Qu'y a-t-il de vrai dans cette idée? L'amour égalise-t-il les rangs dans

la vie comme dans le roman? C'est une de ces questions délicates qui

n'admettent pas de réponse absolue, et que d'autres juges que les hommes

pourraient seuls éclairer avec leurs instincts et leurs fines

inductions. Si j'en crois quelques témoignages, cette idée de Mme Sand

séduirait beaucoup l'imagination des femmes. Il y a, en effet, dans le

coeur de chacune d'elles, une tendance au dévouement dans l'amour, une

sorte d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'idée d'une lutte

généreuse avec les disgrâces imméritées de la société ou de la fortune.

Quelle âme féminine résisterait, en imagination au moins, au plaisir de

relever une grande intelligence refoulée dans l'ombre, un coeur vaillant

égaré, par les hasards d'un sort contraire, dans les rangs obscurs de la

vie? Mais cet héroïsme va-t-il au delà du rêve? Une femme née dans un

rang élevé, entourée de ce luxe et de cet éclat qui sont comme le cadre

naturel des hautes existences sociales, pourra-t-elle, de cette région

où elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble déclassé qu'elle

doit remettre à son vrai niveau? Et si par un hasard miraculeux elle le

découvre, les circonstances se feront-elles assez les complices de son

désir pour rapprocher ces deux coeurs entre lesquels le monde met des

intervalles plus infranchissables que l'Océan avec ses abîmes, que le

désert avec ses immensités? Je suppose ces obstacles vaincus et les deux

âmes mises en contact l'une avec l'autre par une destinée propice, tout

sera-t-il dit pour cela, et ne verra-t-on pas s'élever tout à coup, par

le seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles imprévus et

cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il à cette délicate épreuve

de l'intimité familière? Songez que, de ces deux âmes, l'une apporte

cette indélébile habitude de manières, de langage et de ton, qui est

devenue pour elle une seconde nature plus nécessaire que la première.

Songez que l'autre vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur

ne rachète pas ces inexpériences de la vie sociale, ces ignorances qui

ne sont sublimes que dans les livres. Il faut au moins que la culture

intellectuelle et des instincts particulièrement délicats viennent

combler ces abîmes où l'amour, cruellement désappointé, risquerait fort

de s'engloutir. Sans doute, l'amour ne consulte pas les règles de la

hiérarchie sociale; mais il sera difficile d'admettre que ces règles

soient absolument interverties. Et, pour préciser ma pensée, j'accorde à

Mme Sand qu'Edmée puisse aimer Mauprat: il est de sa famille et, après

quelques années de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la

dernière Aldini laisse son imagination d'abord, son coeur ensuite,

s'éprendre de Lélio: c'est un artiste célèbre, un esprit charmant, un

noble coeur; que Valentine enfin pardonne à Bénédict quelques rudesses

de manières: c'est une sorte de génie, inculte seulement à la surface,

plein d'éloquence naturelle et d'idées fortes. Mais je doute que les

grandes dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent aimer,

ailleurs que dans les romans, les unes un gondolier ignare, les autres

un ouvrier illettré; surtout que, si elles ont eu le vertige de ces

amours disproportionnés, elles poussent l'imprudence au delà, et

qu'elles rêvent des unions plus impossibles que leur amour. En tout ceci

je ne fais qu'exprimer des doutes et marquer des nuances. Je pose des

questions, je me garderai bien de les résoudre. Qui oserait, sans folie,

affirmer qu'il y a quelque chose que l'amour ne puisse pas faire? Mais

alors c'est à titre d'exception.

