fiancée de la mort, sous le coup d'un effrayant mystère dont parfois sa
raison se trouble, nous voyons reparaître Consuelo, vierge et veuve,
comtesse de Rudolstadt, toujours grande et noble artiste, à la cour de
Frédéric et dans la dangereuse intimité de la princesse Amélie, que de
scènes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son enlèvement, cette
fuite nouvelle sous la conduite des Invisibles, ces émotions
douloureuses d'une passion énigmatique qui l'attire comme un amour
permis et qui l'effraye comme une sorte d'adultère envers un mort, tout
cela est raconté avec un intérêt, un entrain incomparables. Mais, pour
Dieu! que le comte Albert ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si
nuageux! S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et qu'il ne
lui commente pas sans fin, dans une histoire de fantaisie, les
sanglantes légendes de Jean Ziska et des Hussites! Si sa démence n'était
pas si prétentieuse, il pourrait nous intéresser; s'il ne repassait pas
à chaque instant dans le roman, avec son front pâle, son oeil fixe et
son manteau noir semé de larmes d'argent comme un drap mortuaire, il
pourrait nous sembler aimable. Mais c'est bien mal à lui de déraisonner
si souvent pour effrayer Consuelo et pour impatienter le lecteur! Et
quand le moment de l'initiation arrive, quand l'oracle parle enfin au
fond du souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble comte qui
parle? il me semble reconnaître de vieilles phrases qui ont fait un long
et vaillant service dans _la Démocratie pacifique_ de ce temps et
ailleurs: «Une secte mystérieuse et singulière rêva, entre beaucoup
d'autres, de réhabiliter la vie de la chair, et de réunir dans un seul
principe divin ces deux principes arbitrairement divisés. Elle voulut
sanctionner l'amour, l'_égalité_, la _communauté de tous_, les éléments
de bonheur. Elle chercha à relever de son abjection le prétendu principe
du mal et à le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien» ...
etc., etc.... Le noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a
longtemps que je rêve, et je soupçonne Consuelo de n'avoir tant de
patience à l'entendre que parce qu'elle fait comme moi. Mais tout cela
n'est rien en regard du second volume de _la Comtesse de Rudolstadt_.
C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner le spectacle de la
marée montante du système et de la déclamation. L'ennui atteint tout à
coup des hauteurs démesurées. Qui pourrait suivre Consuelo dans ce
Panthéon bizarre que lui ouvrent les prêtres et les prêtresses de la
vérité, qui est décoré, entre chaque colonne, des statues des plus
grands amis de l'humanité, et où l'on voit figurer Jésus-Christ entre
Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane à côté de saint Jean, Abailard
auprès de saint Bernard, Jean Huss et Jérôme de Prague à côté de sainte
Catherine et de Jeanne d'Arc? De grâce, arrêtons-nous sur le seuil du
temple avant que Spartacus n'arrive pour clore l'histoire, et que toutes
les figures plus ou moins touchantes du roman ne disparaissent dans les
brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman qui finit par ce qu'il
y a de plus froid au monde, l'allégorie, uni à ce qu'il y a de plus
pompeusement vide, la théosophie humanitaire.
Ce serait vraiment abuser de l'évidence que d'insister davantage et de
répéter longuement la même et triste épreuve sur le _Meunier
d'Angibault_, où l'on voit, au commencement, un artisan héroïque, le
grand Lémor, refuser la main d'une veuve patricienne qu'il adore, parce
que la richesse est contraire à ses principes, et la riche veuve, à la
fin du roman, se réjouir de l'incendie qui dévore son château, parce
qu'elle voit tomber, avec le dernier pan de mur qui lui appartient, le
dernier obstacle qui la séparait du socialisme et de son amant.
Parlerons-nous du _Péché de M. Antoine_, dont le plus gros péché n'est
pas, à mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que Gilberte, mais bien
d'avoir rendu M. de Boisguilbault le plus insupportable des hommes en
lui enlevant sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste ici,
dans le singulier monde où s'agitent les personnages du roman: M.
