Pour moi, je ne pardonnerai jamais à cet ami et à beaucoup d'autres

d'avoir exalté dans le faux cette sensibilité d'artiste, si facile à

recevoir les impressions fortes, et jeté cette vive imagination dans les

chimériques violences de leurs doctrines. Au fond, ils trouvaient

d'avance un complice dans son coeur, qui longtemps ne vit pas la

transition trop facile entre les idées de réforme et les utopies

sanglantes; elle-même l'avoua plus tard. Son coeur fut la première dupe.

Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus tard au couvent, ce qui

avait éclaté dans les premiers traits de sa nature, c'était une immense

bonté, une compassion infinie, une tendresse profonde pour la misère

humaine. Il était impossible de s'approcher d'elle, même avec les

préventions les plus contraires, sans être désarmé par cette grâce

rayonnante du sentiment. Rarement elle se fâchait, soit contre les

hommes, soit contre les choses, même quand elle en souffrait le plus

cruellement. Elle se retirait avec tristesse, mais sans colère, des

contacts ou des situations les plus injurieux pour sa dignité. Et quand

elle regardait autour d'elle, c'était avec un regard de tendre et

profonde sympathie. Après bien des essais différents de morale

applicable à sa vie, elle avait fini par se faire à elle-même une morale

qui tenait dans cette règle unique: Être bon. Chacun se fait une morale

selon son coeur. Le jour où elle s'était élevée à cette conception

claire du but et de l'emploi de la vie, les grandes émotions qui avaient

soulevé la sienne jusque dans son fond s'étaient pacifiées. Une lumière

supérieure avait pénétré à travers le trouble et le tumulte de son coeur

qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts facilement égarés. Cette

idée, qui résume en effet la morale sociale, avait pris chez elle une

importance et une sorte de royauté intellectuelle: _le devoir de sortir

de soi_. Elle avait fini par comprendre, à force de douloureuses

expériences, ce qu'il y a d'égoïsme implacable dans la passion. Elle

avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de penser non toujours

à soi et pour soi, mais aux autres et pour les autres, et aussi à tout

ce qui est grand, noble et beau, à tout ce qui peut nous distraire de ce

moi, toujours prêt à se prendre pour l'objet de sa monotone analyse et

de sa lugubre idolâtrie.

C'est par ce grand côté de sa nature, la sensibilité toute prête et la

bonté absolue, qu'elle avait été si facilement prise par les thèses

sociales émergées du cerveau de chaque réformateur en disponibilité. Ces

thèses elles-mêmes, qu'était-ce, sinon des formes variées de l'utopie

qui l'avait séduite dès son enfance et dont le premier mobile avait été

le sentiment profond du mal humain, du mal social; utopie qui pouvait se

croire innocente et sainte tant qu'elle n'avait pas essayé de régner en

dehors des imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas encore

tenté la force comme dernier moyen d'apostolat?

«Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort que le besoin

d'aimer.» C'est par ce besoin d'aimer qu'elle parvint à maintenir en

elle, au-dessus des tentations du doute et même un peu contre l'opinion

de son siècle «qui n'allait pas de ce côté-là pour le moment», une

doctrine toute d'idéal et de sentiment qui ressemblait assez à une sorte

de platonisme chrétien. Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing,

puis Herder expliqué par Quinet, Pierre Leroux, Jean Reynaud enfin,

voilà les principaux maîtres qui l'empêchèrent, par des secours

successifs, de trop flotter dans sa route à travers les diverses

tentatives de la philosophie moderne. «Chaque secours de la sagesse des

maîtres vient à point en ce monde, où il n'est pas de conclusion absolue

et définitive. Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la

voûte de plomb des mystères, Lamennais vint à propos étayer les parties

sacrées du temple. Quand, indignés après les lois de septembre, nous

étions prêts encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux vint,

éloquent, _ingénieux, sublime_, nous promettre le règne du ciel sur

cette même terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous

désespérions encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus grand encore,

pour nous ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibniz

et de Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame.» Que

de noms divers et contradictoires successivement invoqués!

Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester fidèle à

quelques-unes des idées qui, sous des formules plus ou moins variées,

donnent du prix à la vie et un sens à l'espérance. Après la période de

dévotion et d'extase qu'elle avait traversée au couvent des Anglaises

et les années qui suivirent, avec des oscillations diverses terminées un

jour par une rupture avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes

perplexités et de grands abattements. Elle avait connu le doute et avait

révélé l'état de son âme dans plusieurs de ses livres.

