en vous enjoignant de n'y plus revenir, et vous êtes revenus: c'est votre
faute!
Quand tout est fini, quand il ne reste plus debout que des Français,
ceux-ci, bien que glorieux de leur victoire, regardent avec inquiétude le
chevalier, qui attend du haut de son cheval que le silence et l'ordre se
soient rétablis. Crillon est satisfait, la journée a été bonne, plus un
Espagnol et trente ligueurs de moins.
--Eh bien! ligueurs, dit-il, savez-vous ce que vous venez de faire? Vous
avez signé votre paix avec le vrai roi. Vous en aviez un faux hier. C'était
un fantôme envoyé par ces traîtres Espagnols, et vous fûtes assez sots,
assez mauvais Français pour le servir. Vous vous demandez ce qu'il est
devenu. Il s'est rendu au vrai roi de France, et ce matin avant le jour, il
a quitté votre camp; il est sur la route de Paris pour aller faire sa
soumission à notre maître.
Un silence de désespoir et d'effroi régnait dans la foule qui se sentait à
la merci de cet audacieux vainqueur. Quant à Crillon, tranquille comme s'il
avait eu derrière lui cent mille hommes:
--Que craignez-vous? ajouta-t-il. Je vous déclare libres. Partez dans vos
foyers si vous en avez le désir; je vous engage ma foi que nulle poursuite
ne sera faite. Mais, direz-vous, que devenir? voilà bien des carrières
finies. Faites mieux: revenez avec moi à Paris. Vous vous êtes comportés en
braves et vous serez traités comme tels. S'il vous faut de l'argent, vous
en aurez; de l'avancement, je vous en promets: cela vaut mieux, je crois,
que la réputation d'assassins, de traîtres et la misère. Votre chef vous a
abandonnés, l'Espagnol vous dupait, un vrai Français vous appelle. Suivez
Crillon harnibieu! vous savez ce que vaut sa parole.
On vit les têtes s'agiter confusément, se consulter par des regards prompts
et avides. Puis comme si une même pensée eût jailli soudain de ces mille
cerveaux:
--Plus d'Espagnols! vive la France! s'écrièrent-ils;
--Et vive le roi! ajouta Crillon, sinon il n'y a rien de fait.
--Vive le roi! répétèrent les nouveaux convertis.
Crillon sentit qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Il fit plier le camp
à la hâte, réunit les officiers, les caressa, leur promit ce qu'ils
voulurent et les emmena derrière lui, laissant la masse à elle-même, bien
assuré que le corps suit toujours la tête.
Cette troupe d'officiers fut entraînée avec une telle précipitation;
Crillon, sur la route, leur fit donner tant de soins; il y eut dans cette
marche tant d'ordre et d'adresse à la fois; le rusé guerrier sut si
habilement à chaque ville que traversaient les détachements, les entourer
de troupes fidèles qui achevaient ou maintenaient la conversion, que, dans
un délai invraisemblable, on vit entrer à Paris tout ce qui naguère
s'appelait l'armée du roi Charles X.
Crillon rangea cette troupe en bataille au faubourg Saint-Martin; il eut
soin de lui donner la plus favorable apparence, et, se mettant à la tête
avec une bonne humeur irrésistible, il conduisit au Louvre ces ligueurs qui
menaçaient, huit jours avant, de mettre à feu et à sang toute la France.
--Sire, dit-il au roi, qui n'en pouvait croire ses yeux, j'amène à Votre
Majesté un régiment de volontaires qui ont détruit en Champagne les
garnisons Espagnoles. Ils voudraient bien savoir ce qu'est devenu un
certain la Ramée soi-disant Valois, qui fomentait là-bas une sédition et se
faisait appeler Majesté.
--Il est en prison au Châtelet, dit le roi avec un sourire, et on instruit
son procès en ce moment.
IV
PREMIÈRE CHASSE
Le roi était parti pour chasser à Saint-Germain. Mais la pluie étant venue,
la chasse ne put avoir lieu.