Antoine, gentilhomme déchu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la
servante; Émile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault, le vieux
fou. Il n'y a que M. Cardonnet le père qui ne trempe pas dans l'_idée
nouvelle_; mais aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas
de soi-même, d'en faire le type de l'industriel sans coeur, dont la
froide brutalité fait mourir sa femme, et qui broie les idées comme les
hommes sous la meule de son usine. Tout ce monde-là (toujours M.
Cardonnet excepté) a les deux caractères obligés des personnages:
l'héroïsme du coeur et l'argumentation intarissable. C'est à qui fera
les plus belles actions et parlera le plus longtemps. La palme reste à
M. de Boisguilbault.
III
Déjà pourtant, à la même époque où le rêve humanitaire obsédait si
cruellement cette belle imagination, il s'était fait en elle plus d'une
révolte sourde contre la tyrannie des amitiés et des idées
systématiques. Plus d'une fois elle avait osé, pour respirer le grand
air des libres espaces, soulever un instant le joug de plomb qui
l'écrase. Entre _le Meunier d'Angibault_ et _le Péché de M. Antoine_,
ces deux grosses machines socialistes, elle avait donné au monde
attentif et ravi une délicieuse idylle, la _Mare au Diable_, et préludé
ainsi, par un petit chef-d'oeuvre d'exquise chasteté et de poésie
champêtre, à la nouvelle manière qui devait marquer pour elle une autre
période, une période de renaissance. Bonheur inattendu! Dans ces pages
privilégiées, pas un mot de politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien
que de pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort, de beau
sans emphase, de touchant sans phrase! Un petit voyage de trois lieues,
qui dure une nuit parce que l'on s'égare; une conversation plusieurs
fois interrompue, reprise, quittée, entre le fin laboureur Germain, qui
va chercher femme à Fourche, et la petite Marie, qui s'en va bergère aux
Ormeaux; deux personnages épisodiques, mais non étrangers à l'action,
Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir Marie pour seconde mère, et la
Grise, une bonne et belle jument qu'on aime comme si elle était une
personne; le bivouac improvisé sous les grands chênes et où la nuit se
passe tout gentiment, pour Marie, à jaser et à dormir, pour Germain, à
causer et à rêver; une émotion bien vite réprimée par le brave paysan
devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut mieux, un bon
projet de mariage qui germe dans sa tête et qu'il remportera demain à la
ferme, voilà tout; ce n'est rien, et ce _rien_ restera dans notre
littérature d'imagination parmi les oeuvres accomplies, nées sous un
rayon propice, et consacrées. La poésie est le talisman de Mme Sand; dès
qu'elle y touche, la sympathie renaît et les mauvais rêves avec l'ennui
s'enfuient.
Cette veine d'innocence et de poésie renouvelées devait porter bonheur à
Mme Sand. Après s'être efforcée d'oublier M. de Boisguilbault et son
communisme dans les brillantes aventures de son _Piccinino_, elle revint
avec amour à la veine d'or où elle avait déjà recueilli un trésor de
grâce et de sentiment: elle y puisa _François le Champi_. On eut peur en
ouvrant le livre. On avait aperçu, parmi les premières lignes, quelques
mots de funeste augure, je ne sais quelle théorie de la connaissance, de
la sensation et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on tremblait
que M.P. Leroux n'eût répandu les lumières troublées de sa psychologie
sur cette oeuvre nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en
s'apercevant que cette page était absolument un hors-d'oeuvre, une
dernière concession à l'amitié. On respira, mais l'alerte avait été
chaude. Il restait un roman berrichon de la tête aux pieds. Mme Sand
avait plié son beau style à cette fantaisie du langage rustique, imité
dans ses dernières finesses et saisi dans tout son naturel, pour
raconter l'histoire de ce brave Champi, de la bonne Madelon, de leur
bucolique amitié à l'ombre du moulin, amitié de mère de la part de
Madelon, amitié de fils de la part de Champi, mais qui se change avec
les événements et les années en une tendresse bien vive et qui les mène,
l'un donnant le bras à l'autre, jusqu'à l'église du village, avec le
petit Jeannie derrière eux, souriant de son plus fin sourire: ne
faut-il pas bien souvent un _Ascagne_ enfant dans les romans de village
comme dans les poèmes épiques, pour servir de prétexte aux premières
effusions de l'amour naissant? Mais pendant que se déroulait cette
épopée tranquille dans le feuilleton du _Journal des Débats_, au moment
même où le roman arrivait à son dénouement, un autre dénouement, qui fit
beaucoup de tort au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place dans
le _premier Paris_ dudit journal. C'était la révolution de 1848.
