M. Washburn se rendit donc au quartier général, et là, il demanda

l'autorisation de passer au camp ennemi. S. E. le maréchal président lui

témoigna son étonnement, en apprenant qu'il se proposait de voir pour la

médiation le marquis de Caxias, général en chef par intérim de l'armée

des alliés, alors que, suivant une déclaration expresse de S. E. le

président Mitre, général en chef de ladite armée au mois de septembre

précédent, les gouvernements seuls étaient compétents pour traiter de

cette matière; mais M. Washburn répondit que le marquis de Caxias avait

pleins pouvoirs pour faire la paix ou continuer la guerre, et

l'autorisation lui fut accordée. Il resta au camp ennemi tout le temps

qui lui parut convenable, et, sans rien communiquer à S. Exc. le

maréchal président du résultat de sa mission, il revint à sa résidence

de l'Assomption.

Voilà déjà une série de faits qui parlent d'eux-mêmes à l'esprit le

moins soupçonneux. Je les résume ainsi: M. Washburn revient des

États-Unis, chargé d'offrir ses bons offices aux belligérants pour les

amener à un arrangement pacifique; pendant son voyage, il communique

avec les gouvernements alliés et fait de longs séjours auprès d'eux; il

communique également avec les chefs de leurs armées de terre et de mer;

il est d'ailleurs parfaitement au courant de tous les antécédents de la

guerre; il est donc en mesure d'accomplir sa mission immédiatement, et

son devoir est évidemment de l'accomplir au plus vite; cependant, il

n'en fait rien. Sa correspondance officielle avec les alliés n'en dit

pas un mot; il ne s'en souvient que quatre mois après son retour à

l'Assomption, c'est-à-dire sept ou huit mois après qu'il aurait pu s'en

occuper efficacement; et quand il s'en souvient, c'est pour témoigner du

besoin qu'il éprouve de communiquer avec l'ennemi, avec un général en

chef provisoire, un général brésilien qui ne devait pas avoir les

pouvoirs nécessaires pour traiter de la paix. Que penser de tout cela?

Il n'y a pas à hésiter en présence de faits ultérieurs qui nous montrent

dans M. Washburn le promoteur actif et l'agent principal d'une

conspiration dont l'ennemi est l'instigateur, et dont le foyer était au

coeur du pays.

On ne peut qualifier trop sévèrement la conspiration dont M. Washburn

est l'agent essentiel. Elle ne tendait à rien moins qu'à l'assassinat du

chef de la République et de beaucoup de citoyens distingués, à la

destruction de la République elle-même, qui aurait été livrée aux

envahisseurs, non comme un pays malheureux tombé sous les coups d'un

ennemi plus fort que lui, mais comme le repaire d'une race dégénérée,

maudite et indigne de figurer dans la famille des nations.

Pour arriver à de pareilles fins, M. Washburn se fit le centre d'un

cercle de traîtres, composé de Paraguayens et d'étrangers résidant au

Paraguay. Ces derniers avaient reçu de mon gouvernement toutes les

garanties désirables pour le légitime exercice de leurs droits; ils

avaient même des immunités, et le peuple paraguayen, que cet exemple

autorisait, leur accordait à son tour de la considération, du respect et

de la bienveillance. M. Washburn alla plus loin: oubliant son caractère

de ministre des États-Unis, il s'érigea ou se laissa ériger en

plénipotentiaire de l'ennemi, pour concerter et signer une convention

avec les conspirateurs de l'intérieur, au nom et comme représentant des

puissances alliées.

Il se servit du cachet de la légation des États-Unis pour ses

communications avec les mêmes conspirateurs et pour celles qu'il

entretenait avec l'ennemi, au moyen de parlementaires demandés à mon

gouvernement, sous prétexte d'envoyer et de recevoir ses correspondances

officielles avec Washington. Couvert de son caractère diplomatique, il

se rendit au camp ennemi pour y comploter, avec un général brésilien, la

destruction du gouvernement auprès duquel il était accrédité,

l'anéantissement de la République, la conquête des autres Républiques de

l'Amérique du Sud.

