes, releva la tête à ces étranges paroles.
--Me sauver! murmura-t-il, que voulez-vous dire?
--Oui, le roi n'a pas de colère contre vous. J'ai entendu sa voix qui
disait: «Allez voir la Ramée, carte blanche....» Si vous voulez
m'entendre, je vais faire changer d'un mot votre ciel d'enfer en un
firmament radieux.
La Ramée écoutait avidement.
--Faites quelque chose pour vous-même, continua Espérance, aidez le roi
dans sa clémence.
--Que puis-je?
--Attendez. Vous avez persisté, dans les débats, à soutenir que vous êtes
Valois, et vous ne l'êtes pas.
La Ramée fronça le sourcil.
--Vous ne l'êtes pas, vous dis-je. Je sais bien que pour l'affirmer, vous
avez une raison, l'orgueil; vous ne voudriez pas passer pour imposteur aux
yeux d'Henriette. Je comprends tout d'une passion comme la vôtre.
La Ramée rougit de voir ce clair regard lire ainsi au fond de son coeur.
Eh bien, poursuivit Espérance, si vous y tenez tant, ne dites pas que vous
reconnaissez avoir menti. Soit, persévérez dans votre mensonge....
--Je crois être Valois, dit fièrement la Ramée.
--Je l'admets. Dites que vous le croyez, mais dites en même temps qui vous
l'a fait croire.
La Ramée fit un mouvement.
--Une lâcheté! interrompit-il, une trahison!
--La duchesse ne vous trahit-elle pas? Où sont les secours qu'elle vous
envoie?
--Patience!
--Insensé! attendrez-vous que le bourreau vous incruste cette vérité dans
la gorge?... Vous êtes trahi, vous dis-je. Eh bien! puisque la duchesse
ne songe qu'à ses misérables intérêts, songez aux vôtres. Voulez-vous la
liberté? Voulez-vous ce soir courir au grand air de la route, sur un bon
cheval, au-devant de cinquante années d'existence?
--Moi!...
--Je vous offre la liberté, dussé-je sacrifier ma vie à vous la rendre. Car
vous m'avez touché ici, et je suis pour quelque chose dans votre malheur.
--Vous êtes une belle âme, dit la Ramée attendri.
--Écrivez que vous avez été de bonne foi, que vous vous êtes cru et vous
croyez encore Valois, parce qu'on vous l'a fait croire. Nommez bravement
l'instigateur de ce complot. En un mot, soyez aussi loyal envers le roi
qu'on a été vil et lâche contre lui. Votre conscience doit appuyer mes
paroles, si vous êtes sincère. En échange de cet écrit je vous donne la
liberté, la vie. J'en jure Dieu qui m'entend.
--Me donnez-vous Henriette? s'écria la Ramée dont le coeur bondissait à
l'idée de cette résurrection espérée.
--C'est à elle-même non à moi qu'il faut le demander, répliqua Espérance.
Sais-je ce qu'il y a dans le fond de son coeur?
--Vous m'aviez promis d'aller la trouver, tout à l'heure.
--C'est vrai. J'irai.
--Eh bien! demandez-lui qu'elle m'accompagne, et j'accepte.
--Et vous écrirez au roi ce que je vous dictais?
--A l'instant. Fuir avec Henriette! oh! mais pour cela je vendrais mon âme!
Espérance tendit la main à la Ramée.
--Jurez-moi ce que vous venez seulement de dire.
--Je le jure par Henriette d'Entragues, s'écria la Ramée les yeux
étincelants.
--Mais, murmura Espérance, si elle refusait?
Un nuage passa funèbrement sur le front du prisonnier.
--En ce cas, dit-il, je serai trop heureux de mourir. Mais elle m'aime!
elle acceptera! Oh! monsieur, à présent que j'ai recommencé à espérer, je
brûle d'impatience. Ménagez mon temps.... Hâtez-vous. Chaque minute sera
un siècle d'angoisses. Sauvez-moi, rendez-moi Henriette et je vous adorerai
à genoux!
Espérance serra la main du malheureux.
--Vous ne m'aurez pas vainement appelé, dit-il. Silence, fiez-vous à moi,
et que mon nom vous porte bonheur!
--Dans combien de temps reviendrez-vous? murmura la Ramée pâle de joie.
--Priez Dieu jusqu'à mon retour.
--Je ne saurais, je ne saurais... le trouble est dans mon âme, je n'ai
plus une idée, ou plutôt je n'en ai plus qu'une seule: répondez-moi quand
je vous reverrai.
--Comptez lentement jusqu'à dix mille, répliqua Espérance.
Et ayant frappé à la porte de fer qui lui fut ouverte, il envoya un sourire
à la Ramée qui le suivait d'un avide regard et disparut.
VI
L'ILE LOUVIER
Espérance n'avait pas fait cent pas hors du Châtelet, que toutes ses
mesures étaient prises.
L'idée de sauver la Ramée avait fini par dominer chez lui toutes les
autres. Il y emploierait toutes ses ressources, sa fortune, le crédit de
ses amis, celui de Gabrielle même.
Mais le temps pressait. La condamnation prononcée, la torture subie, il ne
restait au prisonnier que bien peu d'heures à vivre. Espérance songea
d'abord à se procurer avec Henriette l'entretien qu'il avait promis à la
Ramée d'obtenir. Cette démarche révoltait le coeur d'Espérance; mais, nous
l'avons dit, nul moyen n'effraie une somme de dégoûts et de difficultés
supérieure à la grandeur d'âme du jeune homme.
Ce dernier avait l'esprit fécond comme le coeur. Il se dit que pour obtenir
vivement un entretien de Mlle d'Entragues, sans se compromettre, sans
écrire, sans aller chez elle, c'était à Leonora qu'il lui fallait
s'adresser.