Quant au paysan, légèrement idéalisé par George Sand, il n'est pas aussi

faux qu'on l'a dit; cet ensemble de bons sentiments et ces germes de

poésie champêtre peuvent se trouver en lui, dans certaines circonstances

et par d'heureuses rencontres. L'auteur n'a fait que les dégager de leur

rudesse native et les éclaircir par le langage. Il ne les a pas créés,

il les a exprimés. Tous ses personnages de la campagne sont à la rigueur

possibles; il ne faut à chacun d'eux, pour devenir ce qu'ils sont dans

ses récits, qu'une occasion favorable, une excitation venue du dehors,

une combinaison d'événements qui les élève au-dessus de leur manière

ordinaire de sentir et de parler, et les révèle à eux-mêmes. C'est là

l'oeuvre de l'artiste, qui n'invente pas, à proprement parler, mais qui

ajoute à la réalité humaine la conscience, par laquelle elle s'aperçoit,

et la voix, par laquelle elle se rend compte d'elle-même en se

traduisant aux autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans ses

adorables paysanneries. Elle est interprète plutôt que créatrice, si

l'on excepte quelques personnages faux et artificiels qui n'ont rien du

paysan que l'apparence et le nom, et qui se sont introduits, par une

sorte de fraude, dans ses bergeries.

NOTES:

[Note 6: _Mme Carlyle.--Portraits de femmes_, par Arvède Barine.]

[Note 7: _Histoire de ma vie_, t. VIII.]

CHAPITRE IV

L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND. SON STYLE. CE QUI DOIT

PÉRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE

Quelle part Mme Sand fait-elle à l'imagination et quelle part à

l'observation? Comment se combinent en elle la puissance d'invention,

qui est si variée et si féconde, avec l'expérience de la vie réelle,

dans les différentes situations qu'elle décrit et les caractères qu'elle

met en jeu? On a souvent tranché la question d'un mot: Idéaliste et

romanesque, Mme Sand n'observe pas.

C'est bientôt dit; il serait pourtant injuste de croire que ces facultés

soient toujours contraires et divisées et d'en conclure qu'il y ait dans

le roman deux écoles radicalement opposées, celle de George Sand et

celle de Balzac. Il n'y aurait même pas de paradoxe à établir que Mme

Sand observe très finement, et que Balzac, de son côté, imagine avec une

sorte d'intrépidité. Au fond, il se pourrait bien qu'il n'y eût pas

deux écoles contraires en littérature, comme on se plaît à le répéter,

celle de l'imagination ou l'idéalisme, celle de l'observation ou le

réalisme. Je n'attache, pour ma part, qu'une médiocre importance à ces

distinctions tranchantes de programmes et à ces prétentions absolues en

sens divers. Peut-être même, en réalité, n'y a-t-il pas d'écoles

littéraires proprement dites; il n'y aurait que des tempéraments

différents, organisés plus spécialement pour l'observation ou

l'imagination: les uns plus sensibles à l'exactitude du détail, les

autres donnant libre carrière à leur puissance d'invention. Une école se

crée artificiellement lorsqu'un écrivain d'un tempérament donné, ayant

expérimenté son initiative ou son succès dans un certain sens,

s'institue, un beau jour, le maître d'un genre. Il se fait accepter, à

ce titre, par une foule d'esprits secondaires qui prennent le mot

d'ordre et se mettent à la suite, exagérant la _manière_ de l'initiateur

et dociles au succès, qui révèle souvent un goût changeant de l'opinion.

C'est ainsi qu'on arrive à faire un système tout simplement avec les

qualités et surtout avec les défauts d'un homme.