«Tu me demandes, dit-elle à un de ces amis réels ou imaginaires qui sont

les confidents commodes du _Voyageur_, si c'est une comédie que ce livre

(_Lélia_), que tu as lu si sérieusement.--Je te répondrai que _oui_ et

que _non_, selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement, de

douleur austère, de résignation enthousiaste, où j'écrivis de belles

phrases de bonne foi. Il y eut des matinées de fatigue, d'insomnie, de

colère, où je me moquais de la veille et où je pensai tous les

blasphèmes que j'écrivis. Il y eut des après-midi d'humeur ironique et

facétieuse, où je me plus à faire Trenmor (le forçat philosophe) plus

creux qu'une gourde.» Tous les types avaient représenté, à un certain

moment, des états de son esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni

complètement réels, ni complètement allégoriques. Pulchérie, c'était

l'épicurisme héritier de la partie mondaine et frivole du dernier

siècle; Sténio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps sans point de

repère et sans appui; Magnus, le débris d'un clergé corrompu et abruti;

Lélia, l'aspiration sublime, qui est l'essence même des intelligences

élevées. Tel était son plan; jusqu'à quel point elle l'a exécuté, dans

quelle mesure elle l'a fait sortir d'une demi-réalité, où sont plongés

tous les personnages, pour lui confier parfois une réalité choquante,

c'est là la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilité

de l'artiste. Quant à l'idée philosophique qui préside au livre, elle

ressort de chaque page; c'est l'idée conçue _sous le coup d'un

abattement profond_ devant l'énigme de la vie, qui jamais n'avait pesé

plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle s'étonna des fureurs

qui accueillirent ce livre, ne comprenant pas que l'on haïsse un auteur

à travers son oeuvre. C'était un livre de bonne foi, c'est-à-dire de

doute sincère, d'un doute qui remue à de grandes profondeurs les idées

et les âmes. Ceux qui ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri

de conscience, cette plainte entrecoupée, mêlée de fièvre et de

sanglots, se scandalisèrent.

Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement et toujours

dans ses heures de détresse, ce fut l'amour de la nature, un des rares

amours qui ne trompent pas. Cet amour fut le plus sûr de son inspiration

et la moitié au moins de son génie. Personne, comme elle, avec des mots,

de simples mots choisis et combinés entre eux, de ces mots qui servent à

chacun de nous et qui expriment les sensations communes avec une

désespérante froideur, personne n'a réussi à traduire, dans la réalité

vivante d'un paysage, ces lumières et ces ombres, ces harmonies et ces

contrastes, cette magie des sons, ces symphonies de la couleur, ces

profondeurs et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la mer,

cet infini étoilé du ciel. Personne surtout n'a su comme elle saisir,

exprimer cette âme intérieure, cette âme secrète des choses qui répand

sur la face mystérieuse de la nature le charme de la vie.

À quoi tient cette supériorité de peintre de la nature, qui frappe au

premier aspect chez Mme Sand? La première raison qui s'offre est si

naïve que j'ose à peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature, elle la

regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en est dans la netteté des

détails et de l'ensemble, qui fait voir exactement ce qu'elle voit

elle-même. La pensée du lecteur reconstruit avec facilité les grandes

scènes qu'a décrites son ample et souple pinceau. J'ai trouvé

l'explication de cet effet si simple, et pourtant si rare, dans ces

lignes jetées au bas d'une page perdue: «Il est certain, dit Mme Sand,

que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est

vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie

l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent

que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouvé

la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, et je ne me

souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je

l'étais moi-même.» Le trait propre de Mme Sand, c'est précisément

d'avoir une imagination qui ne précède pas son regard, qui ne déflore

pas son plaisir, qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel

entre elle et la nature. Elle voit la nature telle qu'elle est,

longuement, profondément. Elle garde gravé en traits indélébiles le

tableau qui a passé sous ses yeux, elle le conserve inaltéré. On

pourrait dire qu'elle apporte plus de mémoire imaginative que

d'imagination dans ses souvenirs et ses visions de la réalité. C'est

même cette absence d'un brillant défaut qui donne aux traits de son

paysage une si lumineuse précision. Un des grands peintres de son temps,

M. de Lamartine, avait trop de splendeurs dans son âme pour bien voir au

dehors. Je parierais qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il

ne l'avait prévu. L'éclat de son rêve éclipsait la réalité tant qu'elle

était sous ses yeux, et, plus tard, quand il voulait revoir dans son

souvenir le paysage entrevu, quand il voulait le peindre, c'était encore

son imagination qui travaillait autant que sa mémoire. Sa peinture était

splendide, mais confuse; elle avait la mobilité scintillante d'un

rayonnement; le regard ébloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir

avec tranquillité.