Nous avons indiqué la théorie de l'amour dans Mme Sand, si pourtant ce

n'est pas forcer le sens des mots que de voir une théorie dans ces

inspirations ardentes d'une sensibilité sans règle. Et malgré tout, en

dépit des plus justes critiques, il est difficile de ne pas subir le

charme. Il faut tenir sa raison bien en garde pour l'empêcher d'être

entraînée. Jamais on n'a porté une candeur plus éloquente dans le

paradoxe, ni une loyauté plus enthousiaste dans l'erreur. Et puis,

quelle injustice ce serait de ne voir dans Mme Sand que le peintre

séduisant des égarements ou des sophismes de la passion! Comme il y a de

grandes et nobles parties dans sa conception de l'amour! Quelle

générosité, quelle délicate fierté, quel dévouement chevaleresque dans

ses types les plus aimés! Il y a sur quelques-uns d'entre eux

l'impérissable rayon de la grâce idéale. Geneviève, créature plus

fraîche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'écoulait ta

vie, jusqu'au jour fatal où l'on te ravit ton bonheur en troublant ta

pureté; Consuelo, ravissante et fière image de la conscience dans l'art

et de l'honneur dans l'amour, chaste fille religieusement fidèle à un

souvenir à travers les aventures de votre vie errante; Edmée, type envié

des femmes, une des plus touchantes créations du roman moderne, douce

héroïne qui avez si souvent visité les rêves des jeunes âmes

enthousiastes, dans ce fantastique costume de chasse sous lequel vous

vit pour la première fois votre sauvage amant, avec cet air de calme

souriant, de franchise courageuse et d'inviolable honneur; et vous

aussi, vous Marie, l'héroïne de _la Mare au Diable_, qui n'aviez pour

inspirer un grand amour que votre ingénuité et qui avez vaincu avec

cette arme l'âme rude d'un paysan, qui avez fait par votre

désintéressement l'éducation de cette générosité ignorée d'elle-même,

qui avez fait éclore par votre honte sans art la justice et le

dévouement, là où le calcul régnait en maître; vous enfin, Caroline de

Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus fort que la rudesse du

paysan, l'implacable orgueil d'un préjugé, et qui, à force de réserve,

de pudeur, de grandeur d'âme, d'héroïsme simple et modeste, avez soumis

toutes les résistances, amélioré toutes les âmes, transformé autour de

vous toutes les fatalités d'éducation et de race; vous toutes, vous avez

su noblement et délicatement aimer, vous avez fait connaître un jour,

une heure, la vraie grandeur dans l'amour vrai. Vous avez ému l'âme de

plusieurs générations. Vous vivrez maintenant au milieu de ce peuple

idéal que le génie crée et qui vit du souffle immortel de l'art.

La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour n'a pas été

indifférente; elle a eu des conséquences d'une certaine portée. C'est

par l'idée de la passion irresponsable que la lutte de Mme Sand a

commencé contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette lutte

s'est tout d'abord introduite dans les romans, où plus tard elle s'est

fait une si large place.

Là s'est révélée une lacune qu'il serait inutile de ne pas signaler dans

la nature morale de Mme Sand, tant elle s'y trahit manifestement

d'elle-même. Ce qui manque à cette âme si puissante et si riche

d'enthousiasme, c'est une humble qualité morale qu'elle dédaigne et

qu'elle calomnie même, quand elle vient à en parler, la résignation, qui

n'est pas, comme elle semble le croire, l'inerte vertu des âmes basses,

pliées d'avance à tous les jougs dans une superstitieuse servilité

devant la force. C'est là une fausse et dégradante résignation; la

véritable procède de la conception de l'ordre universel, au prix duquel

les souffrances individuelles, sans cesser d'être une occasion de

mérite, cessent d'être un droit à la révolte. Que deviendrait la société

si chacun, armant sa passion de la force, la jetait en guerre à travers

les intérêts légitimes ou les droits contraires? Ce serait la société

élémentaire selon Hobbes, la lutte de l'homme devenu un loup pour

l'homme. La résignation, entendue dans son vrai sens, philosophique et

chrétien, est une acceptation virile des lois morales et aussi des lois

nécessaires au bon ordre des sociétés, elle est une adhésion libre à

l'ordre, un sacrifice consenti par la raison d'une partie de son bien

particulier et de sa liberté personnelle, non à la force ou à la

tyrannie d'un caprice humain, mais aux exigences du bien général, qui ne

subsiste que par l'accord des libertés individuelles et des passions

réglées. Cette conception manque tout à fait à Mme Sand. Elle ne sait

pas se résigner, et l'orgueil de la passion frémit dans toutes ses

oeuvres, superbe et révolté.

