à cet acte de vandalisme. Il paraît que le général Mitre n'a pas voulu
entrer à l'Assomption, pour ne pas en accepter la responsabilité.
«Mais peut-on dire que la responsabilité de la République argentine soit
ainsi sauvée, voire même au moyen de la protestation qu'on attribue à
son général? En aucune manière. La République Argentine est une des
puissances alliées, et l'ordre, la pacification du pays, le respect dû à
la vie des citoyens paisibles et à la fortune privée, sont des
conditions fondamentales de la triple alliance.
«Le sac de l'Assomption déshonore les alliés devant l'étranger. Cet acte
est de nature à les rendre odieux aux Paraguayens et, aussi, à ruiner un
pays que leur politique avait mission de relever et de civiliser.....
«La loi des alliés se trouve dans le droit des gens, observé par tous
les peuples civilisés. C'est elle que nous invoquons pour condamner le
sac de l'Assomption et demander que le gouvernement national élève la
voix, pour le condamner à son tour.
«En tout cas, il convient que nous protestions, formellement et
énergiquement, contre le procédé criminel des forces brésiliennes,
procédé qui ne peut s'expliquer que par l'indiscipline des soldats
brésiliens.
«_L'honneur des puissances alliées est compromis_, et nous espérons que
le gouvernement argentin prendra à cette occasion les mesures que lui
commande sa _dignité_.»
Nous aurions lieu de nous étonner qu'un journal qui justifiait, dans son
numéro du 7 septembre 1865, la réduction en esclavage des prisonniers
faits à la bataille du Yatay, se souvienne aujourd'hui, enfin, qu'il
existe un droit des gens; nous serions également fondé à demander si le
rédacteur de la _Tribuna_, qui proteste avec tant de véhémence contre le
sac de l'Assomption, n'est pas le même publiciste qui, pendant la lutte
électorale, prenait l'engagement, au nom du candidat Sarmiento, de
rompre l'alliance et de faire la paix. Si cet engagement avait été tenu,
le susdit publiciste ne serait pas réduit, à cette heure, à déplorer la
ruine d'un pays que la politique des alliés «avait mission de relever et
de civiliser,» (_civiliser_ nous paraît fort), et aussi à craindre que
«le procédé criminel des forces brésiliennes» ait pour effet, «de rendre
les alliés odieux aux yeux des Paraguayens.»
Nous répondrons au rédacteur naïf de la feuille présidentielle, que la
nation paraguayenne n'a pas attendu le pillage de sa capitale, pour
vouer aux sombres vainqueurs du Yatay et d'Uruguayana, des sentiments
qui ne pèchent point par un excès d'amour et de reconnaissance.
Quant à l'honneur et à la dignité de ses patrons, ils sont, nous en
convenons avec lui, _sérieusement compromis_. Toutefois, l'atteinte qui
leur a été portée, ne date pas du sac de l'Assomption, mais bien du jour
où a été signé le traité d'alliance avec l'ennemi séculaire de la race
espagnole.
A tout péché miséricorde! cependant à condition que le repentir sera
sincère.
Par leur pacte avec l'empire esclavagiste, les deux Républiques de la
Plata ont causé au Paraguay et à elles-mêmes un tort immense. Dieu
veuille que la rupture de ce pacte abominable n'arrive pas trop tard,
pour qu'elles puissent dégager entièrement leur liberté et leur
indépendance, prises, également, avec leur honneur, dans l'engrenage
brésilien!
Qu'est devenu le maréchal Lopez?
Après sa retraite de Cumbarity, le maréchal s'est dirigé vers
Cerro-Leon, au pied des Cordillières, où il concentre les forces
disséminées dans l'intérieur. Le _Brasilian-Times_ nous apprend
qu'auprès de lui se trouvent les représentants diplomatiques et
consulaires des Etats-Unis, de la France et de l'Italie. Ces
représentants ne considèrent donc pas la guerre comme terminée, par
l'occupation de la capitale du Paraguay? De plus, leur présence auprès
du chef légal de l'Etat suffit pour ruiner d'avance le projet conçu par
les confédérés, d'instituer à l'Assomption un gouvernement provisoire,
dont le premier acte serait de prononcer la déchéance du maréchal Lopez,
peut-être même de mettre hors la loi le héros paraguayen.