Toutes ces querelles d'écoles nous paraissent vaines. Il n'y avait pas

eu, à l'origine, de dissentiment absolu entre Mme Sand et Balzac,

qu'elle rencontra plusieurs fois dans les années de son noviciat

littéraire à Paris. Elle déclare elle-même, avec un éclectisme très

dégagé et une spirituelle tolérance, que toute manière est bonne et tout

sujet fécond pour qui sait s'en servir. «Il est heureux, disait-elle,

qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une doctrine dans l'art, l'art

périrait vite, faute de hardiesse et de tentatives nouvelles.» Balzac

était une preuve vivante à l'appui de sa théorie. «Elle poursuivait

l'idéalisation du sentiment qui faisait le sujet de son roman, tandis

que Balzac sacrifiait cet idéal à la vérité de sa peinture.» Mais il se

gardait bien de faire de ce sacrifice un programme d'école; c'était une

simple tendance de son esprit qu'il exprimait ainsi. Plus libéral que ne

le furent plus tard ses disciples, il admettait au même titre la

tendance contraire et félicitait Mme Sand d'y rester fidèle. Ainsi, ces

deux grands artistes se maintenaient justes et tolérants l'un pour

l'autre. Balzac, d'ailleurs, lui aussi, ne s'asservissait pas à un

dogme. Il essayait de tout; il cherchait et tâtonnait pour son propre

compte. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'école, s'étant formée,

attribua au chef un système absolu qui n'avait été d'abord qu'une

préférence de goût.

À plus forte raison peut-on le dire des dynasties qui se sont succédé

depuis Balzac, et dont les chefs principaux n'ont fait que rédiger dans

des programmes les qualités dominantes de leur esprit, soit Flaubert,

l'homme d'un chef-d'oeuvre unique et d'un immense labeur, soit les

frères Goncourt, deux artistes de la sensation subtile et aiguë, soit

Alphonse Daudet, dont l'observation profonde et cruelle a eu de si

fortes prises sur les esprits de son temps, ou bien encore Zola, qui a

créé l'épopée du roman ultra-démocratique, le maître de l'_Assommoir_

et de _Germinal_, jusqu'à l'avènement nouveau de Paul Bourget et de Guy

de Maupassant, l'un psychologue raffiné et souffrant «du mal de la vie»,

l'autre doué d'un humour naturel et d'un style de race qui dissimulent

mal un fond effrayant de mépris pour l'homme, peut-être même, si l'on

pénètre plus loin, une tristesse presque tragique. En réalité, peut-on

dire que chacun de ces noms représente une école? Assurément non; ce

qu'il faut y voir, ce sont des diversités d'esprits à l'infini, dont

chacun s'attribue l'initiative et la souveraineté d'un genre nouveau; il

y a des variations de genres d'un esprit à un autre, comme, à certains

moments, il y a des variations du goût dans l'esprit public. Les modes

n'ont qu'un temps; elles se succèdent les unes aux autres sans se

détruire et même sans se remplacer, par une sorte de rythme régulier.

Nul ne peut dire de quel côté ira la génération prochaine, quand on sera

fatigué des excès de l'observation brutale. Ce sera peut-être l'occasion

de revenir à George Sand, trop délaissée un instant par une époque

exclusivement positive, amoureuse des faits plus que des idées, éprise

de méthodes expérimentales là même où elles n'ont que faire, et défiante

des belles chimères. Et déjà paraissent chez des esprits en éveil des

symptômes d'une réaction vers la créatrice de tant de beaux romans.

George Sand était portée, par son tempérament d'esprit, à la conception

d'aventures plus ou moins chimériques, au conflit des passions idéales

avec des événements imaginaires; elle s'y complaisait délicieusement.

Mais on se tromperait fort en croyant qu'elle observât médiocrement la

vie réelle et qu'elle ne s'en inspirât que rarement. Que de preuves nous

pourrions donner du contraire! Dira-t-on qu'elle n'est pas, en même

temps qu'une merveilleuse artiste d'inventions superbes, une psychologue

pénétrante dans presque toutes ses oeuvres, dans certaines parties au

moins? Au moment où elle écrivait ses premiers romans, à l'aurore de sa

vie littéraire, que d'observations fines et variées elle déploie déjà,

quelle expérience de la vie réelle, profondément sentie, se révèle, bien

que moins en dehors que chez Balzac, moins étalée en surface, mais bien

délicate et d'un ton si juste, jusqu'au moment où la chimère s'empare de

l'auteur et l'emporte avec le lecteur au ciel ou aux abîmes.