M. Washburn a corrompu et poussé au crime des citoyens paraguayens et

des étrangers. Ceux-ci n'avaient qu'à se louer de leur position dans le

pays, même au sein des embarras et des difficultés de la guerre. Tandis

que les nationaux se consacraient à la défense de la patrie, les

étrangers se livraient exclusivement aux occupations productives du

commerce, dans la mesure que comportait la situation. Les uns

sacrifiaient tout à leurs institutions, à leurs droits, à leur

indépendance; les autres vivaient tranquillement et prospéraient sous

la protection des citoyens et du gouvernement.

Les conspirateurs pillaient le trésor national, et M. Washburn recevait

d'eux des sommes considérables pour payer les services qu'il rendait en

préparant la révolution.

Cette monstrueuse conspiration a dû d'être découverte à la protection

toute spéciale de Dieu qui veille sur les peuples, bien plus qu'à la

vigilance des hommes. Ses auteurs, armés de poignards et de torches

incendiaires, allaient procéder à son accomplissement, quand leurs

menées arrivèrent à la connaissance du chef de l'Etat.

Sans cette abominable trahison, Monsieur le Ministre, la guerre qui

afflige encore notre pays en épuisant le sang le plus pur de nos

concitoyens aurait cessé depuis longtemps, et les plaies qu'elle a

envenimées et multipliées seraient déjà cicatrisées. La défaite de

Curupaïty avait complétement déconcerté les plans et les espérances de

l'ennemi. Avec les restes impuissants de son armée démoralisée, il

s'était renfermé, immobile, dans ses retranchements de Tuyuty; son

escadre avait perdu quelques-uns de ses meilleurs vaisseaux cuirassés et

n'osait pas se présenter devant nos batteries. Il ne connaissait pas

notre territoire, ni les ressources que nous en tirions, ni les moyens

d'attaque dont nous disposions. Il ne savait rien des positions que nous

occupions. D'un autre côté, les événements de la guerre le forçaient à

nous respecter et à nous craindre, et la résolution de nous subjuger, si

obstinée jusque-là, était fortement ébranlée. La guerre lui paraissait

donc sans avantage désormais, et la paix devenait pour lui une

nécessité.

En pareilles circonstances, la mission pacifique de M. Washburn,

conduite convenablement, honorablement, comme il convenait au ministre

d'une grande nation de la conduire, ne pouvait pas manquer de réussir;

malheureusement, M. Washburn alla chercher ailleurs les inspirations qui

le dirigeaient, et il fut cause que la guerre, qui allait finir,

continua plus désastreuse que jamais. Pour la première fois, et à son

instigation, on vit surgir dans la République l'idée d'une conspiration

à laquelle plusieurs membres importants de l'administration se

mêlèrent. Dès ce moment l'ennemi se reprit à croire au succès de sa

cause.

M. Washburn ne se contenta pas de raviver les espérances éteintes de

l'ennemi, en l'assurant de la puissante coopération de personnes

influentes qu'il avait corrompues; il lui fit passer des cartes, des

plans topographiques de la République; il lui fit connaître nos

positions, nos ressources et nos moyens de défense; il lui suggéra des

plans d'opérations combinés avec ses complices, ayant pour objet:

d'assiéger nos armées dans leurs positions de Paso-pucu, pousser les

troupes alliées en avant par terre jusqu'à Tuyucué et Tayi, forcer à une

heure désignée et par des moyens indiqués le passage d'Humaïta à l'aide

de l'escadre cuirassée qui irait se placer en avant de cette forteresse,

couperait nos communications avec l'intérieur de la République et nous

affamerait; enfin mettre l'ennemi en communication directe avec les

conspirateurs, en poussant des expéditions, soit par eau, soit par

terre, jusqu'à l'Assomption, siége de la conspiration, qui, de la sorte,

éclaterait ouvertement et terminerait la lutte.

Tous ces plans furent adoptés par l'ennemi et en partie exécutés. Trois

navires cuirassés purent arriver jusqu'en vue de l'Assomption avec des

drapeaux blancs, signal convenu; les autres dispositions devaient

s'exécuter à leur tour, quand S. E. le maréchal président commença la

série des opérations militaires qui ont déconcerté tous les plans de

l'ennemi et des conspirateurs.

