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LA BELLE GABRIELLE
PAR
AUGUSTE MAQUET
III
1891
I
LE ROI TE TOUCHE, DIEU TE GUÉRISSE!
Le nouveau roi de France, la Ramée, avait assis son camp près de Reims,
dans une vieille maison de campagne abandonnée, qui lui servait à la fois
de forteresse et de palais.
C'était là qu'il se repaissait de chimères, là qu'il rêvait à la fortune et
à l'amour. Entouré de soldats qui le gardaient avec soin, et dont le nombre
se grossissait à chaque instant, il s'occupait en homme actif et
intelligent à les armer, à leur donner quelque éducation militaire, en même
temps qu'il s'efforçait de faire croire au peuple que la légitimité,
dernier espoir de la France, était venue en sa personne honorer la ville de
Reims, où se font les rois.
Bon nombre d'oisifs, crédules comme quiconque n'a rien à faire, le
visitaient et s'en retournaient enchantés. Il avait cette noblesse de
taille et de visage qui répond à l'idée qu'on se fait de la royauté; il
avait le regard clair et superbe, un peu cruel même, des princes Valois,
dont il se disait le successeur. N'était-ce pas assez pour que les badauds
qui, de toute éternité, ont foisonné dans ce beau pays de France, lui
accordassent quelque droit et beaucoup de révérences?
La Ramée songeait beaucoup plus au solide. Autour de lui on faisait bonne
garde. Dans un rayon d'environ une lieue, ses quinze cents hommes étaient
échelonnés, non sans une certaine habileté stratégique, et les
communications de ces lignes au quartier général où se trouvait le chef,
avaient été établies de manière que, comme dans une toile d'araignée, pas
un fil de la circonférence ne fût touché sans avertir le centre.
Par une soirée de printemps, fraîche et pure, le château du nouveau prince
offrait un coup d'oeil plus bizarre que royal. On voyait rangés dans la
grande cour, convertie en cour d'honneur, les gardes particuliers de Sa
Majesté la Ramée, c'est-à-dire environ deux cents Espagnols ou ligueurs
enragés, parmi lesquels l'observateur eût reconnu plusieurs des visages que
nous avons vus chez la duchesse de Montpensier, le jour de la proclamation
du dernier Valois.
Au milieu de la cour, sous un grand marronnier dont les pousses vigoureuses
commençaient à faire jaillir des panaches verts de leurs gaines visqueuses,
s'élevait une sorte de trône, dont l'élévation compensait la mesquinerie.
Pauvre vieux fauteuil magnifique encore dans l'ombre de la grande salle
poudreuse d'où on l'avait exhumé, il semblait s'effrayer de l'honneur que
lui faisait le grand jour, malgré la tapisserie détachée du mur, et drapée
ingénieusement aux branches du marronnier pour servir de dais au-dessus de
ce trône.
La tapisserie qu'hélas on n'avait pas choisie, car elle était unique au
château, représentait un martyre de saint. Le patient se tordait, une corde
au col, fatal augure, au milieu d'une troupe de bourreaux et de
légionnaires romains ornés de casques incroyables. Çà et là, sur le sol,
l'artiste avait semé des clous, des fers rougis, des haches, des masses,
des coutelas et des flèches, tout l'attirail enfin du martyrologe. Il n'y
avait qu'à se baisser pour en prendre.
Mais, bien que curieuse à voir, cette tapisserie maussade était négligée
par les spectateurs pour un spectacle encore plus singulier. On voyait
arriver dans la cour, sur des civières ou sur des chariots garnis de
matelas ou de paille, des malades de piteux aspect que suivait une foule de
paysans et de citadins vulgaires. Les officiers du nouveau roi faisaient
ranger ces malades sur une file à la droite du trône, les spectateurs à la
gauche, et tous les regards appelaient le monarque qui d'un simple
attouchement devait guérir ces malheureux, s'il était réellement roi de
France.
Deux jours avant, la Ramée avait reçu de Paris un billet qui renfermait ce
peu de mots:
«Il faut guérir les écrouelles.»
Et comme il ne pouvait méconnaître la main qui avait tracé cette ligne,
comme aussi ce billet était accompagné d'une bonne somme destinée aux frais
de la cérémonie, la Ramée voulut obéir à sa protectrice; c'était le moyen
de frapper un grand coup sur les esprits superstitieux de la province;
c'était l'usurpation du privilège le plus spécialement essentiel d'un roi
de France. La Ramée allait donc guérir les écrouelles devant son peuple.
On chercha, et l'on rencontra des gens atteints de l'horrible maladie.
Peut-être, à Reims, s'en trouvait-il un dépôt pour les grandes occasions,
Reims étant la ville des cérémonies et de la mise en scène royales.
C'étaient ces malades que nous venons de voir alignés à la droite du trône,
attendant la présence du nouveau roi.
Celui-ci accomplissait-il l'épreuve en charlatan qui dupe la foule? Non, il
avait pris son rôle au sérieux. La folie amoureuse de ce malheureux
développait en lui les manies de la grandeur et de la représentation. Aux
prises avec une femme orgueilleuse par excellence, il voulait la dominer,
s'en faire admirer, et le seul moyen était de l'asseoir sur un trône,
puisqu'elle convoitait un trône. La Ramée, jouet de la destinée,
ressemblait, depuis son avènement, à ce personnage du conte arabe dont un
calife tout-puissant accomplit, par dérision, chaque souhait ambitieux. Or,
festins, palais, couronne, il lui donne tout pour un jour, et le soir,
quand il retire sa main, la pauvre dupe retombe de ces hauteurs sur un peu
de paille où l'attendent le désespoir et la morne folie.
La Ramée rêvait ainsi tout éveillé. Il se croyait sincèrement roi, parce
qu'il avait besoin de l'être, et nul ne fut aussi crédule à sa royauté que
lui-même.
Lorsqu'il parut sous le vestibule de son palais avec le costume rétrograde
de Charles IX; quand les fanfares l'accueillirent, et que les murmures de
la foule, murmures d'étonnement respectueux, frappèrent son oreille, il se
redressa fièrement, et Charles IX n'eût pas renié un pareil successeur.
Ses gardes contenaient difficilement la multitude. Il leur commanda de la
laisser approcher. Puis, se dirigeant d'un air majestueux vers les malades
qui se prosternaient, il leur toucha le front et le col avec un doigt blanc
et nerveux, en prononçant d'une voix ferme les mots sacramentels:
--Le roi le touche, Dieu te guérisse.
