l'impuissance, depuis l'attaque de Curupaïty et, dès lors, suivant
l'énergique expression de M. Lamas, la paix devenait pour eux une
«nécessité suprême». Le passage à travers les marais a changé du tout au
tout la situation. L'abandon d'Humaïta, les massacres du Chaco, la
retraite de Tébicuari, les sanglants assauts de Villeta et d'Angostura,
la ville de Pilar brûlée, les pertes considérables faites par l'armée
nationale, la détresse de la population, la ruine du pays, en un mot,
telles sont les conséquences du secret livré par les conspirateurs aux
chefs de la triple alliance.
Et, en présence de ces immenses calamités, on s'apitoyerait sur le sort
des misérables qui les ont produites! On reprocherait à celui qui a juré
de sauver la République ou de périr avec elle, d'avoir sacrifié au génie
de la patrie, les ingrats et les infâmes qui ont noyé dans des flots de
sang l'indépendance nationale!
_Il faut que la société se défende_, a dit un jour M. Guizot, à propos
de l'ingérance hostile de Rosas dans les affaires intérieures, et de
l'État Oriental, et de la province brésilienne, alors insurgée, de
Rio-Grande. Si jamais ce principe d'ordre public a dû être appliqué
rigoureusement et d'urgence, c'est bien dans la position où a placé le
Paraguay l'accord des traîtres et des confédérés.
On n'a que des détails incomplets sur la répression de la conspiration
bourgeoise de l'Assomption; mais, s'il est vrai que le maréchal Lopez
ait élevé ses sentiments patriotiques à cette hauteur, où le salut du
pays commande de ne plus distinguer entre les coupables; la condamnation
des citoyens parricides, parmi lesquels se trouvent des membres de sa
propre famille, confirmera aux yeux de la postérité les éloges
enthousiastes donnés par M. Washburn à «l'illustre magistrat.»
L'auteur du pamphlet intitulé: LES RÉPUBLIQUES DE LA PLATA ET LA GUERRE
DU PARAGUAY, a imaginé une singulière tactique pour venir en aide à
l'ex-ministre américain. Désireux d'établir que cet homme politique
n'était point dans le cas de commettre la noire trahison qui lui est
reprochée, M. John Le Long n'a pas craint de le présenter à ses lecteurs
comme «un caractère faible et pusillanime[72].» Quelques pages plus
loin, il a la charitable pensée de mettre en relief «l'inqualifiable
faiblesse de M. Washburn[73].»
[Note 72: Page 38.]
[Note 73: Page 55.]
Ce procédé rappelle beaucoup le pavé que lance si lourdement l'ours de
la fable.
Pourquoi, puisqu'il se trouvait en belle veine d'éloquence, l'avocat de
Buenos-Ayres et de l'empire esclavagiste n'a-t-il pas appelé _idiot_
l'ex-ministre des États-Unis? Cela aurait été peu parlementaire, sans
doute; mais l'appréciation: _caractère faible et pusillanime_, est-elle
bien respectueuse? Dans ce cas, du moins, M. Le Long aurait pu soutenir
que si M. Washburn avait reçu de l'argent de toutes mains, des
conspirateurs comme des alliés, c'était sans intention mauvaise de sa
part, puisqu'il était incapable de distinguer une once espagnole d'une
cruzade brésilienne.
En somme, nous ne pensons pas que ce diplomate se déclare satisfait du
moyen employé pour prouver son innocence.
Pour en finir avec le client suspect de M. Le Long, nous reproduirons
ici le jugement formulé sur son compte, par une feuille de Buenos-Ayres
dont l'impartialité ne saurait être contestée.
A propos du rappel du général Mac-Mahon qui avait été envoyé auprès du
président Lopez «pour faire le contraire de ce qu'a fait M. Washburn»
_Le Courrier de la Plata_ ajoute:
«Or, tout le monde sait quel rôle a joué cet homme, qui a laissé parmi
nous la réputation d'un agent diplomatique, se servant de son pavillon
pour couvrir des affaires personnelles _de la plus mauvaise senteur_.
»Vraie ou fausse, l'accusation est restée debout et les lettres de M.
Benitès, le ministre paraguayen, ont trouvé plus de crédit dans le
public, que celles de M. Washburn, l'envoyé des Etats-Unis[74].
[Note 74: _Le Courrier de la Plata_, numéro du 28 avril
1869.]