L'ennemi avait déjà donné des preuves de sa cruauté dans la malheureuse

cité orientale de Paysandù, et il en avait donné d'autres

postérieurement à Corrientes; c'était donc un devoir impérieux pour le

gouvernement de mettre à l'abri de ses atteintes la population de

l'Assomption, ville située sur les bords du fleuve Paraguay, et par

conséquent, exposée aux coups de la flotte cuirassée du Brésil. Dans ce

but, il décréta que la capitale de la République serait transférée

provisoirement à Luque, et que, en attendant, la ville de l'Assomption

deviendrait place de guerre et que ses habitants l'abandonneraient.

Les habitants de l'Assomption, nationaux et étrangers, comprenant les

motifs du gouvernement, abandonnèrent effectivement la ville et allèrent

se réfugier dans l'intérieur du pays.

Les consuls étrangers, à l'exception du consul portugais, compromis dans

la conspiration, ne firent aucune opposition à cette mesure et

abandonnèrent également la ville. M. Washburn, au contraire, prétendit

rester à l'Assomption, malgré les observations amicales que lui fit le

gouvernement à cette occasion, et il reçut chez lui des étrangers qui

venaient y chercher asile pour échapper à la responsabilité de leur

complicité dans la conspiration.

M. Washburn ne voulait pas se soumettre à une mesure qui dérangeait ses

plans, et pour cela il ne craignait pas, en violation de la souveraineté

du pays où il résidait, de maintenir sa résidence dans une place forte

où ne siégeait plus le gouvernement auprès duquel il était accrédité.

On sait qu'une place de guerre, une escadre, une fortification, même en

temps de paix, mais particulièrement en temps de guerre, et, surtout,

pendant une guerre de conquête et d'extermination, ne peuvent être, je

ne dis pas habitées, mais simplement visitées par des étrangers sans une

permission spéciale. M. Washburn, qui croyait la nationalité

paraguayenne expirante, grâce à ses menées criminelles, crut pouvoir

mépriser ce principe. Il espérait que la conspiration allait triompher

et qu'elle couvrirait sa conduite devant les peuples civilisés,

solidaires des infractions au droit des gens, quelque part qu'elles se

commettent.

Il violait ainsi toutes les lois sociales, celles de son propre pays

comme celles du pays auprès duquel il était accrédité; il n'était plus

le représentant d'une nation amie chez une nation amie; il descendait à

la condition de criminel, trahissant l'hospitalité d'un peuple généreux

qui n'avait eu pour lui et pour la grande nation des États-Unis que du

respect et de la sympathie. Sa résidence était devenue l'asile des

criminels, un abri pour y tramer impunément la ruine du pays.

Toutefois, ses espérances furent trompées; ses plans avortèrent; la

conspiration fut découverte et étouffée; mais il n'en continua pas moins

son oeuvre détestable. Tandis que l'ennemi voyait ses combinaisons

déconcertées par les opérations stratégiques de S. Exc. le maréchal

président, et que la justice instruisait l'affaire des conspirateurs,

lui se tenait dans sa résidence comme dans un retranchement, et couvrait

ses manoeuvres du drapeau des Etats-Unis.

La justice nationale ayant affaire fréquemment avec les conspirateurs

réfugiés chez lui, je dus m'adresser à lui plusieurs fois pour faciliter

les opérations des juges, et même pour obtenir que les coupables fussent

mis à leur disposition, conformément à notre droit public. Plusieurs de

ces coupables étaient des hommes instruits, des professeurs de droit,

qui savaient que ma réclamation était parfaitement fondée; cependant, M.

Washburn prétendit les soustraire à l'action de la justice; et c'est

malgré lui, dans l'espérance, peut-être, de dissimuler leur crime,

qu'ils abandonnèrent sa résidence et se constituèrent prisonniers.