En pareille occurrence, le merveilleux est de bonne guerre. Ceux qui
s'exposent à le rencontrer ne demandent pas autre chose. Parmi les malades
de Reims, il s'en trouva d'assez habilement préparés pour que leur guérison
fût immédiate. Ils se redressèrent, et, avec des cris d'enthousiasme,
montrèrent au peuple leur corps guéri, purifié comme par enchantement. Le
miracle était manifeste. Ces cures merveilleuses avaient peut-être coûté
cher à Mme de Montpensier, mais le succès passa la dépense, et les
spectateurs convaincus crièrent: Vive le roi! avec une énergie contagieuse.
La Ramée ne douta pas un moment de sa vertu royale. Le malheureux! il
aimait tellement Henriette!
Aussi, après la cérémonie, quand il eut reçu les félicitations de son
armée, de quelques notables et de deux ou trois prêtres fanatisés; quand
certaines dames de la ville de Reims lui eurent fait leur présent, qui
consistait en un manteau royal avec l'habit complet, le jeune homme, avide
de faire part de ses triomphes à son idole, se renferma chez lui, et au
lieu de remercier Dieu ou de lui demander grâce, l'aveugle écrivit à Mlle
d'Entragues une lettre destinée à étendre jusqu'à ce coeur sceptique
l'impression favorable produite par la cérémonie de Reims.
«Oui, lui disait-il, me voilà roi. À cette heure, j'entends crier partout:
Vive le roi! vive Charles X! Mon coeur en est doucement remué; c'est que
ces cris signifient plus qu'ils ne disent, c'est que, ma belle et tendre
amie, ils veulent dire: Vive la reine Henriette! la perle de beauté, la
noble épouse du nouveau prince. Vous l'aurez donc bientôt cette couronne,
qui seule peut ajouter quelque chose aux grâces de votre front. Je la vais
conquérir en de rudes combats, peut-être, mais tant mieux, puisqu'il doit
en résulter la gloire pour mon nom, et que vous aimez la gloire.
«Que je suis fier et heureux! Naguère, je doutais. Votre coeur me semblait
fermé à jamais. J'ignorais que vous êtes prudente autant que belle, et que
vos surveillants sont impitoyables et nombreux. Mais dans cette dernière
épreuve, où vous vous êtes révélée à moi, j'ai vu enfin luire votre pensée.
Vous m'avez souri, vous m'avez sauvé, vous m'avez serré la main. Cependant,
je vous avais presque offensée la veille; et si vous ne m'eussiez aimé, la
vengeance vous eût été facile.... Merci! je n'oublierai pas votre
miséricorde et votre douce promesse de bonheur. Je n'oublierai pas non plus
les encouragements que vous avez su me faire parvenir jusqu'ici depuis mon
arrivée. Il fallait tout votre esprit et un peu de votre coeur pour
surmonter tant de difficultés.»
«Désormais tout m'est facile. Aussitôt que j'aurai fait assez de progrès
pour tenir la campagne, vous pourrez venir me joindre. I1 me tarde de vous
entourer du faste et de la splendeur royale. Mes officiers m'avertissent
des complots qui chaque jour se trament contre la personne de l'usurpateur,
du renégat Henri de Navarre. Hier encore, plusieurs soldats me sont venus
proposer de l'aller frapper à mort au milieu même de son Louvre, dans le
sein des plaisirs de Sardanapale qu'il savoure sans pudeur.»
«Mais la couronne qu'il a portée un moment me le rend sacré. De roi à roi
ces crimes sont impossibles. Je n'entreprendrai pas contre sa vie ailleurs
que sur les champs de bataille. Là, c'est autre chose, et je brûle de
prouver à ce prétendu héros et à ses gardes, prétendus invincibles, que le
bras d'un Valois sait manier victorieusement une épée.»
«Vivez cependant sans crainte, ma chère âme; à mesure que le temps marche,
je crois sentir que je me rapproche de vous. Beaucoup de sombres idées, de
sinistres souvenirs s'effacent devant la radieuse lumière qui m'environne.
Cette ténébreuse nuée du passé va se fondre aux éclats de la foudre.»
«Les combats ne peuvent beaucoup tarder maintenant. J'attends un renfort
prochain. Le roi d'Espagne m'envoie trois de ses meilleurs officiers qui
précèdent un corps de troupes embarqué depuis huit jours. Je me concerterai
avec ces officiers pour lier des intelligences dans Paris même, où,
m'assure-t-on, se remue déjà ostensiblement l'ancienne Ligue, que je veux
régénérer en ma qualité de prince catholique purifié par le baptême de la
Saint-Barthélemy.»
«Aussitôt que mes affaires ici seront décidées, je me fais sacrer à Reims.
N'y viendrez-vous pas, ma chère âme? Ne me donnerez-vous pas ce jour, pour
effacer celui, de douloureuse mémoire, où le Béarnais fit son abjuration à
Saint-Denis, où vous y allâtes en compagnie de vos parents, où j'étais
obscur, maudit, abandonné, où nous allâmes ensuite au couvent de
Bezons... Cruel souvenir, que tant de gloire devait venger, mais qui brûle
encore le fond de mon coeur?»
«0ui, vous viendrez à Reims, n'est-ce pas? Quelque chose me dit que vous
êtes brave comme vous êtes belle, et que vous serez fière de me prouver
votre générosité. D'ailleurs, vous voilà intéressée à mon triomphe, et vous
le pouvez avancer par vos conseils et votre présence.»
«Si vous avez formé quelque projet pour le voyage, s'il est nécessaire que
vous trompiez la vigilance de vos parents, dites un mot, je vous enverrai
par l'un de mes trois officiers espagnols, de l'argent, des chevaux et des
passe-ports pour arriver jusqu'à moi. J'attends ces officiers d'heure en
heure. La présente lettre vous sera remise demain. Vous pouvez m'avoir
répondu sous trois jours. Faites-le sans crainte, le messager sera sûr.»
«Adieu, ma chère âme. Conservez-moi votre coeur. Je vous aime avec tant de
force, que si j'emploie seulement une part de cette ardeur à conquérir,
dans un an j'aurai conquis le monde.»
«Signé: CHARLES, roi.»
Le pauvre la Ramée venait de mettre toute son âme dans ces pages. Il y
avait peint fidèlement sa vie: remords, honte, effroi, il n'avait rien
oublié du passé; espoir, orgueil, amour sans frein, il n'oubliait rien pour
l'avenir.
L'image de cette belle Henriette, de ce démon, tourmentait sa solitude;
elle lui apparaissait plus désirable à travers les obstacles. Pour l'avoir
près de lui, il entrait en lutte contre toute la France. Peut-être, pour la
conserver, eût-il foulé aux pieds toutes les couronnes de l'univers.