On passa la journée assez tristement dans le vieux château, et le roi au
lieu de parcourir la forêt, travailla, joua ou dormit. La cour s'ennuya
plus que lui.
Le lendemain matin seulement, arrivèrent les dames. Henri alla au-devant de
Gabrielle qu'il trouva mélancolique et froide, malgré les efforts qu'elle
faisait pour se vaincre. Le temps ne disposait pas à la gaieté, il était
gris, aigre; les nuages couraient chargés de neige, qu'ils n'osaient
envoyer sur terre parce qu'on était au printemps, et que c'eût été contre
les lois de la guerre; mais cette neige parcourant l'espace, se vengeait en
promenant partout sur son chemin la rigueur d'un froid de décembre.
Cependant les arbres poussaient déjà leurs feuilles vertes et l'oiseau
chantait dans les bois. Dans la forêt on voyait s'ouvrir ces longues
perspectives fraîches dont l'oeil est caressé; les tapis d'émeraude
émaillés de fleurs se déroulaient sous les voûtes verdoyantes des chênes.
Il ne manquait au tableau qu'un sourire du soleil. Il eût sans doute tout
ranimé sur la terre, les plantes et les coeurs.
Henri conduisit Gabrielle dans les parterres où l'armée des jardiniers
essayait de faire fleurir trop tôt ces lilas et ces roses qui, quinze jours
plus tard, se fussent épanouis magnifiquement tout seuls. La marquise était
enveloppée d'une mante fourrée, le roi, en guerrier qui brave les saisons,
se promenait dans une tenue printanière, pourpoint de satin mauve et
haut-de-chausses blanc. C'était d'une fraîcheur à faire trembler.
--Comme vous voilà sombre, marquise, dit le roi en prenant une des mains de
Gabrielle, vous grelottez et vous boudez. C'est la représentation exacte du
temps qu'il fait.
--J'avouerai, sire, qu'en effet j'ai froid et aux épaules et à l'esprit.
--Et au coeur?
--Je n'ai pas parlé du coeur, sire, dit doucement Gabrielle.
--C'est toujours cela de sauvé!... Vous m'en voulez de vous avoir fait
quitter Paris, marquise, vous préférez Paris?
Gabrielle rougit. Peut-être le vent devenait-il plus froid.
--Je n'ai jamais, répondit-elle, de préférence sans consulter le bon
plaisir du roi.
--Oh! comme cette parole serait douce et bonne, si la résignation n'en
faisait tous les frais, s'écria Henri. Voyons, marquise, ouvrez-moi ce cher
petit coeur. Depuis quelque temps vous me recevez avec trop de réserve. Que
me reprochez vous? Ai-je changé? Avez-vous conservé quelque levain des
jalousies passées?
En parlant ainsi, Henri suivait d'un oeil pénétrant chaque nuance de la
physionomie loyale de Gabrielle; et cette curiosité ne dénotait pas chez le
bon roi une parfaite tranquillité de conscience.
Gabrielle ne manifesta rien qui donnât raison aux suppositions d'Henri.
--Non, sire, dit-elle avec un accent dégagé qui rassura tout à fait le roi.
--Cela m'eût étonné, ajouta-t-il: car si jamais conduite fut exemplaire,
c'est la mienne.
Gabrielle sourit sans amertume.
--Vrai, dit le roi, j'ai rompu avec tout ce qui peut vous affliger; vrai.
D'ailleurs n'ai-je pas l'âge de me montrer raisonnable? suis-je pas un
grison? et n'ai-je pas près de moi la plus angélique des femmes?
Les deux mains se pressèrent affectueusement, mais les nuages ne
s'envolèrent pas du front pur de la marquise.
--Ce n'est pas la faute du roi, murmura-t-elle, si je suis triste.
--A qui donc la faute?
--A moi, à moi, qui m'alarme de tout, et qui suis une nature malheureuse.