La crise fut vive pour Mme Sand. L'émotion de la première heure faillit
arrêter la renaissance de son talent, et couper brusquement la veine
nouvelle. Des amitiés exigeantes arrivées au pouvoir faillirent
compromettre cette plume exquise dans les violences de la polémique; des
_Lettres au peuple_ et des _Bulletins du ministère de l'intérieur_,
voilà ce qui remplaça, pendant quelques mois, les fables charmantes dont
elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait tous. Il fallut
l'insurrection terrible de Juin pour rompre le charme et affranchir
l'imagination devenue captive. «C'est à la suite de ces néfastes
journées, dit-elle, que, troublée et navrée jusqu'au fond de l'âme par
les orages extérieurs, je m'efforçai de retrouver dans la solitude,
sinon le calme, au moins la foi.... Dans ces moments-là un génie orageux
et puissant comme celui de Dante écrit, avec ses larmes, avec sa bile,
avec ses nerfs, un poème terrible, un drame tout plein de tortures et de
gémissements. De nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste,
qui n'est que le reflet et l'écho d'une génération assez semblable à
lui, éprouve le besoin impérieux de détourner la vue et de distraire
l'imagination, en se reportant vers un idéal de calme, d'innocence et de
rêverie. Dans les temps où le mal vient de ce que les hommes se
méconnaissent et se détestent, la mission de l'artiste est de célébrer
la douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler ainsi aux hommes
endurcis ou découragés que les moeurs pures, les sentiments tendres et
l'équité primitive sont ou peuvent être encore de ce monde. Les
allusions directes aux malheurs présents, l'appel aux passions qui
fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; mieux vaut une douce
chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits
enfants sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux
réels, renforcés et rembrunis encore par les couleurs de la fiction.»
Ces lignes sont écrites au devant de _la Petite Fadette_, comme un adieu
à la politique orageuse et un engagement, pris à demi-voix, de s'en
tenir désormais à des rêves plus doux. _La Petite Fadette_ fut le
premier gage de la réconciliation de Mme Sand avec son génie. Dans ces
années inquiètes, dans ces heures incertaines dont chacune apportait un
péril ou une menace, une discorde nouvelle entre les chefs des partis et
un frémissement des masses, avec quelle joie on échappait aux anxiétés
de cette vie précaire en suivant Mme Sand dans les _traînes_ fleuries,
vers la rivière qui s'endort là-bas, sous les branchages! Que de larmes
mêlées de sourires, un peu par contraste avec les événements, firent
couler l'amitié des deux _bessons_ de la Bessonnière, la jalousie de
Sylvinet, la tendresse étonnée d'abord, bientôt émue et vive, du beau
Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante de la Fanchon,
transformée par le charme magique d'un amour vrai! Ce fut un succès de
grâce renaissante. Les plus beaux jours du talent étaient revenus,
l'émotion publique les reconnaissait et les saluait. C'est à la même
source d'inspiration champêtre qu'il faut rapporter quelques oeuvres,
plus voisines de nous par le temps, comme les _Maîtres sonneurs_, un
récit bien original, et _les Visions de la nuit dans les campagnes_,
piquante fantaisie d'une imagination qui aime à traduire les naïves
terreurs, les superstitions et les légendes, non sans s'émouvoir
elle-même de ces jeux de la peur, qui sont la poésie de minuit et le
drame nocturne des champs.