C'était dans cette âme profonde un combat déchirant entre la raison et la
folie. Logique, implacable, il sentait parfois le néant de son rêve; en
d'autres moments, il s'enivrait de ses désirs comme d'un breuvage qui le
poussait à la frénésie, au délire. A de pareils songes, qui brisent
l'organisme, la sagesse divine ménage presque toujours de prompts réveils.
La Ramée, lorsqu'il eut lu et relu sa lettre, corrigeant avec soin ce qui
lui semblait trop tiède, ajoutant çà et là un mot capable de piquer
l'émulation ou l'avidité d'Henriette, confia la dépêche à un de ses
affidés, avec ordre de la porter sans retard à son adresse.
Puis il monta à cheval pour faire une revue de son camp et assurer la
tranquillité de toute la nuit.
Il y avait dans cet insensé l'étoffe d'un bon capitaine et d'un brave
homme, si le démon n'eût pas soufflé ses feux au fond de cette âme. La
Ramée parcourut à la nuit tombante les postes avancés, visita chaque corps
de garde, donna des instructions précises pour que les lignes ne pussent
être forcées par quelque soudaine attaque.
D'ailleurs, il avait reçu le rapport de ses éclaireurs. Nul corps d'armée,
nul détachement ne paraissait dans la campagne. Aucune nouvelle ne parlait
d'une formation de troupes dans un rayon d'au moins vingt lieues.
La Ramée recommanda aux chefs des postes d'avant-garde de laisser pénétrer
jusqu'à lui, s'ils se présentaient, trois officiers espagnols, porteurs de
passe-ports en règle, dont il exhiba le cachet et formula la teneur. Si ces
officiers arrivaient à pied, on leur fournirait des chevaux; s'ils
arrivaient à cheval, on leur ferait escorte avec considération, sans
toutefois apporter de désordre dans la disposition des campements, et
surtout on donnerait avis de leur arrivée au quartier général.
Pour tout autre que l'un de ces officiers, les lignes étaient closes. Les
courriers, on n'en parlait pas, ils avaient le mot d'ordre.
La Ramée s'assura du bon effet qu'avait produit sur ses troupes la guérison
des écrouelles. Il recueillit là des renseignements favorables sur l'esprit
de la population, et annonça en s'éloignant l'arrivée prochaine d'un
puissant renfort et de sommes importantes.
Ainsi tout allait bien; le nouveau roi, acclamé par ses soldats, regagna
son quartier général au petit pas, en savourant à longues gorgées l'orgueil
et l'amour, la double ivresse du coeur et du cerveau.
Un souper l'attendait, auquel il avait invité ses principaux chefs d'armée.
La chère était bonne, les vins à portée de la main. En Champagne, quiconque
ne veut pas boire est mal regardé du Dieu qui a doré ces splendides
raisins. Un roi Très-Chrétien est forcé de boire en Champagne.
Mais la Ramée, homme sobre, se contenta de verser à boire à ses convives.
On but à la gloire du trône, à la conquête de la France, à la santé du roi
Catholique; on parla drapeaux, équipements de troupes; on parla batailles
et sièges, on parla surtout contributions et corvées. La guerre coûte si
cher... la guerre civile surtout!
Enfin, le repas, malgré la réserve du roi, dura jusqu'à onze heures du soir
et menaçait de se prolonger au delà de minuit, lorsque le pas rapide d'un
cheval retentit dans la cour, et bientôt après un soldat fut introduit qui
annonçait à la Ramée l'arrivée aux premiers postes, des officiers espagnols
qu'il avait signalés lui-même.
Il se leva de table et congédiant aussitôt ses convives,
--Messieurs, dit-il, le renfort que je vous avais promis se présente. Je
vais sans doute passer la nuit à entretenir ces officiers, qui sont des
gens de mérite, envoyés à moi par Sa Majesté le roi d'Espagne. Faites bonne
garde au dehors, messieurs, et donnons bonne opinion de notre vigilance et
de notre discipline aux alliés qui nous arrivent.
L'assistance salua respectueusement, le roi passa dans la salle de
cérémonie, et donna les ordres nécessaires pour que les officiers lui
fussent amenés dès leur entrée au château.
II
LA GRIFFE DE PROSERPINE
Trois hommes s'étaient présentés le soir aux avant-postes de la Ramée.
A cheval tous trois, empreints tous trois de ce type de gentilhomme soldat
que la France était accoutumée depuis trop longtemps à reconnaître dans les
Espagnols, ils avaient été conduits an lieutenant qui commandait, et l'un
d'eux, un jeune homme de belle mine, ayant pris la parole en espagnol pour
déclarer que ses compagnons n'entendaient pas un mot de français, avait
exhibé recommandations et passe-ports, selon l'usage.
A l'inspection de ces pièces, le lieutenant reconnut les trois officiers
étrangers qu'on lui avait signalés. Il donna ordre à quelques cavaliers de
les conduire au quartier général.
Ces Espagnols, dont la contenance calme et réservée s'accordait bien avec
le caractère de leur nation, traversèrent ainsi les lignes formées par le
régiment de garde. Ils observaient curieusement chaque poste, et, sans
parler, s'entendaient en échangeant des signes ou des pressions de main et
de genou quand leurs yeux avaient rencontré quelque chose qui en valait la
peine.
Le service se faisait bien. Le mot d'ordre s'échangeait à chaque instant.
Une petite demi-heure suffit aux cavaliers pour arriver au quartier
général.
Là, l'escorte s'éloigna pour donner quelques renseignements aux sentinelles
curieuses qui veillaient autour du palais. Les Espagnols demeurèrent seuls,
tandis qu'on allait prévenir la Ramée.
Ils en profitèrent pour se grouper en triangle de façon à surveiller
l'approche de tout espion, et là, pendant quelques secondes au plus, ils
parurent converser vivement, chuchotant tous trois à la fois, et fermant le
dialogue par une énergique poignée de main qu'ils se donnèrent.
Ces officiers espagnols ayant mis pied à terre, on put mieux juger leur
tournure et leur visage.
L'un était âgé, le chef sans doute. Il se tenait frileux, dans son manteau
comme tout vrai Espagnol; il était trapu, grisonnant. Les deux autres, plus
jeunes, assuraient, l'un son épée, que la course avait dérangée, l'autre
son éperon: il en avait perdu un en route.
Tous trois, sans affectation, regardaient le bâtiment appelé palais du roi
par les gens de la Ramée; ils en toisaient, pour ainsi dire, la hauteur et
l'épaisseur en purs Espagnols dont le génie, comme on sait, est frondeur,
algébriste et enclin à estimer au-dessous du cours toute propriété qui
n'est pas la leur.