III
Le maréchal Caxias
L'effet produit, à Buenos-Ayres et à Montevideo, par la publication des
documents paraguayens a été si défavorable aux alliés, que le maréchal
Caxias a éprouvé le besoin, lui, aussi, de repousser la part de
responsabilité que l'interrogatoire des conspirateurs faisait peser sur
sa tête. Mais sa défense n'a pas été plus heureuse que celle de M.
Washburn. Les lecteurs vont en juger.
Dans une dépêche adressée à son gouvernement le généralissime brésilien
nie qu'une correspondance ait existé entre lui et Benigno Lopez, Bergès
et Carreras. Si ces déclarations ont été faites, «elles ont dû être
arrachées par la _torture_ et par les sévices les plus barbares.»
Nous connaissons le thème. Poursuivons:
«Ayant étudié les choses et les hommes du Paraguay, dès mon arrivée sur
le théâtre de la guerre, j'ai acquis la pleine conviction que nous ne
pourrions jamais obtenir des avantages dans la lutte engagée, que par la
voie des armes.»
Cette appréciation du caractère paraguayen, en général, confirme celle
que nous en avons faite ci-dessus, en même temps qu'elle est un hommage
que le vieux maréchal, plus que tout autre, était en mesure de rendre.
Nous dirons bientôt pourquoi.
«Dans tout autre pays et dans d'autres conditions, je _n'aurais pas
hésité_ à me servir contre l'ennemi, comme arme de guerre, d'une
_réaction_ venant du peuple. Cela s'est pratiqué dans tous les temps, et
les nécessités de la guerre l'ont _justifié_.»
Que dire de ce mot _réaction_, pour exprimer la manoeuvre par laquelle
un ennemi corrupteur excite les mauvaises passions d'un pays et pousse à
s'entre-égorger dans l'ombre les citoyens de ce même pays?
Et c'est cette provocation aux complots ténébreux que vous prétendez,
monsieur le maréchal, être _justifiée par les nécessités de la guerre_!
Cela a pu se pratiquer _dans tous les temps_ et même dans le nôtre, nous
n'y contredirons point; mais la morale publique s'est modifiée, depuis
que la religion du Christ a remplacé le polythéisme brutal; elle a fait
de nouveaux progrès, sous l'influence de la philosophie, ainsi que
l'atteste la double proclamation des Droits de l'homme et de la
Solidarité des peuples. Aujourd'hui, la morale publique plane
souverainement dans les pures régions de la justice et de l'honneur;
aussi, repousse-t-elle avec une indignation mêlée de mépris, une
doctrine comme la vôtre, monsieur le maréchal, qui approuve tous les
moyens, les plus vils comme les plus odieux, en vue du but à atteindre.
Dans notre siècle, lorsque deux peuples civilisés se font la guerre, ils
tirent à l'envi des coups de canon et se tuent le plus d'hommes qu'ils
peuvent. Cela se pratique en plein jour, sur les champs de bataille. Les
surprises ont lieu la nuit, quelquefois, nous en convenons; mais
l'ennemi est averti; c'est à lui de se tenir sur ses gardes. Dans tous
les cas, on se bat loyalement des deux côtés, et l'on n'emploie que des
armes qui ne laissent de tache ni aux mains, ni à l'honneur de ceux qui
s'en sont servis.
«La guerre a ses règles dictées par la raison, l'humanité et la
civilisation; ces règles sont sacrées, parce qu'elles tendent à diminuer
l'effusion du sang, à restreindre l'oeuvre de destruction.»
Vous connaissez, sans doute, monsieur le maréchal, les belles paroles de
M. Andrès Lamas, que nous avons reproduites plus haut. Eh bien! nous
prenons la liberté de vous demander si les _réactions_--pour employer
votre langage--qui mettent la torche et le couteau dans les mains d'une
partie d'un peuple, pendant que l'autre partie fait face à l'ennemi,
doivent être comprises parmi les règles que dictent la _raison,
l'humanité et la civilisation?_ Loin d'être _restreinte, l'oeuvre de
destruction_ qu'accomplissent les belligérants, se complique de guerre
civile et, dès lors, au lieu d'être _diminuée, l'effusion_ du _sang_
prend des proportions effrayantes. Sans compter que dans l'espèce, la
tactique que vous appelez _réaction_, n'est rien moins qu'un exécrable
guet-apens; or, l'honneur qui défend d'attaquer traîtreusement l'homme
que l'on hait, ne permet pas davantage de dresser, sous prétexte de
guerre, un guet-apens nocturne à une généreuse nation qui combat «avec
énergie et loyauté»[75] en présentant sa poitrine au feu de ses ennemis.
