réfléchissant: aux immenses sacrifices que ces populations ont fait et
qui déjà grèvent leur avenir; aux nouveaux sacrifices que leur imposera
la prolongation de la guerre; aux troubles intérieurs qui compromettent
à cette heure la situation du Rio de la Plata par suite de la résistance
obstinée du Paraguay; aux complications extérieures dans lesquelles nous
pouvons être engagés avec le Chili, le Pérou et la Bolivie; et enfin aux
graves inconvénients qui tôt ou tard pourraient résulter d'un refus
direct de la médiation proposée par les Etats-Unis--je suis d'avis que
ladite médiation doit être acceptée dans les termes que j'indiquerai
ci-après.
Cette médiation peut-être pour nous une intervention providentielle.
Nous la pouvons accepter sans armistice immédiat. Cela signifie que si
pendant les négociations préliminaires, c'est-à-dire pendant quelques
mois, nous pouvons triompher par la voie des armes, comme l'espère Votre
Excellence, la victoire mettra fin aux conférences.
Si dans cet intervalle nous n'obtenons pas l'avantage, aucune paix ne
sera préférable à celle qui aura été négociée sous la garantie des
Etats-Unis; car si une garantie internationale peut être efficace, c'est
bien celle-là.
Les bases de la négociation devront être modifiées, en conséquence du
changement qui s'est opéré dans la situation que nous occupions ou que
nous nous faisions l'illusion d'occuper, quand a été conclu le traité du
1er mai 1865.
Distinguons ce qui est juste et ce qui est essentiel, de ce qui ne l'est
pas.
Abandonnons ce qui coûterait plus cher qu'il ne vaut. Par exemple, un
seul mois de guerre nous impose des sacrifices supérieurs à tout ce que
le Paraguay pourrait _réellement_ nous payer dans quatre ou six
générations, à titre d'indemnités et dépenses de guerre. La paix ne peut
dépendre de question de limites, de fragments de déserts. C'est chose
vraiment insensée que des territoires ainsi dépeuplés achèvent de se
dépeupler, afin d'augmenter la superficie de leurs solitudes. Le Brésil
n'a pas même pu explorer tous les territoires qu'il possède. Ces
questions de terres non habitées doivent se discuter à part et
s'arranger en dehors de toute coaction militaire.
En acceptant la médiation des Etats-Unis nous pourrons déclarer en même
temps quelles sont les clauses que nous regardons comme essentielles.
Une satisfaction d'honneur--si l'on ne trouve pas que l'honneur ait été
satisfait par notre occupation militaire et par nos nombreux et glorieux
faits d'armes sur le territoire du Paraguay.
Des garanties de paix et de sécurité contre des agressions nouvelles.
Ces garanties peuvent être diverses. On peut les abandonner à la
discrétion du médiateur. On indiquerait seulement que la plus agréable
de toutes pour nous serait l'établissement dans le Paraguay d'un
gouvernement de publicité et de libre discussion.
Des garanties pour la libre navigation par tous les pavillons des
fleuves _Paraguay_ et _Paranà_.
Après avoir énuméré les conditions que nous regardons comme
essentielles, on déclarerait que nous reposant avec la plus entière
confiance sur l'honneur, la loyauté et les principes libéraux du peuple
et du gouvernement des États-Unis, nous leur confions le dépôt de notre
honneur et de nos intérêts, les autorisant à proposer ou accepter les
conditions que ces États proposeraient ou accepteraient, s'ils étaient
mis en notre lieu et place; les dits États-Unis se constituant garants
de tout ce qui serait arrêté et conclu.
Telles sont mes opinions, loyalement et amicalement énoncées, et que je
suis autorisé à vous communiquer.
Votre Excellence leur donnera la considération qu'elles méritent et la
suite qu'elle jugera convenable.
J'ai l'honneur de réitérer à Votre Excellence les assurances de ma plus
haute considération.
_Signé_: ANDRÈS LAMAS.
C
A Son Excellence Monsieur Antonio Coelho da Sa é Albuquerque, ministre
secrétaire d'État aux affaires étrangères, etc.
Légation de la République Orientale de l'Uruguay.
Rio-de-Janeiro, 7 mars, 1867.
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de recevoir de Votre Excellence la note confidentielle
qui porte la date du 3 courant.