De là ces déclamations célèbres sur les droits de l'être humain à

secouer le joug des lois sociales, des lois sans pitié et sans

intelligence, qui meurtrissent le coeur et violentent la liberté. De là

tant de prophéties irritées et cette utopie du mariage idéal: «Je ne

doute pas, s'écrie Jacques, que le mariage ne soit aboli, si l'espèce

humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien plus

humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer

l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans

enchaîner jamais la liberté de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont

trop grossiers et les femmes trop lâches, pour demander une loi plus

noble que la loi de fer qui les régit; à des êtres sans conscience et

sans vertu il faut de lourdes chaînes.» Demander une loi, c'est bientôt

dit, une loi qui affranchisse la liberté des époux sans détruire la

famille que fonde le pacte de ces deux libertés. Qu'on essaye donc de la

concevoir, cette loi, dans la contradiction de ses termes! À moins de

conclure tout simplement à l'union libre, je défie les législateurs de

l'avenir de sortir de ce dilemme: il faut que l'homme et la femme

aliènent leur liberté ou que la famille périsse. Encore s'il n'y avait

que l'homme et la femme, le problème serait bientôt résolu. Ils se

quitteraient dès qu'ils ne s'aimeraient plus, à supposer pourtant qu'ils

puissent vivre l'un sans l'autre. C'est une panacée commode à l'usage

des deux époux, quand ils ont tous deux des rentes ou même quand ils

n'ont rien. Mais que deviendront les enfants, sous la loi de ces

mariages éphémères? Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la

Sibylle, quand elle prépare dans le temple des _Invisibles_ les décrets

de l'avenir: «Oui, dit-elle, l'abandon de deux volontés qui se

confondent en une seule est un miracle, car toute âme est libre en vertu

d'un droit divin. Arrière donc les serments sacrilèges et les lois

grossières! Laissez-leur l'idéal, et ne les attachez pas à la réalité

par les chaînes de la loi. _Laissez à Dieu le soin de continuer le

miracle_.» À merveille; mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle?

Si l'enthousiasme qui a entraîné cet homme et cette femme à se donner

l'un à l'autre par le pacte toujours révocable de l'amour; si cette

ferveur qui les fait s'écrier à la première heure de l'amour: «Non pas

seulement dans cette vie, mais dans l'éternité»; si la passion, enfin,

se refroidit et disparaît, le mariage idéal cessera-t-il par là même?

L'enthousiasme est une base bien fragile pour supporter la famille. Le

roman de _Jacques_ nous montre une femme qui s'est mariée dans la

plénitude de sa liberté, qui a connu et pratiqué cette ferveur exigée

dans le mariage idéal et qui disait, elle aussi: «Pour l'éternité». Et

pourtant, après quelques années, que deviennent Fernande et la famille

qu'elle a fondée? Mme Sand élude la difficulté; elle envoie aux enfants

une maladie, qui les enlève, elle conseille à Jacques d'aller se tuer

dans quelque gouffre ignoré, pour laisser sa femme libre d'aimer

ailleurs. Fort bien, mais la réalité ne se laisse pas gouverner comme le

roman. Et si les enfants s'obstinent à vivre? Et si Jacques ne veut pas

mourir? Il serait trop cruel, en vérité, de recommander l'exemple de

Jacques à tous les maris que leurs femmes cessent d'aimer. Quelle

hécatombe!

