Nous avons essayé de faire l'histoire des oeuvres de Mme Sand. C'est

quelque chose comme la biographie de son talent, réparti en quatre

périodes: la première (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel,

où les émotions contenues pendant une jeunesse solitaire et rêveuse

éclatent dans des fictions brillantes et passionnées; la seconde

(1840-1848), où l'inspiration est moins personnelle et où l'auteur

s'abandonne à l'influence des doctrines étrangères, c'est la période du

roman systématique; la troisième (1848-1860 environ), qui se marque par

une lassitude visible des théories, par une tendance à un genre simple,

naïf et vrai, par le triomphe de l'idylle et par la poursuite d'une

forme nouvelle du succès, le succès au théâtre; la dernière, qui

embrasse toute la fin de cette vie si féconde (1860-1876), et que

signale un retour au roman de la première manière, mais où la flamme est

tempérée par l'expérience, parfois même amortie par l'âge, quelque peu

languissante en dépit de chefs-d'oeuvre qui subsistent et semblent

protester contre cette impression par la vigueur toujours jeune et la

pureté de l'inspiration.

NOTES:

[Note 2: Citons les dates des principaux romans: En 1832, _Indiana,

Valentine_; en 1833, _Lélia_; en 1834, les _Lettres d'un voyageur_ et

_Jacques_; en 1835, _André_ et _Leone Leoni_; de 1833 à 1838, le

_Secrétaire intime, Lavinia, Metella, Mattea, la Dernière Aldini_;

_Mauprat_ fut écrit à Nohant en 1836, au moment où Mme Sand venait de

plaider en séparation. Ces rapprochements éclairent la pensée de

l'auteur.]

[Note 3: Le roman russe nous a montré souvent, dans ces derniers temps,

ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est resté une

fiction.]

[Note 4: Mai 1887.]

[Note 5: Citons encore, mais sans nous arrêter: _la Daniella_, un roman

_très romanesque_; _Narcisse_, _les Dames Vertes_, _l'Homme de neige_,

_Constance Verrier_, _la Famille de Germandre_, _Valvèdre_, _la

Ville-Noire_, _Tamaris_ (1862); _Mademoiselle de La Quintinie_ (1863),

_la Confession d'une jeune fille_ (1865), _Monsieur Sylvestre_, _le

Dernier amour_, _Cadio_ (1868), _Mademoiselle Merquem_, _Pierre qui

roule_, _le Château de Pictordu_, _Flamarande_, etc., etc.; puis les

_Légendes rustiques_, _Impressions et souvenirs_, _Autour de la table_,

les _Contes d'une grand'mère_, etc., etc.]

CHAPITRE III

LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND

LES IDÉES ET LES SENTIMENTS

Peut-on démêler exactement et réduire à quelques-unes les sources

principales de l'inspiration de Mme Sand dans sa longue vie littéraire?

Quelle était sa doctrine sur les grands sujets de la méditation humaine

dont elle se montre passionnément occupée: les lois sociales, l'amour,

la nature, les idées, le sentiment du divin dans le monde et dans la

vie? Comment gouverne-t-elle et mélange-t-elle ces diverses

inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois, par leur conflit,

quelque effet discordant, quelque confusion dans son oeuvre?

Certes ce serait un insupportable pédantisme que d'évoquer les ombres

charmantes et légères de ses divers romans, de demander à chacune

d'elles ce qu'elle représente dans le monde et de réduire en syllogismes

ces fantaisies d'un esprit si libre et si varié. Dans le sens rigoureux

du mot, il n'y a pas de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination

puissante qui s'épanche en liberté, ce n'est pas une théorie qui se

développe. D'ailleurs la passion est bien plus forte et bien plus

vivante chez elle que l'idée, et, quand c'est un principe, vrai ou faux,

qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cessât d'être une

abstraction et devînt un sentiment. On dit que Mme Sand a eu plusieurs

maîtres de philosophie. Je veux bien le croire, puisqu'elle-même nous le

laisse supposer. Mais son premier maître de philosophie a été son coeur,

un maître plein d'illusions et de chimères, et ce n'est que par

l'intermédiaire de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire

écouter.

Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement la doctrine de

Mme Sand, mais seulement d'analyser ses idées à travers ses sentiments.

Trois sources d'inspiration semblent intarissables chez Mme Sand:

l'amour, la passion de l'humanité, le sentiment de la nature. Plusieurs

autres peuvent être distinguées à côté de celles-là, mais elles

s'absorbent insensiblement et finissent par disparaître.

