grande place dans la vie moderne. Mais rien ne nous oblige à croire que
cette place sera éternellement occupée par le roman naturaliste. Comme
nous l'avons déjà dit, il y aura partage entre les deux théories
opposées ou peut-être oscillation périodique de l'esprit public entre
l'une et l'autre. Ce qui a fait la royauté littéraire du roman, c'est en
grande partie l'ennui moderne, cette maladie que les générations des
autres siècles, moins excitées et plus croyantes, n'ont pas connue au
même degré que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de l'esprit et du
coeur, qui est un trait irrécusable des hommes de notre temps. Autrefois
on avait pour se distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail
quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation, comme au
XVIIIe siècle, soit les passions religieuses, comme au XVIIe siècle, la
curiosité violemment excitée par la Réforme et la Renaissance, comme au
XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmenée par le travail des affaires,
est contrainte au repos, quelle ressource lui reste dans ce vaste désert
des idées qui représente le monde intellectuel ou moral pour la majorité
des hommes? C'est le roman qui tient alors la place qu'occupaient
autrefois les livres de controverse dans les siècles anciens ou les
grandes questions de critique et de rénovation sociale au dernier
siècle. Le développement exagéré de la vie positive a créé du même coup
l'irrésistible besoin d'y échapper. Rien, non rien, même le désir de
faire vite fortune et d'appliquer cette rapide fortune à de rapides
plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de l'esprit. On a beau
jeter en pâture à l'homme de ce temps les amusements ou les
divertissements violents, on parvient bien à le distraire un instant, à
le passionner pendant une heure ou deux; on attire toute son activité au
dehors, on l'y excite, on l'y épuise. Et au même instant où on le croit
le plus oublieux de son _moi_ intérieur, il échappe à ces prises du
dehors; il fait de soudaines rentrées en lui; il y revient, tout fatigué
du train de vie qu'il menait hier, qu'il mènera demain. Mais aussi,
presque aussitôt, déshabitué depuis longtemps de penser, il s'effraye de
cette solitude inanimée, de ce silence qu'il trouve en lui; il a oublié
de remplir et d'orner de pensées solides ce fond intérieur de l'âme
qu'il n'habite qu'à de rares intervalles. L'idéal philosophique ou
religieux ne visite plus guère cette âme vouée aux divinités vulgaires
et faciles. Les lettres sévères rebutent depuis longtemps ces esprits
restés arides sous une couche de banale culture. Quelle ressource lui
restera pour remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant lui? Le
théâtre et le roman, qui ne diffère du théâtre que par le développement
de l'action concentrée sur la scène intérieure. D'ailleurs, le roman est
toujours là, toujours à sa portée et sous sa main; il se prête à
remplir certaines heures où l'homme, en tête-à-tête avec lui-même, ne
sait que penser. Il prend telle oeuvre qui mène grand bruit, il la
laisse, il la reprend à sa fantaisie. Le roman semble s'adapter de
lui-même à ces intervalles inoccupés de la vie moderne; il remplit les
repos de l'action ou des affaires, où l'homme, même le plus ordinaire,
sent en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle morne inquiétude
qui ressemble à un besoin de penser.
Mais l'influence du roman ne s'arrête pas là; il n'est pas uniquement
l'entretien et la distraction intellectuelle d'un grand nombre d'esprits
vides ou médiocrement cultivés. Les intelligences les plus hautes
elles-mêmes n'y échappent pas; c'est une sorte d'habitude qui s'est
créée pour l'esprit. Je demandais à un philosophe distingué de ce temps
quel était, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait dans la _Revue
des Deux Mondes_. Il me répondit avec ingénuité que c'était toujours par
le roman qu'il commençait sa lecture. Le plus grave esprit de notre âge,
celui qu'on se figurait, surtout dans les dernières années de sa vie,
comme naturellement absorbé dans les plus hautes méditations
philosophiques ou religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait
dans la première partie de la journée, qu'il faisait une promenade selon
le temps, et que, tous les jours de sa vie, il rentrait à quatre heures
pour se faire lire un roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des
jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit, imposé comme
l'aliment principal de leur intelligence. On peut dire que, pour
beaucoup, il est devenu la littérature unique.