D'ailleurs, à ne supposer que de bonnes intentions, comment voulait-on que
ces braves gens passassent le temps, dans cette cour ouverte à tous vents?
L'un d'eux, le frileux, s'était, il est vrai, avancé jusqu'au vestibule;
mais nul ne l'avait engagé à y entrer, la Ramée ne l'ayant pas prescrit, un
peu par défiance de la médiocre apparence du logis.
On vint enfin les avertir que le roi leur accordait audience. Ils se
regardèrent comme pour savoir qui marcherait le premier. Le plus âgé
s'empara immédiatement de la tête et les deux autres le flanquèrent sans
prononcer une syllabe.
Ils entendirent du vestibule une voix qui disait:
--Vous assurez que ces officiers ne savent point un mot de français. Je
l'ai prévu, et sais assez d'espagnol pour me faire entendre d'eux. Allez
donc, et veillez à ce que nul ne nous trouble. Si j'ai besoin de quelqu'un,
j'appellerai.
Cette voix les fit tressaillir. L'un des jeunes officiers, un petit homme,
carré d'épaules, rougit et poussa le coude de son compagnon, qui répondit
froidement:
--_El rey!_
--Oui, seigneurs, dit le planton, c'est effectivement le roi que vous venez
d'entendre.
Le sourire qui effleura leurs traits à cette réponse était déjà effacé,
quand le guide vint à eux et dit:
--Entrez, messieurs.
La Ramée était assis près de sa table, sur laquelle brûlaient des
flambeaux. Il feuilletait avec attention les papiers des Espagnols; il
trouvait dans le texte même de la recommandation du roi d'Espagne des
signes non équivoques de l'intérêt qu'on lui portait par delà les Pyrénées.
Préoccupé comme il l'était, et aussi dans le but de se poser plus
dignement, il attendit que le bruit des pas sur le parquet se fût arrêté
pour lever la tête et regarder ses nouveaux hôtes. De cette façon, il
coupait court à tout cérémonial.
--Soyez les bienvenus, señores, dit-il en espagnol.
Les officiers s'étaient avancés lentement. Ils s'arrêtèrent; la Ramée leva
les yeux, et comme s'il eût aperçu des spectres, sa bouche s'ouvrit, son
sang se figea dans ses veines. Il avait en face de lui Crillon, à droite
Espérance, à gauche Pontis. Un moins brave se fût évanoui de peur. La Ramée
se pencha en avant comme pour percer un brouillard magique qui se serait
interposé entre lui et de vrais Espagnols, mais comment s'y tromper plus
longtemps? La figure de Crillon était sombre, celle d'Espérance grave,
celle de Pontis railleuse avec une nuance de haine féroce.
--D'abord, lui dit Crillon, puisque vous nous avez reconnus, ne remuez ni
ne criez, car vous sentez bien ce qui arriverait, et vous avez assez
d'intelligence pour deviner notre dessein.
En disant ces mots, il avait fait signe à Pontis, qui s'approcha de la
Ramée un long poignard à la main.
--Parlez-nous, si vous avez quelque chose à nous dire, continua le
chevalier, mais que ce soit à voix basse, et de façon à n'amener personne
ici. Sinon, après vous avoir expédié, nous en ferions autant de cette
personne, et je crois tant de meurtres inutiles.
La stupeur, l'épouvante de la Ramée ne sauraient se décrire. C'était,
d'ailleurs, beaucoup moins de la frayeur qu'une prostration absolue.
L'audace d'une pareille tentative, d'un coup à ce point insensé, suspendait
en lui jusqu'à l'intelligence. Esprit et corps se soutenaient, il est vrai,
mais paralysés, comme sont ces cadavres que la foudre a calcinés, et qui,
monceaux de cendres, conservent encore l'apparence de la vie.
Cette stupéfaction fut telle, qu'il laissa Pontis lui détacher le ceinturon
de son épée et le désarmer ainsi, sans rencontrer même l'instinct de la
résistance.
Enfin, les vapeurs de cette ivresse se dissipèrent; le sang reprit son
cours; le courage inné dans cet homme revint calmer les battements du
coeur.
--Si vous êtes venus pour me tuer, dit-il à ses ennemis, pourquoi n'est-ce
pas déjà fait?
--Nous ne sommes pas venus pour cela, répliqua Crillon. C'est une extrémité
devant laquelle nous ne reculerons cependant pas, si vous nous l'imposez.
Mais, jusqu'à présent, je ne la vois pas nécessaire.
--Il peut arriver qu'elle le soit, dit la Ramée, car je ne suis pas un
mouton pour me taire toujours comme je viens de le faire dans le
premier mouvement de surprise.
--Surprise naturelle, et que je ne blâme pas, reprit le chevalier. Le plus
brave peut être surpris; je dois même vous dire que vous n'avez pas mal
accepté la chose.
Pendant qu'il parlait, la Ramée avait recueilli ses idées. Semblable au
lutteur qui terrassé d'un premier choc se relève et prend mieux ses
mesures.
--J'entrevois, dit-il, messieurs, que vous avez commis une grave erreur, et
que vous êtes perdus.
Espérance ne bougea pas, Pontis redoubla d'ironique menace, Crillon secoua
doucement la tête.
--Ne le croyez pas, dit-il.
--Pardonnez-moi. Il dépend de moi de vivre ou de me faire tuer, avez-vous
dit?
--Parfaitement.
--Eh bien! c'est là tout votre calcul. Vous vous êtes dit: il aura peur de
la mort et se taira.
--Mous nous le sommes dit en effet.
--De deux choses l'une: ou je me tairai, que ferez-vous de moi? ou je
crierai, et vous me tuerez... Que ferez-vous de vous?
--Je ne comprends pas bien, dit Crillon.
--Oui. Si je me tais, vous voudrez me taire signer quelque chose, ma
renonciation, par exemple... J'admets que je la signe. Comment ferez-vous
pour sortir du camp. Et si vous me tuez ce sera bien pis, que diront mes
soldats? Votre sûreté est de tout point bien aventurée.
--Monsieur, repartit Crillon, vous raisonnez si bien que c'est plaisir de
discuter avec vous.
--Oui, mais il ne faut pas que la discussion soit longue, dit la Ramée, car
vous allez vous faire surprendre.