L'art fatigue à la longue l'esprit. La nature le repose et le récrée

sans cesse. Quand Mme Sand voyageait en Italie, son compagnon de voyage,

Alfred de Musset, n'était avide que de _marbres taillés_. «Quel est

donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inquiète tant de la

blancheur des marbres?» Au bout de peu de jours il fut rassasié de

statues, de fresques, d'églises et de galeries. Son plus doux souvenir

fut celui d'une eau limpide et froide où il lava son front chaud et

fatigué dans un jardin de Gênes. «C'est que les créations de l'art

parlent à l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle à

toutes les facultés. Il nous pénètre par tous les pores comme par toutes

les idées. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration l'aspect des

campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraîcheur des eaux, les parfums

des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et les nerfs,

en même temps que l'éclat des couleurs et la beauté des formes

s'insinuent dans l'imagination.»

La nature tout entière passe dans l'homme; elle lui parle le langage le

plus varié. Il y a quelques pages, à la fin du premier volume de _la

Daniella_, qui sont une tentative étonnante pour exprimer l'effet

d'orchestre que réalisent pour des oreilles intelligentes ces jeux

sonores et combinés de la campagne. Jean Valreg est monté, le soir, sur

la petite terrasse du château de Mondragon, et là il recueille tous les

bruits des collines et des vallées qui montent jusqu'à lui, il étudie

cette musique produite par la rencontre des sons épars qui constitue en

ce pays la musique naturelle, locale. «Il y a, dit-il, des endroits

comme cela qui chantent toujours», et celui-ci est le plus mélodieux où

il se soit jamais trouvé. Et il énumère, dans une langue bien curieuse,

tous ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes, si

régulièrement phrasée à son début qu'il a pu écrire six mesures

parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement à chaque

souffle du vent d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec

leurs notes d'une ténuité impossible, sont comme les ténors aigus qui

dominent l'ensemble. «Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord

avec le son des cloches des Camaldules.... D'autres chants se mêlent à

ces bruits: ce sont les refrains des paysans épars dans la campagne....

Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins démesurés

et d'une cascade qui recueille les eaux perdues des ruines. Puis il y a

les cris des oiseaux, des vautours, et des aigles surtout.» En écoutant

tout cela, Valreg poursuit une idée qui l'a bien souvent frappé dans ces

harmonies naturelles que produit le hasard; par cela même qu'elles

échappent aux règles tracées, elles atteignent à des effets d'une

puissance et d'une signification extraordinaires; elles remplissent

l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble à la langue mystérieuse

de l'infini.

