M. Washburn oublie que le 3 août 1868, quelques jours après avoir tenu

ce langage, il affirmait lui-même l'existence de la conspiration,

puisque, en constatant que «le complot avait échoué,» il chargeait M.

Bénitès «de transmettre ses félicitations au maréchal Lopez»; et il

ajoutait: «Je me souviens de l'horreur et de l'exécration qu'il (le

maréchal) manifesta à la nouvelle de l'assassinat du président Lincoln.

Ces sentiments sont ceux que doit exciter le complot _qui avait été

tramé_ contre son gouvernement.»

On est donc bien mal inspiré, quand on a écrit les lignes qui précèdent,

de traiter de voleur et d'assassin le chef de l'Etat Paraguayen et de

déclarer «qu'il n'y a jamais eu de conspiration[67].» Ajoutons

immédiatement que M. Washburn n'a osé formuler ces odieuses accusations

que lorsqu'il n'a plus foulé le sol de la République, et, aussi,

lorsqu'il s'est vu confondu par les déclarations de ses complices. Il

comptait également sur le blocus pour intercepter la réponse du

Paraguay. Ayant seul la parole, il entraînerait l'opinion à sa suite.

Ces calculs ont été trompés par la publication, à Buenos-Ayres, même, de

la correspondance échangée entre lui et le gouvernement auprès duquel il

était accrédité.

[Note 67: Lettre de M. Washburn au maréchal Lopez. A

bord du vapeur le _Wasp_, en vue d'Angostura. Le 12

septembre 1868.]

Nous croyons devoir reproduire à cette place, et en entier, la

proclamation du maréchal Lopez à son armée. Cette proclamation est

authentique; avons-nous besoin de le déclarer? Elle établit le fait de

la conspiration, en même temps qu'elle signale à notre admiration le

rôle magnifique des femmes paraguayennes et qu'elle affirme

l'inébranlable résolution des hommes «de sauver la patrie avec son

honneur et sa gloire, ou de mourir.»

A tous ces titres, la pièce en question mérite d'être placée sous les

yeux des lecteurs.

«A la nation et à l'armée Paraguayennes:

»Il y a six ans que le Congrès me confia, en votre nom, les destinées de

la patrie. Je jurai devant Dieu et devant les hommes de conserver son

indépendance et sa liberté. Son indépendance et sa liberté ont été

menacées; l'honneur national a été outragé, et un cri unanime m'a

demandé de venger celui-ci et de garantir ceux-là.

»Le même congrès qui m'éleva à la première magistrature m'a imposé la

guerre. J'ai obéi à son ordre souverain. Pendant plus de trois ans, vous

m'avez toujours vu à la tête de nos légions. Comme soldat, j'ai partagé

avec joie les fatigues et les dangers de mes compagnons d'armes; comme

magistrat, le bien du peuple a été mon occupation la plus chère, au

milieu des hasards de nos luttes sanglantes.

»Soldats!

»Ce fut un sujet de grande satisfaction et de confiance non moins grande

pour tous que votre bravoure et votre décision devant l'ennemi. Vous

êtes devenus plus braves et plus décidés encore, en voyant nos familles

prendre la résolution éminemment patriotique d'abandonner leurs foyers,

pour courir aux armes à vos côtés. Mais cette résolution n'était pas

nécessaire; n'êtes-vous pas là? Cependant, elle vous imposa de nouvelles

obligations, de nouveaux devoirs. Nous jurâmes tous de sauver ces femmes

magnanimes qui, oubliant la faiblesse de leur sexe, voulaient faire,

comme vous, de leurs poitrines, une muraille contre l'ennemi.

»Nous avons gémi en secret, de voir dans les rangs de nos ennemis

quelques enfants du pays outrager le drapeau de leur patrie et donner la

mort à nos héroïnes; mais il ne serait venu à la pensée d'aucun de vous

que, parmi nous, dans nos rangs, un seul pourrait renier son propre

sang, son pays, pour le livrer à la servitude et à l'extermination! Et,

pourtant, la réalité est là pour nous désabuser; elle nous montre des

hommes misérables, naguère ardents, décidés, enthousiastes parce que la

fortune nous était propice et qui prévariquent devant la perspective de

moments moins heureux; elle nous montre nos ennemis exploitant leur

lâcheté et en faisant des traîtres.