--Merci, restez calme et ne songez pas tant à nous, car nous sommes sûrs de
notre affaire. Oui, nous vous eussions tué si dans le premier mouvement
vous eussiez appelé à l'aide; nous vous tuerions même encore si vous le
faisiez, parce que les soldats sont portés tout d'abord à se jeter comme
des dogues sur ceux que leur maître leur désigne, et que nous ne voulons
pas être massacrés avant explication. Mais faites une chose, appelez
tranquillement par la fenêtre, ou laissez l'un de nous aller appeler vos
principaux officiers, les soldats même si cela vous plaît mieux. Nous
sommes prêts.
--A vous battre trois contre mille! s'écria la Ramée riant forcément, mais
riant de cette fanfaronnade.
--Non pas, monsieur; il ne faudrait pas m'en défier cependant. Seulement,
j'y succomberais. Non, nous ne nous battrions pas contre votre armée; nous
lui lirions certains papiers qui sont dans ma poche, et le combat
deviendrait impossible.
La Ramée, froidement:
--Que disent ces papiers? demanda-t-il.
--Appelons vos gens, si vous voulez, et vous l'apprendrez en même temps
qu'eux. Vous hésitez. C'est le bon parti. Je vois que vous êtes un homme
sage.
--J'ai compris, dit la Ramée, que vous essayeriez de débaucher mes soldats
par quelque promesse du roi ou même par des calomnies.
--Je leur prouverai tout simplement que vous n'êtes pas plus Valois que je
ne suis la Ramée, et cela les refroidira.
--Monsieur! s'écria le jeune homme pâle de colère, prouvez!
--Je veux bien, dit Crillon en s'approchant de la fenêtre en même
temps que Pontis appuyait la pointe de son arme sur la chair
frissonnante de la Ramée, qui s'arrêta.
On entendit heurter doucement à la porte. Les trois compagnons
s'apprêtèrent. Le front de la Ramée s'éclaircit, il allait pousser un cri
d'alarme. Pontis raidit sa main, la lame mordit. Espérance étendait déjà
les bras pour recevoir un cadavre.
--J'avais fermé les verrous, dit Crillon; ouvrez-les, Espérance, et laissez
entrer chez monsieur tous ceux qu'il voudra recevoir. Vous, Pontis,
rengainez.
Le visage de la Ramée devint livide. Par excès de bravoure il n'avait pas
crié, mais cette assurance de ses ennemis l'accabla. Il perdit contenance.
--Si je voulais, murmura-t-il, nous péririons tous ensemble; mais j'ai ma
destinée, vous ne l'arrêterez pas dans son essor. Il est écrit que je serai
heureux et glorieux malgré vos papiers et vos poignards.
Crillon sourit et haussa les épaules.
Un majordome se présenta:
--Sire, dit-il, le messager qu'avait expédié ce soir Votre Majesté, est
revenu au quartier.
--Revenu! balbutia la Ramée déconcerté par l'éclair de joie qui brilla dans
les yeux de ses ennemis, et pourquoi revenu?
--Oh! sire... et dans un état....
Crillon s'approcha de la Ramée.
--Vous ne comprenez pas? lui dit-il à l'oreille. Voulez-vous que je vous
explique pourquoi il n'a pas continué sa route vers Paris?
La Ramée tremblait.
--C'est parce que nous l'avons arrêté au passage, continua Crillon, et que
nous lui avons pris son message.
--Va! murmura la Ramée au majordome, qui attendait un mot du maître, va!
Les portes se refermèrent.
--Oui, poursuivit Crillon, cette lettre si tendre et si explicite à la
fois, ce chef-d'oeuvre d'amour et de politique, est entre nos mains; il
n'arrivera pas à son adresse. Voilà pourquoi votre courrier est revenu.
La Ramée n'en pouvait croire ses oreilles, tout en lui tressaillait; ses
yeux semblaient crier avidement: Parlez! expliquez-vous! instruisez-moi!
--Nous arrivions vers votre camp avec défiance, dit Crillon, et chaque
figure nous était suspecte, comme vous pensez bien. Soudain, nous
rencontrâmes votre courrier qui galopait. Le pauvre diable! nous barrions
le chemin à nous trois. Il nous compta, et dit, pour nous sonder: «Je parie
que ce sont les Espagnols que nous attendons à Reims.--Oui, répliqua en
espagnol Espérance, qui le sait à merveille.--Et moi, continua votre
homme, je suis attendu à Paris.--Là-dessus, il n'y avait plus à hésiter,
c'était un des vôtres, nous arrêtâmes le drôle, et lui prîmes la lettre
adressée à votre maîtresse. Une jolie fille, ma foi.
--Quoi! vous la connaissez? articula péniblement la Ramée en essuyant la
sueur qui coulait de son front.
--Si nous connaissons Mlle d'Entragues! la perle de beauté, comme vous
dites. Demandez à Espérance s'il la connaît, lui, que vous avez assassiné
pour elle!
--Oh! rugit la Ramée, touché au coeur plus sûrement par la jalousie que par
le poignard.
--Chevalier, dit tout bas à Crillon le généreux Espérance, ménagez ce
malheureux.
--Allons donc! s'écrièrent Pontis et le colonel.
--Par grâce!
Cette compassion fut le dernier coup pour la Ramée, il tomba presque
inanimé sur un fauteuil.
--Henriette!... murmura-t-il.
--Vous l'avez mise dans une jolie situation, continua Crillon. La voilà
votre complice.
--Ma complice!
--Sans doute, complice de rébellion, d'attentat contre la sûreté de l'État
et la personne du roi, de faux et d'imposture, de tous vos crimes enfin qui
sont énumérés dans cette bienheureuse lettre.
--Ah! mon Dieu! s'écria la Ramée.
--Et le moins qui puisse arriver à cette délicieuse personne, c'est d'être
pendue jusqu'à ce que mort s'en suive; mais je crois bien qu'elle sera
brûlée....
--Vive! ajouta Pontis avec un ricanement farouche.
--C'est vrai! c'est vrai... dit la Ramée en se levant avec agitation; on
pourrait la compromettre. Mais cette lettre, vous l'avez?
--Pardieu!
--Eh bien! hurla le jeune homme, nous allons tous mourir ici, car je vais
appeler; je vous ferai tuer ou vous tuerai moi-même. Je ne sais pas ce que
je ferai, mais ce sera terrible. Je ne veux pas que cette femme souffre
seulement un soupçon à cause de moi.
--Oh! oh! dit Crillon, eh bien, égorgeons-nous, allons....
--Je reprendrai cette lettre sur vos cadavres! ajouta la Ramée écumant de
colère. Donnez-la-moi, ce sera mieux.
--Mais vous nous prenez donc pour des idiots? dit doucement le chevalier.
Aurions-nous commis cette imprudence de vous rapporter une pièce si
intéressante?... Oh! que non pas!