--Mais quelle sorte de chagrins pouvez-vous vous faire, marquise? Laissez
cela aux pauvres martyrs couronnés, sur lesquels vingt fois par jour tombe
une souffrance imprévue. Ceux-là ont le droit d'avoir l'esprit sensible.
Mais vous, n'êtes-vous pas entourée de gens qui ôtent les épines de votre
sentier? Ainsi, à moins que vous ne les cherchiez vous-même, selon
l'habitude des femmes....
--Je ne crois pas, dit vivement Gabrielle. Non, mes chagrins ne sont point
aussi chimériques que Votre Majesté veut bien le supposer. N'ai-je pas
d'abord cette plaie incurable du mépris de mon père?
--Oh! votre père!... Voilà un mépris dont je ne m'inquiéterais guère.
Depuis qu'il est nommé grand maître de l'artillerie, par préférence à
Sully, M. d'Estrées ne devrait plus tant vous mépriser, ce me semble.
--Sire, c'est un grand ressentiment qu'il nourrit au fond du coeur contre
moi, et une fille ne peut voir sans regret changer ainsi le plus tendre
père.
--Ne me dites donc pas de ces choses-la, marquise; ce tendre père était un
féroce gardien qui vous eût fait damner. Rappelez-vous Bougival et le bossu
Liancourt. Allons, allons, si vous regrettez ce père-là au point de me
bouder, je vous accuserai de n'être plus naturelle, et de me chercher
noise, pour quelque grief caché.
Gabrielle tressaillit.
--En vérité, sire, répondit-elle, vous vous obstinez à ne pas comprendre ma
situation. Faut-il que je l'explique à un esprit aussi délié, à un coeur
aussi délicat que le vôtre? Quoi! maîtresse du roi! moi, qui étais une
fille irréprochable et de bonne maison. Maîtresse du roi! Un honneur dont
je dois être fière et qui me déshonore. Si vous saviez comment le peuple
m'appelle!
--Le peuple vous aime pour votre grâce et votre bonté.
--Non; le peuple me hait d'occuper une place où il voudrait voir une femme
légitime vous donner des dauphins et des princesses. Le peuple se marie,
sire, et respecte le mariage.
--Ah! si vous me reprochez cela, dit Henri abattu, si ma douce Gabrielle me
querelle au sujet de choses convenues....
--A Dieu ne plaise, sire! Suis-je ambitieuse? suis-je avide? me suis-je
jamais mêlée des affaires de votre État? suis-je âpre à la curée des places
et des largesses? me croyez-vous assez vaine, assez sotte pour oublier mon
humilité? Sire, jugez-moi bien, je n'ai que votre opinion pour me consoler
de celle des autres; rendez-moi du moins justice, et n'attribuez pas à des
calculs le peu d'amertume qui s'exhale de mon coeur.
--Je sais, je sais, murmura Henri qui croyait au désintéressement de cette
âme généreuse. Mais une plainte prouve que vous souffrez, et vous voir
souffrir c'est la torture pour moi-même.
--Je n'en demande pas plus, dit vivement Gabrielle, et ce seul mot de mon
roi me suffit. Dès que vous avez compris que je souffre, dès que vous me
plaignez, je me déclare satisfaite, et vais travailler à me consoler, à me
guérir de cette tristesse qui offusque vos regards.
En disant ces mots, elle redressa la tête et parut secouer dans la bise ses
longs cils humides de quelques larmes.
--Ma pauvre Gabrielle, articula sourdement le roi, dont l'excellent coeur
s'était pris à cette innocente supercherie, tu souffres, oui, je le sais;
on te fait endurer en ce moment des injustices dont je m'aperçois plus que
je ne le puis dire, à toi, la meilleure, la plus parfaite femme qui ait
jamais approché d'un trône. Les coquins! ils ne savent pas apprécier cette
âme qui, au lieu de se venger, pleure et puis se hâte de cacher ses larmes.