À la réalité découverte ou devinée du paysage se joint, chez Mme Sand,

un charme de sensibilité et un attrait tout particuliers. On ne

s'intéresse pas seulement à sa peinture, on en est ému, on l'aime. Ce

nouvel effet tient à l'art délicat ou plutôt à l'heureux instinct de ne

jamais décrire uniquement pour décrire, et d'associer toujours à la

nature quelque chose de l'âme humaine, une pensée ou un sentiment. Le

paysage ne va jamais seul, chez elle; il est choisi en harmonie ou en

contraste avec l'état de l'âme qui s'y répand. Mais ce contraste

lui-même est une sorte particulière d'harmonie plus intime. Au moment où

il semble que, dans l'imposante solitude des montagnes, tout le reste va

être oublié, il surgira de l'ombre du rocher une petite pastoure

espagnole, et nous voilà qui mettons dans un coin du paysage son piquant

profil, son joli sourire, sa chevelure flottante, _mêlée au vent comme

la queue d'une jeune cavale_. Et ainsi l'âme, en retrouvant la figure

humaine, se détend de la grandeur trop austère que lui imposent les

cimes et les torrents. Si nos regards se perdent dans les horizons de la

mer, on nous y montre une voile, et sous cette voile nous devinons un

rude travailleur qui peine et qui souffre. S'ils se portent vers les

profondeurs sans limites du ciel, on nous y fait supposer des peuples

d'âmes inconnues, animant de leurs joies ou de leurs souffrances la

bleue immensité. Toujours un sentiment joue autour du paysage et ajoute

à l'infini de la nature l'infini plus mystérieux de l'âme. Une fleur,

une herbe, tout s'harmonise avec nos pensées. Des traits charmants

éclatent à chaque instant à travers les dialogues ou les rêveries, comme

celui-ci: «En portant mes mains à mon visage, je respirai l'odeur d'une

sauge dont j'avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette

petite plante fleurissait maintenant sur la montagne, à plusieurs lieues

de moi. Je l'avais respectée; je n'avais emporté d'elle que son exquise

senteur. D'où vient qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est

donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane,

s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et

lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime? Le parfum de

l'âme, c'est le souvenir....» Cette page m'a toujours frappé comme un

exemple de l'heureuse facilité avec laquelle Mme Sand mêle l'âme aux

choses et l'homme à la nature.

On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si bien à la situation du

roman ou au caractère des personnages, que les deux souvenirs restent

inséparablement liés et n'en font bientôt plus qu'un. Est-il possible de

penser à Valentine sans se reporter à cette scène enchanteresse où son

âme, vaguement impatiente d'amour, en pressent le mystérieux appel dans

la campagne déserte, qu'elle traverse seule, le soir de la fête, au pas

négligent de son cheval, quand tout à coup, aux murmures de l'eau

voisine et de la brise qui s'élève, vient se joindre une voix pure, un

chant jeune et vibrant? C'est Bénédict qui s'approche, c'est la

rencontre, c'est l'amour; la destinée fait son oeuvre. Et André, qui de

nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?

Il est là, bien sûr, dans cette gorge inhabitée, où de rivière coule

silencieusement entre deux marges la verdure, promenant les rêves de son

adolescence romanesque et troublée. Il est là, je l'ai vu, évoquant ses

héroïnes, Alice et Diana Vernon, derrière ce massif de trembles où il a

cru voir un jour passer une ombre, une fée, qui sera Geneviève.--Il y a

des attitudes qui restent gravées dans l'esprit. «Il m'enveloppa dans

mon couvre-pied de satin rose et me porta auprès de la fenêtre. Je jetai

un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime aspect déployé sous

mes yeux. Ce site sauvage et romantique me plaît à la folie.... Ah! ne

changeons rien aux lieux que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je

d'autres goûts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?»

Ainsi écrivait, ainsi parlait Fernande, et plus tard, quand Octave aura

passé dans sa vie et que Jacques sera trahi, nous la reverrons

involontairement à cette fenêtre d'où elle aperçut ses riches domaines,

et nous saisirons là, dans cette attitude et dans ce moment, les faciles

extases d'une âme faible.--Mauprat! son nom seul évoque l'ombre sinistre

de son château effondré, la herse brisée, les traces du feu encore

fraîches sur les murs et le souterrain à demi comblé où Edmée sentit

défaillir son courage. Sténio, enfin, le charmant poète, allez le

contempler pour la dernière fois dans le premier de ses sommeils que ne

vint pas troubler l'orgueilleuse et orageuse image de Lélia. Le voilà,

baigné du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la rive, sa

tête reposant sur un tapis de lotus, son regard attaché au ciel.

Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le cadre heureux qui les

reçut la première fois et les fixa pour toujours. Chacun des romans de

George Sand se résume dans une situation et dans un paysage dont rien ne

peut rompre ni déconcerter la poétique union. L'homme associé à la

nature, la nature associée à l'homme, c'est une grande loi de l'art. Nul

peintre ne l'a pratiquée avec un instinct plus délicat et plus sûr.