George Sand avait-elle été coupable, dès ses premiers romans, de

pareilles intentions? Elle s'en était défendue dans une réponse bien

curieuse, courtoise mais vive, à M. Nisard, qui a dû être écrite vers

1836 et qui a été annexée, sous forme de post-scriptum, aux _Lettres

d'un Voyageur_. C'est comme une apologie personnelle des romans de sa

première manière et de leurs tendances: «S'il ne s'agissait pour moi que

de vanité satisfaite, disait-elle au critique sévère et délicat qui

s'était occupé de la partie sociale de ses oeuvres, je n'aurais que des

remerciements à vous offrir, car vous accordez à la partie imaginative

de mes contes beaucoup plus d'éloges qu'elle n'en mérite. Mais plus je

suis touché de votre suffrage, plus il m'est impossible d'accepter votre

blâme à certains égards.... Vous dites, monsieur, que la haine du

mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter

quatre ou cinq, entre autres _Lélia_, que vous mettez au nombre de mes

plaidoyers contre l'institution sociale, et où je ne sache pas qu'il en

soit dit un mot.... _Indiana_ ne m'a pas semblé, non plus, lorsque je

l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois que dans

ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient bien)

l'_amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez spirituellement)

a un pire rôle que le mari--_André_ n'est ni _contre_ le mariage, ni

_pour_ l'amour adultère.--Enfin dans _Valentine_, dont le dénouement

n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalité intervient

pour empêcher la femme adultère de jouir, par un second mariage, d'un

bonheur qu'elle n'a pas su attendre--Reste _Jacques_, le seul qui ait

été assez heureux, je crois, pour obtenir de vous quelque attention.»

Et l'apologie, très habile, commence par l'aveu que l'artiste a pu

pécher, que sa main sans expérience et sans mesure a pu tromper sa

pensée, que son histoire ressemble un peu à celle de Benvenuto Cellini,

qui s'arrêtait trop au détail en négligeant la forme et les proportions

de l'ensemble. C'est quelque chose de semblable qui a dû lui arriver à

elle-même en écrivant ce roman, et sans doute aussi tous ses autres

romans se ressentent de cette hâte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se

complaît à la fantaisie du moment, et qui manque le but à force de

s'amuser aux moyens. Cette première excuse une fois admise, on voudra

bien considérer qu'il y a en elle plus de la nature du poète que de

celle du législateur, qu'elle ne se sent pas la force d'être un

réformateur; qu'il lui est arrivé souvent d'écrire _lois sociales_ à la

place des vrais mots, qui eussent été les _abus_, les _ridicules_, les

_préjugés_ et les _vices_ du temps, lesquels lui semblent appartenir de

plein droit à la juridiction du roman, tout aussi bien qu'à celle de la

comédie. À ceux qui lui ont demandé ce qu'elle mettrait à la place des

_maris_, elle a répondu naïvement que c'était le _mariage_, de même qu'à

la place des prêtres, qui ont compromis la religion, elle croit que

c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait peut-être une autre

grande faute contre le langage, lorsque, en parlant des _abus_ et _des

vices_ de la société, elle a dit _la société_; elle jure qu'elle n'a

jamais songé à refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu,

d'ailleurs, l'intention qu'on lui prête de donner au monde son malheur

personnel en preuve de sa thèse, faisant ainsi d'un cas privé une

question sociale. Elle s'est bornée à développer des aphorismes aussi

péremptoires que ceux-ci: «Le désordre des femmes est très souvent

provoqué par la férocité ou l'infamie des hommes».--«Un mari qui méprise

ses devoirs de gaieté de coeur, en jurant, riant et buvant, est

_quelquefois_ moins excusable que la femme qui trahit les siens en

pleurant, en souffrant et en expiant.» Mais enfin quelle est sa

conclusion? Évidemment cet amour qu'elle édifie et qu'elle couronne sur

les ruines de l'_infâme_ est son utopie; cet amour est grand, noble,

beau, volontaire, éternel; mais cet amour, «c'est le mariage tel que l'a

fait Jésus, tel que l'a expliqué saint Paul, tel encore, si vous voulez,

que le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime les devoirs

réciproques». C'est, en un mot, le mariage vrai, idéal, humanitaire et

chrétien à la fois, qui doit faire succéder la fidélité conjugale, le

véritable repos et la véritable sainteté de la famille à l'espèce de

contrat honteux et de despotisme stupide qu'a engendrés _la décrépitude_

du monde.