Votre Excellence a la bonté de me faire savoir que pour le motif qu'elle
indique, elle juge devoir s'abstenir de toute discussion dans cette
ville, sur la médiation proposée par les États-Unis.
Ma note confidentielle du 28 février, dont Votre Excellence m'accuse
réception, n'était que la communication des opinions que j'ai pu me
former sur cet important sujet.
Je disais expressément: «Telles sont mes opinions, loyalement et
amicalement énoncées, et que je suis autorisé à vous communiquer. Votre
Excellence leur donnera la considération qu'elles méritent et la suite
qu'elle jugera convenable.»
Votre Excellence, mécontente, sans doute, d'opinions qui ne cadrent pas
avec l'inflexible dessein que son gouvernement se propose--dessein
périlleux et même funeste, pour autant qu'il est inflexible et
inexorable--a pris une résolution que je n'ai point provoquée et qui
témoigne comme elle le fait, de peu de bienveillance envers le ministre
d'une puissance amie, pouvaient amener de graves inconvénients.
Ce que j'ai fait, moi, ministre, en vertu de l'autorisation que j'ai
reçue de mon gouvernement, d'échanger avec vous _mes idées_, sans
autorisation de personne, tout homme public aurait pu le faire, tout
citoyen de l'un de ces pays, du sang, de la fortune, de l'avenir
desquels on dispose autocratiquement sans le consulter.
J'énonçais _mes opinions_, rien de plus. Je me bornais ainsi à une
simple manifestation, en laissant expressément à votre jugement, le soin
de décider de l'importance et des suites que vous jugeriez à propos de
lui donner.
En ces termes, si ma note confidentielle ne méritait pas d'être prise en
considération ou de servir de point de départ à quelque négociation,
elle n'exigeait qu'un simple accusé de réception, comme on l'aurait
donnée à tout homme public, même sans fonction officielle.
Représentant d'un pays dont on m'a si cruellement fait sentir la
faiblesse dans ma présente mission; représentant d'un gouvernement que
le Brésil considère comme sa créature, je me suis vu forcé, bien contre
mon gré, à hausser le ton pour faire entendre, dans les lieux élevés, la
voix du droit et de l'honneur d'un peuple viril et indépendant, la voix
aussi de mon gouvernement qui, j'en ai la confiance, ne cessera pas de
consulter le droit, la dignité, et les intérêts de la patrie.
Nos pays nous jugeront, Monsieur le Ministre, et quand un jour on leur
répétera mes paroles vibrantes d'indignation contenue et de profonde
amertume, je montrerai comment des actes qui m'offensaient gratuitement
et m'atteignaient dans ma dignité, m'ont arraché des paroles comme
celles que j'ai prononcées, et comme celles que le traitement que je
reçois de Votre Excellence m'a fait prononcer aujourd'hui.
Je suis toujours l'homme, l'ami qu'a connu le Brésil. Mais je ne
retrouve plus la même considération pour mon pays, le même respect de
ses droits, la même équité à l'égard de ses intérêts, la même
bienveillance pour ses susceptibilités naturelles qui, en une glorieuse
époque, nous firent réunir nos efforts, facilitèrent nos relations,
établirent des rapports d'une fraternité non moins sincère
qu'avantageuse, entre le ministère oriental avec lequel Votre Excellence
ne se soucie plus de s'entendre, et les illustres hommes d'État du
Brésil qui préparèrent conjointement avec ce ministère et conclurent
l'immortelle alliance de 1851.
Je le répète, nos pays nous jugeront, Monsieur le Ministre.
Les fâcheuses conséquences de la résolution que, sans y être aucunement
obligé, Votre Excellence daigne me communiquer, pourront se dérouler
très-prochainement.
Il est possible que l'envoyé extraordinaire du Brésil auprès des
gouvernements de la Plata, ne réussissant pas à s'accorder avec eux, les
ministres de ces gouvernements accrédités auprès de cette Cour,
reçoivent l'ordre de s'entendre avec Votre Excellence, de faire un
échange d'idées, et d'entrer dans une négociation ayant pour objet de
mener à bonne fin l'accord désiré.
Votre Excellence, en leur fermant par avance les portes de son cabinet,
les met dans l'impossibilité de remplir leur mission.