Il semble, à l'en croire, que l'amour est l'unique affaire de la vie,

que la vie elle-même, c'est-à-dire l'action, sous ses formes les plus

variées, n'ait pas d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aimé,

on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on n'est plus aimé, à peine

a-t-on le droit de vivre encore. Cela seul, aimer, être aimé donne du

prix à l'existence. Je vois bien apparaître un autre mobile, vaguement

déjà dans les romans de la première manière, très nettement dans les

romans de la seconde période, le sentiment humanitaire; mais ce mobile

lui-même se subordonne au premier. Dans des romans comme _le Compagnon

du tour de France_, _la Comtesse de Rudolstadt_, _le Meunier

d'Angibault_, c'est l'amour qui est l'initiateur suprême à la doctrine

égalitaire. On se dévoue au grand oeuvre, comme le comte Albert, soit,

mais Consuelo est la récompense espérée et prévue de ce dévouement. Tout

ce qu'il y a d'activité virile ou d'héroïsme dans le monde a pour but

l'amour à mériter ou à conquérir. Si l'opinion sociale ou les hasards de

la vie ont creusé un abîme entre eux et l'objet aimé, les héros de Mme

Sand déploient une force incalculable pour le franchir. Il y a même là

une idée touchante, que l'auteur a employée plusieurs fois avec un

singulier bonheur. Que d'énergie montre ce paysan demi-lettré, Simon,

dans le rude assaut de sa destinée! Pour s'élever jusqu'à Fiamma, il

aura la force de conquérir la fortune, le talent même. Mauprat, le coeur

pris par l'image d'Edmée, deviendra, avec une résolution et des peines

incroyables, de bandit et de sauvage, honnête homme, héros. Quand il n'y

a pas d'abîme à franchir, on se croise les bras et on aime; on ne sait

bien faire que cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse

fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans _Jacques_, il ne lui vient pas

à l'idée qu'il puisse y avoir d'autre occupation ou d'autre devoir

ici-bas. Il a aimé Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande

qu'il aime. Son inutilité dans la société n'est pour lui ni un souci ni

un remords; d'ailleurs il n'y pense pas, et s'il y pense, il n'y croit

pas. Sa fonction sociale est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en

conscience. Bénédict, dans _Valentine_, ne s'imagine pas non plus que

son intelligence ou ses bras puissent servir à autre chose. Du jour où

il a rencontré Valentine, sa vie extérieure s'arrête. Il abdique toute

son activité, tout son avenir; il ne songe pas que l'existence a ses

exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour et de son amour, dans

l'immobilité d'une extase orientale, que troublent seulement ses fureurs

et ses désespoirs.--La raison de vivre, c'est l'amour; le droit de vivre

cesse avec lui. Ceux qui persistent à traîner sur la terre l'inutile

fardeau d'une existence sans amour sont des âmes faibles qui n'ont pas

su trouver en elles l'énergie d'une résolution suprême. Mais croyez bien

que ces volontés inertes, qui n'ont pas l'énergie de la mort, n'ont pas

eu celle du véritable amour. André, après la mort de Geneviève, se

promène malade au bras de Joseph Marteau, le long des traînes,

lentement, les yeux baissés, comme s'il craignait encore de rencontrer

le regard de son père. _L'infortuné_, nous dit Mme Sand, _n'avait pas eu

la force de mourir_. C'est qu'aussi André n'a porté dans la passion que

les agitations et les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais héros de

l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les quittera.

Valentine mourra de la mort de Bénédict. Indiana ne veut pas survivre à

son coeur. Jacques, trahi, va chercher une mort inconnue dans les

glaciers. À qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien à faire en ce

monde. Ainsi le veut l'esthétique du roman. Quel contraste avec les

idées de Carlyle, le philosophe anglais, sur le même sujet! «Ce qu'il

exécrait le plus violemment dans les romans de Thackeray, c'est que

l'amour y est représenté (à la façon française) comme s'étendant sur

toute notre existence et en formant le grand intérêt; tandis que

l'amour, au contraire (_la chose qu'on appelle l'amour_), est confiné à

un très petit nombre d'années de la vie de l'homme, et que, même dans

cette fraction insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont

l'homme a à s'occuper, parmi une foule d'autres objets infiniment plus

importants.... À vrai dire, toute l'affaire de l'amour est une si

misérable futilité qu'à une époque héroïque personne ne se donnerait la

peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la bouche[6]?» Qui a

raison?