Vous rappelez-vous, au hasard des premières oeuvres, l'intérieur glacial

de ce petit castel de la Brie? Comme cela est bien vu, finement observé!

Comme toutes ces attitudes diverses ont été notées dans un souvenir

exact! Comme tous ces détails d'intérieur sont rendus! Comme on sent

peser lourdement sur chacun des acteurs le poids d'une soirée d'automne

pluvieuse qui a suivi une journée plus monotone encore! Ce vieux salon,

meublé dans le goût Louis XV, que le colonel Delmare arpente avec la

gravité saccadée de sa mauvaise humeur, cette jeune créole, toute

fluette, toute pâle, Indiana, enfoncée sous le manteau de la cheminée,

le coude appuyé sur son genou, dans sa première attitude de tristesse

non encore révoltée, mais prête à l'être au premier signal de la

passion; en face d'elle, ce Ralph, fixe et pétrifié, comme s'il

craignait de déranger l'immobilité de la scène, de même que dans tout le

roman il craindra de troubler les événements par sa modeste

personnalité, jusqu'à ce que les événements lui imposent un rôle

d'héroïsme qui le trouvera prêt: n'y a-t-il pas dans chacun de ces

traits comme une expérience personnelle, une impression de vie réelle,

une préparation des destinées qui vont s'accomplir? Combien elle est

curieuse aussi, dans une autre oeuvre, voisine de celle-ci par la date,

la psychologie d'André, avec cette sensibilité naïve, emportée en

dedans, craintive au dehors, avec cette tendresse de coeur qui le

rendait presque repentant devant les reproches, même injustes! Ce sont

là d'admirables études de caractères. L'insurmontable langueur de ce

personnage, cette inertie triste et molle, l'effroi des récriminations,

cette avidité vague et fébrile de l'inconnu, tout cela ne fait-il pas de

lui la victime inévitable du conflit qui va briser sa vie entre le

marquis de Morand, son père, un tyran sans mauvaise humeur, un joyeux et

loyal butor, et sa maîtresse, Geneviève, une pauvre fleuriste qui

prendra tout ce coeur déshérité et qui mourra de cet amour! Pas une page

ici, pas une ligne qui ne soit du roman expérimental, sauf la poésie,

qui transfigure tout, même l'analyse, même l'observation. Nous

pourrions faire la même enquête, qui nous donnerait le même résultat,

jusqu'à _Jean de la Roche_, jusqu'au _Marquis de Villemer_, en insistant

sur ce trait que les situations données et les caractères indiqués sont

presque toujours pris dans la réalité la mieux observée, et que ce n'est

que dans la suite et sous la pression d'une imagination qui ne se

contient plus que les caractères s'altèrent, se déforment ou

s'idéalisent à l'excès.

Il y a un de ses romans surtout, dont elle dit elle-même «qu'il est un

livre tout d'analyse et de méditation», et qui m'a semblé se détacher en

relief sur l'ensemble de son oeuvre, comme une des plus fortes études

qui aient jamais été faites sur une des formes maladives de l'amour, la

jalousie; je veux parler de _Lucrezia Floriani_. Il importe peu que ce

soit un chapitre de psychologie intime, où les personnages réels du

drame de sa vie peuvent se reconnaître eux-mêmes sous des noms nouveaux.