Vers cette époque, la passion du théâtre, qui avait été très vive chez
Mme Sand, se réveilla avec une force nouvelle. L'effort infructueux de
_Cosima_ avait irrité cette passion plus encore qu'elle ne l'avait
découragée. _Gabrielle_, _les Sept Cordes de la Lyre_, les
_Mississipiens_ avaient été comme un spectacle idéal que Mme Sand avait
donné à son imagination. Dans sa studieuse retraite de Nohant, sa
récréation la plus chère, avec ses enfants et ses amis, était, nous le
verrons plus tard, un théâtre de fantaisie, où chacun, sur un scénario
préparé d'avance, apportait la verve improvisée de son esprit ou la
malice piquante de sa raison, sa mélancolie ou sa gaieté.--En 1849 elle
fit jouer sa comédie pastorale de _François le Champi_. Nous ne la
suivrons pas longuement dans cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur
ne rencontrera jamais un succès égal à son mérite, à son effort, à son
visible désir de bien faire. Le tour particulier de son talent, amoureux
de l'analyse et de la poésie, ne lui profitait pas ici autant
qu'ailleurs. Ce qu'il faut, au théâtre, c'est la science du relief,
l'instinct de la perspective, l'habileté des combinaisons et surtout
l'action, encore l'action et toujours l'action; c'est la gaieté
naturelle qui enlève le rire, ou le secret des émotions fortes et
l'imprévu qui saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'était pas
le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la _vis comica_ ne se
rencontrent chez elle. Son théâtre manque de relief; les formes trop
simples et trop nues de son art, son habitude des analyses délicates et
des sentiments fins, le style même, d'une prodigieuse facilité, mais un
peu prolixe et parfois un peu déclamatoire, qui tantôt ne brille que par
une simplicité savante et tantôt s'illumine de l'éclair lyrique, mieux à
sa place dans un roman, voilà autant d'obstacles à sa popularité sur la
scène. Quoi qu'il en soit, pendant de longues années, dans la dernière
période de sa vie, depuis _François le Champi_ et _le Mariage de
Victorine_ (1851) jusqu'au _Marquis de Villemer_ (1864), Mme Sand fut,
avec un succès inégal, passionnément occupée de son théâtre.
Elle sentait très vivement chez les autres, elle appréciait ce don du
théâtre qu'elle fit tant d'efforts pour acquérir et pour imposer au
public. Quoi qu'on en ait dit plus tard, elle n'y réussit jamais
complètement. Nous avons cependant assisté à des reprises récentes de
quelques-unes de ses pièces, un peu trop vite abandonnées autrefois, et
qui ont été très bien accueillies par un public nouveau; nous venons
d'applaudir[4] à cette jolie comédie romanesque _les Beaux Messieurs de
Bois-Doré_ et à ce drame sentimental _Claudie_, qui a réussi malgré le
ton de prédication suranné du père Remy. Je suis assuré qu'on pourrait
faire la même et heureuse épreuve sur d'autres pastorales, mises au
théâtre, comme _François le Champi_, ou des drames voués à l'étude des
âmes d'artistes, comme _Maître Favilla_. Il faut tenir compte d'un
mouvement de réaction très marqué qui s'opère dans les esprits en faveur
du théâtre idéaliste, pour comprendre ce genre de succès qui fait
honneur au public lettré. Malgré cela et quelques autres raisons tirées
du charme sentimental de l'écrivain tardivement retrouvé, on peut dire
que Mme Sand ne réussit que deux fois, d'une manière durable, au
théâtre: dans _le Mariage de Victorine_ et dans _le Marquis de
Villemer_. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois, elle avait eu
deux précieux collaborateurs: pour la première pièce, Sedaine; pour la
seconde, Alexandre Dumas fils.
Pendant cette période, disputée au roman et en partie usurpée par des
tentatives dramatiques, Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui
montrait sa vraie vocation.
IV
Elle donnait successivement: des romans du genre historique, comme _les
Beaux Messieurs de Bois-Doré_, dont était sortie presque aussitôt la
pièce du même nom, cette étrange hallucination, ce rêve rétrospectif sur
les amours et la religion antédiluviennes, qu'elle a intitulé _Évenor et
Leucippe_; quelques romans agréables, comme _la Filleule_, _Adriani_,
_Mont-Revêche_, qui nous semblent particulièrement significatifs par la
peinture très vive et très soignée des caractères, par la gracieuse
variété des situations, par le mouvement de l'intrigue et surtout par le
désintéressement très marqué de toute théorie sociale, le parti pris de
revenir à sa conception primitive du roman, pur de toute préoccupation
étrangère[5].
Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles avaient valu à Mme Sand
un regain de succès et une popularité qui avait monté pendant quelque
temps jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre un instant
qu'elle ne se s'attardât dans ces paysanneries qui l'avaient si
heureusement affranchie de la haineuse politique. Aussi ce fut avec un
grand plaisir qu'on la vit revenir à la véritable patrie du roman, la
société tout entière, dans sa complexité infinie, aujourd'hui, mais pas
pour longtemps, parmi les ouvriers de la Ville-Noire, hier dans le salon
bourgeois et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique
boudoir de la vieille marquise de Villemer ou sur les montagnes de
l'Auvergne.
Dans la longue série des oeuvres qui couronnent d'une flamme vive
encore, bien que par instants pâlissante, les derniers travaux de Mme
Sand, deux surtout méritent de fixer l'attention de la postérité, _Jean
de la Roche_ et _le Marquis de Villemer_. Je viens de relire ces deux
romans et je suis retombé sous le charme d'autrefois. Je l'ai senti
presque aussi vif et pénétrant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres
de pure imagination, qui résistent à l'épreuve d'une seconde journée
quand elles ont perdu pour nous l'attrait de l'inconnu et cette première
fleur de la nouveauté, souvent si fragile et si artificielle?
Ces deux oeuvres sont de la meilleure manière de George Sand, avec le
progrès que l'expérience la plus délicate de la vie a pu apporter dans
les conceptions primitives de son art, sans que l'âge ait refroidi
l'inspiration. Le sujet de _Jean de la Roche_ est peut-être le plus
original et le plus simple. Il n'échappe pas à la poétique du genre qui
condamne tout roman à n'être, plus ou moins, que l'histoire d'un amour
malheureux. Ce sera donc encore l'éternelle lutte de l'amour contre les
obstacles qui l'entourent à chaque pas et le détournent de son but. Mais
la nouveauté est ici dans la nature de l'obstacle. Jean de la Roche est
d'une naissance au moins égale à celle de miss Love; sa fortune est
convenable, et M. Butler, grâce à Dieu, n'a rien de commun avec les
pères barbares qui remplissent les romans et les drames des éclats de
leur colère. Quand tout semble conspirer au bonheur de cet amour partagé
et béni, d'où vient donc l'obstacle? D'où jaillira la source des larmes?
Miss Love a pour frère un enfant, un terrible enfant, qui, voyant que sa
soeur va se marier, tombe dans une sorte de désespoir. Il est jaloux à
sa manière, chastement, mais maladivement jaloux. Sa langueur
silencieuse et obstinée, une fièvre nerveuse, des rechutes terribles,
voilà tout le noeud du roman. L'enfant est jaloux jusqu'à en mourir, et,
comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice même, le sacrifice qui
garde le sourire aux lèvres, sans hésiter elle immole ses plus chères
espérances. L'analyse de cette passion étrange d'un enfant fait
l'originalité de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que l'on peut
enlever un obstacle de cette nature; il faut des soins et des
ménagements infinis pour traiter cette maladie de l'âme qui menace à
chaque instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une
résignation gaie et le plus difficile courage, celui qui ne craint pas
de se mesurer avec le temps et d'attendre, presque sans espérance, un
changement invraisemblable. À travers quels incidents variés un art
ingénieux conduit l'intérêt, le soutient en le graduant et le variant
sans cesse, comment tout se démêle enfin sous la main délicate de
l'auteur, comment l'épreuve de ces deux âmes vaillantes se termine et se
consacre par un bonheur qui n'est que le résultat naturel et comme
l'oeuvre de leurs généreuses qualités, voilà où se marque le talent
renouvelé de l'auteur. La dernière partie du roman, la rencontre de Jean
de la Roche, déguisé et méconnaissable, avec la famille Butler, une
excursion très pittoresque au Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de
s'assurer si on l'aime encore après cinq longues années d'absence et de
malentendu, le repentir tardif de Hope Butler, l'expiation qu'il offre
pour le mal déjà fait, mais qui, dans l'enfant devenu jeune homme, garde
encore son caractère étrange et maladif, ces dernières scènes, si
naturelles et si bien préparées en même temps, achèvent l'émotion du
lecteur.