Pressées de se ruer sur le butin que leur réservait l'Assomption, les
troupes esclavagistes ne se sont pas souciées de poursuivre les débris
de l'armée nationale. Ces débris représentent encore, d'après le
_Brasilian-Times_, un effectif de 5,000 hommes des trois armes, et
d'après nos renseignements particuliers, ils s'élèvent au chiffre de
10,000 soldats.
Quant à la nation, elle s'est dérobée tout entière, à l'approche des
barbares. A l'exemple des vaillants compagnons du cacique Sepe Tyarazu,
qui préférèrent abandonner le territoire des ancêtres, plutôt que de
subir le joug détesté des Portugais, leurs descendants se sont
momentanément éloignés des rives aimées du Rio-Paraguay, aujourd'hui
occupées par les éternels ennemis de leur race. Ils ont suivi dans
l'intérieur du pays le chef glorieux qu'ils ont placé à leur tête et
qui, plus que jamais, possède leur confiance.
C'est assez dire que les Hispano-Guaranis n'ont pas renoncé à la lutte
qu'ils soutiennent, depuis plus 4 ans, déjà, avec tant d'héroïsme.
«Le soldat paraguayen» dit le maréchal Lopez dans sa réponse du 24
décembre 1868, à la sommation de se rendre, «le soldat paraguayen se bat
avec la résolution et l'abnégation d'un citoyen dévoué, d'un chrétien
disposé à mourir, avant de souffrir que sa patrie soit humiliée.»
Et le Président ajoute pour son propre compte:
«Vos Excellences sont mal venues de m'accuser devant mon pays que j'ai
défendu, que je défends encore, _que je défendrai toujours_. C'est lui
qui m'a imposé ce devoir, et je le remplirai religieusement jusqu'à la
fin. Quant au reste, l'histoire en jugera et je n'en dois compte qu'à
Dieu. Si le sang doit encore être répandu, Dieu en imputera la
responsabilité à qui elle est due[76].»
[Note 76: Voir à la fin la note F.]
Voilà de fières, de dignes paroles, qui font autant d'honneur aux pays
qui les inspire, qu'au général qui les prononce.
Commandés par «l'homme extraordinaire» de l'_Albion_... et de
l'histoire, les Hispano-Guaranis périront tous avec lui, ou, avec lui,
il reconquerront le sol où ils sont nés, qu'ils ont illustré ensemble,
et qui, dès lors, leur appartient doublement.
_Una salus victis nullam sperare salutem._
Ce vers de Virgile est devenu la devise des Paraguayens.
La guerre de position est finie; la guerre de partisans va commencer,
ainsi que le déclare très-explicitement M. Andrès Lamas dans les lignes
suivantes, extraites de sa correspondance officielle, avec M. Coelho da
Sa é Albuquerque:
«Alors, vraisemblablement, commencera la guerre contre les obstacles de
la nature, contre les déserts et les dévastations du sol, contre le
fanatisme et contre le patriotisme de la population. Alors, commencera
la guerre sans repos ni trêve, qui décoche la mort d'une invisible main,
du fond de l'impénétrable fourré, du haut de l'inaccessible rocher, du
milieu de l'inguéable marais.
«Alors, nous aurons tout à porter avec nous, et la nourriture de nos
soldats, et celle de nos bêtes de somme. Nos chevaux, nos troupeaux
devront être innombrables; leurs haltes devront être fréquentes, puisque
le travail de l'acclimatation et la constitution du sol affaibliront et
débiliteront les animaux en peu de temps[77].»
Le ministre oriental a très-sainement, très-judicieusement apprécié la
situation que créerait, sur la rive droite du Paranà, la cessation de la
guerre régulière.
A cette heure, grâce à leurs bâtiments cuirassés, les alliés sont
maîtres du littoral; mais, malheur à eux s'ils osent sortir de
l'Assomption et pénétrer dans un pays où, suivant l'énergique expression
d'une feuille brésilienne, le _Jornal do Commercio_, l'air qu'ils
respirent «leur est hostile[78].»