Si l'on s'étonne que l'amour soit, non pas le plus grand, mais presque

l'unique devoir de la vie, Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il

vient de Dieu. On sait qu'il était fort à la mode, en ce temps, de mêler

ce nom aux plus vifs emportements de la passion. Nos poètes mettaient

alors une sorte de mysticisme dans les aventures les plus risquées du

coeur. Mais aucun poète, aucun romancier n'a plus ouvertement que Mme

Sand, je dirai plus candidement, abusé de Dieu dans l'amour. Certes il y

a de nobles passions qui grandissent l'âme, et, comme la raison humaine

cherche l'idéal divin dans tout ce qui est grand et beau, on peut croire

parfois, en sentant l'homme meilleur, à une secrète intervention de Dieu

dans ces sentiments privilégiés. Mais quel enthousiasme indiscret et

périlleux d'appliquer à tous les amours, quels qu'ils soient, cette

complaisante faveur de la Providence! De quelles coupables lâchetés de

coeur, de quelles perfidies, de quelles défaillances morales on la rend

ainsi involontairement complice! Écoutez Mme Sand nous retracer à sa

façon les hautes origines de l'amour: «Ce qui fait l'immense supériorité

de ce sentiment sur tous les autres, _ce qui prouve son essence divine_,

c'est qu'il ne naît point de l'homme même, c'est que l'homme n'en peut

disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne l'ôte par un acte

de sa volonté; c'est que le coeur humain le reçoit d'en haut sans doute

pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins

du ciel; et quand une âme énergique l'a reçu, c'est en vain que toutes

les considérations humaines élèveraient la voix pour le détruire; il

subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires qu'on lui

donne, ou plutôt qu'il attire à soi, l'amitié, la confiance, la

sympathie, l'estime même, ne sont que des alliés subalternes; il les a

créés, il les domine, il leur survit.» Et, quelques lignes plus loin,

elle ajoute: «La suprême Providence, qui est partout en dépit des

hommes, n'avait-elle pas présidé à ce rapprochement? L'un était

nécessaire à l'autre: Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces

émotions sans lesquelles la vie est incomplète; Valentine à Bénédict,

pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et

tourmentée. Mais la société se trouvait là entre eux, qui rendait ce

choix absurde, coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable

de la nature, les hommes l'ont détruit; à qui la faute?» Qu'il y ait une

prédestination divine entre Bénédict et Valentine, j'ai peine à le

croire, mais que Dieu intervienne exprès pour autoriser jusqu'aux

inconstances du coeur, voilà ce que je ne peux, en conscience, accorder

à Jacques. «Je n'ai jamais travaillé mon imagination, dit-il, pour

allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y était pas encore ou celui

qui n'y était plus; je ne me suis jamais imposé la constance comme un

rôle. Quand j'ai senti l'amour s'éteindre, je l'ai dit sans honte et

sans remords, et _j'ai obéi à la Providence qui m'attirait ailleurs_.»

La singulière fonction pour la Providence, d'appeler Jacques à de

nouvelles amours! Du reste, Jacques fait des prosélytes à sa doctrine,

sa femme la première. Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit, c'est

religieusement, si je puis dire. On n'avait jamais poussé la piété si

avant dans l'adultère. Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet

que forme l'aimable Fernande. «O mon cher Octave! écrit-elle à son

amant, nous ne passerons jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller

et sans prier pour Jacques.» Voilà un mari bien consolé.

On ne doit pas s'étonner, d'après cela, si les héros de Mme Sand croient

rendre à Dieu une sorte de culte en cédant à l'amour. Les amants

prennent tout à coup, dans leurs extases, des airs d'inspirés. Quand ils

racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation pieuse. Ils

semblent voir là quelque chose comme des rites sacrés, où ils apportent

un orgueil attendri. Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands

prêtres.