Mais patience! je ne suis pas le maître chez moi, Gabrielle. Tout me presse
et me domine. J'ai le Valois la Ramée, j'ai la duchesse scélérate avec tous
ses Châtel. J'ai Mayenne en campagne. Il faut parer à tout. Ce n'est pas le
temps de songer aux affaires de mon coeur. Patience... un jour viendra,
marquise, où je serai au faîte: ce jour-là, c'est moi qui ferai la loi aux
autres, et je ferai respecter Gabrielle. Je m'entends... je m'entends!
--Sire! s'écria la marquise, votre bonté va plus loin que ma douleur
elle-même, pardonnez-moi. J'étais folle, j'étais misérable. Devrais-je
ainsi jeter du fiel dans la coupe où Votre Majesté puise l'oubli de ses
importants travaux? Non, sire, je suis heureuse, très-heureuse, j'ai dit
tout cela par caprice, par humeur de femme. Je ne me plains de rien,
pardonnez-moi. Et d'ailleurs, tenez, voilà le soleil qui perce les nues; il
éclaire tout dans la nature; tenez, mon oeil brille; le rayon joyeux
descend jusqu'au fond de mon coeur.
--Vous êtes une excellente femme, Gabrielle, murmura le roi ému en la
baisant au front, et j'ai dit ce que j'ai dit.
Il achevait à peine, lorsqu'à l'extrémité de l'allée où ils se promenaient
apparut le petit la Varenne, le digne messager secret d'Henri, dont la
réputation était trop connue à la cour. Ce vertueux personnage tournait le
dos discrètement et regardait des primevères et des giroflées avec une
attention qui témoignait de ses goûts champêtres.
Le roi l'avait vu, mais s'était bien gardé de paraître l'apercevoir.
La marquise l'aperçut, elle, et se mit à rire.
--Ah! dit-elle, le porte-poulets de Sa Majesté....
--Bon! s'écria Henri, où donc?
--Là-bas, tenez, sire, il se baisse jusqu'à mettre le nez sur des
violettes. Qu'il prenne garde, le pauvre homme.
--A quoi donc?
--En se baissant ainsi, il retourne ses poches et les billets doux vont
s'en échapper.
--Toujours railleuse, ma Gabrielle.
--Sans malice, sire, je vous jure. Mais appelez-le, il a peut-être quelque
chose à vous dire.
--De sérieux, c'est possible. Je l'avais chargé de m'apporter des nouvelles
du procès de Paris.
--Vous gagnez toujours les vôtres, dit en riant Gabrielle, qui entraîna le
roi au-devant du petit la Varenne.
Celui-ci, tout baissé qu'il était, avait vu ce mouvement par l'angle du V
que formaient ses deux jambes. Il crut prudent d'éviter la rencontre de
Gabrielle, et, sans affectation, s'éloigna en herborisant, pour gagner un
couvert de lilas voisin.
--Oh! oh! dit Gabrielle, je crois que je lui fais peur.
--Double brute, grommela le roi dans ses dents, Dirait-on pas qu'il se
cache de vous? Holà, Fouquet! holà, drôle!
Fouquet était le vrai nom du personnage qui, en s'enrichissant, jadis
maître d'hôtel de Catherine de Navarre, avait orné ce nom du marquisat de
la Varenne, ce qui avait fait dire à Catherine, soeur du roi, que la
Varenne avait plus gagné à porter les poulets du roi qu'à piquer les siens.
Quand on l'appelait Fouquet, le nouveau marquis comprenait que le temps
était à l'orage. Il dressa l'oreille et accourut près du roi en faisant
mille et mille excuses à Gabrielle, dont l'hilarité allait toujours
croissant.
Henri, qui avait tant d'esprit, n'eût-il pas dû remarquer qu'une femme
aussi rieuse lorsqu'il s'agit de jalousie, ne peut être une amoureuse bien
brûlante? Mais, hélas! les gens d'esprit ne sont-ils pas les plus aveugles?
--Çà, dit le roi, tu as l'air de fuir quand on t'appelle. Est-ce un jeu?