[Note 77: Dépêche de M. Andrès Lamas, à la date du 28
février 1867.]
[Note 78: Les dernières nouvelles de la Plata nous
apprennent que les alliés se sont décidés à tenter une
expédition dans l'intérieur, avec l'intention d'écraser
définitivement une résistance qui stérilise tous les
avantages obtenus jusqu'à ce jour.
C'est le comte d'Eu, le fils du duc de Nemours devenu le
gendre de l'empereur Dom Pedro II, qui commande les forces
esclavagistes.
«Nous ne le félicitons pas d'avoir sollicité le
commandement» dit la _Gazette de France_ du 25 mai dernier.
La feuille parisienne ajoute:
»Le départ de l'armée alliée a été précédé par un fait
monstrueux, que nous devons signaler. Des quinze cents
prisonniers paraguayens faits à Angostura, quatre ou cinq
cents n'avaient pu réussir encore à s'échapper et à aller
rejoindre le maréchal Lopez. Les généraux alliés leur ont
signifié que la prudence ne leur permettait pas de les
laisser en arrière. Craignant qu'en l'absence de l'armée,
ils ne s'emparassent de l'Assomption et n'y relevassent le
drapeau paraguayen, ils les ont, en conséquence, enrôlés de
force dans une légion dite paraguayenne, les obligeant à
aller se battre contre leurs compatriotes, et leur donnant à
entendre que, s'ils ne s'y résignaient pas, on serait
obligé, par mesure de précaution, de les passer par les
armes.»
L'accusation, si formelle, de la _Gazette de France_ n'ayant
pas plus été démentie que la double déclaration du colonel
Palleja et du secrétaire de Florès, Julio Herrera,
l'histoire fera justement retomber la responsabilité, toute
la responsabilité, de l'acte odieux qui vient d'être commis
à l'Assomption, sur la tête de celui qui l'a ordonné, ou
qui, pouvant l'empêcher, l'a laissé s'accomplir. Celui-là,
c'est le commandant en chef de l'armée impériale.
Ce nouvel abus de la force victorieuse n'établit-il pas
péremptoirement la funeste influence des institutions
malsaines! Par le fait seul de son mariage avec une
princesse de Bragance et de son séjour prolongé au Brésil,
un prince français, un d'ORLÉANS, a pu renier _deux fois_, à
Uruguayana et à l'Assomption, les généreux principes de la
civilisation moderne et les traditions libérales de sa
famille, au point d'adopter les idées rétrogrades et les
abominables préjugés de l'empire esclavagistes.
Nous estimons que la vice-royauté de l'Uruguay, s'il en
obtient jamais l'investiture, aura coûté cher, trop cher,
certes, au petit-fils de Louis-Philippe.]
Ce n'est pas l'air seulement; c'est aussi la terre, c'est encore l'eau
croupissante des marais, qui vont conspirer contre les envahisseurs.
Désormais, chaque buisson cachera un piège. Des branches de l'arbre
touffu, partira le coup de feu qui tue; de chaque monticule s'allongera
le _lasso_ qui terrasse, en étranglant. Le rocher se détachera de sa
base pour écraser la colonne en marche, et les traînards de cette
colonne tomberont, à leur tour, sous le couteau silencieux. L'herbe de
la prairie, les joncs flexibles du ruisseau, la vase de la lagune, la
ride du terrain, deviendront autant d'embuscades, d'où le chasseur
nocturne s'élancera pour saisir sa proie humaine. Bref, le génie du
Paraguay prendra toutes les formes, même celle de la peste, pour
atteindre sûrement ses ennemis. Présent partout et partout invisible, il
rôdera nuit et jour autour des villes et des campements; rampant,
s'effaçant, disparaissant, revenant, épiant sans cesse l'occasion
favorable; toujours aux aguets, toujours prêt à frapper, insaisissable
enfin, mais laissant en tous lieux des traces sanglantes de son passage.
Les Paraguayens connaissent le sort qui leur est réservé: l'esclavage ou
la mort. Ils préfèrent la mort, mais précédée de la vengeance.