J'attends par le prochain steamer quelques communications sur cet
important sujet. Comment m'acquitterai-je du message que je pourrai
avoir à vous transmettre?
Ne pas m'entendre, cela équivaudrait à refuser d'écouter mon
gouvernement.
Votre Excellence, je ne puis que le redire, a commis, sans nécessité
aucune, un acte fort grave.
Ainsi que je l'ai déjà dit, l'énoncé de mon opinion n'exigeait de votre
part qu'un simple accusé de réception. Mais Votre Excellence a préféré
décliner absolument toute discussion en cette Cour.
Le droit du gouvernement de Votre Excellence ne diffère en aucune façon
du droit des gouvernements du Rio de la Plata.
Si ces gouvernements veulent se faire entendre-là, s'ils veulent
discuter ici, est-ce que Votre Excellence déniera leur droit?
Ces Républiques ne sont-elles pas souveraines autant que l'Empire? Ne
sont-elles pas égales en droit?
....................................................................
Pourquoi, Monsieur le Ministre, provoquer ces interrogations?
Toutefois, je passe par dessus ce point, et je prie Votre Excellence de
me permettre de ne pas prendre congé d'elle, sans avoir mieux éclairé
les sérieux et importants motifs qui ont inspiré la communication
confidentielle antérieure à celle-ci.
Le jour même qu'est parvenue ici la première nouvelle du désastre de
Curupaïty, M. le ministre argentin et moi nous avons exprimé à
l'honorable prédécesseur de Votre Excellence la nécessité d'envoyer un
nouveau corps d'armée.
Depuis cette conférence, le Brésil a envoyé de nombreux mais de petits
contingents. Néanmoins, cet effort du gouvernement impérial suffit à
peine pour réparer les pertes qu'a subies et que subit encore l'armée
des alliés, et la manière dont ces renforts sont expédiés n'est pas de
nature à produire le moindre effet moral.
En sollicitant l'envoi d'une armée nouvelle, mon intention, je ne veux
point le dissimuler, était de mettre à l'étude, sur le terrain le plus
pratique et le plus matériel, la grande question de la paix ou de la
guerre.
Il est démontré, au moins pour moi, que l'armée actuelle est, par le
nombre, par la composition et la direction, incapable de donner à la
guerre une prompte fin.
Est-ce que les alliés pouvaient remonter à la cause ou aux causes de
cette insuffisance?
L'armée alliée qui s'est aventurée dans la campagne du Paraguay a-t-elle
des réserves?
Si elle n'en a pas, peut-elle en avoir en temps utile?
Si elle n'en a pas et ne peut en avoir en temps utile, peut-elle
aventurer _tout_ au seul hasard des combats que nous allons livrer au
Paraguay et qui, suivant Votre Excellence, peuvent être décisifs?
Si l'ennemi victorieux déborde sur nos territoires, comment, avec quoi
l'arrêterons-nous? Dans quelle attitude traiterons-nous avec lui et sous
quelles garanties?
Lorsque, dans plusieurs de nos conversations, j'ai soumis à Votre
Excellence ces diverses questions, je n'ai pu, malheureusement, parvenir
à ébranler l'optimisme qui domine le gouvernement impérial, ni la
résolution à laquelle il s'est asservi, sans changer cette guerre en un
duel à mort entre le Brésil, un État, et Lopez, un homme.
Aujourd'hui, moins que jamais, Votre Excellence ne croit pas, et, ce qui
est pire, Votre Excellence se refuse à croire, et même elle est
fermement résolue à ne pas croire à la possibilité d'un échec sérieux
pour l'armée alliée.
Nous sommes condamnés à aller étourdiment devant nous comme depuis le
commencement de la guerre, tombant d'une surprise dans une autre «au
jour le jour.»
Votre Excellence me disait une fois: «Dieu me garde d'avoir même la
pensée que notre armée puisse essuyer une déroute.»
Il est certain, Monsieur, que cette pensée n'a rien d'agréable, mais un
homme d'Etat ne doit ni fermer les yeux ni se boucher les oreilles, par
la raison qu'il verrait ou entendrait des choses désagréables.
Gouverner, c'est prévoir. Et le gouvernement qui ne veut pas prévoir,
abdique.