Nous ne raconterons pas _le Marquis de Villemer_, popularisé par le
théâtre aussi bien que par le roman. Bien des fois déjà on avait vu le
drame ou le roman aux prises avec des données analogues. Ni dans la
littérature anglaise, ni dans la nôtre, l'histoire de l'institutrice ou
de la demoiselle de compagnie n'est nouvelle. Mais ce qui est nouveau
ici, c'est l'analyse des personnages, tracés avec autant de netteté que
d'élégance; c'est surtout l'abondance et la variété des plus charmants
détails d'intérieur. Quels piquants entretiens que ceux de Caroline de
Saint-Geneix avec la vieille marquise, une personne compliquée, faussée
par l'abus des relations sociales, incapable de vivre seule, incapable
même de penser quand elle est seule, mais esprit charmant dès qu'elle
est en communication avec l'esprit d'autrui, et dont la jouissance
unique en ce monde est la conversation, qui lui rend le service
d'activer ses idées, de les rendre _gaies_ par le mouvement, de la tirer
hors d'elle-même! Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air qui règne
d'un bout à l'autre de ce charmant récit, c'est l'attitude et le ton de
la vie aristocratique, si naturellement pris et si naturellement gardé
dans tout ce roman. On n'a pas assez remarqué ce caractère de l'esprit
de Mme Sand dans ses anciennes oeuvres. La démocratie des idées a fait
illusion et donné le change sur l'habitude et l'allure de ce style, qui
n'est jamais mieux à sa place que dans les peintures de la haute vie, où
il excelle sans effort, où il se meut avec une aisance merveilleuse.
Qu'on la compare, sur ce point, avec Balzac! quelle supériorité aisée
chez George Sand!
C'est le caractère des esprits vraiment supérieurs de se continuer sans
se répéter et de savoir se renouveler. Toutes les oeuvres de la dernière
période ne méritent pas cependant le même éloge. L'auteur y laisse
sentir quelques traces de fatigue, dont la plus marquée est une
prolixité que ne peuvent aviver quelques traits d'analyse morale et
quelques pages de description saisissante. Il n'en reste pas moins vrai
que c'est un prodige de fécondité que cette vie littéraire de Mme Sand,
vue dans son ensemble, enchantant de ses fictions ou troublant de ses
rêves quatre ou cinq générations, à travers tant de catastrophes
publiques ou privées, presque toujours égale à elle-même, mais n'ayant
jamais dit le dernier mot de son art, déconcertant à chaque instant la
critique, qui croit l'avoir enfin saisi, lui réservant toujours de
nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle, et sur la route qu'elle a
parcourue, se sont amoncelés tant de ruines intellectuelles, tant de
débris, de talents incomplets, frappés ou d'impuissance ou de ridicule
et, dans leur infatuation, ne s'apercevant même pas qu'ils ont cessé
d'exister.
Dans l'intervalle des romans, qui étaient l'oeuvre principale de sa vie,
elle trouvait le temps de se mêler activement, même sous forme
littéraire, de la vie des autres, soit qu'elle racontât toute sorte
d'histoires à ses petits-enfants, _le Château de Pictordu_, _la Tour de
Percemont_, _le Chêne parlant_, _les Dames Vertes_, _le Diable au
Champ_, toutes les variétés des _Contes d'une grand'mère_, où se montre
une imagination intarissable; soit qu'elle écrivît d'une plume
négligente sur le bord de la table de famille ses impressions un peu
vagues sur la littérature du jour; soit enfin que plus tard, sous le
coup des émotions les plus vives, à la date de l'année terrible, elle
retraçât dans le _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_ les
angoisses publiques, les douleurs et les inquiétudes privées dans un
style attristé, mais viril, tout vibrant de patriotisme. Le reste de
cette vie prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore un
excédent de minutes libres dans des journées si occupées, était la
partie réservée à une _Correspondance_ infatigable, qui était comme le
complément tenu au jour le jour de cette biographie commencée d'après un
vaste plan, l'_Histoire de ma vie_, remontant beaucoup trop haut dans la
généalogie de sa famille, arrêtée trop tôt, où abondent les pages les
plus curieuses, d'autres tout simplement exquises, comme le récit du
séjour au couvent des Anglaises.
Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres nous omettons, que de
petits chefs-d'oeuvre nous laissons dans l'ombre!