Malgré tout, l'objection de fond subsiste toujours. Comment tirer un

pacte irrévocable d'éléments aussi changeants, aussi fugaces que

l'amour? Comment le sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une

chance quelconque de stabilité, s'il n'est que la constatation de la

passion? Ne faut-il pas toujours y faire intervenir un élément plus

solide, plus substantiel, ou l'honneur ou un serment social, ou un

engagement religieux qui lui donne une règle et un appui? Et que

deviendront, dans le péril de ces unions mobiles si facilement rompues,

la faiblesse de la femme abandonnée ou celle de l'enfant trahi?

On dirait que Mme Sand elle-même a reconnu tardivement la force de

l'objection. Elle s'est fort amendée dans les derniers romans. Comme

exemple, voyez _Valvèdre_, la contre-partie de _Jacques_ dont la

conclusion logique était que le mariage tombe de soi avec l'amour. Rien

n'est plus curieux que de voir le même sujet traité deux fois par un

auteur sincère, à vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les

préoccupations différentes qu'apporte la vie et qui imposent aux héros

du roman des destinées si différentes, au roman lui-même deux

dénouements contraires. Le sujet est le même: la lutte du mari et de

l'amant; mais comme cette lutte se termine différemment! Par malheur,

_Valvèdre_ ne vaut pas _Jacques_. La verve et le charme se sont en

partie éclipsés. Alida, c'est encore Fernande, mais dépouillée de sa

poésie, passionnée à froid et dans le faux. L'amant n'a guère changé.

Qu'il s'appelle Octave ou Francis, c'est toujours le même personnage qui

prodigue l'héroïsme dans les mots et qui débute dans la vie par immoler

une femme à son amour-propre. Mais le mari n'est plus cet insensé

sublime qui se tue pour n'être pas un obstacle dans la vie de celle

qu'il aime follement et pour faire que le bonheur de sa femme ne soit

pas un crime. Jacques s'appelle maintenant Valvèdre; il a réfléchi, il a

cherché des consolations dans l'étude. Il a tué en lui la folie du

désespoir; il n'abdique pas son rôle et son devoir de mari; il ne cède

plus volontairement sa femme à Octave, et quand sa femme l'a quitté,

quand elle meurt de la situation fausse où l'a jetée le dépit plus que

l'amour, il apparaît près du lit funèbre; il reprend à l'amant faible et

inutile le coeur de cette femme qui va mourir. Il écrase Francis de sa

générosité, tout en lui enlevant la joie de la dernière pensée d'Alida.

Le dénouement est, on le voit, tout l'opposé de l'ancien roman. La

réflexion a fait son oeuvre, la vie aussi.

Il est certain que c'est l'attaque vive contre les lois à propos du

mariage qui introduisit plus tard la question sociale tout entière dans

les romans de George Sand. Elle s'enhardit en dehors des limites qu'elle

avait tout d'abord tracées autour de sa pensée. Elle ne s'arrêta pas,

comme en 1836, à la crainte de se poser en réformateur de la société;

elle entreprit de porter remède, sur les principaux points, à _l'infâme

décrépitude du monde_.

Exaltation dans le sentiment, faiblesse et incohérence dans la

conception, voilà ce qui caractérise les théories sociales de Mme Sand.