M. Washburn ne cessa de faire à la justice nationale une opposition

systématique et obstinée. A toutes mes réclamations il répondit par des

sophismes, laborieusement tirés du droit international et des usages

diplomatiques interprétés d'une manière captieuse. Je ne crains pas de

dire, et Votre Excellence reconnaîtra avec moi, sans doute, que, sans

violer l'esprit, ni même la lettre du code des nations civilisées, ce

ministre pouvait avoir perdu à nos yeux le caractère public dont il

avait été revêtu, comme représentant d'une nation amie et neutre;

cependant, mon gouvernement n'a cessé de lui témoigner toutes les

considérations qui sont dues à ce caractère. On ne pouvait pousser plus

loin la modération et le respect des priviléges diplomatiques.

Mon gouvernement, qui désire donner aux Etats-Unis un témoignage

éclatant d'estime et de respect; qui ne doute pas, d'ailleurs, de la

justice du gouvernement de cette grande République, a cru devoir

abandonner à sa discrétion la cause de son ancien ministre, M. Charles

A. Washburn. Il a donc renoncé au droit qu'il avait de soumettre ce

ministre à une instruction judiciaire préalable qui l'aurait accompagné

dans son pays, et il l'a laissé librement s'embarquer sur la canonnière

Wasp.

Un dernier témoignage, à l'appui des faits et des doctrines que j'ai

l'honneur d'exposer dans la présente, ressort de la conduite de M.

Washburn au moment de prendre congé de moi, et aussitôt après avoir

quitté le territoire paraguayen.

En prenant congé de moi, il ne trouvait pas d'expressions suffisantes

pour montrer l'estime et la reconnaissance qu'il devait, disait-il, à S.

Exc. le maréchal président de la République; mais il n'avait pas plus

tôt franchi nos lignes, qu'il écrivait au maréchal une lettre pleine

d'injures. A Buenos-Ayres, il a renouvelé ses injures dans une lettre

datée du 24 septembre dernier, adressée à M. Stuart, ministre de la

Grande-Bretagne, et qui fut publiée par les journaux de la Plata.

Le langage de cette dernière lettre, les circonstances dans lesquelles

elle a été rendue publique, le contenu de la présente et de la brochure

qui l'accompagne, où se trouvent toutes les notes officielles échangées

avec M. Washburn, me dispensent de développer plus longuement devant

Votre Excellence les preuves évidentes que ce ministre a manqué de la

manière la plus révoltante à toutes les lois de l'amitié et de la

neutralité qu'il avait mission de respecter, sinon de faire respecter,

dans ma patrie.

Je saisis cette occasion pour offrir à Votre Excellence les assurances

de la haute considération, avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Monsieur

le Ministre, etc...

Le Ministre des affaires étrangères,

_Signé_: LUIS CAMINOS.

B

A Son Excellence Monsieur le Conseiller Antonio Coelho de Sa é

Albuquerque, Ministre secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, etc.

Légation de la République Orientale de l'Uruguay.

Rio-de-Janeiro, 28 février 1867.

Monsieur le Ministre,

Par une dépêche de M. William H. Seward, ministre des affaires

étrangères des Etats-Unis d'Amérique, datée du 20 décembre 1866, le

cabinet de Washington a soumis à l'appréciation de mon gouvernement les

propositions reçues déjà par celui de Votre Excellence, pour mettre fin

à la guerre du Paraguay.

Mon gouvernement s'est borné à accuser réception de cette communication,

le 13 courant, en déclarant que pour y répondre, il devrait d'abord se

mettre d'accord avec ses alliés.

En conséquence et sans préjudice de ce qui, pour arriver à cet accord, a

lieu aujourd'hui dans le Rio de la Plata, et qui devra être soumis à

l'approbation du gouvernement impérial, j'ai été autorisé par une note

de mon gouvernement, à ladite date du 13 courant, à un échange d'idées

avec Votre Excellence sur cet important sujet.

Mon intention était de vous proposer des conférences verbales, mais

elles sont actuellement impossibles, par le motif que le devoir m'a été

imposé de ne pas me présenter aujourd'hui, ainsi que je le désirerais,

au secrétariat d'Etat. Votre Excellence voudra me permettre de lui

communiquer par écrit, et sans aucune réserve, les opinions que

j'entretiens et que je suis autorisé à lui exprimer, ainsi qu'il a été

mentionné plus haut.