Il importe moins encore que George Sand se soit faiblement défendue

d'avoir voulu faire dans ce roman des portraits très exacts[8]. Ce qui

importe, c'est l'exactitude de la peinture morale qu'elle nous a donnée,

quel que soit l'exemplaire vivant où elle en a pris les traits. Le point

de départ, ce fut un de ces amours réputés impossibles et qui sont

précisément ceux qui éclatent avec le plus de violence. «Comment le

prince Karoll, cet homme si beau, si jeune, si chaste, si pieux, si

poétique, si fervent et si recherché dans toutes ses pensées, dans

toutes ses affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il, inopinément

et sans combat, sous l'empire d'une femme usée par tant de passions,

désabusée de tant de choses, sceptique et rebelle à l'égard de celles

qu'il respectait le plus, crédule jusqu'au fanatisme à l'égard de celles

qu'il avait toujours niées, et qu'il devait nier toujours?» Ce fut, en

effet, un terrible malentendu; le châtiment ne se fit pas attendre. À

peine la destinée de cet invraisemblable amour s'est-elle accomplie,

l'imagination du prince Karoll s'excite sur toutes les circonstances de

la vie de Lucrezia, même sur ce passé qu'on ne lui a pas caché; les

difficultés commencent; tout s'assombrit dans cette âme où le soupçon

est entré; la vie entre ces deux êtres n'est plus qu'un long orage.

Comment naît la jalousie, comment elle jette son poison secret dans les

rapides joies de ce bonheur, étonné d'abord de lui-même, comment elle le

corrompt sans le détruire, produisant les courtes folies, les angoisses

délirantes, les fureurs qui éclatent ou celles qui tuent par de longs

silences, comment les ruines morales s'accumulent sous les coups d'un

insensé, jusqu'au dénouement fatal, vulgaire et poignant, voilà ce que

raconte ce livre avec une logique de déductions, une sûreté de traits,

une profondeur d'analyse qui trahissent la vie observée de près et

profondément sentie. La jalousie incurable du passé, voilà la maladie

du prince Karoll. Les détails et la gradation du mal sont marqués avec

une précision presque scientifique. Il a aimé cette femme, sachant tout,

et, malgré tout, il l'a aimée quand elle n'était plus ni très jeune ni

très belle, en dépit d'un caractère qui était précisément l'opposé du

sien, et n'ayant pu prendre jamais son parti de ces moeurs imprudentes,

de ces dévouements effrénés, de cette faiblesse d'un coeur jointe à

cette hardiesse d'un esprit qui semblaient une violente protestation

contre tous les principes et les sentiments sur lesquels il a vécu

jusque-là. Il n'a jamais pu pardonner à cette femme d'être si différente

de lui-même. Il la poursuivra de sa folie croissante et devenue à la fin

presque furieuse jusqu'au jour où Lucrezia tombe, sans avoir, une seule

heure, inspiré de confiance à son étrange amant, sans avoir conquis son

estime, sans avoir cessé d'être aimée de lui comme une maîtresse, jamais

comme une amie.--Que ceux qui refusent à George Sand la faculté

d'analyse relisent ce roman et qu'ils disent s'il n'y a pas là une

admirable et profonde étude de passion, si chaque page n'est pas écrite

avec une observation ou un souvenir?

Ce qui a donné le change sur l'absence prétendue de la faculté

d'observation chez George Sand, c'est qu'il arrive un moment, même dans

ses plus belles fictions, où le romanesque s'introduit à forte dose dans

le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste. Le romanesque,

c'est l'exaltation dans la chimère: il marque l'âge d'une génération et

la date d'un livre; il se reconnaît à la manière d'aimer (surtout à la

façon de dire que l'on aime), à la manière de concevoir et d'imaginer

les événements, à la manière plus ou moins agitée et surexcitée

d'écrire. Un maître de la critique, M. Brunetière, a marqué fortement

ces traits: «... Cette façon forcenée d'aimer fut celle de toute la

génération romantique. Tout le monde n'aime pas de la même manière, et

chacun a la sienne; mais les romantiques ont aimé comme personne avant

eux n'avait fait, ni depuis.... Certes, _Indiana_, _Valentine_, _Lélia_

même et _Jacques_ sont de curieuses études de l'amour romantique. George

Sand, selon son instinct, n'a pris, dans la réalité, qu'un point de

départ ou d'appui, qu'elle quitte aussitôt pour revenir au rêve

intérieur de son imagination.... Il y a dans ces romans une partie

romanesque et sentimentale qui a étrangement vieilli[9].»