Nous n'insisterons pas sur ce côté si connu et si souvent discuté de ses

oeuvres, où d'ailleurs il y aurait bien des questions de propriété ou de

voisinage à résoudre entre elle et ceux qu'elle se plut à nommer ses

maîtres dans l'oeuvre de destruction et de reconstruction qu'elle

préparait. D'ailleurs, il faut bien se le dire, depuis ces âges

lointains des politiciens et des philosophes dont la pensée agitait les

réformes futures, cette partie des romans de Mme Sand a étrangement

vieilli. Il semble, lorsqu'on les relit à près de cinquante ans de

distance, que l'on assiste à une exhumation de doctrines

antédiluviennes. Étrange et magnifique supériorité de la poésie, qui est

la fiction dans l'art, sur l'utopie, qui est la fiction violente dans la

réalité sociale! Tout ce qui reste de l'art pur, de l'art désintéressé,

dans les récits de cette période, conserve à travers les années la

sérénité d'une incorruptible et radieuse jeunesse. Les figures aimées,

qu'on y rencontre avec tant de plaisir, dans les intervalles de la thèse

qui déclame, peuplent encore notre imagination et sont comme le charme

immortel de notre souvenir. Au contraire, tout ce qui relève du système,

toutes ces doctrines si trompeuses, si vagues, si pleines de spécieuses

promesses et de formules sibyllines, tout ce qui rappelle ces grandes

épopées de la philosophie de l'avenir, tout cela porte les traces d'une

effroyable caducité, tout cela est mort, irrémissiblement mort. Qui

aurait le courage, aujourd'hui, de relire ou de discuter des pages,

écrites pourtant avec une conviction ardente, sous la dictée des grands

prophètes, comme celles qui remplissent le second volume de _la Comtesse

de Rudolstadt_, les trois quarts du _Péché de M. Antoine_, et cet

_Évenor_, dont je ne peux évoquer le souvenir sans un indicible effroi?

Est-il besoin de rappeler même les traits fondamentaux de la doctrine,

le mélange d'un mysticisme _historique_ élaboré par Pierre Leroux, et

d'un radicalisme révolutionnaire naïvement imité de Michel (de

Bourges)? Mme Sand a toujours eu un goût très vif, une passion véritable

pour les idées, mais elle les interprète en les mêlant et les confondant

toutes. Sa métaphysique est fort incertaine et vague. George Sand est

idéaliste, sans doute, et c'est par là qu'elle se distingue profondément

de l'école des romanciers qui l'ont suivie. Mais qui pourrait définir

clairement sa pensée dans les oeuvres diverses où elle a essayé de

l'exprimer? Elle a l'élan vigoureux, elle a le coup d'aile vers les

régions mystérieuses. Mais quelle doctrine précise rapporte-t-elle de

ces explorations sublimes? Que l'on essaye seulement de comprendre quel

sens prend sous sa plume, en certaines circonstances solennelles, ce

grand mot Dieu, dont elle use avec une sorte de prodigalité? Que

devient-il, ce nom, au bout des transformations que sa pensée a subies

dans ses diverses phases, à travers les maîtres qu'elle a écoutés avec

une curiosité docile et passionnée? Que devient-il dans cet immense

laboratoire humanitaire, ce Dieu de l'amour pur, que Lélia appelait dans

sa prière désespérée, dans l'église des Camaldules, ce Dieu de vérité

que Spiridion invoquait, d'un coeur enflammé, à travers les persécutions

des moines, dans les sombres visions du cloître? Sous l'influence de

Pierre Leroux, il semble bien qu'il soit devenu le commencement et le

terme du _circulus_ universel. Plus tard, affranchie de la secte, Mme

Sand rendra au nom de Dieu une partie de sa signification compromise et

de ses attributs perdus. Mais ce serait toute une histoire que de

raconter l'odyssée de ce Dieu successivement transformé, anéanti et

finalement retrouvé. C'est tout un _avatar_ dont le sens reste souvent

une énigme.