Pour prévoir, il est nécessaire de supposer toute les hypothèses, et le
plus sûr est d'admettre les pires.
Mais si le gouvernement impérial ne se soucie pas de prévoir, ses alliés
qui ont dans cette guerre autant de droits et autant d'intérêts que le
Brésil, peuvent, ils doivent même prévoir pour eux-mêmes. Et quand il
leur plaît de communiquer leur prévision au gouvernement impérial,
celui-ci doit se résigner à les entendre et à les écouter.
Notre alliance est entre égaux.
Il entre dans les possibilités que l'armée des alliés subisse un
désastre; et admettre cette possibilité n'est pas proclamer la
probabilité d'un triomphe.
Waterloo a dépendu d'un accident, d'un ordre mal compris, mal exécuté,
ou qui a rencontré dans son exécution des obstacles imprévus.
L'accident que le génie de Napoléon n'a pu prévoir ni réparer, avec
l'aide de ses meilleures troupes et de ses plus illustres capitaines, au
moment même de la victoire lui arracha la victoire.
Si le gouvernement impérial ne se soucie pas de prévoir, il ne doit pas
être surpris que ses alliés, auxquels il n'est pas permis _ab irato_ et
par complaisance pour l'empire, de risquer par un coup de dé le sang et
les destins de leurs peuples, usent de leur droit de prévoir.
Puisqu'il était en notre droit d'interroger: Etant donné un malheureux
accident, qu'y a-t-il de prêt pour le réparer? Comment pourra-t-on le
réparer? et quelles pourront en être les conséquences?
Ne fabriquons pas, Monsieur le Ministre, des vérités de convention,
d'amour-propre, ou de courtoisie.
La vérité est que l'armée n'a pas réellement de réserves convergeant sur
son plan d'opération et, ce qui est plus grave, elle ne peut en avoir.
Dans la situation intérieure du Rio de la Plata, situation amenée par la
guerre actuelle, les deux républiques alliées ne peuvent envoyer de
troupes nouvelles; au contraire, elles retirent une partie de celles
qu'elles avaient déjà expédiées sur le Paraguay.
Le Brésil n'a pas de réserves, ni de quoi en avoir, puisque l'ardeur qui
poussait à la formation de légions de volontaires s'est attiédie et,
depuis, on n'a pas pris à temps les grandes mesures qui auraient pu
procurer les réserves.
Que Votre Excellence ne se blesse pas d'entendre la vérité; qu'elle me
permette de dire ce que je vois.
Aujourd'hui, le Brésil forme les contingents qu'il envoie dans le
Paraguay par trois moyens seulement.
1º L'enrôlement forcé, accompagné de menaces d'une extrême violence. De
mes propres yeux, j'ai vu les recrues qu'on amenait de la province de
Minas. Elle viennent sous escorte, avec un carcan et une chaîne de fer
qui les prennent au cou. Jamais je n'ai vu un spectacle plus douloureux!
2º Les esclaves libérés, en échange de titres de noblesse et des
décorations honorifiques.
3º Les condamnés au bagne.
Ces moyens (et, présentement, je n'en vois pas d'autres) ne peuvent pas
produire grand chose. Ce serait un miracle si, à l'avenir, ils nous
aidaient à réparer nos pertes.
Et ces mêmes moyens ne peuvent pas augmenter l'armée d'un seul homme, au
moins pendant quelques mois, si (ce qu'à Dieu ne plaise) l'épidémie qui
nous menace vient à éclater.
En effet, bien que j'aie entretenu de ce sujet Votre Excellence, on n'a
pas préparé, on ne prépare point d'étapes que les contingents puissent
suivre jusqu'à leur point de destination, sans risques pour les
populations et pour l'armée.
Dieu veuille que nos craintes ne se réalisent pas, que le choléra ne
frappe pas l'armée, qu'il ne se répande pas; parmi les populations et
que les dévastations de la peste ne suivent pas ainsi celles de la
guerre!
En cela, comme pour tout le reste «au jour le jour.» Tout se fera à la
dernière heure, tout coûtera cher, et ce qu'il y a de plus triste, tout
sera insuffisant.
Donc, l'armée des alliés est dépourvue de réserves et ne peut en avoir
en temps opportun.