--Où donc est-elle, et qu'en avez-vous fait? demanda le jeune homme, à qui
ces paroles ne paraissaient que trop vraisemblables.
--A l'heure qu'il est, un brave homme de notre suite l'a dans ses mains
pour nous la remettre à notre retour. Si nous n'étions pas revenus demain à
midi, comme j'y compte, ce messager, plus sûr que le vôtre, continuera son
chemin, et rendra la lettre du roi de Reims au roi de Paris. C'est alors
que Mlle d'Entragues aura maille à partir avec MM. les présidents de la
Tournelle et autres.
--Elle est perdue! s'écria la Ramée en proie au plus touchant désespoir.
Messieurs! messieurs! c'est là le coup qui m'abat. Messieurs! épargnez
cette jeune fille innocente. Elle est innocente, je vous jure!
--Vous êtes aveugle, mon cher monsieur, dit Crillon, c'est une coquine!
--Messieurs! vous êtes gentilshommes, vous ne ferez pas usage de vos forces
contre une femme. Elle serait punie pour avoir été généreuse. Elle était ma
fiancée, seigneurs!
--Cela n'empêche pas une femme d'être pendue, dit flegmatiquement Pontis.
--Oh! seigneur chevalier... Ah! brave Crillon! Voyez si je demande
quelque grâce pour moi. Non, tuez-moi, je tends la gorge... frappez!
mais, épargnez une pauvre femme.
--Cela n'est plus possible, dit Crillon, nous allons être obligés de faire
ici un scandale enragé. Vous mort, on va débiter des phrases entrecoupées
de moulinets d'épée, le contre-coup s'en fera sentir peut-être bien loin:
nous ne serons pas à midi à l'endroit où nous attend notre compagnon, et ma
foi, demain matin la lettre sera donnée à Henri IV. Ainsi, vous aurez beau
vous faire tuer ici, j'aurai beau dire à tous vos hommes que vous êtes un
faux prince, j'aurai en vain exterminé les Espagnols, car ils ne se
rendront pas ainsi,--ils savent trop bien ce qui les attend,--je me serai
inutilement fait écharper avec mes deux compagnons, votre destinée, comme
vous dites, n'en rejaillira pas moins sur votre complice, et gare le gibet
pour toute cette jolie couvée de reptiles qu'on appelle les Entragues.
--Eh bien! dit la Ramée avec un geste sublime, pas de scandale, pas de
bruit, pas de combats. Vous serez à midi à l'endroit indiqué. Vous y serez
dans deux heures, s'il n'y a que deux heures de chemin d'ici à cet endroit.
--Ah! voyons, fit le chevalier, frappé ainsi que ses amis de l'auréole
majestueuse qu'un splendide amour jetait au front du coupable.
--C'est moi que vous voulez, n'est-ce pas, dit le jeune homme, ce n'est pas
elle. Vous avez besoin de mon déshonneur, et de ma condamnation, non pas du
supplice de la pauvre créature que j'aime. Je vous accorde ce qu'il vous
faut. Je pourrais me faire tuer ici, vous n'auriez qu'une demi-victoire.
Prenez-moi vivant, vous me dégraderez, vous me condamnerez. Je me livre.
Seulement, épargnez-la!
Les trois hommes se regardèrent saisis d'étonnement.
--Oh! ne soupçonnez aucun piége, interrompit le jeune homme. Il n'y en a
pas. Franc jeu. Mais d'abord, jurez-moi par le nom de Crillon que vous
n'avez point cette lettre ici, cachée sur l'un de vous.
--Je le jure! dit Crillon, et ne me parjure jamais.
--Je le sais, il suffit. Nous allons partir tous quatre. Vous voyez si je
me fie à l'honneur, moi. Nous rejoindrons votre compagnon, il vous rendra
la lettre que vous lui avez confiée, vous me la livrerez, et ensuite je
vous appartiens. Faites.
--Voilà un homme! ne put s'empêcher de dire Crillon.
--Qui eût été un brave homme... ajouta Espérance.
--Si Proserpine ne lui avait appliqué sa griffe, grommela Pontis; mais elle
la lui a appliquée, et à quelle profondeur, sambious!
--Eh bien, messieurs, acceptez-vous? demanda la Ramée, tremblant d'être
refusé.
--C'est dit! s'écria le chevalier, et bien vous prendra d'avoir été rond en
affaires. Je vous épargnerai toute souffrance inutile. Mon projet était de
vous dégrader de vos titres usurpés, et de vous en fouetter le visage en
présence de votre armée; j'avais toutes les preuves nécessaires pour vous
infliger cette torture. Je ne le ferai pas. Vous êtes entré roi pour ces
coquins, roi vous sortirez; jouissez de votre reste. Une fois dehors, je ne
réponds plus de rien.
--Je n'ai demandé qu'une grâce, dit froidement la Ramée. Je l'ai; que
m'importe le reste!
--Eh bien, partons! reprit Crillon.
--Partons! répétèrent ses amis.
La Ramée appela ses gens, et d'une voix calme:
--Les chevaux de ces messieurs et le mien, dit-il.
--Veillons toujours! murmura Pontis à l'oreille d'Espérance, le drôle a
déjà échappé à des cordes plus solides que celle-ci.
--Monsieur de Pontis, répliqua mélancoliquement la Ramée, qui l'avait
entendu, ne veillez pas, c'est inutile; la chaîne par laquelle vous me
tenez cette fois, je n'essayerai pas même de la rompre.
Puis s'adressant à ses officiers, qui peu à peu apparaissaient dans la
cour:
--Je vais faire une reconnaissance avec ces messieurs, dit-il. Bonne garde!
Et comme il était salué de quelques cris de: Vive le roi! qui faisaient
bondir Crillon sur sa selle:
--Adieu royauté! murmura-t-il avec une expression si touchante qu'Espérance
se sentit remué jusqu'au fond de l'âme.
Quelques minutes après, la cavalcade traversait silencieusement le camp,
conduite par la Ramée.
III
COMMENT LA LIGUE SERVIT À BATTRE L'ESPAGNE ET RÉCIPROQUEMENT
La petite troupe arriva ainsi au bourg d'Olizy où devait attendre le
compagnon mystérieux, possesseur de la lettre. La Ramée appelait de ses
voeux les plus ardents le terme du voyage.
Sans armes, impassible, plongé dans une rêverie profonde, il avait accompli
le trajet conduit par son cheval qui suivait les autres, et n'avait donné
aucun sujet d'inquiétude à ses gardiens.
A Olizy, on trouva dans une hôtellerie celui que Crillon y attendait.