--Oh! sire, je n'avais pas vu Votre Majesté ni Mme la marquise. Ces touffes
me dérobaient leur auguste présence. Sans cela je ne me fusse pas permis de
respirer l'odeur des fleurs.
--Il me fera mourir de rire, dit Gabrielle. Sortez-le d'affaire, il se
noie.
--Mais non, interrompit le roi, il ne saurait être embarrassé, il n'en a
pas sujet. Voyons, m'apportes-tu des nouvelles du procès?
--Oui-da, sire; mais tout n'est pas fini, les juges délibèrent encore sur
la peine.
--Que présume-t-on?
--Une condamnation, sire.
--Et l'accusé!
--Ce la Ramée se tient fort bien aux débats. Il pose comme si quelque
peintre était là pour le dessiner, mais il a beau faire, sa tête n'est plus
solide sur ses épaules. Au surplus, sire, quand la délibération sera close,
M. le premier président m'a promis d'envoyer un exprès à Votre Majesté pour
l'instruire avant que l'arrêt soit prononcé. Cela ne peut tarder.
--Vous voyez, dit le roi à Gabrielle, que le porte-poulets est cette fois
simple huissier du parlement.
--Bah! bah! répondit la marquise; fouillez bien dans ses petites poches.
Voulez-vous que je vous y aide?
La Varenne prit un air de componction qui redoubla la belle humeur de
Gabrielle; mais il eût été bien embarrasse de répondre, lorsqu'on entendit
un coup de feu retentir sur la lisière de la forêt, et les échos de la
vallée le répéter jusqu'à l'horizon. La voix des chiens éclata au loin
comme une fanfare et se tut.
--Oh! oh! dit le roi, on chasse chez moi et l'on tue, à ce qu'il paraît!
Qui donc chasse à Saint-Germain quand mes chiens sont au chenil et mon
arquebuse au croc?
--Sire, dit la Varenne, c'est M. de Crillon qui, ce matin, avant le dîner
de Votre Majesté, est venu courre un lièvre.
--Crillon!... tiens, tant mieux, s'écria le roi en s'épanouissant; nous
dînerons ensemble. Est-il seul?
--Il est avec ce beau jeune seigneur, si riche, à qui Votre Majesté a donné
droit de chasse.
--Espérance, peut-être, dit le roi sans malice, et par conséquent sans
regarder Gabrielle qui, à ce nom, sentit la flamme monter jusqu'à ses
cheveux.
--Oui, sire, M. Espérance.
--Eh bien, montons à cheval pour les aller surprendre, dit le roi.
Voulez-vous, marquise? Il fait beau, et nous gagnerons de l'appétit.
--Volontiers, répliqua Gabrielle, dont le coeur battait de joie.
--Je vais prendre un habit de cheval et me botter, dit le roi. Viens, la
Varenne.
--Moi, je suis tout habillée, dit Gabrielle, et j'attendrai mon cheval en
me promenant à ce bon soleil.
--Je vous demande quelques minutes, s'écria le roi. Hâtons-nous la Varenne,
hâtons-nous, pour ne pas faire attendre la marquise.
Gabrielle, ivre d'un doux espoir, s'appuya sur la balustrade de pierre,
inondée de lumière chaude, et remercia Dieu, dont la providence et la riche
bonté n'éclatent nulle part aussi splendidement que dans ce lieu, la plus
merveilleuse de ses oeuvres.
Tandis qu'elle s'absorbait dans ses rêves passionnés, Henri poursuivait sa
route vers le château, et la Varenne déployait ses petites jambes pour le
suivre.
Ils ne furent pas plus tôt dans les appartements où les valets de chambre
habillèrent Sa Majesté, que le porte-poulets, profitant de chaque sortie
des gens de service:
--Sire, dit-il tout bas, Mme la marquise m'a fait bien peur avec sa
plaisanterie de me fouiller.
--Pourquoi donc, la Varenne?
--Parce qu'elle eût trouvé quelque chose dans mes poches, sire.
On tendit les bottes au roi.