Notre destinée, celle de tous ces pays-ci, ne dépend que d'un accident.
Nous ne sommes soutenus par aucune sympathie internationale. Pourquoi se
faire illusion sur toutes choses? Nous avons contre nous l'hostilité
latente des Républiques qui nous entourent. Et les populations du Brésil
lui-même sont lassées des sacrifices si mal rémunérés que leur a coûtés
la présente guerre.
Telle est notre situation. Et c'est en ce moment-ci que s'offre à nous
la médiation de l'Amérique du Nord.
Cette médiation, la plus considérable en elle-même qu'il puisse y avoir,
est encore appuyée par la force morale que lui a donné l'opinion,
hautement exprimée, de la France et de l'Angleterre.
La puissante République s'étant engagée dans l'oeuvre de pacification
qui est l'objet des désirs du monde entier, de l'Europe comme de
l'Amérique, le général Lopez se remettant entre ses mains, comme il a
déjà fait, ou ne manquera pas de le faire, et se montrant disposé à
conclure la paix et à la garantir, il m'est difficile de concevoir que
le Brésil ne redoute pas d'assurer la responsabilité d'un refus non
justifié et non justifiable.
Dans l'intérêt le plus égoïste du Brésil lui-même, du Brésil dont je
suis l'ami et dont je souhaite la paix et la prospérité, je supplie son
gouvernement de s'arrêter un instant et de mesurer la profondeur de
l'abîme qui s'ouvre à ses pieds.
Si je ne me trompe, ma lettre confidentielle, antérieure, signalait à
Votre Excellence des mesures qui sauvegardaient à la fois le droit et la
dignité.
Par exemple, si au lieu de manifester contre la médiation une répulsion
radicale et préconçue semblable à celle de Votre Excellence, les alliés
s'exprimaient ainsi:
«Le général Lopez nous ayant attaqué par surprise ne nous offre aucune
garantie. Ce défaut de garantie a fait naître et justifie l'article du
traité par lequel nous déclarons ne pas vouloir négocier avec lui.
Néanmoins, par amour de la paix et par une déférence au désir des
Etats-Unis, nous sommes prêts à traiter, acceptant dès aujourd'hui leur
médiation, si ces Etats se portent garants du pacte à conclure; s'ils
nous donnent la garantie que, ne nous heurtant pas à Lopez, nous pouvons
immédiatement désarmer et vivre sur le pied de paix.»
Cette déclaration, qui serait irréprochable, concilierait le respect de
notre dignité avec ce qui est juste et raisonnable, et préviendrait
toute mésintelligence avec les Etats-Unis.
Si les Etats-Unis réservaient leur garantie (et je n'ai aucun motif de
le croire) au pis aller, leur refus nous condamnerait à une paix armée.
Et il resterait acquis que l'article qui nous interdisait de traiter
avec Lopez, provenait d'un manque de garantie et n'était point une
attaque à la volonté souveraine du peuple paraguayen.
Si les Etats-Unis accordaient leur garantie, comme je crois qu'ils le
feraient, nous entrerions en négociation. Cette garantie nous donnerait
une base large et solide, sur laquelle nous devrions traiter avec un
ardent désir de la paix, de la paix que réclament l'humanité et la
civilisation, de la paix qui est la nécessité suprême, car à aucun
orgueil d'homme il n'est permis de verser inutilement le sang des
peuples.
La médiation ayant été acceptée sans armistice, et les plénipotentiaires
ayant été envoyés à Washington, V. Exc. aurait du temps devant elle,
plus de temps même qu'elle ne croit aujourd'hui nécessaire, pour
s'assurer de la victoire.
Si au lieu du triomphe survenait un désastre, ou la prolongation de la
guerre (ce qui serait le plus grand des désastres), eh bien! les
propositions du Paraguay seraient alors sur le tapis.
En ce cas, au lieu de nous soumettre douloureusement à la loi du
vainqueur, le revers nous trouverait cheminant déjà dans les voies qui
aboutissent à la paix.
Si nous avions bientôt la victoire décisive qu'attend Votre Excellence,
et que je désire sans l'espérer, si dans le mois de mai, ou pendant la
prochaine session législative du Brésil, l'illustre marquis de Caxias
pouvait, après avoir terminé la guerre, occuper son siége au Sénat, nous
n'aurions rien perdu à donner un gage de notre amour de la paix, de
notre respect pour la vie humaine, de notre considération pour les
États-Unis.