[Note 75: Réponse du maréchal Lopez à la sommation de se
rendre. 24 décembre 1868.]
Le Paraguay a tiré l'épée pour défendre son indépendance qui répond des
libertés platéennes. Chargez-le par devant, avec l'épée qui est l'arme
glorieuse du soldat, et non point par derrière, avec le poignard qui est
l'arme vile de l'assassin.
Évidemment, le maréchal Caxias n'a pas suivi les cours de M. Frank. Le
pacificateur de Rio-Grande n'est pas de son siècle; mais il subit
l'influence des moeurs de son pays, et dans ce pays, nous le savons, on
sacrifie sans trop de peine au but ses derniers scrupules... quand on en
a.
Le-Vieux-de-la-montagne, les Borgia, et Rosas invoquaient également cet
_ultima ratio_ que le maréchal appelle euphoniquement: _les nécessités
de la guerre_, lorsqu'ils se débarrassaient perfidement de leurs
ennemis; mais ni le couteau de l'un; ni le poignard et le poison des
autres n'ont trouvé grâce devant l'histoire. La civilisation ne
_justifie_ pas davantage la violation des capitulations, l'égorgement
des prisonniers, ou leur réduction en esclavage.
Si ce beau système, basé sur les _nécessités de la guerre_, était admis,
il faudrait vanter l'extrême générosité des brésiliens, pour ne pas
avoir empoisonné les sources et les fontaines du Paraguay. Et, en effet,
par ce moyen expéditif, d'extermination leur illustre chef aurait plutôt
couronné son front glorieux du laurier de la victoire.
Il résulte donc des paroles mêmes du marquis de Caxias, que la doctrine
de la _réaction_ provoquée à prix d'argent, ou, pour mieux dire, de la
trahison soudoyée dans le camp ennemi et employée, _comme arme de
guerre_, ne répugne en rien à la délicatesse de ce maréchal brésilien.
Les raffinés d'honneur crieront au cynisme, et ils n'auront pas tort;
mais, du moins, ils ne pourront s'empêcher de reconnaître que le
généralissime des noirs et des mulâtres a le courage de ses opinions.
De son propre aveu, le marquis de Caxias était capable de solliciter,
d'encourager, d'aider les chefs de la conspiration; en un mot, de
s'entendre avec eux, en vue du but commun à atteindre. S'il n'a pas agi
dans ce sens, ce n'est pas qu'il n'ait point songé à le faire; c'est,
uniquement, parce qu'il était convaincu qu'il ne trouverait personne à
corrompre dans les rangs paraguayens.
La défaite est habile; néanmoins, elle ne blanchira ni le maréchal
Caxias, ni ses complices eux-mêmes, dont les procédés sont connus. Le
Nestor de l'armée confédérée appartient essentiellement à cette vieille
école philosophique qui, de Perse, fut introduite en Grèce, par Philippe
de Macédoine, et dont la formule est celle-ci:
»Il n'y a pas de forteresse imprenable, quand un mulet chargé d'or peut
y entrer.»
Dans notre étude intitulée: L'OUVERTURE DE L'AMAZONE, nous avons eu
l'occasion de rappeler la formidable insurrection de Rio-Grande. Pendant
douze ans, cette province qui s'intitulait déjà: RÉPUBLIQUE DE
RIO-GRANDE, soutint le choc de toutes les forces de l'Empire, sans que
ces forces pussent vaincre sa résistance. En désespoir de cause, le
gouvernement central confia la conduite de cette guerre au général
Caxias. Il n'y eut plus de combats et, cependant, la rébellion fut
abattue. Les insurgés, privés tout-à-coup de leurs principaux chefs,
furent obligés de se soumettre.
Le succès avait donc été complet. Voici comment nous l'expliquions dans
la note de la page 34, du travail sus-indiqué:
»Le général Caxias, aujourd'hui, maréchal, qui opère contre le Paraguay,
pourrait nous dire le prix auquel a été obtenue la pacification de cette
province. Là, aussi, le principal rôle a été rempli par le mulet
historique dont il vient d'être parlé, à propos du commandant de
Curupaïty. La force n'avait pu vaincre la résistance des Rio-Grandenses;
mais, grâce aux arguments dont il était chargé, l'animal gagna la cause
du pouvoir central auprès des chefs de la révolte!»
Mon Dieu! oui. On avait distribué généreusement des titres de baron,
des décorations et de l'argent, de l'argent surtout, et la _réaction_
s'était naturellement opérée; et la RÉPUBLIQUE DE RIO-GRANDE avait cessé
d'exister.
S'il n'est pas un grand foudre de guerre, le marquis de Caxias est, du
moins, un habile négociateur. Son futur biographe devra enregistrer un
deuxième succès de ce genre, qu'il obtint, au retour de Caseros, où le
concours d'Urquiza venait de lui donner la victoire. Sommé par le
nouveau président de la République Argentine, de retirer de Montevideo
les troupes qui l'occupaient, le général Caxias évacua la place; mais il
y laissa Florès, élevé par ses manoeuvres au pouvoir présidentiel;
Florès, dont le dévouement, soldé par le trésor brésilien, était acquis
à la politique de l'Empire.
Nous ignorons si le marquis de Caxias avait un profond mépris pour ceux
qui lui livraient ainsi à prix d'argent leurs aspirations et leur
patriotisme; ce qui nous paraît indiscutable, toutefois, c'est que la
réussite de ses deux premières opérations devait l'avoir entièrement
convaincu de l'excellence de son système. En conséquence, nous trouvons
tout naturel de sa part que, en prenant le commandement des troupes,
après le désastre de Curupaïty, il ait essayé d'introduire le fameux
mulet macédonien dans la forteresse dont, ni Mitre, ni Tamandaré, ni
Polidoro n'avaient pu s'emparer. Nous devinons le désappointement du
vieux sceptique, lorsqu'il apprit que les portes de Curupaïty étaient
restées fermées devant l'avocat ordinaire du roi Philippe, et qu'on le
lui ramenait avec cette hautaine réponse du commandant paraguayen:
«Me prend-on pour un Florès, qu'on ose me proposer
de vendre mon pays!»
Néanmoins, cet échec ne découragea point, ne pouvait pas décourager un
homme dont la confiance restait absolue, dans la supériorité de son
système. Du reste, les _nécessités de la guerre_ l'obligeaient à
provoquer une _réaction_; pour obtenir cette _réaction_, il ne trouva
pas de meilleur moyen que de corrompre le colonel Alen, qui commandait
dans Humaïta.
Une entrevue eut lieu entre le maréchal et le colonel. Le premier offrit
au second 2 millions 500,000 francs, et le grade de général dans l'armée
paraguayenne, pour le décider à livrer la place confiée à son honneur.
Le colonel lui répondit railleusement:
«Je regrette, maréchal, de ne pouvoir, à votre exemple, vous offrir des
grades et des millions; mais, si vous consentez à me livrer votre armée,
je m'engage, au nom du président de la République, à vous donner la
couronne impériale du Brésil.»
Que ce double insuccès ait inspiré au maréchal Caxias une haute idée du
caractère paraguayen, c'est ce qui ressort du paragraphe, précédemment
reproduit, de la lettre qu'il a écrite à son gouvernement; mais croire
que le maréchal ait renoncé pour cela à trouver des traîtres dans la
nation paraguayenne; surtout, lorsque la complicité de M. Washburn a été
acquise, c'est ne tenir aucun compte de cette phrase caractéristique, à
propos d'une _réaction venant du peuple_:
«Cela s'est pratiqué dans tous les temps, et les nécessités de la guerre
l'ont justifié.»
C'est oublier, aussi, la situation tout à la fois ridicule et désespérée
dans laquelle se trouvait l'armée confédérée, après l'assaut infructueux
de Curupaïty. Seule, la trahison pouvait sauver cette armée et rétablir
les affaires de la triple alliance. M. Washburn s'en est allé _bem
cheio_ et le Paraguay a été livré à ses ennemis.
Toutes les dénégations, intéressées, on le comprend, de MM. Washburn et
Caxias, ne ramèneront pas l'opinion qui les a condamnés.
Cependant, le maréchal possédait un moyen certain pour établir
sérieusement son innocence et, du même coup, celle de M. Washburn et
aussi celle de Benigno Lopez et des autres chefs de la conspiration;
c'était de prouver que le mouvement circulaire qui lui a ouvert
l'intérieur du Paraguay, est bien une conception de son génie. Cette
démonstration n'a pas été faite... et pour cause.
Nous avons donc le droit de dire que, sur ce point encore, le procès est
jugé, et jugé sans appel.
CHAPITRE IV
Le Pillage de l'Assomption
IV
Le Pillage de l'Assomption
Au moment où nous terminons ce travail, une nouvelle désastreuse nous
parvient. L'Assomption, capitale du Paraguay, a été occupée et saccagée
par les Brésiliens.
L'Assomption, les lecteurs ne l'ont pas oublié, a été abandonnée depuis
tantôt huit mois par ses habitants. Lorsque nous aurons ajouté que les
soldats chargés de la défendre avaient rejoint, par ordre, l'armée
nationale, on comprendra que cette place n'a pu opposer aucune
résistance. L'ennemi est donc entré dans une ville déserte, sans avoir
brûlé une cartouche. Et, cependant, la capitale du Paraguay a été
traitée comme les Huns et les Vandales traitaient les villes qu'ils
avaient prises d'assaut.
Le pillage a duré trois jours.
Le général argentin, Emilio Mitre, a refusé, dit-on, de laisser entrer
les troupes qu'il commande, afin de repousser d'avance toute solidarité
avec les noirs et les mulâtres de l'empire esclavagiste.
Ce nouvel acte de barbarie ne saurait surprendre ceux qui connaissent
le mode de recrutement adopté par le Brésil. Des malfaiteurs qu'on a
tirés du bagne pour les enrôler, ne peuvent pas, en effet, se comporter
comme d'honnêtes gens. Après avoir brûlé la ville de Pilar, sans que
leurs officiers les en aient empêchés, ces profonds logiciens ont pensé
que la capitale leur était livrée au même titre--le droit des plus
forts--et ils l'ont saccagée.
En se retirant, les habitants de l'Assomption avaient laissé dans leurs
demeures la plus grande partie de leur mobilier; les négociants y
avaient laissé leurs marchandises: tous plaçant, ainsi, leur fortune
privée sous la sauvegarde du droit des gens. Les résidants étrangers
avaient eu, de plus, cette précaution d'inscrire leur nom et leur
nationalité sur la porte des maisons qui leur appartenaient. Rien n'a
fait obstacle à la cupidité féroce de la soldatesque. Toutes les maisons
ont été forcées et dévastées. Les objets qui ne pouvaient pas être
emportés, ont été brisés et détruits. Le butin a dû être considérable;
le dégât, immense.
Les légations et les consulats eux-mêmes n'ont pas été respectés. Au
moment de l'évacuation de la ville, la légation américaine, les
consulats français et italiens avaient reçu en dépôt tout ce que leurs
nationaux possédaient et, encore, ce que possédaient d'autres résidants
étrangers: Anglais, Allemands, Espagnols, Boliviens, etc., etc. Ces
résidants avaient pris ce parti, dans la conviction que leurs biens
seraient protégés par les immunités dont jouissent, chez tous les
peuples civilisés, les locaux diplomatiques. Chacun de ces locaux avait
été scellé du cachet paraguayen et du cachet de l'agent qui
l'abandonnait momentanément, pour suivre le _chef_ du gouvernement
auprès duquel il était accrédité.
Les soldats brésiliens ont passé outre. Les sceaux ont été brisés, les
portes enfoncées, et la légation des États-Unis, tout comme les
consulats de France et d'Italie ont été violés, saccagés, sans plus de
façon que les maisons particulières. L'argent et les objets précieux
soustraits dans cette légation et dans les deux consulats représentent,
seuls, une valeur de _deux cent mille piastres_, au moins. Les
galériens-soldats ont fait une bonne journée; mais nous doutons que leur
joie soit longtemps partagée par ceux qui ont laissé accomplir cette
besogne honteuse.
La _Tribuna_ de Buenos-Ayres nous apprend, en effet, que M. Noël,
ministre plénipotentiaire de France près la République Argentine, s'est
hâté, à la première nouvelle de cette violation des immunités
diplomatiques, de partir pour l'Assomption, afin d'y procéder à une
enquête qui sera suivie, nous n'en doutons pas, d'une éclatante
réparation.
On est fondé à croire que le général Mac-Mahon, ministre des États-Unis,
imitera cet exemple; et, aussi, que le ministre italien prendra, à son
tour, sous son énergique protection, les intérêts de ceux de ses
compatriotes qui ont été ruinés par les Brésiliens.
N'est-ce point le cas de rappeler les dispositions contenues dans
l'article 7 du traité du 1er mai 1865, et d'après lesquelles la guerre
actuelle n'est pas dirigée «contre le peuple du Paraguay, mais contre
son gouvernement?»
Appartenaient-ils au maréchal Lopez tous ces magasins, toutes ces
maisons, y compris la légation américaine et les consulats de France et
d'Italie, qui ont été saccagés?
Ces excès, il faut bien qu'on le sache, ont été commis sous les yeux des
généraux et des officiers brésiliens, par leur ordre peut-être, ou, tout
au moins, avec leur consentement, puisque aucune mesure n'a été prise
pour en empêcher l'accomplissement.
Le pillage a duré TROIS JOURS; TROIS JOURS! qu'on ne l'oublie pas!
C'est donc dans le sens d'une licence effrénée, que les chefs de l'armée
impériale ont interprété l'article 4 du susdit traité? Cet article dit
textuellement:
«La discipline (_quelle ironie!_) militaire intérieure et
l'administration des troupes alliées ne dépendront que de leurs chefs
respectifs.»
Quelle est donc cette _discipline_, mon Dieu! qui tolère de pareils
attentats contre le droit des gens, la civilisation et l'humanité?
L'histoire à la main, nous comparerons la conduite des Kosaks et les
Kaiserliks, en 1815, à celle des Brésiliens, en 1869. Paris, qui s'était
défendu, fut respecté par ceux qu'on appelait alors les _barbares du
Nord_. Pilor qui n'a opposé aucune résistance, a été brûlé; l'Assomption
dont les portes--celles de la ville, bien entendu--étaient ouvertes, a
été mise à sac par de prétendus civilisés!
Ah! c'est que les chefs de ces _barbares_ faisaient une guerre de
principe et qu'ils avaient grand souci de leur renommée, tandis que les
chefs de la triple alliance ne se sont unis que pour réaliser, à travers
la ruine des populations et des flots de sang de honteux projets de
conquête: quant à leur honneur, les feuilles le plus dévouées à leur
politique vont nous apprendre ce qu'il est devenu.
On aura beau chercher dans la convention conclue, en 1814, par les
puissances coalisées contre la France, on n'y trouvera point le cynique
article 3 du protocole brésilien, qui n'est rien autre chose qu'une
violente excitation au pillage et au meurtre.
Le sac de l'Assomption devait soulever une égale et générale réprobation
en Europe et en Amérique. Toutefois, l'ignominie de cet acte était si
profonde, que les alliés eux-mêmes du Brésil en ont pâli de colère et
de honte.
Le général Emilio Mitre qui a remplacé le général Gelly y Obes dans le
commandement des Argentins, ne s'est pas contenté d'éloigner de ses
soldats toute responsabilité; il a protesté, en leur nom et au sien,
contre ce débordement de passions abjectes et brutales. L'indignation du
contingent argentin a retenti sur les deux rives de la Plata, et y a
trouvé un vigoureux écho. Tous les organes de la publicité, à
Buenos-Ayres, comme à Montevideo, sans exception de couleur, flétrissent
la conduite les Brésiliens et demandent à l'envi la rupture de
l'alliance. Le ton général de ces feuilles sera suffisamment indiqué par
les lignes suivantes extraites de la _Tribuna_, journal semi-officiel de
la présidence et, par conséquent, très-hostile au Paraguay.
«De tous côtés nous arrivent des nouvelles concernant le Paraguay, qui
compromettent gravement les chefs de l'armée brésilienne, en
particulier, et tous les alliés, en général.
»La ville de l'Assomption a été mise à sac.
«Les meubles des maisons, les marchandises des magasins; en un mot, tout
ce qui constitue la fortune privée des habitants de l'Assomption, a été
pillé sous les yeux du marquis de Caxias qui a laissé faire.
Le «_Standard_» dit que le piano du cercle _La Liberté de l'Assomption_
se trouve à bord du navire cuirassé _Le Bahia_.