C'est qu'en effet la nature nous écrase de son silence et de sa

grandeur quand la voix de l'homme ne vient pas l'émouvoir, quand ses

muettes harmonies n'expriment pas une âme imaginaire que la nôtre

conçoit et interprète. L'homme, dit quelque part Mme Sand, n'est pas

fait pour vivre toujours avec des arbres, avec des pierres, ni même avec

l'eau qui court à travers les fleurs ou les montagnes, mais bien avec

les hommes ses semblables. Dans les jours orageux de la jeunesse on rêve

de vivre au désert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge

contre les atteintes, le grand remède aux blessures que l'on recevra

dans le combat de la vie; c'est une grave erreur: l'expérience nous aura

bientôt détrompés et nous apprendra que, là où l'on ne vit pas avec des

semblables, il n'est point d'admiration poétique ni de jouissance d'art

capables de combler l'abîme. C'est la pensée, c'est la souffrance, c'est

le don humain de sentir ou d'aimer qui répand la vie au dehors et crée

le paysage avec l'âme particulière qui le contemple. Mais, pour aider à

ce travail d'idéalisation, la nature prête ses formes, ses harmonies,

ses couleurs, et le tout, ainsi combiné, devient la matière immortelle

de l'art.

La passion et la nature, Mme Sand est là tout entière. Tout ce qui est

en dehors de cette double inspiration lui est comme étranger, comme venu

d'une âme pour ainsi dire extérieure, et si les formes de son talent se

plient encore, avec leur admirable souplesse, à quelque nouvelle sorte

d'inspiration qui ne viendrait pas du fond même, on sent bientôt

l'effort et le parti pris. Elle n'est elle-même, dans la plénitude de

ses forces et la liberté de son art, qu'alors qu'elle raconte les

troubles délicats de l'amour naissant, les violentes émotions des coeurs

éprouvés par la vie ou qu'elle esquisse à grands traits les paysages

alpestres, comme dans le voyage aux Pyrénées[7], la vie et l'aspect de

Venise, comme dans les _Lettres d'un voyageur_, ou les scènes

tranquilles de la campagne du Berry, dont l'image la poursuivait à

travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au comble de son art

quand elle unit ces deux inspirations l'une à l'autre, et que, mêlant

l'âme de l'homme à la nature, elle attendrit le paysage et ajoute à la

grandeur la sympathie.

Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris seulement à l'école de

Jean-Jacques Rousseau, elle l'avait pris en elle-même. Elle avait senti

la grandeur religieuse de la terre, la nourrice féconde; son âme

virgilienne avait vécu, pendant une grande partie de son enfance et de

sa jeunesse, dans l'intimité des champs et des bois; elle était vraiment

la fille de ce sol natal qui l'avait bercée dans ses sillons, nourrie

avec les petits pastours, façonnée à son image, formée de ses influences

familières, consolée dans bien des chagrins sans cause, charmée de ses

vagues terreurs. Par cette communauté de sensations, elle s'était faite

elle-même la soeur des petits paysans qui avaient été pendant de longs

mois sa compagnie vagabonde et qui, depuis, avaient grandi. De là lui

vint tout naturellement au coeur le goût de la bucolique et de l'idylle

qui apparaissent dans presque toutes ses oeuvres et qui deviendront

même, à un moment de sa vie, un refuge contre les émotions violentes de

la politique et comme un genre privilégié. C'est alors que, en face des

injustices sociales dont elle était blessée, elle évoquera l'image de la

vie champêtre et le tableau des intérieurs rustiques; elle transportera

de la scène du monde, qu'elle a jugée artificielle, sur une scène aussi

humaine et plus naturelle à son gré, le conflit des passions et les

drames du coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera

aussi quelques-unes des illusions de son imagination; elle n'y verra

bien souvent que des types embellis ou rectifiés de paysan poète, prêtre

de la nature, officiant, bénissant les travaux de la campagne, ou de

paysanne vertueuse, sentimentale, chevaleresque, héroïque même (comme

Jeanne, la grande pastoure). C'est de la poésie, assurément, et si

sincère qu'elle paraît naturelle. Balzac et les romanciers modernes

concevront autrement les paysans et les peindront avec une âpreté dure,

même féroce, de pinceau; ne sera-ce pas une exagération dans un autre

sens? Ce que je reprocherais plus volontiers à George Sand, ce n'est pas

sa peinture du bon paysan, qui, après tout, a sa réalité, pourvu qu'on

l'aide un peu à se dégager d'une enveloppe de sensations et

d'impressions vulgaires, c'est sa conception chimérique du paysan

philosophe, lettré, comme Patience, qui serait plutôt un transfuge de la

société, un renégat des villes, un Jean-Jacques Rousseau réfugié dans

les forêts, et qui n'a plus rien de l'âme élémentaire des champs.

George Sand(#13038) · 第 6 / 12 段