Prenons, dès les débuts, deux des oeuvres les plus célèbres, _Valentine_

et _Mauprat_, et voyons comment ce jugement se vérifie, et aussi comment

le pronostic se réalise. Dans chacune d'elles il y a une matière riche,

neuve, variée, d'invention naturelle, et aussi semblable au vrai qu'il

est possible, mêlée bientôt à des exagérations de caractères ou de

détails qui étonnent ou révoltent l'imagination la plus docile et la

plus crédule. Que la ravissante Edmée aime son cousin Bernard, qu'elle

l'ait aimé dès sa rencontre avec lui dans la société épouvantable des

Mauprat, qu'elle ait tacitement choisi ce rustre, ce sauvage qui sait à

peine signer son nom, qu'elle ait pris à tâche de le civiliser pour le

rendre digne d'elle, qu'elle ait réussi enfin, à force de dévouement

actif et silencieux, à en faire un vaillant homme, un honnête homme, en

l'élevant jusqu'au niveau de son coeur, tout cela, c'est le roman même,

et quel beau, quel noble roman!

Mais à travers ce courant divers ou mélangé de deux existences, séparées

à l'origine par des abîmes et que le plus sincère amour a rapprochées

dans la vie, l'élément invraisemblable se glisse, grandit, intercepte

l'intérêt, contrarie à chaque instant les belles et saines émotions du

roman, les empêche de germer à l'aise. C'est la perpétuelle apparition

du père Patience à tous les carrefours du pays et à chaque page du

roman; c'est l'inévitable intervention de cet homme qui a tout appris

dans la vie des champs, qui sait tout du présent et de l'avenir, de ce

grand justicier, de ce magistrat improvisé qui impose silence aux

puissances de la province, de ce paysan qui joue, à chaque occasion, le

rôle de Mirabeau, conduisant par sa parole les événements, nouant et

dénouant l'action? N'est-ce pas le faux et l'invraisemblable en

personne? Qui nous délivrera de ce type artificiel, de son bavardage et

de son infaillibilité? C'est vraiment trop demander à notre bonne

volonté que de nous faire accepter ce prolixe collaborateur, éclairé des

feux de la révolution prochaine, travaillant, au nom du contrat social,

à la justification de Bernard, qui n'est pas coupable, et au dénouement

du roman, qui se dénouerait fort bien sans lui. Élément romanesque, et

d'autant plus blâmable ici qu'il est inutile. Ce bonhomme Patience m'a

bien l'air de jouer _la Mouche du coche_, et le mutisme actif de

Marcasse fait dix fois plus de besogne, sans en avoir l'air, bien qu'il

ait, lui aussi, une bonne part de romanesque.