Ecoutez encore cette déclaration, contenue dans le document sus-indiqué
du 24 décembre et qui constate, une fois de plus, l'accord parfait du
chef et des soldats:
«Pour ma part, j'ai toujours été et je suis encore disposé à traiter de
la paix, sur des bases également honorables pour tous les belligérants;
mais je ne le suis nullement à écouter une sommation de déposer les
armes. En transmettant cette résolution à Vos Excellences, j'accomplis
un devoir sacré envers la religion, l'humanité et la civilisation, en
même temps que je suis l'écho du cri unanime que je viens d'entendre, de
mes généraux, officiers et soldats, auxquels j'ai communiqué la note de
Vos Excellences, et que j'obéis à ce que me prescrivent, à moi,
personnellement, l'honneur et ma dignité.»
Une nation dont tous les membres: hommes, femmes, vieillards et enfants,
sont unis dans un double sentiment d'amour pour la patrie et de haine
contre l'étranger, au point de faire résolûment le sacrifice de leur
vie; cette nation affirme magnifiquement son droit de vivre libre, et ce
droit mérite d'être respecté.
Nous ajouterons que celui-là ne saurait être un tyran féroce qui, par
l'exemple de son abnégation personnelle, inspire à ses compatriotes
l'idée d'un dévouement sublime, digne d'être comparé à celui des
habitants de Sagonte, de Palmarès et de Sarragosse.
Nous avons parlé de la solidarité des peuples, à laquelle un orateur
estimé rendait, naguère, du haut de la tribune française, cet éclatant
hommage:
«Il y a aujourd'hui une telle solidarité entre les nations, un droit
des gens tellement arrêté, qu'une nation qui viendrait tout-à-coup à se
jeter sur une autre, serait immédiatement mise au ban de la
civilisation.
«La force ne peut être mise qu'au service du droit[79].
[Note 79: Discours de M. Ernest Picard, dans la séance
du Corps législatif du 13 avril 1869.]
Certes, M. Frank n'eût pas dit mieux.
Ce sont là de belles paroles, sans doute, et qui deviendront,
assurément, la loi de l'avenir; mais, en présence des attentats
accomplis dans ces derniers temps en Allemagne, et, aujourd'hui même,
sur les bords des fleuves platéens, contre des nationalités
faibles,--attentats restés impunis!--on est en droit d'affirmer que les
paroles de l'orateur français, bien qu'elles soient généralement
approuvées, manquent encore, cependant, d'une sanction réelle. Hélas! La
politique ne conforme pas toujours ses actes, tant s'en faut! aux
maximes et aux préceptes de la morale, ni aux règles de la philosophie.
Néanmoins, on est fondé à soutenir que le principe de la solidarité des
peuples n'est que le développement harmonieux du principe chrétien de la
solidarité des individus. Celui-ci procède du sentiment fraternel;
celui-là constitue la condition essentielle de l'ordre universel. Il
suffit d'une tête innocente qui tombe pour troubler la conscience
publique; mais quelle perturbation profonde apporte, dans les relations
internationales, l'iniquité qui a pour but le meurtre d'une nation!
Voyez la Pologne que les trois grandes puissances du nord ont dépecée,
avant de sceller sur elle la pierre du tombeau. L'héroïque martyre n'est
pas morte, pourtant, et à chacune des convulsions de son agonie, l'ordre
factice établi par ses bourreaux vacille sur sa base.
L'égorgement du Paraguay compromettrait au même titre la sécurité des
sociétés latines du Nouveau-Monde.
Le temps est passé des sympathies stériles et des protestations
diplomatiques non suivies d'effet. Chaque jour, la situation s'aggrave.
Les grandes puissances maritimes doivent agir et agir au plus tôt, si
elles ne veulent pas, en se désintéressant du présent, engager
irrévocablement l'avenir.
A leur tour, les Républiques du Pacifique comprendront-elles que si
Montevideo est la première étape de l'empire esclavagiste, l'Assomption
n'en est que la seconde? Nous engageons ces Républiques à méditer
profondément sur le passage suivant de la proclamation du maréchal
Lopez. Après avoir parlé des conspirateurs qui «négociaient la servitude
de la patrie et l'extermination» de ses défenseurs, le maréchal ajoute:
«Ceux d'entre vous (les soldats) qui auraient survécu à tant de
malheurs, auraient été livrés aux mêmes ennemis qui nous combattent
aujourd'hui, pour grossir leurs rangs, sans autre drapeau que celui de
l'esclavage, _que vous auriez porté à nos frères du Pacifique_.»