C'est ici que se place naturellement un voeu, une espérance, si l'on
aime mieux, en faveur de la renaissance de George Sand, comme un des
maîtres injustement oubliés. Si l'on rêve pour le roman d'être autre
chose que la distraction abaissée d'une intelligence en détresse,
l'élément d'une curiosité vulgaire, s'il doit, comme les autres formes
de l'art, racheter sa souveraineté par une fin élevée, la justifier,
avoir un but, en un mot, ne serait-ce pas à la condition qu'il mît un
peu d'idéal dans cette pauvre vie, si agitée en apparence, si surexcitée
au dehors, bruyante à la surface, au dedans si terne et si morne? Ne
serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet idéal de la vie
factice qui se joue devant notre imagination, comme on le proscrit avec
tant de soin de la vie réelle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un,
de nous donner dans une succession de types avilis, de situations tour à
tour ternes et violentes, de scènes triviales, de scandales odieux ou
mesquins, sous prétexte d'études de moeurs, la représentation des
réalités qui obsèdent notre vie de chaque jour, qui occupent et
poursuivent nos regards? Il semble que le vice incurable du roman ainsi
compris soit la négation même de sa fin légitime, qui est de relever
l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des misères, des
trivialités et des ennuis de la vie quotidienne, de lui donner, pour
quelques heures, l'illusion d'un monde où il puisse changer au moins le
cours de ses idées et le train de ses soucis vulgaires, où les
sentiments aient plus de force, les caractères plus d'unité, les
passions plus de noblesse, l'amour plus d'élévation et de durée, le
soleil plus d'éclat. Le roman anglais, qui s'est depuis longtemps
acclimaté dans notre langue, et le roman russe, qui a fait récemment une
entrée si superbe et triomphante dans notre littérature, sont beaucoup
moins éloignés de cette conception qu'on ne le croirait. À un fond de
réalisme, qui est dans les exigences toutes naturelles de l'esprit
moderne, ces deux formes les plus récentes du roman, soit dans George
Eliot, soit dans le comte Tolstoï, joignent tout un ensemble
d'aspirations sévères et de poursuites élevées qui les rapprochent
singulièrement, par certains points, de l'idéal que nous venons de
décrire.
C'était aussi là, nous l'avons vu, l'idée que George Sand s'était faite
du roman, au début de sa vie littéraire[12]. Transformer la réalité des
caractères et des passions en l'élevant au-dessus des vulgarités et des
laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard des événements,
qu'est-ce que cela, sinon chercher par tous les moyens l'expression la
plus complète et la plus saisissante du rêve de la vie, verser quelques
rayons d'idéal dans notre triste et pâle existence? N'est-ce pas là de
l'art, du vrai, du grand art? Notre vie est dure ici-bas, dit George
Sand, et nous n'y pouvons jamais être assez contents de nous ni des
autres pour ne pas désirer de rêver tout éveillés.--Personne, plus et
mieux qu'elle, et d'une main plus prodigue, n'a semé sur nous les
enchantements de ce rêve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire à
cette soif de fiction, à moins que notre monde ne se transforme en une
sorte de paradis où l'idéal d'une vie meilleure ne sera plus possible.
En attendant, nous aspirerons toujours à sortir de nous-mêmes; toujours
notre imagination fera son charme et son ivresse de ce breuvage
délicieux, la poésie sous les formes variées de l'art, le poème, le
théâtre ou le roman. Que deviendrai-je si, à la place du breuvage
exquis, votre main impitoyable me verse une seconde fois le breuvage
vulgaire dont je suis rassasié? C'est la gloire de George Sand d'avoir,
dans sa longue carrière, toujours échappé à ce péril, et toujours
épargné à ses amis inconnus cet affreux déboire. Sur ce point-là, au
moins, elle ne les a jamais trompés.
NOTES:
[Note 8: «On a prétendu que, dans ce roman, j'avais peint le caractère
de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du prince Karoll. On
s'est trompé, parce que l'on a cru reconnaître quelques-uns de ses
traits, et, procédant par ce système, trop commode pour être sûr, on
s'est fourvoyé de bonne foi.» (_Histoire de ma vie_, t. X, p. 231.)]
[Note 9: _Revue des Deux Mondes, Revue littéraire_, 1er janvier 1887.]
