On pourrait faire un travail de ce genre sur la plupart des romans de

George Sand et fixer les proportions variables de ces deux éléments

qu'elle emploie, le chimérique poussé à outrance et le réel finement

observé. C'est là que se révélerait le grand défaut de cette belle

imagination créatrice. Elle ne sait pas composer une oeuvre; elle ne

sait y conserver ni l'unité du sujet, qui change souvent, ni l'unité de

ton dans les caractères qui s'altèrent sans cesse. Elle n'en a d'avance

arrêté ni le but ni les proportions. Quand par hasard il lui arrive de

conserver l'unité de l'oeuvre, c'est à son insu et comme par un coup de

la grâce. Elle concevait des personnages dans une situation donnée, qui

était presque toujours un état de passion, elle s'éprenait d'eux, elle

s'y intéressait ardemment et pour son propre compte, tandis qu'elle les

racontait et les peignait avec la flamme intérieure; elle s'abandonnait

à une sorte de hasard d'inspiration qui amenait les grandes luttes, mais

qu'elle gouvernait bien peu, disait-elle, au point d'ignorer d'avance

comment ces batailles de la vie se termineraient et comment le roman se

dénouerait. C'était véritablement le triomphe de ce qu'on a nommé plus

tard l'_inconscient_ dans le talent ou dans le génie. Je ne puis, en

effet, mieux exprimer ce singulier phénomène dont elle donnait le

spectacle étonnant dans sa méthode de travail, qu'en disant que c'était

un phénomène d'inconscience superbe, mais bien peu sûre dans le

résultat. Rien de calculé, en apparence, rien de prémédité; pas même les

grandes lignes arrêtées; tout procédait dans son art comme dans la vie.

Quand une rencontre dramatique a lieu, quand une grande aventure

commence, qui peut dire, dans le train de l'existence, ce qui devra

arriver le lendemain? Il en était de même dans le domaine de son

imagination. Elle ne savait pas la veille ce qui arriverait de ses héros

ou à ses héros. Elle les livrait à la fatalité de son art, comme la vie

les livre à la fatalité des événements. De là ce contraste saillant dans

ses oeuvres: l'entrain, la fougue, les merveilleux préludes, le

commencement enchanteur de presque toutes ses fictions, des plus belles.

Puis, à un certain moment, il se produit une sorte de fatigue: la

richesse des développements devient de la prolixité, le récit se traîne

en méandres inutiles; le style aussi se lasse et se néglige. Et

cependant il faut bien finir. On finit, mais c'est une fin de raison,

non d'inspiration. La composition languit, tout simplement parce qu'il

n'y a pas eu de plan préparé, et que la composition n'est pas portée

jusqu'au bout par l'ardeur de la pensée ou de la passion. Les

dénouements n'égalent jamais les préludes de l'oeuvre. On la voyait

vivement préoccupée d'une idée de roman, possédée par son sujet, à tel

point que tous ceux qu'elle avait traités auparavant semblaient ne plus

exister pour elle, et, quelque temps après, elle avait hâte de dire

adieu à ses personnages les plus chers d'un jour. Elle avait usé et

comme consumé par le feu de son imagination les plus beaux enfants de

son rêve; elle les replongeait dans le passé, en un tour de main, je

pourrais dire dans le néant. N'était-ce pas un néant relatif que cet

oubli qui succédait si vite en elle à la présence réelle de tous ces

personnages, dont le nom même sortait parfois de sa mémoire? La

fournaise ardente s'était refroidie; pour se rallumer, elle attendait

d'autres types, d'autres moules d'où allait sortir un monde nouveau.