Ces paroles du président Lopez rendent parfaitement notre pensée.
L'heure est solennelle pour les Etats hispano-américains, y compris,
certes, la Confédération Argentine. Que ces Etats y pensent: Les
convoitises du Brésil sont excitées outre-mesure, et si l'Assomption est
plus rapprochée de La Paz que Rio-de-Janeiro, il y a moins loin aussi de
Montevideo à Buenos-Ayres, à Valparaiso et à Lima.
Résumons-nous:
Naguère, nous avons poussé ce cri d'alarme:
«LES BARBARES S'AVANCENT; LA CIVILISATION EST EN DANGER!»
Nous disons maintenant:
LES BARBARES SONT ARRIVÉS!
Le dernier rempart des libertés platéennes est détruit. Maîtres de
l'Assomption, les confédérés dominent, à la faveur de l'escadre
cuirassée, sur tout le cours des rivières et jusqu'à l'embouchure de la
Plata.
C'en est fait de la libre navigation fluviale, si les puissances
signataires du traité du 4 mars 1853 ne se hâtent pas d'intervenir; c'en
est fait de la civilisation, pour un siècle au moins, dans tout le
bassin platéen, si ces mêmes puissances laissent supprimer la
nationalité paraguayenne, et si elles livrent ainsi la terre des héros
et des femmes enchanteresses[80] aux égorgeurs du Yatay, aux violateurs
de la capitulation d'Uruguayana, aux comédiens sacriléges du Chaco, aux
brûleurs de Pilar, aux saccageurs de l'Assomption.
[Note 80: Dans l'ouvrage intitulé: VOYAGE PITTORESQUE
SUR LES RIOS PARANÀ, PARAGUAY, SAN-LORENZO, par Bartolomé
Bossi, on lit cette appréciation des Paraguayennes:
_Las mugeres son felices como en ninguna parte, libres como
las aves, seductoras, communicativas._
Et les époux, les fils et les frères de ces séduisantes
créatures seraient des êtres abrutis et cruels! Aux
écrivains esclavagistes il appartenait de nier la divine loi
d'amour.]
L'histoire apprendra alors aux générations futures que le Paraguay,
attaqué par des frères égarés, abandonné par des voisins égoïstes et
jaloux, entamé par la trahison de quelques-uns de ses enfants et d'un
ministre étranger, écrasé par le nombre de ses ennemis, a fini par
succomber dans la lutte disproportionnée qu'il soutenait contre l'empire
du Brésil, Montevideo et Buenos-Ayres.
L'histoire ajoutera que le Paraguay n'avait pris les armes qu'afin de
défendre la politique, inaugurée dans la Plata, pour le plus grand
avantage du commerce et de la civilisation, par la France et par
l'Angleterre.
FIN
NOTES
A
Ministère des affaires étrangères
Luque, le 29 octobre 1868.
Monsieur le ministre,
La nature de la guerre dans laquelle la République est engagée depuis
près de quatre ans est bien connue; mais s'il était nécessaire d'en
rappeler les causes à Votre Excellence, il suffirait de citer deux
documents qui l'expliquent parfaitement, à savoir: la protestation de
mon gouvernement, en date du 30 août 1864, et le traité secret des
alliés du 1er mai 1865. A la vue de ces documents, on sait
infailliblement où est la justice. D'un côté, plusieurs nations
coalisées qui provoquent et font la guerre dans un but de conquête; de
l'autre, un peuple qui défend son autonomie, sa souveraineté, sa
liberté, son honneur, sa vie. Par leur protestation du 9 juillet 1866,
des Républiques du Pacifique ont montré de quel côté étaient leurs
sympathies et quel jugement elles portaient sur cette guerre odieuse.