[Note 10: «_Roman_, veut dire, au moyen âge, composition en langue
romane, c'est-à-dire en français, et spécialement, comme les
compositions le plus en honneur sont les chansons de geste, il prend le
sens de chanson de geste. À la fin du moyen âge, il veut dire
successivement chanson de geste mise en prose (roman de chevalerie),
histoire en prose de quelques grandes aventures imaginaires, puis
histoire en prose de quelques aventures inventées à plaisir, et
finalement récit inventé à plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette
dernière évolution de sens la poésie écrite en roman!» (A. Darmesteter,
_la Vie des mots_, p. 16).]
[Note 11: M. Jules Lemaître, _Revue Bleue_, 8 janvier 1887.]
[Note 12: Voir chapitre II]
CHAPITRE V
LA VIE INTIME À NOHANT
LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND
SA DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART
Avant de prendre congé de George Sand, nous voudrions l'étudier un
instant dans sa vie intime et l'y saisir d'un coup d'oeil rétrospectif.
Quand cette étude n'est pas faite, on n'a jamais la notion complète d'un
écrivain, surtout si cet écrivain est une femme. Cette vie ne commence
véritablement qu'à l'époque de l'établissement définitif à Nohant, où
George Sand se fixa en 1839, après le voyage en Suisse avec Liszt et Mme
d'Agoult, et une retraite de quelques mois à Majorque, avec Chopin, le
grand artiste déjà bien malade. Il y eut encore, ici et là, plusieurs
séjours provisoires à Paris, pour l'éducation des enfants, Maurice et
Solange; mais dès ce moment-là, c'est Nohant qui est devenu son séjour
habituel, son centre d'action; c'est là que son existence est fixée et
qu'elle a pu réaliser son rêve, l'idée d'une vie arrangée pour elle,
ses enfants et ses amis. C'est là que se développe et s'achève, dans un
cadre fixe et familier, ce que je pourrais appeler la _dernière manière_
de George Sand, sur laquelle nous voudrions arrêter et retenir
l'attention du lecteur.
Nous devons rappeler cependant quelques traits de la vie antérieure,
celle qui a été l'objet ou le prétexte de tant de légendes. Se
souvient-on, à ce propos, du joli conte d'Alfred de Musset, l'_Histoire
d'un merle blanc_? C'était une bien vieille histoire que celle qui
s'était passée vers 1833 et 1834 à Paris et à Venise. Mais elle marque
bien l'origine et le point de départ de cette vie d'abord si fantasque
et livrée à l'aventure. On trouve tout, même l'histoire des autres dans
cette fantaisie, quelque peu arrangée, mais transparente, du poète
racontant les malentendus qui l'accueillent à son entrée dans la vie,
les malveillances qu'il subit dans sa famille même, à cause de son
plumage et de son ramage inusités, les accidents et les déceptions de
tout genre qui lui font sentir chaque jour combien il est pénible, bien
que glorieux, d'être en ce monde «un merle exceptionnel»!
Après plusieurs aventures dont il est sorti perdant chaque fois beaucoup
de ses illusions et un peu de ses plumes, il rencontre enfin sa
consolation sous la forme de la merlette de ses rêves, de la merlette
idéale. «Acceptez ma main sans délai; marions-nous à l'anglaise, sans
cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.--Je ne l'entends pas
ainsi, me répondit la jeune merlette; je veux que mes noces soient
magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien nés
y soient solennellement rassemblés.» Le mariage se fait, malgré tout, à
l'_anglaise_, mais avec un grand concours d'artistes emplumés, et l'on
part pour la Suisse, Venise ou autres lieux. «J'ignorais alors que ma
bien-aimée fût une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque
temps; elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d'un roman où elle
avait imité à la fois Walter Scott et _Scarron_. Je laisse à penser le
plaisir que me causa une si aimable surprise.... Dès cet instant nous
travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle
barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix,
et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là.... Il ne
lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se
mettre à l'oeuvre. C'était le type de la merlette lettrée.» Bien des
traits sont justes dans cette esquisse; un seul détonne avec la
physionomie de la _romancière_. À aucune époque sa plume, libre dans le
domaine des idées, ne s'abaissa à la caricature ni à la parodie. Nous
comprenons que la merlette lettrée ait rappelé à son ami Walter Scott et
ses larges et puissants récits; mais nous sommes stupéfaits quand nous
voyons le satirique injuste joindre à ce nom celui de Scarron. Même dans
ses plus grandes hardiesses de pensée, Lélia resta Lélia, et jamais une
équivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou n'effleura son
aile, amie du grand vol et de la lumière.
Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on peut voir la
contre-partie dans _Elle et Lui_. Elle est triste dans les deux récits;
elle l'avait été dans la réalité, et tout le monde la sait à peu près,
ce qui suffit. C'est affaire à la chronique d'entrer dans ce genre
d'intimité, bien au delà de ce qui est nécessaire. Nous avons voulu
seulement marquer, sans insister, la place d'une première George Sand,
très prompte à se prendre et aussi à se déprendre, mettant tout son
enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse, guérissant de
chaque passion, mais non du jeu lui-même, apportant en ces diverses
tentatives une sorte de naïveté incorrigible et de bonté facile, mêlant
à ces cultes changeants des cultes épisodiques pour tel art ou telle
science, la poésie avec l'un, la musique avec l'autre, la philosophie
avec un troisième. C'est celle dont l'image s'est imposée à l'esprit de
ses contemporains, dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers
triomphes, celle qui vivait tantôt en étudiant ou en artiste, tantôt en
pèlerin, sous des habits d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes
les routes de l'Europe et particulièrement sur les grands chemins de la
bohème et autres pays imaginaires, abandonnant sa vie aux hasards des
bons ou des mauvais gîtes, à la camaraderie des voyageurs de rencontre,
dont elle illumine un instant le personnage des feux de son imagination,
dont elle partage ou subit l'aventureuse hospitalité, les étranges
fantaisies, les passions irréparables. Henri Heine, qui l'a vue souvent
à la fin de cette période (de 1833 à 1840), nous a laissé d'elle un vif
portrait, qui doit être ressemblant: «son visage peut être nommé plutôt
beau qu'intéressant, disait-il; la coupe de ses traits n'est cependant
pas d'une sévérité antique, mais adoucie par la sentimentalité moderne,
qui répand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n'est pas
haut, et sa riche chevelure du plus beau châtain tombe des deux côtés de
la tête jusque sur ses épaules. Ses yeux sont un peu ternes, doux et
tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et émancipé, ni un spirituel
petit nez camus. Son nez est simplement un nez droit et ordinaire.
Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie,
mais qui n'est pas très attrayant; sa lèvre inférieure, quelque peu
pendante, semble révéler une certaine fatigue. Son menton est charnu,
mais de très belle forme. Aussi ses épaules, qui sont magnifiques.... Sa
voix est mate et voilée, sans aucun timbre sonore, mais douce et
agréable.... Elle brille peu par sa conversation. Elle n'a absolument
rien de l'esprit pétillant des Françaises ses compatriotes, mais rien
non plus de leur babil intarissable. Avec un sourire aimable et parfois
singulier, elle écoute quand d'autres parlent, comme si elle cherchait à
absorber en elle-même les meilleures de vos paroles.... Cette
particularité est un trait sur lequel M. de Musset appela un jour mon
attention. «_Elle a par là un grand avantage sur nous autres_», me
dit-il[13]» Et le portrait continue tranquillement sur ce ton modéré,
égayé par quelques-unes de ces épigrammes dont l'auteur ne pouvait pas
s'abstenir longtemps.
Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait plus à y revenir. La
seconde partie de cette vie, de beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous
offre cet intérêt particulier, que c'est elle-même, par son propre
choix, qui l'organise et la gouverne, «qui la soustrait, autant que
possible, au hasard des événements ou au caprice des affections».
Suivons-la, quand elle est définitivement retirée de la vie d'aventure,
de l'existence errante et sans foyer, dans l'intimité de Nohant, dont
elle a si chèrement racheté les reliques et les souvenirs, où elle
recueille ses enfants, où elle les voit grandir, où elle les marie, où
plus tard sa joie profonde et calme de jeune aïeule se répandra sur la
tête de ses petits-enfants sans suspendre un seul instant sa production
incessante, sans gêner cette prodigalité d'un talent qui remplit près
d'un demi-siècle de ses inventions et de ses rêves, de ses idées ou de
ses passions, qui charme ou qui épouvante, qui remue l'âme de cinq à six
générations. Car c'est un trait à noter que le silence, cette forme de
l'oubli, n'a commencé pour elle qu'après sa mort. Tout le temps qu'elle
a vécu, elle a écrit, et par là elle a puissamment agi sur ses
contemporains; c'est agir assurément que d'agiter ainsi les esprits d'un
temps, d'inquiéter les consciences, d'y produire ces grands mouvements
de sympathie ou d'antipathie qui sont les flux et les reflux de
l'opinion publique. Et qui l'a fait plus que George Sand dans ce siècle?