--Quoi donc? demanda Henri dans un intervalle.
--Votre Majesté sait bien où j'ai été de sa part.
--Sans doute; mais tu n'as pas dans ta poche les compliments dont je
t'avais chargé, ou même ceux qu'on t'a rendus en échange?
--Non, mais....
On attacha les éperons et le manteau.
--La Varenne me donnera mon fouet et mon chapeau, allez! dit le roi.
Continue, la Varenne.
--Mais on m'a remis ceci pour Votre Majesté.
Et il tendit un billet au roi qui le lut avec empressement:
«Cher sire,
»Votre souvenir trouble mes nuits et mes jours. Comment peut-on vivre en
souffrant ainsi? Comment pourrait-on vivre sans ces tortures délicieuses?
Le coeur généreux d'Henri me comprendra, car je ne me comprends plus
moi-même.»
HENRIETTE.»
--Quel trouble! dit le roi enchanté.
--C'est de la passion folle, ajouta tout bas la Varenne.
--Vraiment?
--Du délire. Figurez-vous, sire, une bacchante, oh! mais une belle!
Et les yeux effrontés du petit homme s'écarquillèrent pour imiter le regard
du tigre ou de la chatte.
Le roi inflammable, comme on sait, frissonna de tout son corps. Il se
rappela sans doute cette jambe de nymphe au bac de Pontoise.
--Oui, murmura-t-il, elle est bien belle.
--Que m'ordonne Votre Majesté?... Que répondrai-je?
--J'y vais rêver.
--Madame la marquise attend le bon plaisir de Sa Majesté, vint dire un
écuyer.
Le roi tressaillit, et se hâtant.
--Cette chère marquise, s'écria-t-il, partons. Retrouve-moi à l'écart, la
Varenne, je te ferai réponse. Ah! le billet.
Il le jeta au feu, après l'avoir relu encore, et, courant dans sa galerie
comme un jeune homme, gagna les degrés en répétant: Ne faisons jamais
attendre les dames!
Quelques moments après il était à cheval, après avoir tenu lui-même
l'étrier à la marquise, qu'il combla de prévenances et de délicates
caresses, pour compenser sans doute l'infidélité de son incorrigible
esprit.
Le roi et Gabrielle n'avaient pris avec eux qu'un seul écuyer et un page.
Henri connaissait tous les carrefours de la forêt et chassait bien.
Lorsqu'il se fut orienté, il piqua droit vers la chasse.
Rustaut et Cyrus, ces braves chiens, avaient attaqué un chevreuil, et,
suivis de quelques autres, s'en donnaient à coeur joie sur les terres
royales.
Henri coupa droit au milieu de la voie, et Gabrielle le suivit à quelque
distance. L'écuyer à sa droite écartait les branches avec un épieu. Henri,
courant au passage de l'animal, rencontra bientôt Crillon qui tendait à
pied, l'arquebuse de chasse à la main, et lui cria:
--Oh! brave Crillon, ne prends pas le roi pour un chevreuil.
--Harnibieu! sire, la belle rencontre! dit le chevalier en courant les bras
ouverts et l'oeil joyeux vers son maître.
Henri mit pied à terre aussitôt. A l'arçon du cheval de Crillon pendaient
deux faisans et un lièvre.
--Ah! compagnon... voilà comme tu secoues mon gibier, dit le roi.
--Ce n'est pas moi, sire, je n'ai pas encore brûlé une amorce. C'est
Espérance. Voilà un tireur!
--Il dévastera mes domaines, dit le roi riant. Où est-il, que je lui fasse
mon compliment?
Un coup d'arquebuse retentit à cent toises.
--Tenez, dit Crillon en étendant la main de ce côté, ajoutez un chevreuil à
la liste.
Les chiens se turent.
On vit bientôt dans le fourré un homme écarter les branches d'une main,
tandis que de l'autre il traînait la victime dans les herbes. C'était
Espérance, que la vue du roi surprit et embarrassa.
Crillon riait aux éclats.