Quand le chimérique s'introduit ainsi dans ses oeuvres, forçant les

événements et les caractères, c'est une preuve que chez elle

l'inspiration s'épuise, que la fatigue se trahit et que l'auteur ressent

une certaine hâte d'en finir avec le sujet dont elle a déjà exprimé la

substance et la fleur. Mais il faut bien se garder de confondre ce

romanesque médiocre, qui exprime une lassitude dans son talent, avec un

autre genre de romanesque, qui produit chez elle des oeuvres exquises et

qui est un jeu enchanté de son imagination. Pour bien marquer cette

nuance, deux noms suffisent; nous pourrions en citer dix: _Teverino_ et

_le Secrétaire intime_. Ce sont là des récits conçus dans une heure de

fécondité heureuse et qui semblent avoir été achevés sous la même

inspiration fraîche et sans défaillance, de la première à la dernière

page, sans un intervalle de repos ni de fatigue. Songes d'une nuit

d'été, rêveries d'une journée de printemps, on ne sait de quel nom

désigner ces fictions magiques, qui vous tiennent comme suspendus dans

un monde légèrement idéal, où tout succède au voeu de l'auteur avec une

complaisance des événements et une docilité des personnages qu'on ne

trouve pas toujours en ce monde. _Le Secrétaire intime_ est une

fantaisie «qui lui est venue après avoir relu les _Contes fantastiques_

d'Hoffmann»; il a gardé quelque chose de son origine. Tout est

invraisemblable dans cette principauté bâtie entre ciel et terre, aux

ordres de cette souveraine énigmatique et ravissante, Quintilia

Cavalcanti, tour à tour folle du luxe et du plaisir, et adonnée au plus

sérieux labeur de la pensée, soupçonnée des plus noirs crimes d'amour,

une Marguerite de Bourgogne qui se montre dans un cadre enchanté, puis

tout à coup révélée à travers les aventures les plus contraires comme

une épouse admirable, vertueuse et fidèle à un époux qu'elle adore dans

l'_incognito_ de son exil errant. L'amour légitime avec des airs

d'aventurier! Quel rêve enfin réalisé par Mme Sand! C'est la seule

manière, à ce qu'il paraît, de faire supporter le mariage. Et que

d'épreuves pour le jeune comte de Saint-Julien, jeté en plein mystère

par un hasard de voyage, admis sur le grand chemin dans le carrosse de

la princesse, au grand déplaisir de la lectrice et de l'abbé, à la

stupéfaction de la petite cour fabuleuse et agitée où il débarque comme

un événement, puis montant en grade et en faveur avec une rapidité qui

lui donne le vertige, et dans ce vertige fatal concevant un impossible

amour qui le mène au bord des plus grands périls. Le dénouement arrive.

L'heureux époux, le mystérieux Marx, sauve Julien de ses imprudences.

Notre héros sort de cette féerie, tour à tour ravi, épouvanté, humilié,

meurtri. La guérison ne viendra que plus tard, après la maladie de

rigueur, qui suit les grandes défaillances, et le retour dans sa

famille, où il rapportera une imagination plus calme, une âme plus

indulgente et le souvenir, le rêve plutôt des aventures dont il a eu

pendant une année le spectacle éblouissant et tragique devant les yeux.

Il n'y a pas de bon sens dans cette fable. Mais quelle jolie suite aux

_Contes_ d'Hoffmann! C'est ainsi qu'un grand artiste imite et s'inspire.

C'est de la même source de romanesque heureux qu'est sorti _Teverino_.

Il arrive ainsi bien souvent à George Sand, lasse de la vie plate et

vulgaire, de vouloir s'en échapper à tout prix, et de se raconter à

elle-même de merveilleuses histoires, comme celles qui prenaient tant de

place autrefois dans sa vie d'enfant et qui finissaient par lui faire

une existence rêvée presque aussi importante, dix fois plus précieuse

et plus chère que l'autre. C'est dans un de ces jours où, comme

Scheherazade dans _les Mille et une Nuits_, mais pour satisfaire à son

caprice d'imagination et non pas à celui d'un sultan féroce, elle

s'amusait elle-même et s'enchantait de ces récits, qu'elle conçut l'idée

de cette journée unique, et qu'une fois conçue comme à travers un songe,

elle la jeta sur le papier, dans sa vivacité et sa fraîcheur intactes, à

peine entamées par le travail presque insensible de la composition.