C'était frère Robert qui, pour se désennuyer, avait pris place à une
fenêtre du premier étage, et contemplait le spectacle toujours animé d'un
marché de petite ville.
La Ramée ne parut pas surpris quand il se trouva en présence du moine. Il
comprit l'alliance secrète de ces hommes; il sentit que sa destinée se
brisait contre un écueil inévitable. Résigné comme les fanatiques arabes,
il ne manifesta ni amertume ni défiance.
--Nous avons réussi, dit Crillon au génovéfain, grâce à votre concours, et
je crois la duchesse vaincue. Elle n'a plus rien à faire désormais.
La Ramée étouffa un soupir, tandis qu'on racontait l'histoire de son
dévouement et de sa défaite.
Le moine prenant Crillon à part:
--Vous prendrez garde, dit-il, qu'on ne vous l'enlève en route; si secrète
que nous ayons tenue cette expédition, le bruit peut en être arrivé aux
oreilles de la duchesse, et une embuscade est bientôt tendue. Vous
comprenez facilement l'intérêt des complices à empêcher les révélations du
coupable. Avez-vous été suivi en venant de Reims?
--Je ne crois pas. Nous avons marché vite.
Cependant la Ramée, impatient, dit à Espérance:
--Pourquoi se consulte-t-on ainsi? Nous sommes arrivés. Voilà votre
compagnon. Où est la lettre?
--C'est juste, répliqua Espérance, qui alla troubler aussitôt l'entretien
de Crillon et du moine.
Crillon s'empressa de demander la lettre à frère Robert. Celui-ci la tira
d'une poche intérieure de sa robe; mais, au lieu de la donner à la Ramée,
qui étendait une main avide:
--Quand il aura la lettre, dit-il tout haut, vous ne le dominerez plus.
--C'est vrai, mon frère, répliqua Crillon; mais j'ai promis.
--Cette lettre, continua opiniâtrement le moine sans s'inquiéter de la
colère convulsive qui commençait à agiter la Ramée, c'est à la fois la
conviction de son crime et la preuve de ses intelligences avec les plus
cruels ennemis du roi. Il n'est pas le seul qui mérite d'être puni.
--Je l'ai achetée de ma vie; elle est à moi, s'écria la Ramée.
--Et je l'ai promise, répéta Crillon. Il faut la rendre.
--Ce devrait être déjà fait, chevalier de Crillon, dit la Ramée, en se
déchirant les doigts à coups d'ongles.
--Ne la rendez que lorsqu'il sera mis en sûreté à Paris, messieurs,
interrompit le moine.
--Ce serait manquer à ma parole, dit Crillon. Donnez, frère Robert, donnez
la lettre à ce jeune homme.
--Au-dessus de votre parole, il y a le salut de l'État et du roi, s'écria
frère Robert.
--Au-dessus d'une parole donnée, il n'y a rien, dit Espérance.
Le génovéfain, s'approchant de ce dernier:
--Cette lettre, lui dit-il à demi-voix avec un regard pénétrant, c'est la
perte d'une femme ou plutôt d'un monstre qui, si vous ne l'étouffez, perdra
elle-même Gabrielle.
Espérance tressaillit. Pourquoi frère Robert lui disait-il cela, à lui,
avec ce mystère? Il savait donc tout, il devinait donc tout, cet étrange
personnage?
Pontis approuva le moine très-haut et très-vivement.
--Avec les traîtres, disait-il, toute ruse est légitime.
Mais Crillon rougissait déjà sous le regard dédaigneux de la Ramée. Il prit
la lettre des mains de frère Robert et la donna au vaincu sans condition ni
commentaire.
La Ramée l'ouvrit précipitamment, la lut et demanda du feu. Espérance se
hâta d'aller lui chercher une lumière dans la pièce voisine. Alors le
prisonnier brûla le fatal papier, et en dispersa au vent les cendres ou
plutôt la fumée, qu'il suivit du regard jusqu'à ce que tout se fût évanoui.
À partir de ce moment il s'assit et ne donna plus signe d'inquiétude ni
même d'attention à ce qui se passait autour de lui.
Mais Crillon et le moine avaient délibéré et discuté. Plus d'une fois le
chevalier avait paru en désaccord avec son interlocuteur; cependant
celui-ci finit par céder. Crillon s'approchant de Pontis et d'Espérance,
qu'il prit à part:
--Vous allez, dit-il, conduire le prisonnier à Paris; frère Robert vous
suivra. Vous hâterez le pas, et à la moindre tentative de rébellion, à la
moindre apparence de secours qui serait offert à la Ramée, pas
d'hésitation, cassez-lui la tête.
--Soyez tranquille, colonel, dit Pontis.
--Il ne tentera rien, répliqua Espérance. Désormais c'est un homme mort:
mais pourquoi nous quittez-vous, monsieur; est-ce une indiscrétion de vous
le demander?
--Nullement. J'ai fait observer au génovéfain que c'était un crève-coeur
pour moi de quitter ce pays en y laissant un millier d'hommes armés contre
notre roi Henri IV. Le frère prétend que sans chef ils se dissiperont tout
seuls. Moi je dis qu'il suffit de la duchesse, ou de l'Espagnol, ou de M.
de Mayenne, pour donner une vie dangereuse à ce corps de mutins. Je les
veux réduire.
--Vous seul?
--J'ai mon plan, ne vous mettez pas en peine. Il me reste une
recommandation à vous faire, Espérance, c'est de vous défier de votre
tendre coeur. Songez qu'il faut que ce la Ramée soit roué vif en place de
Grève. Pas de négligence.
--Le pauvre insensé!
--Quant à vous, Pontis, on vous a pardonné votre débauche de l'autre soir;
vous l'avez réparée par un bon service à partir du moment où vous nous avez
rejoints. Cependant vous remarquerez que le chien Rustaut s'est le mieux
conduit en cette circonstance. Mais si vous touchez d'ici à Paris un verre
qui sente le vin, je vous fais pendre comme un coquin.
--Monsieur, monsieur, murmura le garde, épargnez-moi et faites-moi
l'honneur de me corriger autrement que par des menaces.
Après avoir ainsi tout réglé, Crillon mit la troupe en chemin. La Ramée
marchait entre Espérance et Pontis; frère Robert suivait, armé d'un long
pistolet qu'il cachait sous sa robe.
Crillon donna une lettre au génovéfain pour le gouverneur de
Château-Thierry, qu'il priait d'accorder une escorte au prisonnier et de
fournir un chariot couvert pour l'enfermer, de peur que sa ressemblance
avec Charles IX n'éveillât quelque soupçon chez les malintentionnés du
pays.