L'honorable prédécesseur de Votre Excellence m'a appris, à propos de

l'ouverture pacifique faite par le gouvernement du Paraguay, que le

gouvernement de S. M. était résolu à ne traiter ni avec le général

Lopez, ni avec aucun membre de sa famille, ni avec aucun gouvernement

soumis à son influence. Et cette résolution serait tellement extrême,

tellement absolue, qu'elle s'étendrait jusqu'aux capitulations purement

militaires.

A tous les points de vue, cette résolution n'est pas considérée; elle

est même insoutenable.

Le traité de la triple alliance ne l'autorise pas, car ce traité se

propose d'obtenir la réparation des injures et dommages reçus du

Paraguay, et des garanties de paix et de sécurité pour l'avenir.

La guerre n'est et ne peut être que le moyen d'arriver à cette fin; et

ce terrible moyen ne se justifie qu'autant qu'il est absolument

nécessaire. S'il s'en présente un autre qui nous donne satisfaction, le

repousser au préalable, c'est dépouiller la guerre de toute légitimité

et de toute justification.

La guerre convertie en vengeance, en satisfaction donnée à l'orgueil et

à la haine, au désir de ruine et de destruction, c'est un crime et une

atrocité.

Ecouter des propositions, ce n'est pas céder, ce n'est pas transiger sur

des choses qui ne comportent pas de transaction.

La guerre a ses règles dictées par la raison, l'humanité et la

civilisation.

Ces règles sont sacrées, parce qu'elles tendent à diminuer l'effusion du

sang, à restreindre l'oeuvre de destruction. Et toutes ces règles sont

violées, quand on se refuse à écouter des propositions qui pourraient

faire arriver aux fins de la guerre, sans autre effusion de sang; quand

on se refuse à traiter avec l'ennemi, à accepter des arrangements.

D'autre part, le traité de la triple alliance doit être interprété

conformément aux principes éternels de la raison et de la justice, aux

principes sur lesquels se fondent l'indépendance et les droits

constitutifs de toutes les nations: ce qui veut dire, que le traité doit

être interprété de manière à concilier toutes les dispositions avec

l'autonomie du Paraguay; il le doit d'autant plus qu'il stipule et

garantit l'indépendance du Paraguay.

Attenter en quelque façon à cette indépendance, c'est violer le traité

d'alliance. Ce traité ne s'occupe ni de la famille de Lopez, ni des

gouvernements futurs qui pourront se former et être soumis à son

influence.

En disant qu'il ne traitera avec aucun gouvernement soumis à l'influence

de Lopez, le Brésil se réserve, sans aucun contrepoids, l'appréciation

intime des conditions personnelles et des situations morales dans

lesquelles pourront le trouver les hommes qui auront à gouverner le

Paraguay.

Tenir un droit pareil et l'exercer peut, en fait, équivaloir au droit de

choisir soi-même le gouvernement du Paraguay; puisqu'il permet

d'annuler, comme soumise à l'influence de Lopez toute élection qui ne

tomberait pas sur une personne désignée par les alliés.

Je ne crois pas que telles soient les intentions du Brésil. Néanmoins,

la chose se déduit logiquement de la résolution mentionnée plus haut. Si

elle devait être maintenue, l'indépendance du Paraguay serait anéantie,

et tous ces pays seraient livrés à la loi du plus fort.

En ma qualité de représentant d'une nation relativement faible, je me

rattache de toutes mes forces aux principes tutélaires de l'autonomie

des peuples.

Il ne faut pas perdre de vue que le traité d'alliance est, comme toutes

les oeuvres et toutes les combinaisons humaines, sujet aux changements

que conseillent les informations nouvelles que font surgir les

convenances et les nécessités résultant des nouveaux événements.

Or, le traité a été négocié sous l'empire d'une illusion que les

événements subséquents ont complétement et douloureusement fait

évanouir.

Votre Excellence me permettra de lui rappeler que je n'ai pu participer

à cette illusion et que je n'y ai point participé.