Certes il y a bien de quoi crier à l'invraisemblance quand on voit

s'organiser, au hasard des événements, cette jolie caravane de voyage,

dans la villa de Sabina, au lever du soleil. Léonce conjure Sabina de se

laisser emmener où il voudra, sans rien lui désigner d'avance, à travers

les paysages les plus variés, aussi loin qu'on pourra aller dans une

seule journée. Il a touché la corde magique, l'inconnu; la fantaisie

enlève les dernières résistances; Léonce va devenir l'arbitre de cette

journée. On part à deux, avec la négresse de Sabina et le jockey sur le

siège. Et bientôt les rencontres commencent: on enlève un bon curé qui

marchait gravement sur la route, son bréviaire à la main; un peu plus

loin, une ravissante petite paysanne errante, qui a pour spécialité

d'apprivoiser les oiseaux et qu'on annexe à la caravane; plus loin

enfin, à travers mille aventures, le héros du roman, le plus singulier

et le plus merveilleux des héros, un voyageur que Léonce rencontre se

baignant dans un lac, bien différent dans sa noble nudité de ce qu'il

paraissait être, un instant auparavant, sous ses haillons sordides.

Léonce fait de lui un homme comme il faut en lui jetant des habits

convenables. Touchant apologue qui nous fait voir qu'il n'y a bien

souvent qu'une question de vêtements entre les hommes, surtout dans les

romans de Mme Sand! C'est une idée chère à l'auteur, et qu'elle

reprendra souvent, jamais avec autant de bonheur et de grâce. Teverino

s'est révélé à Léonce avec sa distinction naturelle; c'est le plus beau

des mortels et le plus éloquent des artistes. Dès lors il va prendre sa

place, qui sera la première, dans cette journée romantique; il marque en

tout genre une supériorité de virtuose, de philosophe, d'ami dévoué

(bien qu'improvisé), d'amant chevaleresque, si bien qu'il remplit toute

la fin de la journée, toute la soirée qui la termine et la matinée qui

la recommence, des propos les plus fins, les plus brillants, les plus

poétiques, des actes les plus audacieux, des engagements de coeur les

plus hardis, arrêtés à temps avec une discrétion que n'aurait pas un

homme du monde. Il éblouit de sa voix d'artiste toute une petite ville

italienne où l'on s'est arrêté pour le soir, il étonne de plus en plus

Léonce, il l'irrite même et le domine par la noblesse de sa conduite, il

se fait un instant presque aimer de l'élégante et hautaine Sabina; et ce

n'est que par générosité qu'après l'avoir troublée, comme pour faire

l'épreuve de sa puissance, il détache de lui ce coeur fragile, un

instant surpris, le rend à Léonce, et disparaît.--Ce souverain

improvisé de quelques heures, pendant cette journée unique, est l'enfant

gâté de George Sand. C'est bien l'artiste aventurier qu'elle a toujours

aimé, un de ces bohèmes de génie, déguenillés mais délicats, nobles et

superbes, qui doivent leurs riches facultés à la nature, et qui les ont

conservées avec soin, grâce à une indépendance, à une paresse, à un

désintéressement qui les rend pauvres, mais les garde purs. Elle l'a vu

agir devant ses yeux, cette fois; elle l'a vu marcher, ce héros

longtemps imaginé, elle l'a vu dominer le petit monde où elle l'a

introduit. Elle en a été heureuse, comme du succès d'un fils chéri de

son imagination. On peut sourire de ce facile bonheur qu'elle s'est

donné à elle-même. Mais les traits de la vie réelle se mêlent si bien

ici à la fable, il y a de si charmants épisodes dans cette journée

disposée par la plus aimable et la plus ingénieuse des providences, il y

a des conversations si élégantes et si délicates, qu'il faut bien en

passer par la fantaisie de l'auteur, et vraiment on aurait mauvaise

grâce à résister au charme qui vous pénètre et vous entraîne.