De l'acceptation de la médiation, telle que je l'ai proposée à Votre
Excellence, résulterait la _légitimation de la guerre_ et une paix sûre
autant qu'honorable.
Après ces éclaircissements, nous pouvons nous soumettre au jugement de
nos pays respectifs, moi et Votre Excellence qui me ferme sa porte et
son oreille.
J'ai fini. Il ne me reste plus qu'à prendre congé de Votre Excellence,
en lui réitérant les assurances de ma haute considération.
_Signé_: ANDRÈS LAMAS.
D
A Son Excellence lord Stanley, Principal Secrétaire d'Etat des affaires
étrangères de Sa Majesté Britannique.
Légation du Paraguay, Paris, 2 avril 1868.
Milord,
J'ai eu l'honneur de recevoir la note du 25 mars dernier, par laquelle
Votre Excellence a bien voulu me faire savoir que le gouvernement de Sa
Majesté britannique ne cesserait pas d'employer ses bons offices pour
amener la fin des hostilités dont le Rio de la Plata est le théâtre, si
les deux parties belligérantes en manifestaient le désir, et si les
conditions de la paix paraissaient raisonnables à Votre Excellence et
offraient des probabilités d'être acceptées par les deux parties.
C'est avec plaisir, Monsieur le Ministre, que je me hâte d'exprimer à
Votre Excellence la reconnaissance que ne manquera pas de ressentir mon
gouvernement, pour la généreuse et noble disposition du gouvernement de
Sa Majesté Britannique à employer ses bons offices en faveur de la paix,
ce dont je m'empresserai d'informer mon gouvernement à la plus prochaine
occasion.
En attendant, je dois aussi m'empresser de déclarer à Votre Excellence,
que je n'ai ni instruction ni autorisation spéciale et directe pour
solliciter aucune médiation, ou une démarche quelconque d'une puissance
amie. Toutefois, j'ai la conviction que le Paraguay, ainsi qu'il l'a
prouvé déjà plus d'une fois pendant la durée de la guerre actuelle, ne
repousserait aucun moyen honorable d'arriver à la paix.
Mais, sachant qu'il faut un long temps pour écrire au Paraguay et pour
en recevoir les réponses officielles, je me crois autorisé par les
circonstances et par les intérêts même de mon gouvernement, à déduire de
l'histoire même de la question et des documents les plus autorisés,
quelles seraient les bases de la discussion que ne manquerait pas
d'accepter le Paraguay, le jour où la paix lui serait offerte par
l'entremise d'une puissance amie.
La première, et, peut-être, la seule clause sur laquelle il faudrait
statuer, est la confirmation et la consolidation de l'indépendance de
l'Etat Oriental de l'Uruguay, par les deux gouvernements qui lui ont
donné indirectement l'administration qu'il possède aujourd'hui. Cette
administration n'a été établie qu'en violation du traité de 1828, conclu
sous la médiation de Sa Majesté britannique. Comme l'indépendance de
l'Etat Oriental est une garantie géographique de la libre navigation des
affluents de la Plata, le Paraguay qui ne peut exister comme Etat
souverain, sans cette liberté, n'a pas pu s'empêcher de regarder
l'occupation militaire de la République Orientale par le Brésil, comme
une menace ou même une attaque dirigée contre sa propre sécurité et sa
propre indépendance. Il a dû considérer comme lui étant destiné le sort
qui était fait à l'Etat Oriental.
Cette condition ne saurait manquer de paraître raisonnable au
gouvernement de Votre Excellence qui a inspiré la création de l'Etat
Oriental, et les ennemis du Paraguay, signataires du traité de 1828 que,
de concert, ils violent aujourd'hui, ne sauraient regarder comme
inacceptable ce que déjà ils ont accepté et signé.
Mais les conséquences inévitables et complémentaires de cette première
clause, seraient l'évacuation immédiate du territoire du Paraguay par
les armées et les escadres des alliés, et l'évacuation totale des pays
de la Plata par les armées et les escadres du Brésil.
Sans cette condition, l'indépendance de la République Orientale ne
serait qu'un simple mot.