Mon gouvernement, empêché par le blocus de ses côtes d'entretenir des
relations régulières avec celui de Votre Excellence, s'est reposé des
ennuis et des embarras d'un pareil empêchement dans la confiance que lui
inspirait la justice de sa cause; et, en attendant que des
communications plus faciles puissent s'établir avec le dehors, il a
compté sur l'impartialité des peuples avec lesquels il n'a cessé d'être
en paix et en bonne harmonie. Cependant, il croit devoir aujourd'hui
rompre le silence forcé auquel il est condamné, afin de porter à la
connaissance directe de Votre Excellence un fait d'une extrême gravité,
non-seulement pour la République, mais encore pour tous les peuples
civilisés.
En novembre 1864, M. Charles A. Washburn, ministre résidant des
Etats-Unis d'Amérique dans la République, prit congé du gouvernement
pour se rendre temporairement dans son pays. Les sentiments du ministre
américain à l'égard de mon gouvernement étaient alors des plus
bienveillants. Il n'en pouvait pas être autrement, chez un homme qui
avait été témoin impartial de nos actes à une époque normale, et en
présence des graves événements dont le Rio de la Plata était le théâtre,
depuis l'intervention armée du Brésil dans l'Etat Oriental de l'Uruguay.
L'absence de M. Washburn, seul agent diplomatique des puissances amies
du Paraguay, fut pour mon gouvernement un sujet de regret à un moment
pareil; aussi, son retour, en 1866, fut-il accueilli avec une véritable
satisfaction. Le peuple et le gouvernement lui donnèrent en cette
occasion les plus vifs témoignages d'estime et de sympathie; mais, déjà,
on pouvait pressentir que ses sentiments personnels avaient changé à
notre égard, car, en passant devant le quartier général de notre armée,
il négligea de s'y arrêter pour y saluer le chef de l'Etat, tandis que
celui-ci, au contraire, veillait à ce que rien ne lui manquât pour son
voyage à l'Assomption, et poussait la générosité jusqu'à ne pas
remarquer l'inconvenance qui venait d'être commise envers lui.
Cette conduite insolite devait s'expliquer plus tard. Mais avant de
passer à l'examen des faits qui la montreront comme une chose ayant sa
raison d'être dans un plan prémédité, il est bon de remarquer que, pour
se rendre des Etats-Unis au Paraguay, où ses fonctions l'appelaient, M.
Washburn dut toucher à plusieurs ports du Brésil, notamment à
Rio-de-Janeiro, où il semble avoir été retenu quelque temps; ensuite, il
passa à Montevideo et à Buenos-Ayres, où il fut encore retenu; de là il
se rendit à Corrientes. Il visita alors l'escadre et l'armée des alliés
et fit un long séjour auprès de leurs chefs. Enfin, il retourna à
Buenos-Ayres. Plusieurs mois se passèrent ainsi avant qu'il atteignît le
terme de son voyage et ne commençât à s'acquitter de la mission pour
laquelle il avait été envoyé.
Quatre mois environ après son retour à l'Assomption, M. Washburn déclara
qu'il était chargé spécialement par son gouvernement d'offrir ses bons
offices aux belligérants en vue de la paix, et, en conséquence, il
offrit de se rendre au quartier général pour y complimenter le chef de
l'Etat et l'entretenir de sa mission.
Mon gouvernement répondit, à son ouverture, en termes qui témoignaient
de sa reconnaissance pour l'intérêt amical que nous montrait le
gouvernement américain. Il ajouta que M. Washburn, personnellement,
pouvait apprécier tout ce que nous avions fait pour la paix du continent
sud-américain depuis l'invasion du Brésil dans l'Uruguay, et même après
que la guerre avait éclaté, pour lui enlever le caractère cruel que les
pratiques de l'ennemi lui avaient imprimé dès le commencement. Il
rappela notamment que S. Exc. le maréchal président s'était rendu au
camp des alliés pour leur offrir une paix honorable, en leur déclarant
que le sang versé jusque-là était plus que suffisant pour laver les
injures que les belligérants pouvaient se reprocher réciproquement. M.
Washburn savait, en effet, que la guerre soutenue par le Paraguay
n'avait en vue que l'indépendance des Républiques de la Plata et le
respect de cette indépendance par le Brésil, et que, dès lors, toute
intervention pacifique qui assurerait un objet si légitime, pouvait
compter sur notre adhésion et notre concours.