Elle s'est peinte elle-même dans cette seconde partie de sa vie, presque
sans y penser, au moyen de sa _Correspondance_, bien plus instructive à
cet égard que l'_Histoire de ma vie_, qui s'arrête brusquement au plus
beau moment de sa carrière littéraire. C'est la _Correspondance_, et
surtout la partie très copieuse qui s'étend sur les vingt-cinq dernières
années, que nous avons relue pour confronter les impressions de l'auteur
avec nos souvenirs, ceux que nous avons emportés d'une visite que nous
fîmes à Nohant, au mois de juin 1861.
Vers cette époque déjà lointaine, George Sand écrivait à l'un de ses
amis, en l'engageant à venir la voir: «Nous avons encore de belles
journées ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des
environs de Paris; Le pays n'est pas beau généralement chez nous:
terrain calcaire, _très frumental_, mais peu propre au développement des
grands arbres; des lignes douces et harmonieuses; beaucoup d'arbres,
mais petits; un grand air de solitude, voilà tout son mérite. Il faudra
vous attendre à ceci, que mon pays est, comme moi, insignifiant
d'aspect. Il a du bon quand on le connaît; mais il n'est guère plus
opulent et plus démonstratif que ses habitants.»
Peu démonstrative, c'était vrai, comme l'avait indiqué autrefois Henri
Heine, et même insignifiante d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'était
vrai aussi, pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses
cinquante-sept ans avaient marqué leur empreinte sur toute sa personne
et en avaient amorti l'effet, éteignant cette grâce jeune et passionnée
d'autrefois, cet éclat de physionomie qui, à travers la lourdeur de
certains traits, avait été sa principale beauté. La taille s'était
épaissie; les yeux restaient beaux, mais comme noyés dans un certain
vague ou une certaine indolence, qui s'étaient augmentés avec l'âge; il
y avait en tout cela un peu d'inertie et comme une sorte de fatigue
intellectuelle; elle semblait se refuser d'abord à de nouvelles
connaissances ou au commerce de nouvelles idées qui n'entraient pas
d'emblée dans les siennes, ou du moins ne s'y prêter qu'avec peine.
Hospitalière, mais gravement et silencieusement, si l'on s'en était tenu
à cette première impression, on aurait pu la juger assez sévèrement; il
ne fallait pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son pays
avaient du bon quand on les connaissait. On croira peut-être que cette
froideur de premier aspect était un fait accidentel, personnel au
visiteur inattendu de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne serait
pourtant pas exact. On nous a raconté une bien jolie histoire sur
l'impression que ressentit, à son arrivée, l'un de ses visiteurs les
plus attendus, les plus souhaités, Théophile Gautier; il avait fait pour
elle le grand sacrifice de quitter son boulevard, et il arrivait avec la
conviction des Parisiens qui s'imaginent être des héros pour aller voir
un ami dans sa province; il débarquait à Nohant avec l'idée de son
héroïsme et dans l'attente de le voir récompensé par la joie de George
Sand, mesurant d'avance l'effusion de l'accueil à la vivacité, presque à
la violence de l'invitation. Cependant George Sand restait calme, plus
que calme, silencieuse, avec cet air indolent et lassé qui m'avait
frappé en elle. Elle le quitte un instant pour donner des ordres. Lui,
étonné, de plus en plus mécontent, se plaint à son compagnon de voyage,
un habitué de la maison, d'un pareil accueil; son mécontentement, comme
il arrive, s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble sa
canne, son chapeau, sa valise. Le témoin de cette grande colère va en
toute hâte prévenir George Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne
comprend rien d'abord à ce qu'on lui raconte. Quand elle a compris, elle
frémit d'un pareil accident; une telle déception la bouleverse, elle se
désespère. «Vous ne lui aviez donc pas dit, s'écrie-t-elle ingénument,
_que j'étais une bête_?» On l'entraîne vers Théophile Gautier; les
explications commencent; elles ne furent pas longues; il comprit
bientôt, à l'accent de la désolation, combien il se trompait, et sa
rentrée fut triomphale.