Le roman, ainsi conçu, est tout simplement de la poésie. Soit. Est-ce

donc là quelque chose de si malheureux, et George Sand perdra-t-elle

quelque chose à une accusation de ce genre? Il faut bien que le roman se

rapproche de la poésie ou de la science. Le roman scientifique est en

grand honneur de nos jours: la science des moeurs, des institutions, des

classes sociales, des caractères et des tempéraments, des influences

physiologiques et médicales qui déterminent l'individualité de chacun,

des hérédités que l'on subit à travers les âges, voilà la matière

indéfinie et toujours variée du roman expérimental. Mais faut-il

sacrifier à ce genre unique tous les autres genres et en particulier

celui qui considère le roman comme une oeuvre à la fois d'analyse et de

poésie, comme George Sand le définissait d'instinct? Prenons garde, le

roman selon George Sand, c'est le vrai roman national; si nous en

croyons les interprètes des origines de notre littérature[10], il est né

des anciennes chansons de geste; il est de la même famille que la

poésie; et qui pourra d'ailleurs démontrer qu'on a tort de le comprendre

ainsi?

On notera, avec un soin pédantesque, les invraisemblances qui abondent

dans les fictions de George Sand. Mais ne serait-il pas aisé de noter,

en regard de l'invraisemblance des événements que l'on peut signaler

chez elle, le défaut de logique des caractères chez les naturalistes le

plus en vogue, l'incohérence des sentiments, la bizarrerie maladive de

la conduite, sous prétexte de maladies ou d'hérédité? Et nous en

viendrions à nous demander de quel côté il y a le plus

d'invraisemblable. C'est une querelle qui durera longtemps et où nous

n'avons pas l'intention d'entrer. Il serait pourtant curieux de savoir

si les prétendus observateurs de la réalité ne font pas autant de

concessions que les autres romanciers à une certaine convention aussi

artificielle, aussi arbitraire, aussi fausse que celle dont ils font un

si terrible grief à l'école qu'ils veulent détruire, comme si l'on

détruisait des tempéraments et des goûts!

À cette manière de comprendre le roman, correspond le style, qui

mériterait une étude à part chez George Sand et dont nous n'indiquerons

que quelques traits, bien reconnaissables à travers la variété infinie

des sujets qu'elle a traités et dans la longue suite de cette vie

remplie pendant quarante-six ans des plus féconds travaux.

Certes on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas fait, pendant un aussi long

intervalle de temps, son éducation d'écrivain, et qu'elle n'ait pas

modifié son instrument d'expression et ses ressources. Cependant, dès le

début, sa langue était formée, déjà ample et souple, pleine de mouvement

et de feu. Le long travail d'une vie littéraire ne fit que la

développer, il ne la créa pas; elle lui était venue comme d'instinct,

aussitôt que, dans sa retraite de Nohant, elle jeta sur quelques

feuilles éparses ses tristesses, ses larmes, ses révoltes, toute la

matière de son rêve intérieur. Les mots lui obéissaient déjà sans

résistance, les images suivaient d'elles-mêmes et s'entrelaçaient sans

effort avec une justesse que rencontrent seuls, du premier coup, les

écrivains de race. Écrire est, pour certaines personnes, aussi naturel

que respirer. George Sand écrivait en prose comme Lamartine en vers;

c'était pour tous les deux une sorte de fonction de la vie; ils la

remplissaient sans l'avoir étudiée; ni l'un ni l'autre n'aurait pu en

rendre compte à eux-mêmes ni aux autres. Ni l'un ni l'autre ne furent

des artistes de travail et de volonté; ils furent des artistes de

nature; ils étaient nés grands écrivains, ils l'étaient dès la première

page.

Cette facilité, qui est un don, est un piège. George Sand n'a pu

échapper à ce péril d'un abandon trop peu surveillé au courant qui

l'entraîne. Elle a une complaisance excessive à développer ses idées;