De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable bonheur qui lui

est arrivé, le mensonge bizarre et l'héroïsme cynique par lequel la

Daniella s'est livrée à lui! Je n'insisterai pas, je veux seulement

indiquer la note qui domine dans cette étrange action de grâces. Les

métaphores les plus mystiques se pressent sous sa plume délirante. «Une

vierge sage calomniant sa pureté, éteignant sa lampe comme une vierge

folle, pour rassurer la mauvaise et lâche conscience de celui qu'elle

aime et qui la méconnaît! Mais c'est un rêve que je fais!... _Je suis

dans un état surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour

primordial, le principal effluve de la divinité s'est répandu dans l'air

que je respire; ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide

nouveau qui le pénètre et qui le vivifie.... Je vis enfin par ce sens

intellectuel qui voit, entend et comprend, un ordre de choses immuable,

qui coopère sciemment à l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie

supérieure, de la vie en Dieu_», etc., etc. Ce n'est plus seulement un

apôtre de l'amour, c'est un illuminé.

Venant de Dieu, l'amour est sacré. Y céder, c'est faire acte pie; y

résister serait un sacrilège; le blâmer dans les autres, une impiété. Le

voeu de la nature, n'est-ce pas l'appel même de Dieu à ces élus d'une

nouvelle espèce? Est-il besoin d'ajouter que l'amour se légitime par

lui-même? Il est irresponsable, puisqu'il est divin. Les égarements

qu'il amène rencontrent dans l'auteur et dans ses principaux personnages

la plus large indulgence, la sympathie la plus illimitée: «Marthe, dit

Eugénie (dans le roman d'_Horace_), pourquoi donc cette douleur? Est-ce

du regret pour le passé, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as disposé de

toi, tu étais libre, personne n'a le droit de t'humilier.» Ceux mêmes

qui auraient quelque droit de se plaindre, comme les maris abandonnés,

sont les premiers, quand ils ont de grandes âmes, à répandre leur

bénédiction héroïque sur le couple adultère: «Ne maudis pas ces deux

amants, écrit Jacques à Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment.

Il n'y a pas de crime là où il y a de l'amour sincère». Et ailleurs:

«Fernande cède aujourd'hui à une passion qu'un an de combats et de

résistance a enracinée dans son coeur; je suis forcé de l'admirer, car

je pourrais l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un mois. Nulle

créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour

le ressentir et pour le perdre.» Mais où donc s'arrêtera cette

indulgence pour les égarements de l'amour? J'ai peur qu'elle ne s'étende

bien loin, jusqu'aux dernières limites où peut s'étendre la vie libre.

Je me rappelle involontairement une apologie très vive (_pro domo suâ_)

d'Isidora la courtisane, démontrant à Laurent que toutes ces femmes de

plaisir et d'ivresse qu'un stoïcisme puéril méprise, ce sont les types

les plus rares et les plus puissants qui soient sortis des mains de la

nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora parle ainsi par circonstance ou

par situation, et que d'ailleurs il ne faut pas discuter si sévèrement

les folles pensées qui s'échangent au bal masqué. Soit; mais plus loin,

dans le même livre, Laurent développe un thème analogue, et conclut

hardiment, devant la noble Alice, que la société n'a pas donné d'autre

issue aux facultés de la femme, belle et intelligente, mais née dans la

misère, que la corruption. Et la pudique Alice répond avec une expansion

douloureuse: «Vous avez raison, Laurent». Le mot est d'une bouche bien

grave, cette fois!

Dans toutes les fautes qui peuvent entraîner une femme, dans celles

mêmes qui l'avilissent aux yeux du monde, il n'y a de coupable que la

société, qui entrave les libres élans de Dieu dans les âmes. On va bien

loin avec cette théorie. J'ai peur que les âmes qui, par malheur, la

prendraient au sérieux, ne s'énervent dans une sorte de fatalisme

oriental. C'est la foi dans la liberté qui nous fait libres. Croyez-y

vigoureusement, vous la sentirez vivre et agir en vous. Cessez d'y

croire, et vous tomberez au rang de ces âmes serviles que la passion

agite sous son joug de fer. On est libre dans la mesure où l'on croit

l'être, car c'est précisément cette affirmation de notre force qui nous

affranchit. Ceci est un dogme de la plus pure philosophie; c'est un

dogme religieux aussi, car la religion nous dit que la grâce ne se

refuse pas à qui la mérite par l'effort. Je ne prétends pas que l'homme

soit impeccable, ni que l'opinion doive s'armer d'une ridicule sévérité

pour châtier ses défaillances. Ce que je veux uniquement, c'est rétablir

la responsabilité là où elle doit être, et empêcher qu'on n'aggrave

encore des faiblesses trop réelles par ces complaisances de doctrines

empressées à les absoudre. Il y a une certaine grandeur morale, même

dans une faute, à s'en reconnaître le libre auteur, plutôt que d'en

chercher la lâche excuse dans une fatalité que nous faisons nous-mêmes

en y croyant.