_Valentine_ est, à côté de _Mauprat_, un des plus charmants et des plus

tragiques récits d'amour. Car, que demander à Mme Sand? Au fond, elle ne

sait que l'amour. Elle a prodigué, ici encore, les plus merveilleuses

peintures de ce sentiment, elle l'a encadré dans le théâtre de ses

longues et continuelles rêveries, dans ces paysages du Berry qu'elle a

tant aimés. Elle a trahi, par la grâce d'un incomparable pinceau,

l'_incognito_ de cette contrée modeste, de cette Vallée-Noire, dont elle

dit: «C'était moi-même, c'était le cadre, c'était le vêtement de ma

propre existence». Et tout cela elle l'a livré au public, comme attirée

par un charme secret et le répandant à son tour. De là est sortie cette

analyse de passion qu'on n'oublie plus et qui fait de chaque lecteur un

complice de Bénédict. On le suit, on le voit arrêté, contemplant

Valentine, sur le bord de l'Indre, tandis qu'assis sur un frêne mal

équarri, il s'enivre de son image, tantôt réfléchie dans l'onde

immobile, tantôt troublée par un frisson de l'eau. Il ne pense pas, dans

ce moment-là, il jouit, il est heureux; il boit par les yeux le poison

fatal dont il mourra. Les événements se développent; mais déjà peu à

peu quelques-uns des caractères d'abord indiqués changent et se

déforment. Bénédict est le paysan sublime et passionné. M. de Lansac, le

fiancé de Valentine, d'abord un très galant homme, devient le type

légèrement chargé d'abord, puis démesurément avili de l'homme du monde

sans passion généreuse, sans jeunesse morale, usé et flétri au dedans,

d'ailleurs cupide et débauché, tout ce qu'il faut pour rendre la lutte

difficile à Valentine, facile à Bénédict. Mme de Raimbault, une femme du

monde, qui a simplement des préjugés, passe tout à coup à l'état d'une

vieille coquette, coureuse de bals de sous-préfecture, qui se

désintéresse de sa fille à un point invraisemblable, ainsi que plus tard

M. de Lansac de sa femme, sans doute pour laisser les incidents les plus

graves se développer à leur aise, sans la gêne de la vie de famille, où

la plus simple surveillance entraverait les libres allures du roman.

Ainsi s'explique ce va-et-vient des personnages les plus compromettants

et les plus faciles à compromettre, qui entrent dans le parc et le

château, ou bien en sortent, comme il leur plaît, le jour et même la

nuit. Bénédict en profite à souhait, d'abord pour essayer de tuer à

l'affût, dans la soirée même du mariage, l'époux, M. de Lansac, sous le

prétexte étonnant de punir «une mère sans entrailles qui condamnait

froidement sa fille à _un opprobre légal_, au dernier des opprobres

qu'on puisse infliger à la femme, au viol», puis, pour s'introduire au

château furtivement, et prendre la place de M. de Lansac absent dans la

chambre nuptiale. Et de là une des plus incroyables folies qui puissent

traverser une imagination exaltée, cette scène capitale de la nuit de

noces entre Valentine malade, aliénée d'elle-même, tombée par désespoir

dans une sorte de somnambulisme, et Bénédict, qui passe près d'elle les

heures troublantes de la nuit, s'exaltant de la présence aimée, livré à

toutes les furies de la passion, qu'heureusement une série de hasards

transforme en un inoffensif et délirant monologue. Tout cela est bien

étrange. «Il ne faut pas oublier, dit Mme Sand ingénument, que Bénédict

était un naturel d'excès et d'exception.» Il le prouvera jusqu'à la fin,

à travers des incidents sans nombre, des surprises et des rendez-vous

manqués, jusqu'à un meurtre absurde, jusqu'au coup de fourche qui

atteint le héros par suite d'un ridicule malentendu. Toute cette seconde

partie du roman est une série de drames vulgaires et forcenés où

l'invraisemblable tue l'intérêt. Le charme s'est évanoui. Mais qu'il

était grand, irrésistible dans la première partie du livre!

George Sand avait elle-même conscience de cette impulsion étrange qui la

portait à un romanesque exagéré: «Je déclare aimer beaucoup, disait-elle

dans le préface de _Lucrezia Floriani_, les événements romanesques,

l'imprévu, l'intrigue, l'_action_ dans le roman.... J'ai fait tous mes

efforts, cependant, pour retenir la littérature de mon temps dans un

chemin praticable entre le lac paisible et le torrent.... Mon instinct

m'eût poussée vers les abîmes, je le sens encore à l'intérêt et à

l'avidité irréfléchie avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent

le drame; mais quand je me retrouve avec ma pensée apaisée, je fais

comme le lecteur, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me

demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a émue et emportée.

Je m'aperçois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises

raisons de ces faits que le torrent de l'imagination a poussés devant

lui, au mépris des obstacles de la raison ou de la vérité morale, et de

là le mouvement rétrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le

lac uni et monotone de l'analyse».

George Sand(#13038) · 第 7 / 12 段