elle s'endort parfois, elle s'oublie dans une sorte de prolixité qui la

trompe elle-même; elle a ses négligences. On a aussi noté trop souvent

une certaine tendance à l'emphase, pour que ce grief n'ait pas quelque

motif. Dans les conversations, ou plutôt dans les discours dialogués de

_Lélia_ ou de _Spiridion_, de _Consuelo_ ou de _la Comtesse de

Rudolstadt_, il est certain que ce beau style devient la proie d'un

lyrisme philosophique assez nuageux, qu'il s'y dissout en vapeurs

fuyantes ou s'y assombrit jusqu'à une sorte d'obscurité volontaire. Les

ténèbres ne vont pas à ce tempérament sain et naturel de l'écrivain. Il

les secoue avec bonheur et se retrouve tout entier, quand la crise

philosophique est terminée, soit dans les descriptions de paysages, qui,

dans _Lélia_, sont d'un art merveilleux, soit dans les peintures de

caractères, dès que l'écrivain sort de ces régions d'une demi-réalité à

peine consistante, quand il touche terre, quand il se prend à la vie ou

qu'il s'égaye d'une de ces situations qu'il a inventées (comme les

diverses rencontres de voyageurs dans _Teverino_). Il y a là des parties

de dialogues très vives, spirituelles, d'autres très élégantes, des

remarques et des conversations pleines d'un esprit de belle tournure et

de bonne compagnie, même quand les personnages sont équivoques. On n'a

peut-être pas assez remarqué cette qualité de l'esprit dans le style de

George Sand: «Les romantiques, a-t-on dit, n'ont pas connu la bonne

plaisanterie: ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Vigny, ni Hugo, ni

Balzac, ni George Sand.» Cela n'est pas tout à fait juste pour Mme Sand.

Elle n'avait pas d'esprit dans la conversation, elle ne savait pas

plaisanter en causant. Mais tout changeait quand elle avait la plume à

la main. Elle suivait alors, d'un trait rapide, les conversations

qu'elle entendait au dedans d'elle-même; elle s'y absorbait, et, dans

ces improvisations qu'elle recueillait de ses interlocuteurs

imaginaires, le naturel, la grâce, la verve, la finesse ingénieuse

abondaient; la force de la situation se dessinait si vivement en elle,

qu'elle semblait n'être qu'un écho; mais la voix intérieure qui lui

dictait ces vives et fines reparties était bien à elle; c'était

_elle-même_ et _une autre_, très différente de ce qu'elle était dans la

vie réelle.

«Ce n'est, nous dit-on encore, ni par un éclat extraordinaire ni par la

perfection plastique que son style se recommande, mais par des qualités

qui semblent encore tenir de la bonté et en être parentes. Car il est

ample, aisé, généreux, et nul mot ne semble mieux fait pour le

caractériser que ce mot des anciens: _Lactea ubertas_, une abondance de

lait, un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle nourricière»,

et l'image entraîne une hardie et charmante apostrophe à la «_douce Io

du roman contemporain_»[11]. Rien de plus aimable, assurément. C'est

l'hommage d'un écrivain qui, parmi les jeunes, est un de ceux qui l'ont

le plus et le mieux aimée. Un mot pourtant nous inquiète. On reproche à

ce style si expressif et si coloré de n'être pas suffisamment

_plastique_. Que veut-on dire par là? Sans doute qu'il n'est pas assez

fortement modelé sur les formes réelles, qu'il n'en dessine pas assez

rigoureusement les contours, comme celui de Victor Hugo, de Théophile

Gautier ou de Flaubert, qu'il ne s'étudie pas à les mettre en relief?

Est-ce un tort? S'il n'est pas plastique, c'est-à-dire sculptural, ce

style est pourtant très pittoresque, et, quand il s'agit de décrire, il

ressemble à une belle peinture. N'est-ce pas une compensation? Ce style

est d'une transparence merveilleuse, au fond de laquelle on voit la

réalité telle que l'a vue le peintre, plus la pensée même du peintre qui

l'a interprétée. Soit dans les descriptions, soit dans les analyses,

soit dans la suite des événements, il suit l'idée d'un mouvement

continu, il l'exprime et le manifeste avec une aisance et une fluidité

qui n'empêchent pas la force.