»Soldats!

»Tandis que bravant gaiement l'ennemi, vous versiez votre sang sur les

champs de bataille; tandis que vos mères et vos épouses se courbaient

sur la charrue pour nourrir vos enfants et vous nourrir vous-mêmes;

tandis que le pays tout entier ne songeait qu'à sa défense et à son

salut, quelques hommes ligués avec des étrangers auxquels nous avons

donné une hospitalité franche et généreuse, avec la jouissance entière

de leurs droits et la plus entière liberté; quelques hommes conspiraient

contre vous, vidaient le trésor national à leur profit et au profit de

nos ennemis, négociaient la servitude de la patrie et votre

extermination. Ceux d'entre vous qui auraient survécu à tant de malheurs

auraient été livrés aux mêmes ennemis qui nous combattent aujourd'hui,

pour grossir leurs rangs, sans autre drapeau que celui de l'esclavage

que vous auriez porté à nos frères du Pacifique. Plus malheureux encore

que les citoyens orientaux que, sous vos coups, vous avez vus

disparaître des rangs de nos envahisseurs, pour n'y laisser qu'un

drapeau soutenu par des mains étrangères, vous auriez porté vous-mêmes

l'avilissante bannière de l'esclavage!

»Tels sont les infâmes projets des hypocrites, des traîtres, qui se

disaient Paraguayens comme nous. Pour déguiser leur infamie, ils

prétendaient que la patrie était fatiguée de la guerre. La guerre, une

fois qu'elle est commencée, s'arrête-t-elle quand on veut? N'avez-vous

pas fait tout ce qui dépendait de vous pour l'abréger? N'ai-je pas fait

en votre nom des propositions conciliantes à nos adversaires?

Faudrait-il que la République du Paraguay demandât à ses ennemis

l'aumône d'une paix ignominieuse? N'êtes-vous pas tous là pour la sauver

tout entière avec son honneur et sa gloire?

»Oui, vous êtes là, et moi avec vous. Nous sommes tous là pour sauver la

patrie avec son honneur et sa gloire; ou nous mourrons tous, comme tant

d'illustres victimes dont les âmes se sont envolées vers le ciel, dans

cette sainte croisade.

»L'heure est venue pour nous des dures épreuves; mais les esprits

faibles et lâches sont tombés; il n'existe plus que les âmes nobles et

généreuses, et, plus que jamais, nous montrerons au monde combien nous

adorons la patrie et la liberté; combien nous est chère chaque victime

immolée sur leurs autels, et combien son souvenir nous est sacré.

»Compatriotes!

»Nous avons échappé au plus grand des malheurs, par une évidente

protection de la Providence. Elevons nos mains vers le ciel; mettons en

lui notre confiance, et croyons toujours à sa protection. Remplissons

nos devoirs envers la patrie et, Dieu aidant, ainsi que nos armes, la

postérité verra encore la République du Paraguay grande et glorieuse.

«Francisco S. Lopez,

»Quartier général de Pikisiry. 16 octobre 1868.»

Mieux que ne pourrait le faire une biographie minutieuse, ce document

nous fait connaître à fond l'homme remarquable auquel le Paraguay a

confié ses destinées. Le grand caractère du maréchal Lopez se révèle

tout entier dans ces lignes, empreintes tout à la fois d'une douleur

profonde, d'une énergie virile, d'une résignation noble, digne,

éminemment chrétienne. Après les avoir lues, quelle confiance peut-on

accorder aux violentes et grossières protestations de M. Washburn?

La proclamation n'a dit que la vérité, et cette vérité est navrante.

«Tandis que les mères et les épouses se courbaient sur la charrue»;

tandis que les hommes «bravant gaiement l'ennemi, versaient leur sang

sur les champs de bataille; tandis que le pays tout entier ne songeait

qu'à sa défense et à son salut» une conspiration était tramée à

l'Assomption, dont le chef, Benigno Lopez, était le plus jeune des

frères du président de la République. Parmi les membres importants du

complot se trouvaient: l'autre frère du président, Venancio Lopez, et

aussi ses deux beaux-frères Bedoya et Barrios, un de ses ministres,

Bergès, un certain nombre de hauts fonctionnaires, soit civils, soit

militaires, et des Argentins et des Orientaux réfugiés au Paraguay.