La conversation de George Sand était à l'avenant. Elle n'avait jamais
été bavarde, elle l'était moins encore en vieillissant, hormis les jeux
de famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle n'en avait pas,
ni au sens parisien du mot, ni au sens gaulois. Elle l'admirait plus
que de raison chez les autres, tout en le comprenant avec une certaine
peine; il lui fallait un effort d'attention pour en saisir le jeu et
s'habituer à ces surprises qu'il lui causait toujours. D'elle-même, elle
serait restée volontiers en dehors de ces fantaisies étourdissantes, de
ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de l'idée, de ces
attaques et de ces ripostes où excellaient quelques-uns de ses
contemporains et de ses amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure
si l'on n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence.
Je me la représente difficilement dans ces fameux dîners de chez Magny,
où se réunissaient alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de
la parole. Elle-même craignait, en y allant (ce qu'elle ne manquait pas
de faire chaque fois qu'elle passait par Paris), d'y apporter de
l'embarras pour les autres et de la gêne dans cette conversation
éblouissante, paradoxale, qui ne laissait pas de l'étonner. «Je vois,
grâce à vous, écrivait-elle à l'un de ses plus zélés correspondants, le
dîner Magny comme si j'y étais. Seulement il me semble qu'il doit être
encore plus gai sans moi; car Théo[14] a parfois des remords quand il
s'émancipe trop à mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais,
pour rien au monde, mettre une sourdine à sa verve. Elle fait d'autant
plus ressortir l'inaltérable douceur de l'adorable Renan, avec sa tête
de _Charles le Sage_.» On ne se figure pas George Sand avec son calme,
avec son sérieux, donnant la réplique aux terribles malices de
Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de Flaubert, aux paradoxes
«exubérants» de Théophile Gautier. Elle se plaignait parfois de cette
outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait, d'un mot qui
revient souvent dans sa correspondance, la _blague_, chez les artistes
et les lettrés de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon sens,
du goût et du sérieux de la vie, quand la mesure a été dépassée. «Je ne
sais, écrit-elle à Flaubert, si tu étais chez Magny un jour où je leur
ai dit qu'ils étaient tous des _messieurs_. Ils disaient qu'il ne
fallait pas écrire pour les ignorants; ils me conspuaient, parce que je
ne voulais écrire que pour ceux-là, vu qu'eux seuls ont besoin de
quelque chose. Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les
imbéciles manquent de tout, je les plains. Aimer et plaindre ne se
séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée.» Elle ne
convertissait personne, mais elle donnait à chacun une raison nouvelle
de l'estimer, en parlant ainsi.
Telle je la vis dans cette journée que nous passâmes à causer. Bien des
choses de fond nous séparaient; mais, parmi les écrivains célèbres, et
même parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu un seul qui
respectât plus et mieux les opinions des autres et qui imposât moins ses
idées. Elle mettait à l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie où
il n'y avait rien de simulé; elle indiquait sa manière de voir d'un
trait simple et sobre; elle n'insistait pas. Même dans ses lettres, elle
n'aimait guère la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers, au
moins dans l'ordre de ses idées sociales et politiques. Bien qu'elle y
mît toute son ardeur, elle ne recherchait pas pour elles l'occasion de
la controverse; elle craignait de les compromettre. «Je n'ai pas de
facultés pour la discussion, disait-elle, et je fuis toutes les
disputes, parce que j'y suis toujours battue, eusse-je dix mille fois
raison.» Et quand par hasard elle s'est aventurée sur le terrain brûlant
où ses rêves humanitaires essayent de prendre pied, elle interrompt, dès
qu'elle peut, la discussion: «Il paraît que je ne suis pas claire dans
mes sermons; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis
pas; ni dans la notion de l'égalité, ni dans celle de l'autorité, je
n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je te veux convertir à
une doctrine, mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue
dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je pense résumer le
mien: Ne pas se placer derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit
rien que le reflet de son propre nez.»