--Marquise, dit Henri à Gabrielle qui débouchait en ce moment sur la
clairière, voyez comme on fourrage chez ce pauvre roi.
Espérance poussa un petit cri à l'aspect de sa belle amie. Celle-ci lui
avait déjà envoyé le sourire promis. Elle était rose de joie, il était
pâle. Toute cette émotion fut mise sur le compte du flagrant délit de
braconnage.
--Un beau brocart, dit le roi palpant l'animal, et gras malgré la saison.
--Je l'ai tiré à l'intention de Sa Majesté, répliqua Espérance. A tout
seigneur tout honneur.
--Voilà qui va bien, s'écria Henri joyeux. Vous en mangerez votre part,
jeune homme. Viens, Crillon, que je te parle.
Et passant un bras autour du cou de Crillon, il l'emmena à quelques pas,
laissant Espérance et Gabrielle seuls en face l'un de l'autre, au centre de
la clairière éblouissante de lumineuse verdure. Ils furent bientôt réunis,
et, sous les yeux de l'écuyer et du page, qui se tenaient à une
respectueuse distance, ils purent, le coeur palpitant, mais avec toutes les
apparences de la plus cérémonieuse politesse, échanger le dialogue suivant:
--Bonjour, ami.
--Bonjour, amie.
--Vous voilà donc ici?
--J'espérais vous y rencontrer.
--Vous avez déjà mon sourire, n'est-ce pas?
--Il a pénétré mon coeur.
--Notre seconde condition était de vous parler quand je pourrais; je le
puis, que voulez-vous que je vous dise?
--Toute parole de vous est une harmonie qui me charme.
--Parce que toute parole de moi vous dit la même chose, n'est-ce pas
Espérance?
--Plus ou moins clairement, Gabrielle.
--Eh bien! soyons claire, puisque vous y tenez. Je... vous... aime....
--Oh! murmura Espérance en fermant les yeux sous le feu de ce dévorant
sourire, et en appuyant ses mains sur son coeur, comme s'il eût été frappé
d'une balle. Oh! pitié....
On entendit le pas du roi et de Crillon qui se rapprochaient.
--N'importe, disait le roi, tu t'exposais trop en allant seul ou à peu près
arrêter le faux Valois dans son camp. Ne recommence pas, je te le défends!
--Oui, répondit Crillon, ce pauvre la Ramée m'eût donné bien du mal s'il
eût fallu le prendre de force au milieu de ses gens. Mais, je vous le
répète, sire, je savais son côté faible, j'en ai abusé, et je l'ai eu ainsi
à bon marché. Ce n'est pas un méchant homme, au fond.
--Son côté faible? dit Gabrielle, se mêlant à la conversation pour
qu'Espérance eût le temps de se remettre, dites-le-nous, monsieur de
Crillon.
--Eh! eh! cela étonnerait bien le roi, fit en riant malicieusement le brave
chevalier.
--Dites, dites, demanda Henri.
--Monsieur, interrompit Espérance en posant un doigt sur ses lèvres,
laissez-moi vous rappeler que c'est un secret que vous avez juré de
respecter.
--Oui, harnibieu! oui, et je le respecterai!
--Que le diable emporte ces gardeurs de secrets, dit Henri. Bah! je finirai
bien par le savoir, celui-là, et je vous le dirai, marquise.
Gabrielle regarda du coin de l'oeil Espérance comme pour lui dire:
--Si je voulais bien le savoir....
Soudain on entendit trois sons de trompe dans le bois.
--Voilà quelqu'un qui m'arrive, dit le roi, on me cherche... il faudrait
répondre.
Espérance sonna trois coups pareils accompagnés chacun d'une phrase de
fanfare.
Bientôt la Varenne accourut sur un énorme cheval: un courrier
l'accompagnait.
--Pour le roi! dit la Varenne en poussant le courrier près de Sa Majesté.
Henri brisa le sceau de l'enveloppe et dit froidement:
--La Ramée est condamné à mort.