Loin de nous toute pensée d'ironie! Ces choses sont graves, et il

faudrait être misérablement gai pour en rire; d'ailleurs ces idées

philosophiques et sociales ont vécu dans une âme sincère, c'est assez

pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand coeur mon respect,

non aux théories elles-mêmes, mais au loyal enthousiasme qui les a

embrassées. Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont mortes,

et bien mortes; elles ont succombé sous leur impuissance en face des

faits, et le socialisme doctrinal de 1848 a été trouvé incapable de

résoudre pratiquement le plus mince problème. Mais ce qui n'est pas

mort, ce sont les problèmes eux-mêmes; ce qui n'est pas mort, c'est la

nécessité économique et morale de les poser, et d'en chercher au moins

la solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin, c'est la misère et

l'imprescriptible obligation, pour quiconque a une conscience et du

coeur, de dévouer une part de sa pensée et de sa vie à ces souffrances

de nos frères inconnus. Les théories de ce temps-là sont bien finies, je

le crois, mais la cause qui les a fait naître leur survit, et ce n'est

pas trop dire que de déclarer que cette cause est celle même du

christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une, et que nul n'est

vraiment ni chrétien ni philosophe qui n'est pas résolu à opposer aux

tristes conquêtes de la misère l'effort croissant de la sympathie et du

dévouement. Ne nous inquiétons pas trop de savoir si le progrès est

indéfini et continu. Nous savons, en tout cas, qu'il n'est pas fatal et

qu'il dépend de nous. Travailler au progrès partiel, sur un atome de

l'étendue, sur un point du temps, c'est peut-être tout ce que nous

pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous moins d'aimer l'humanité de

l'avenir que les hommes qui sont près de nous, à la portée de notre main

et de notre coeur. Tout cela n'est pas chose nouvelle, c'est le

socialisme de la charité, et c'est le bon.

Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus rapproché de M. de

Lamennais, la seule intelligence vraiment philosophique qu'elle ait

connue? Avait-elle lu ces admirables lignes dans les _Oeuvres

posthumes_: «On ne saurait tromper plus dangereusement les hommes qu'en

leur montrant le bonheur comme le but de la vie terrestre. Le bonheur

n'est point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera est le plus

sûr moyen de perdre la jouissance des biens que Dieu y a mis à notre

portée. Nous avons à remplir une fonction grande et sainte, mais qui

nous oblige à un rude et perpétuel combat. On nourrit le peuple d'envie

et de haine, c'est-à-dire de souffrances, en opposant la prétendue

félicité des riches à ses angoisses et à sa misère.» Et, avec un

admirable geste d'âme, l'illustre penseur s'écrie: «Je les ai vus de

près, ces riches si heureux! Leurs plaisirs sans saveur aboutissent à un

irrémédiable ennui qui m'a donné l'idée des tortures infernales. Sans

doute, il y a des riches qui échappent plus ou moins à cette destinée,

mais par des moyens qui ne sont pas de ceux que la richesse procure. La

paix du coeur est le fond du bonheur véritable, et cette paix est le

fruit du devoir parfaitement accompli, de la modération des désirs, des

saintes espérances, des pures affections. Rien d'élevé, rien de beau,

rien de bon ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et de

l'abnégation de soi, et le sacrifice seul est fécond.» Pour cette simple

page d'un vrai penseur qui tempère par des traits d'une raison si forte

ses indignations et ses colères, je donnerais de grand coeur tous les

discours de Pierre Leroux et surtout la fameuse conversation du pont des

Saints-Pères, un soir que les Tuileries ruisselaient de l'éclat d'une

fête, où M. Michel (de Bourges) tenta d'initier à des doctrines

farouches l'intelligence vraiment naïve de Mme Sand, où elle eut

l'étonnement et presque le scandale de cette éloquence furibonde,

débridée à cette heure jusqu'à une sorte de férocité apocalyptique. La

naïveté dans le génie, peut-on la nier, puisque, malgré l'horreur avouée

de cette conversation, tout entière en sanglants dithyrambes, Mme Sand

continua quelque temps encore à croire à l'esprit politique de son

prolixe et bruyant ami?

George Sand(#13038) · 第 5 / 12 段