L'idéalité sensuelle, voilà le vice secret de presque tous les amours

dans Mme Sand. Ses héros s'élèvent aux plus hautes cimes du platonisme.

Mais regardez de plus près dans le coeur, vous y apercevrez un

sensualisme délicat ou violent qui gâte les plus nobles aspirations. Un

exemple suffira. Lélia est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les

grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer incontestablement

l'amour pur. Mme Sand a voulu en faire la plus brillante expression de

l'idéalisme dans la passion. Certes elle parle un magnifique langage

quand elle s'écrie: «L'amour, Sténio, n'est pas ce que vous croyez; ce

n'est pas cette violente aspiration de toutes les facultés vers un être

créé, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus éthérée de notre

âme vers l'inconnu. Êtres bornés, nous cherchons sans cesse à donner le

change à ces insatiables désirs qui nous consument; nous cherchons un

but autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons

nos périssables idoles de toutes les beautés immatérielles aperçues dans

nos rêves. Les émotions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a

rien d'assez recherché dans le trésor de ses joies naïves pour apaiser

la soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne

l'avons pas!» Et le discours, lancé ainsi par une pensée impétueuse et

sublime vers l'infini, ne s'arrête plus. L'âme, entraînée à sa suite,

gravit les cîmes les plus élevées du sentiment. Mais tournez le

feuillet: l'âme redescend la montagne. Quelle scène! et comme le _grand

coeur_ de Lélia est près de faiblir! Se rappelle-t-on les pages

brûlantes qui commencent ainsi: «Lélia passa ses doigts dans les cheveux

parfumés de Sténio, et, attirant sa tête sur son sein, elle la couvrit

de baisers....» Il y a dans ces pages un si indéfinissable mélange de

platonisme et de volupté, l'un reprenant sans cesse ce que l'autre a

ravi, et la volupté vaincue revenant à chaque instant se jouer du

platonisme tour à tour indigné et attendri, il y a dans cette lutte

dangereuse et trop longtemps décrite quelque chose de si irritant pour

l'imagination, que je n'hésite pas à juger Pulchérie, la prêtresse du

plaisir, moins impudique dans ses ivresses, que cette sublime Lélia dans

les hallucinations de sa cynique chasteté. Les nobles idées elles-mêmes

qui se présentent au milieu de ce délire ne font qu'en aggraver

l'étrange abandon. «Comme ton coeur bat rude et violent dans ta

poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant; mais ce coeur

renferme-t-il le germe de quelque mâle vertu? Traversera-t-il la vie

sans se corrompre ou sans se sécher?... Tu souris, mon gracieux poète,

endors-toi ainsi.» Je ne peux souffrir cette sollicitude pour la vertu

future de Sténio en un pareil moment. Lélia proteste en vain contre nos

soupçons. En vain elle déclare qu'elle se complaît dans la beauté de

Sténio avec _une candeur_, une _puérilité maternelle_. Je me défie

malgré moi de ces candeurs et de ces maternités factices.

Une des conséquences de la théorie sur l'origine providentielle de la

passion est cet axiome romanesque, que l'amour égalise les rangs. C'est

la société seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans nos

puériles combinaisons. D'où il faut conclure que, dans ce travail

providentiel qui prédestine les âmes les unes aux autres, il n'est tenu

aucun compte des degrés de la hiérarchie sociale où le hasard et le

préjugé distribueront ces âmes à leur entrée dans la vie. Il y a égalité

devant Dieu, il y aura égalité dans l'amour, qui est son oeuvre. Et l'on

verra toutes ces nobles héroïnes, Valentine de Raimbault, Marcelle de

Blanchemont, Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller chercher leur

idéal sous la blouse du paysan ou la veste de l'ouvrier, jalouses de

relever leurs frères abaissés et de remettre chacun d'eux à sa vraie

place. Ainsi se font les mariages d'âmes, d'une extrémité à l'autre de

l'échelle sociale, dans le monde des romans de Mme Sand. Elle se plaît,

dans les jeux de son imagination, à rapprocher les conditions et à

préparer (elle le croit du moins) la fusion des castes par l'amour.

George Sand(#13038) · 第 4 / 12 段