Au premier embranchement de la route, le chevalier quitta ses gens et
retourna en arrière pour accomplir sa mission à Reims. Le prisonnier, avant
de prendre congé, salua civilement Crillon et lui dit:
--Si nous ne nous revoyons pas, monsieur, tenez-vous pour remercié.
Pardonnez-moi et oubliez-moi.
--Peut-être ferai-je mieux que cela pour vous si vous continuez à être
sage, répliqua Crillon, ému par cette résignation; à tout péché
miséricorde.
Et il tourna bride.
--Que veut-il dire? demanda la Ramée; il me répond comme si j'avais
sollicité une grâce.
--Taisez-vous, pauvre orgueilleux, interrompit Espérance d'une voix douce
et grave. Le chevalier veut dire que jamais un bon chrétien ne doit
désespérer ni des hommes ni de Dieu. Vous êtes jeune; l'horizon vous semble
un peu borné peut-être, en ce moment; mais après celui-là il y en a
d'autres. Marchons, et vous les verrez se dérouler devant vous.
La Ramée le regarda surpris. Lui qui ne comprenait pas le pardon des
injures, il ne pouvait y croire chez les autres.
On arriva à Château-Thierry, et le gouverneur ayant fait droit à la requête
de Crillon, le voyage s'acheva plus rapidement, sans événement digne de
remarque.
Cependant Crillon avait trouvé le camp de la Ramée dans une inquiétude
mortelle. La disparition du chef ne s'expliquait pas. On voyait les
officiers chercher, s'enquérir, causer à voix basse, et les soldats
commençaient à se regarder les uns les autres, en demandant qu'on leur
montrât le roi Charles X.
Les Espagnols, isolés au milieu des Français, voulaient savoir ce
qu'étaient devenus les trois envoyés de leur nation, dont tout le camp, la
veille, avait célébré l'arrivée, et la garde des postes avancés ne savait
dire autre chose que ce qu'elle avait vu, c'est-à-dire la Ramée partant au
petit jour avec ces officiers, qui l'accompagnaient pour une
reconnaissance.
L'inquiétude devint de l'effroi. L'effroi se changea en panique. Il fut
décidé qu'on enverrait prendre des nouvelles auprès des chefs secrets de
l'entreprise, chez M. de Mayenne, chez la duchesse de Montpensier. En
attendant, on fouilla les environs, on poussa jusqu'à Olizy, où s'était
faite la première halte de la Ramée et de ses ravisseurs.
Les nouvelles qu'on apprit là étaient accablantes. Le roi marchait sur
Paris. Le roi semblait plutôt un captif qu'un maître. Le roi avait disparu.
Ces nouvelles apportées au camp y produisirent l'effet d'un coup de pied de
cheval dans une fourmilière.
Le tambour bat, les hommes prennent les armes, on accuse les Espagnols de
trahison, puisque le roi a disparu avec des Espagnols.
Ceux-ci se retranchent, après avoir donné des explications d'autant moins
satisfaisantes, qu'ils comprenaient moins encore que les Français ce qui
venait d'arriver. Ils protestent que si les trois Espagnols envoyés par
Philippe II ont emmené le roi, c'est pour quelque dessein important. On
leur répond que l'action d'emmener le chef et de le cacher, sans donner de
ses nouvelles, est une trahison palpable. Des mots on en vient aux injures,
le vocabulaire espagnol en est riche. Des injures on passe aux coups.
La mêlée commence. Les vieilles dettes se payent. Les Espagnols, moins
nombreux et très-décontenancés, se laissent entamer, par suite d'une
mauvaise disposition de leurs commandants. Le sang coule et aveugle les
combattants.
C'est le moment où Crillon arrivait sur le lieu de la scène. Un blessé
qu'il rencontre lui explique de quoi il s'agit; cet homme était
intelligent, il raconte au chevalier que, si ces gens-là pouvaient
seulement s'entendre une minute, ils cesseraient aussitôt de se battre.
Mais le bon chevalier ne partage pas l'opinion du blessé. Il trouve le
spectacle agréable. Il est placé sur un tertre qui domine l'action. Voir
des Espagnols et des ligueurs s'entre-déchirer, c'est une bénédiction du
ciel. Crillon juge les coups, mord de plaisir sa moustache grise, on dirait
un vieux chat se pourléchant à l'odeur des viandes que le boucher dépèce,
et que lui, chat, se propose d'entamer plus tard.
Mais les Espagnols, bons soldats, exercés par une longue guerre, ne se
laissent pas malmener sans riposte. Ils reprennent du champ et se
renferment dans les maisons du village voisin; ils s'y barricadent tandis
que leurs meilleurs carabiniers tournent et retournent, abattant ça et là
les plus acharnés ligueurs. Crillon, de plus en plus heureux, sait gré aux
Espagnols de décimer si généreusement les gens de la Ligue.
Ceux-ci plient, le moment de l'explication va avoir lieu, car ils énumèrent
leurs blessés et leurs morts. Mais ce n'est pas là le compte de Crillon.
--Des Français! s'écrie-t-il, battus pat des Espagnols, harnibieu!
Et il s'élance au milieu des combattants.
Ce terrible harnibieu avait grande réputation en France et à l'étranger.
Crillon le poussait d'une façon particulière, avec des poumons si puissants
qu'il dominait partout le bruit du combat.
Les ligueurs, déjà furieux d'avoir été battus, plus furieux encore de se
l'entendre reprocher, demandent quel est cet homme inconnu qui se met ainsi
tout à travers les mousquetades, quand il n'y a que faire.
--Eh! mordieu! je suis Crillon, dit le vieux guerrier, ne me
reconnaissez-vous pas?
--Crillon! répètent les Français surpris et effrayés à la fois.
--Nous sommes donc attaqués par les troupes du roi? demande un officier
ligueur.
--Vous allez l'être, répond Crillon, je précède l'avant-garde.
--Par la trahison des Espagnols! s'écrie l'officier.
--Vous l'avez dit, mon brave.
--Sus aux Espagnols! crient cent voix autour du chevalier.
--En avant! rugit Crillon, dont l'épée de flamme électrise toute la troupe
française.
A sa voix, sous ses ordres, chacun se précipite. Les maisons sont
enfoncées, déjà elles brûlent; les Espagnols écrasés, égorgés, battent la
chamade; mais Crillon fait la sourde oreille. Le carnage continue, les
morts s'entassent, l'écharpe rouge d'Espagne disparaît sous les flots de
sang. En vain quelques fuyards essayent-ils de gagner la campagne, on les
rattrape, on les assomme sans pitié. Et Crillon se contente de dire à ceux
qui demandent quartier: