ce langage, il affirmait lui-même l'existence de la conspiration,
puisque, en constatant que «le complot avait échoué,» il chargeait M.
Bénitès «de transmettre ses félicitations au maréchal Lopez»; et il
ajoutait: «Je me souviens de l'horreur et de l'exécration qu'il (le
maréchal) manifesta à la nouvelle de l'assassinat du président Lincoln.
Ces sentiments sont ceux que doit exciter le complot _qui avait été
tramé_ contre son gouvernement.»
On est donc bien mal inspiré, quand on a écrit les lignes qui précèdent,
de traiter de voleur et d'assassin le chef de l'Etat Paraguayen et de
déclarer «qu'il n'y a jamais eu de conspiration[67].» Ajoutons
immédiatement que M. Washburn n'a osé formuler ces odieuses accusations
que lorsqu'il n'a plus foulé le sol de la République, et, aussi,
lorsqu'il s'est vu confondu par les déclarations de ses complices. Il
comptait également sur le blocus pour intercepter la réponse du
Paraguay. Ayant seul la parole, il entraînerait l'opinion à sa suite.
Ces calculs ont été trompés par la publication, à Buenos-Ayres, même, de
la correspondance échangée entre lui et le gouvernement auprès duquel il
était accrédité.
[Note 67: Lettre de M. Washburn au maréchal Lopez. A
bord du vapeur le _Wasp_, en vue d'Angostura. Le 12
septembre 1868.]
Nous croyons devoir reproduire à cette place, et en entier, la
proclamation du maréchal Lopez à son armée. Cette proclamation est
authentique; avons-nous besoin de le déclarer? Elle établit le fait de
la conspiration, en même temps qu'elle signale à notre admiration le
rôle magnifique des femmes paraguayennes et qu'elle affirme
l'inébranlable résolution des hommes «de sauver la patrie avec son
honneur et sa gloire, ou de mourir.»
A tous ces titres, la pièce en question mérite d'être placée sous les
yeux des lecteurs.
«A la nation et à l'armée Paraguayennes:
»Il y a six ans que le Congrès me confia, en votre nom, les destinées de
la patrie. Je jurai devant Dieu et devant les hommes de conserver son
indépendance et sa liberté. Son indépendance et sa liberté ont été
menacées; l'honneur national a été outragé, et un cri unanime m'a
demandé de venger celui-ci et de garantir ceux-là.
»Le même congrès qui m'éleva à la première magistrature m'a imposé la
guerre. J'ai obéi à son ordre souverain. Pendant plus de trois ans, vous
m'avez toujours vu à la tête de nos légions. Comme soldat, j'ai partagé
avec joie les fatigues et les dangers de mes compagnons d'armes; comme
magistrat, le bien du peuple a été mon occupation la plus chère, au
milieu des hasards de nos luttes sanglantes.
»Soldats!
»Ce fut un sujet de grande satisfaction et de confiance non moins grande
pour tous que votre bravoure et votre décision devant l'ennemi. Vous
êtes devenus plus braves et plus décidés encore, en voyant nos familles
prendre la résolution éminemment patriotique d'abandonner leurs foyers,
pour courir aux armes à vos côtés. Mais cette résolution n'était pas
nécessaire; n'êtes-vous pas là? Cependant, elle vous imposa de nouvelles
obligations, de nouveaux devoirs. Nous jurâmes tous de sauver ces femmes
magnanimes qui, oubliant la faiblesse de leur sexe, voulaient faire,
comme vous, de leurs poitrines, une muraille contre l'ennemi.
»Nous avons gémi en secret, de voir dans les rangs de nos ennemis
quelques enfants du pays outrager le drapeau de leur patrie et donner la
mort à nos héroïnes; mais il ne serait venu à la pensée d'aucun de vous
que, parmi nous, dans nos rangs, un seul pourrait renier son propre
sang, son pays, pour le livrer à la servitude et à l'extermination! Et,
pourtant, la réalité est là pour nous désabuser; elle nous montre des
hommes misérables, naguère ardents, décidés, enthousiastes parce que la
fortune nous était propice et qui prévariquent devant la perspective de
moments moins heureux; elle nous montre nos ennemis exploitant leur
lâcheté et en faisant des traîtres.
»Soldats!
»Tandis que bravant gaiement l'ennemi, vous versiez votre sang sur les
champs de bataille; tandis que vos mères et vos épouses se courbaient
sur la charrue pour nourrir vos enfants et vous nourrir vous-mêmes;
tandis que le pays tout entier ne songeait qu'à sa défense et à son
salut, quelques hommes ligués avec des étrangers auxquels nous avons
donné une hospitalité franche et généreuse, avec la jouissance entière
de leurs droits et la plus entière liberté; quelques hommes conspiraient
contre vous, vidaient le trésor national à leur profit et au profit de
nos ennemis, négociaient la servitude de la patrie et votre
extermination. Ceux d'entre vous qui auraient survécu à tant de malheurs
auraient été livrés aux mêmes ennemis qui nous combattent aujourd'hui,
pour grossir leurs rangs, sans autre drapeau que celui de l'esclavage
que vous auriez porté à nos frères du Pacifique. Plus malheureux encore
que les citoyens orientaux que, sous vos coups, vous avez vus
disparaître des rangs de nos envahisseurs, pour n'y laisser qu'un
drapeau soutenu par des mains étrangères, vous auriez porté vous-mêmes
l'avilissante bannière de l'esclavage!
»Tels sont les infâmes projets des hypocrites, des traîtres, qui se
disaient Paraguayens comme nous. Pour déguiser leur infamie, ils
prétendaient que la patrie était fatiguée de la guerre. La guerre, une
fois qu'elle est commencée, s'arrête-t-elle quand on veut? N'avez-vous
pas fait tout ce qui dépendait de vous pour l'abréger? N'ai-je pas fait
en votre nom des propositions conciliantes à nos adversaires?
Faudrait-il que la République du Paraguay demandât à ses ennemis
l'aumône d'une paix ignominieuse? N'êtes-vous pas tous là pour la sauver
tout entière avec son honneur et sa gloire?
»Oui, vous êtes là, et moi avec vous. Nous sommes tous là pour sauver la
patrie avec son honneur et sa gloire; ou nous mourrons tous, comme tant
d'illustres victimes dont les âmes se sont envolées vers le ciel, dans
cette sainte croisade.
»L'heure est venue pour nous des dures épreuves; mais les esprits
faibles et lâches sont tombés; il n'existe plus que les âmes nobles et
généreuses, et, plus que jamais, nous montrerons au monde combien nous
adorons la patrie et la liberté; combien nous est chère chaque victime
immolée sur leurs autels, et combien son souvenir nous est sacré.
»Compatriotes!
»Nous avons échappé au plus grand des malheurs, par une évidente
protection de la Providence. Elevons nos mains vers le ciel; mettons en
lui notre confiance, et croyons toujours à sa protection. Remplissons
nos devoirs envers la patrie et, Dieu aidant, ainsi que nos armes, la
postérité verra encore la République du Paraguay grande et glorieuse.
«Francisco S. Lopez,
»Quartier général de Pikisiry. 16 octobre 1868.»
Mieux que ne pourrait le faire une biographie minutieuse, ce document
nous fait connaître à fond l'homme remarquable auquel le Paraguay a
confié ses destinées. Le grand caractère du maréchal Lopez se révèle
tout entier dans ces lignes, empreintes tout à la fois d'une douleur
profonde, d'une énergie virile, d'une résignation noble, digne,
éminemment chrétienne. Après les avoir lues, quelle confiance peut-on
accorder aux violentes et grossières protestations de M. Washburn?
La proclamation n'a dit que la vérité, et cette vérité est navrante.
«Tandis que les mères et les épouses se courbaient sur la charrue»;
tandis que les hommes «bravant gaiement l'ennemi, versaient leur sang
sur les champs de bataille; tandis que le pays tout entier ne songeait
qu'à sa défense et à son salut» une conspiration était tramée à
l'Assomption, dont le chef, Benigno Lopez, était le plus jeune des
frères du président de la République. Parmi les membres importants du
complot se trouvaient: l'autre frère du président, Venancio Lopez, et
aussi ses deux beaux-frères Bedoya et Barrios, un de ses ministres,
Bergès, un certain nombre de hauts fonctionnaires, soit civils, soit
militaires, et des Argentins et des Orientaux réfugiés au Paraguay.
Aussitôt après l'arrestation de ces conspirateurs, quelques-uns de leurs
complices, redoutant le sort qu'ils avaient mérité, s'empressèrent de
chercher un refuge auprès de M. Washburn qui les accueillit à sa
légation, dans l'espoir de les couvrir de ses immunités diplomatiques.
Déclarons tout de suite que ceux-ci, réclamés aussitôt par la justice
paraguayenne, se livrèrent d'eux-mêmes, comptant davantage sur la
générosité du maréchal Lopez que sur l'interprétation, faite par M.
Washburn, dans sa correspondance officielle, des textes de Grotius, de
Vattel, de Martens, de Chambrier d'Oleires, d'Hauterive et autres
écrivains diplomatiques.
Une instruction s'ouvrit alors et la vérité, la triste vérité fut
connue.
Sous prétexte de mettre fin à une guerre qui désolait le pays et qui
devait fatalement le conduire à sa ruine; mais, en réalité, poussés par
un mobile fort peu patriotique, des hommes appartenant à la riche
bourgeoisie et à la haute administration avaient conçu la pensée de
traiter avec l'ennemi sur la base du traité secret d'alliance du 1er mai
1865.
L'ambition, une ambition effrénée, dévorait Benigno Lopez, qui voulait
prendre la place de son frère, dût-il marcher dans son sang pour arriver
plus vite à la présidence de la République.
Les complices de Benigno formaient deux catégories bien distinctes. Loin
de posséder la moindre parcelle de cette flamme sacrée qui animait la
masse de la nation, ces hommes, corrompus par le bien-être, doutaient du
succès d'une guerre soutenue avec des forces si disproportionnées. La
perspective d'une lutte longtemps prolongée, qui les condamnerait à de
dures privations et à d'incessants sacrifices, effrayait ces mauvais
citoyens, tandis que, de leur côté, les fonctionnaires d'un ordre élevé
tremblaient à la pensée de perdre, par la chute, inévitable à leurs
yeux, de Lopez, les places lucratives qu'ils occupaient.
La première catégorie ne comprenait donc que des Paraguayens décidés à
trahir leur patrie pour le mieux de leurs intérêts personnels; la
deuxième se composait d'étrangers--Orientaux et Argentins--que la
nécessité, le patriotisme, la haine du Brésil, avaient conduits à passer
du côté du Paraguay. Croyant, eux aussi, au triomphe définitif des
alliés, ces réfugiés étaient bien aises de se ménager une amnistie, en
favorisant les projets de celui qui plaiderait leur cause auprès des
chefs de la triple alliance.
Il résulte de cet exposé que, comme notre révolution de 1830,
l'évolution projetée devait s'accomplir au profit exclusif de la
bourgeoisie, sans bénéfice aucun pour le peuple, qui continuait, lui,
massé dans le camp, autour du chef qu'il avait élu, à verser son sang
pour la défense du territoire national.
Le but poursuivi par l'accord des passions malsaines des conjurés est
tellement celui que nous indiquons ici, que Benigno Lopez n'a pas craint
de déclarer à M. Washburn lui-même, qu'une fois élevé sur le fauteuil
présidentiel, il maintiendrait la nation sous le joug du despotisme
actuel.
A la demande de M. Washburn, si, «une fois la guerre terminée, il
donnerait une constitution au pays,» le déclarant répondit que cela ne
semblait pas opportun, au sortir d'une situation si cruelle[68].
[Note 68: Note du 4 septembre 1868, adressée par M.
Caminos, ministre des affaires étrangères du Paraguay, à M.
Washburn, ministre des États-Unis d'Amérique.]
Et cet homme, M. Washburn, qui prétendait avoir reçu de son gouvernement
l'ordre de «faire tout ce qui est possible pour la liberté des peuples
de l'Amérique,» manquait ainsi doublement à son devoir, en aidant à un
bouleversement qui ne devait diminuer en rien l'oppression sous laquelle
gémissait, à son avis, la nation paraguayenne.
La déposition des conjurés est accablante pour M. Washburn, comme pour
eux-mêmes.
Le mouvement circulaire du maréchal Caxias est ainsi expliqué par
Benigno Lopez, dans son interrogatoire:
«Le déclarant (Benigno) n'hésita plus à lui communiquer (lui, c'est M.
Washburn) la pensée d'un changement de gouvernement, auquel il
travaillerait pour sa part, à la condition que le marquis de Caxias
enverrait les bases d'un arrangement définitif...
»A Paso-Pacu, un moment avant que Washburn ne se rendit au camp ennemi,
le déclarant alla le voir à son logement et là, interrogé sur la
situation de l'armée, il répondit que celle-ci était dans une mauvaise
situation, mais qu'elle se trouverait dans une situation plus mauvaise
encore, si Caxias étendait ses lignes de Tuyuty jusqu'à la rivière
Paraguay pour l'envelopper.
»En disant cela, le déclarant s'inclina pour dessiner le mouvement sur
le sol; il signala la position des deux armées et montra qu'au moyen de
l'opération qu'il indiquait, l'intérieur de la République se trouvait
ouvert, qu'on pouvait passer le Tébicuari dans le département de
Caapucú, s'avancer rapidement jusqu'au Paraguari qui n'est pas éloigné,
et se mettre en rapport avec la Révolution. On serait maître alors des
points les plus importants de la République, y compris la capitale, dont
on occuperait le chemin de fer.
»Washburn, désirant bien comprendre ce plan, tira un crayon de la poche
de son gilet et le passa au déclarant. En même temps, il dit à son
secrétaire privé, Meineke, qui était dans la chambre, de se retirer un
moment, ce que fit Meineke, mais après s'être aperçu du sujet de la
conversation et de la figure que le déclarant traçait sur la terre avec
le doigt. Meineke étant sorti, le déclarant termina sa description avec
le crayon de Washburn; et, ensuite, celui-ci partit pour le camp ennemi,
emportant la même description reproduite sur le papier.
»L'intention du déclarant, en dessinant cette opération, était que
Washburn la communiquât à Caxias; et s'il ne lui demanda pas
explicitement de le faire, c'est qu'il savait parfaitement qu'il le
ferait. Sa prévision fut, en effet, justifiée, non-seulement par le fait
postérieur de la réalisation du plan ainsi communiqué, mais encore par
cet autre fait que Washburn, à son retour, apporta au déclarant la
communication de Caxias, avec les bases demandées pour accomplir le
changement de gouvernement, comme il a été déclaré ci-dessus.»
M. Washburn s'est rendu plusieurs fois au campement du maréchal Caxias,
sous prétexte d'offrir sa médiation, au nom du gouvernement des
Etats-Unis; mais, en réalité, pour servir d'intermédiaire entre les
conspirateurs et les alliés. C'est lui qui portait les dépêches des
Paraguayens, et aussi les lettres des Orientaux et des Argentins; c'est
sous son couvert que les réponses parvenaient à leurs destinataires.
D'après les explications qui précèdent, on comprend le mobile,--mobile
abject et vil, assurément--qui faisait agir les chefs du complot; mais,
sous quelle influence M. Washburn compromettait-il son caractère et
assumait-il sur sa tête une aussi lourde responsabilité, en trahissant
ensemble son devoir et un gouvernement auquel il s'était montré
jusqu'alors favorable?
Hélas! cette influence est la même que celle qui poussa l'amiral
américain Coé à livrer à Buenos-Ayres l'escadrille que Urquiza, général
des autres provinces de la Confédération, lui avait confiée: un sordide
intérêt, _auri sacra fames_.
L'instruction est explicite à cet égard.
Benigno Lopez avoue avoir donné à M. Washburn «mille onces d'or
monnayées et quinze mille piastres en billets du pays, lui disant que,
s'il lui fallait davantage, il ne se fît aucun scrupule de l'en aviser,
car il pouvait disposer de trois mille onces.»
Dans une autre occasion, il lui dit:
«Si on arrive au terme désiré de l'entreprise, vous pouvez compter sur
un demi-million et une centaine de mille francs par dessus le marché.»
Tel est l'usage que le chef de la conspiration faisait des sommes
recueillies pour subvenir aux frais de la guerre; il s'en servait pour
rémunérer les honteux services de M. Washburn. Celui qui avait introduit
l'ennemi au sein de la République, et livré ainsi le chef de l'Etat, son
frère et ses compatriotes, au couteau des noirs brésiliens et aux
chaînes des mulâtres de Rio-Grande, restait dans son rôle infâme, en
pillant le trésor national!
Et ce n'est pas seulement la déclaration, si précise de Benigno Lopez
qui flétrit le caractère de M. Washburn; un autre conspirateur, le juge
Jose Vicente Urdapilleta, tient du même Benigno, qu'un deuxième présent
de 500 onces et de 10,000 piastres en billets, a été fait au même M.
Washburn pour «les services très-importants qu'il rendait à la
conspiration.» Enfin, l'émigré oriental Francisco Rodriguez Larreta, ami
intime de Washburn, affirme dans son interrogatoire que celui-ci lui a
avoué avoir reçu 140 mille piastres en billets dans les derniers jours
de février 1868.
«Le déclarant a vu lui-même, une fois, deux femmes, domestiques de
Benigno, apporter l'argent à la maison. M. Washburn, qui en avait reçu
l'ordre, a-t-il dit, de Benigno Lopez, offrit 40,000 piastres au
déclarant et à Carreras, qui ne les touchèrent pas, ne pouvant en faire
usage, et qui restèrent par conséquent entre les mains de Washburn[69].»
[Note 69: Note envoyée de Luque, le 4 septembre 1868,
par M. Caminos à M. Washburn, ministre des États-Unis, au
Paraguay.]
M. Washburn ne se contentait pas des sommes énormes qu'il soutirait au
chef des conspirateurs; il se faisait encore grassement payer par la
triple alliance dont il servait également les intérêts. Comme un
courtier habile, il touchait une double commission. Aucun doute n'est
possible à ce sujet, lorsqu'on sait que la lettre qui accompagnait le
papier contenant les bases demandées par Benigno Lopez et envoyées par
le marquis de Caxias, déclarait «que le porteur Washburn serait un
collaborateur efficace et qu'il s'en allait (du camp brésilien) _bem
cheio_,» rempli, bondé d'argent.
Nous avons montré M. Washburn reconnaissant, puis niant l'existence de
la conspiration. En présence des aveux accablants des principaux
conjurés, l'ex-ministre de Washington se voyant démasqué et, par
conséquent, perdu, essaye d'un dernier moyen pour ramener l'opinion qui
l'avait condamné. Dans la lettre qu'il a écrite le 12 septembre 1868, à
bord du Wasp au maréchal Lopez, lettre qu'ont publiée les journaux
platéens, M. Washburn déclare que les paroles de ses accusateurs «leur
ont été arrachées par la torture». Il conseille ironiquement au maréchal
de «tuer, non seulement les personnes qui ont fait ces déclarations,
mais encore celles qui les leur ont arrachées par la force.»
En vérité, on se demande si c'est sérieusement qu'un personnage investi
d'un caractère diplomatique, à pu compter sur l'effet d'une pareille
_rengaîne_ (qu'on nous pardonne ce mot trivial qui rend si bien notre
pensée) pour faire reculer la juste réprobation qui l'a frappé!
Comment! un chef d'Etat qui est en train d'acquérir une renommée
immortelle, tout en illustrant son pays; un général dont la défaite,
s'il succombe sous le nombre, sera plus glorieuse que la victoire de ses
ennemis, aurait interrompu ses héroïques travaux pour inventer une
conspiration? Mais dans quel but l'aurait-il fait? Voilà ce que M.
Washburn et, après lui, l'auteur du pamphlet intitulé: LES RÉPUBLIQUES
DE LA PLATA ET LA GUERRE DU PARAGUAY, ont oublié de nous apprendre.
Et ce même homme, remarquable à tant de titres, transformé en romancier,
amoureux de son oeuvre, aurait poussé sa démonstration, par amour de
l'art, sans doute, jusqu'à faire emprisonner ses deux frères, ses deux
beaux-frères, le vénérable évêque de l'Assomption, des personnages
considérables de l'administration, un de ses ministres, des émigrés
qu'il avait élevés à de hautes positions? Puis, le romancier, devenu
tout à coup bourreau, aurait déchiqueté avec des tenailles rougies au
feu la chair grésillante de ces infortunés qu'il savait innocents!
Oui, vous avez bien lu, les tortures--mot vague--de M. Washburn, ont
pris une forme plus arrêtée sous la plume autrement haineuse de M. Le
Long.
«La question _aux tenailles_ entre dans la politique traditionnelle de
la dynastie des Lopez[70],» déclare simplement, carrément, M. Le Long,
comme si une chose aussi monstrueuse n'avait pas besoin d'être
démontrée. L'écrivain bilieux et fantaisiste ignore-t-il donc que le bon
sens public, comme la conscience humaine, se révoltent justement contre
celui qui, ayant formulé une pareille accusation, ne l'appuie pas sur
des preuves irréfragables?
[Note 70: LES RÉPUBLIQUES DE LA PLATA, page 43.]
L'absurde ne se discute pas: passons.
Quant à M. Washburn, nous lui demanderons s'il trouve quelque
ressemblance entre le tigre à face humaine, ou le fou furieux qu'il nous
présente et, «l'illustre magistrat» qui lui inspirait naguère une
admiration que nous avons tout lieu de croire sincère; entre le maréchal
Lopez de sa lettre du 12 septembre 1868, et «l'homme extraordinaire» de
l'_Albion_, «le héros,» de M. Rouher.
Et les nombreux personnages, jusqu'alors considérés de tous, que le
monstre en question aurait soumis--les sachant innocents--à une horrible
torture, ils auraient inventé, eux, aussi, des faits hideux dont la
publication les déshonore à tout jamais, en imprimant une tache sur le
front de leurs descendants?
Allons donc! Votre calomnie, messieurs de la triple alliance, a, une
fois encore, dépassé le but. Lorsqu'on a la conscience et les mains
pures, on n'avoue pas qu'on a vendu son pays à l'étranger, qu'on a pillé
le trésor national, et qu'on a voulu renverser le chef de l'Etat «par
la faim ou par le poignard[71].»
[Note 71: Interrogatoire du docteur Carreras.]
La forte trempe du caractère paraguayen nous est désormais connue. Si
donc ceux que la justice a saisis n'avaient point tramé des complots
abominables, nous dirions volontiers, sacriléges, en raison des cruelles
épreuves que traverse leur pays, ils se seraient laissés égorger, comme
l'ont été leurs frères du Yatay; mais ils n'auraient pas signé leur
condamnation et leur honte.
Et puis, enfin, vous avez oublié, ô publicistes peu candides, certes,
mais trop étourdis encore pour votre âge, qu'en évoquant ces sinistres
appareils de supplice, empruntés à l'arsenal de l'Inquisition, vous
enveloppiez dans vos impostures les hommes honorables qui représentent,
auprès du gouvernement du Paraguay, la France, l'Italie et les
Etats-Unis. Vous ne pouvez pas ignorer que tous les représentants des
puissances étrangères, à l'exception de M. Washburn, ont suivi le
maréchal Lopez à sa nouvelle capitale. Ils se trouvent encore à Luque, à
cette heure, ou à Cerro-Leon, et, avec eux, le général Mac-Mahon, le
nouveau ministre américain.--Pousserez-vous l'audace, ou l'aberration,
jusqu'à prétendre que ces diplomates auraient autorisé, par leur
présence, les hécatombes humaines--_la question aux tenailles_--surtout,
que le dictateur paraguayen a, suivant vous, ordonnées; ou, du moins,
s'ils n'avaient pu les empêcher, qu'ils n'auraient pas hautement
protesté, au nom de la civilisation, contre des atrocités d'un autre
âge?
Eh bien! Répondez. Montrez-nous les protestations des chefs de légation.
Nous croirons alors aux exécutions sommaires, aux fusillades par séries,
aux prisonniers torturés; mais, dans tous les cas, nous n'admettrons
jamais la parfaite innocence des malheureux que MM. Washburn et Le Long
essayent de couvrir de leur impuissante protection.
Seul, le mouvement circulaire des confédérés, mouvement qui a produit
les résultats désastreux que l'on connaît, affirme l'existence d'une
conspiration. Depuis deux ans, les lecteurs le savent, les alliés
restaient immobiles dans leurs lignes, tenus en respect par les canons
d'Humaïta. S'ils ont fini par tourner la position, en traversant des
marais réputés impraticables, c'est que le secret du passage leur a été
révélé.
Le plan dressé par Benigno Lopez, _avec le crayon de M. Washburn_, et
transmis par celui-ci au général brésilien, est, en effet, une des
pièces les plus importantes du procès. En expliquant, en justifiant la
manoeuvre, imprudente, en apparence, du maréchal Caxias, cette pièce
suffit pour ne laisser aucun doute sur l'existence du complot tramé à
l'Assomption.