J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une source que l'on

appelle la Source bleue, à cause de sa couleur, qui reflète le paysage

environnant, un coin du ciel ménagé au-dessus d'elle et peut-être aussi

la nature de la pierre où elle a creusé sa coupe d'azur. Elle est calme,

profonde, attirante comme par un charme magique. On ne peut voir cette

source sans s'éprendre d'elle et adorer la Naïade qui la consacre; on la

suit dans sa fuite à travers les prés voisins; elle s'excite par la

pente à laquelle elle obéit; elle murmure avec fracas en descendant

rapidement à travers son lit de cailloux; elle s'irrite et frémit, au

bas du coteau, contre un rocher immobile et brutal qui lui barre le

chemin; elle détourne de cette barrière sa colère et son cours, grondant

encore, élargissant à chaque pas son onde grossie des torrents voisins

qu'elle reçoit et qu'elle absorbe. Un instant, comme trop pleine des

trésors amassés de ces eaux étrangères, elle passe par-dessus ses rives,

elle s'épuise par ce débordement, elle va perdre une partie de ses flots

inutiles autour d'îlots de sables dénudés; puis enfin, se recueillant

par un dernier effort, elle se ramène en soi, elle s'offre apaisée à la

contemplation des hommes, après avoir porté dans son cristal tant de

paysages mobiles, tant de scènes variées des villes et des champs. C'est

l'image du style de George Sand, toujours fidèle au mouvement intérieur

de sa pensée, qu'il représente et dessine dans ses élans, dans ses

agitations, comme dans ses soudains apaisements.

On a beau jeu pour nous dire qu'après quarante ou cinquante années, ce

style, au moins dans certaines parties, a vieilli comme d'autres parties

de l'oeuvre. Il y a, à la vérité, tout un attirail d'idées extérieures,

de sentiments factices, de langage, propre à chaque génération et qui

nous fait l'effet, quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette

défraîchie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la décadence

inévitable, qui ne touche qu'aux dehors du personnage humain, au choix

passager qu'il a fait, à sa date, de certaines manières d'être ou de

paraître, cette loi n'a pas épargné, chez Mme Sand, toute la partie

sentimentale, le romanesque dans l'expression violente des sentiments ou

l'invention des situations, l'invraisemblance exagérée des événements,

l'emportement des thèses, la déclamation surabondante, l'excès d'un

style trop lyrique, dont l'auteur lui-même souriait par moments; voilà

les parties caduques et condamnées qui ont sombré pour toujours et qui,

pour tout autre écrivain, auraient entraîné le reste de l'oeuvre dans un

pareil et irréparable naufrage.

Mais ici quel désastre c'eût été que la perte de tant d'oeuvres en

partie supérieures et de récits que le rayon de l'art a touchés! Que de

choses resteront et renaîtront si un injuste oubli s'est un instant

mépris sur elles! Tout ce qui est grâce aisée, création élégante,

rêverie enchantée, sincérité de la passion, fantaisie merveilleuse,

charme du style, tout cela ne mérite-t-il pas de vivre? Le temps fera de

plus en plus sûrement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et après ce

travail d'élimination, qu'il accomplit avec une justesse infaillible sur

chaque grande renommée, il proclamera avec un immortel honneur cette

puissance d'invention, qui n'exclut pas la faculté d'analyse, mais qui

lui crée un cadre merveilleux; il proclamera que, grâce à cette richesse

inépuisable d'imagination et ce don expressif du style, George Sand est

restée un poète qui a peu d'égaux, un des plus grands poètes de sa race

et de son temps.

Nous sommes maintenant à même, à ce qu'il semble, de répondre à la

question que nous posions à la première ligne de cette étude. Oui, on

reviendra à Mme Sand, après quelques années de négligence et quelques

éliminations nécessaires dans son oeuvre. Elle attirera de nouveau les

générations nouvelles par l'éclat de cette poésie que nous avons essayé

de définir. Quand elle ne servirait qu'à nous consoler, par

quelques-unes de ses oeuvres, de l'excès et du débordement du

naturalisme contemporain, elle aurait eu raison d'écrire, même pour

nous, même pour ce qui s'appelle la postérité. Elle aura sa place

marquée dans la renaissance infaillible du roman, du théâtre et de la

poésie idéalistes qui conserveront longtemps une clientèle considérable

dans l'humanité de demain et d'après-demain, quoi qu'on fasse pour

comprimer cet élan de l'esprit.

George Sand(#13038) · 第 8 / 12 段