Dans les archives de votre ministère, Votre Excellence verra qu'elle

était mon opinion, dans une note écrite en 1848, et publiée dans le

Relatorio de 1852. Je disais au gouvernement de Votre Excellence, que le

Paraguay formait le vrai soldat-machine, et qu'il pourrait s'y créer

l'armée la plus disciplinée et la plus aguerrie de l'Amérique.

Je savais cela et davantage encore, quand par fidélité au drapeau de mon

pays et sans illusion aucune, j'ai accepté un rôle officiel dans la

guerre où, à tort ou à raison, il est maintenant engagé.

Que cela me serve de titre pour être écouté avec bienveillance.

Ce traité a été donc, comme je le disais, conclu sous l'empire d'une

illusion. On croyait à une guerre sans résistance, et par suite, à une

guerre courte et peu sanglante, dont l'issue était infaillible et

prochaine;--on s'attendait à une simple promenade militaire.

De là vient que le traité met de pair avec des stipulations d'un intérêt

essentiel, d'autres clauses qui n'ont qu'un intérêt secondaire et

d'autres encore que, dans cet acte-ci, il ne convient pas de qualifier.

Mais aujourd'hui, nous sommes en présence des plus terribles réalités.

Sous le commandement de Lopez, la population paraguayenne s'est battue

et se bat comme un seul homme. Elle s'est battue ainsi

jusqu'aujourd'hui. Se fera-t-on cette illusion de croire qu'elle ne se

battra pas de même jusqu'à la fin?

Pour ce qui me concerne, je découvre et respecte, dans cette population

peu éclairée, l'énergie qui ailleurs fit réduire Moscou en cendres et

qui, en Espagne, brisa le pouvoir colossal du premier Napoléon, pouvoir

contre lequel l'Europe n'avait pu jusque-là résister.

Je ne veux pas mettre en doute le triomphe sur le Paraguay, mais je

redoute la perte de temps et les sacrifices que ce triomphe peut exiger.

Après avoir franchi les fortifications qui nous arrêtent, nous pourrons

gagner de grandes batailles, mais il n'est pas probable qu'elles

mettront fin à la guerre.

Alors vraisemblablement commencera la guerre contre les obstacles de la

nature, contre les déserts et les dévastations du sol, contre le

fanatisme et contre le patriotisme de la population. Alors commencera la

guerre sans repos ni trêve, qui décoche la mort d'une invisible main, du

fond de l'impénétrable fourré, du haut de l'inaccessible rocher, du

milieu de l'inguéable marais.

Alors nous aurons à porter tout avec nous, et la nourriture de nos

soldats et celle de nos bêtes de somme. Nos chevaux, nos troupeaux

devront être innombrables, leurs haltes devront être fréquentes puisque

le travail de l'acclimatation et la constitution du sol affaibliront et

débiliteront les animaux en peu de temps.

Quelle perspective s'ouvre devant nous! Que de temps, que de sang, que

de sacrifices pour arriver au terme de la voie douloureuse dans laquelle

nous sommes entrés!

Nous finirons par y arriver sans doute.

Mais si nous y arrivons, qu'aurons-nous obtenu?

C'est là une des plus grosses questions parmi celles qu'a fait surgir la

résistance du Paraguay.

Si le Paraguay continue à nous résister, comme il l'a fait jusqu'à

présent, nous sommes condamnés à détruire la population mâle du

Paraguay, presque tous les habitants, puisque la tenacité de Lopez nous

oblige déjà à tuer jeunes et vieux. Je ne serais nullement surpris que

nous ayons à tuer des femmes!

A la fin, nous nous trouverons en face du cadavre du Paraguay. Ce sera,

certes, un triste et déplorable résultat!

Le traité de la triple alliance a stipulé et garanti l'indépendance du

Paraguay, parce que cette indépendance est la condition de paix entre

les nations alliées.

Si le Paraguay n'est plus qu'un cadavre, ces conditions-là sont

profondément troublées.

Et la victoire que le fer et le feu pourront enfin nous donner, se

transformera infailliblement en une cause de discorde et de trouble

perpétuel entre les alliés actuels. Cette grande guerre donnera

naissance à d'autres guerres.

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 19 / 21 段