Aussitôt après l'arrestation de ces conspirateurs, quelques-uns de leurs

complices, redoutant le sort qu'ils avaient mérité, s'empressèrent de

chercher un refuge auprès de M. Washburn qui les accueillit à sa

légation, dans l'espoir de les couvrir de ses immunités diplomatiques.

Déclarons tout de suite que ceux-ci, réclamés aussitôt par la justice

paraguayenne, se livrèrent d'eux-mêmes, comptant davantage sur la

générosité du maréchal Lopez que sur l'interprétation, faite par M.

Washburn, dans sa correspondance officielle, des textes de Grotius, de

Vattel, de Martens, de Chambrier d'Oleires, d'Hauterive et autres

écrivains diplomatiques.

Une instruction s'ouvrit alors et la vérité, la triste vérité fut

connue.

Sous prétexte de mettre fin à une guerre qui désolait le pays et qui

devait fatalement le conduire à sa ruine; mais, en réalité, poussés par

un mobile fort peu patriotique, des hommes appartenant à la riche

bourgeoisie et à la haute administration avaient conçu la pensée de

traiter avec l'ennemi sur la base du traité secret d'alliance du 1er mai

1865.

L'ambition, une ambition effrénée, dévorait Benigno Lopez, qui voulait

prendre la place de son frère, dût-il marcher dans son sang pour arriver

plus vite à la présidence de la République.

Les complices de Benigno formaient deux catégories bien distinctes. Loin

de posséder la moindre parcelle de cette flamme sacrée qui animait la

masse de la nation, ces hommes, corrompus par le bien-être, doutaient du

succès d'une guerre soutenue avec des forces si disproportionnées. La

perspective d'une lutte longtemps prolongée, qui les condamnerait à de

dures privations et à d'incessants sacrifices, effrayait ces mauvais

citoyens, tandis que, de leur côté, les fonctionnaires d'un ordre élevé

tremblaient à la pensée de perdre, par la chute, inévitable à leurs

yeux, de Lopez, les places lucratives qu'ils occupaient.

La première catégorie ne comprenait donc que des Paraguayens décidés à

trahir leur patrie pour le mieux de leurs intérêts personnels; la

deuxième se composait d'étrangers--Orientaux et Argentins--que la

nécessité, le patriotisme, la haine du Brésil, avaient conduits à passer

du côté du Paraguay. Croyant, eux aussi, au triomphe définitif des

alliés, ces réfugiés étaient bien aises de se ménager une amnistie, en

favorisant les projets de celui qui plaiderait leur cause auprès des

chefs de la triple alliance.

Il résulte de cet exposé que, comme notre révolution de 1830,

l'évolution projetée devait s'accomplir au profit exclusif de la

bourgeoisie, sans bénéfice aucun pour le peuple, qui continuait, lui,

massé dans le camp, autour du chef qu'il avait élu, à verser son sang

pour la défense du territoire national.

Le but poursuivi par l'accord des passions malsaines des conjurés est

tellement celui que nous indiquons ici, que Benigno Lopez n'a pas craint

de déclarer à M. Washburn lui-même, qu'une fois élevé sur le fauteuil

présidentiel, il maintiendrait la nation sous le joug du despotisme

actuel.

A la demande de M. Washburn, si, «une fois la guerre terminée, il

donnerait une constitution au pays,» le déclarant répondit que cela ne

semblait pas opportun, au sortir d'une situation si cruelle[68].

[Note 68: Note du 4 septembre 1868, adressée par M.

Caminos, ministre des affaires étrangères du Paraguay, à M.

Washburn, ministre des États-Unis d'Amérique.]

Et cet homme, M. Washburn, qui prétendait avoir reçu de son gouvernement

l'ordre de «faire tout ce qui est possible pour la liberté des peuples

de l'Amérique,» manquait ainsi doublement à son devoir, en aidant à un

bouleversement qui ne devait diminuer en rien l'oppression sous laquelle

gémissait, à son avis, la nation paraguayenne.

La déposition des conjurés est accablante pour M. Washburn, comme pour

eux-mêmes.

Le mouvement circulaire du maréchal Caxias est ainsi expliqué par

Benigno Lopez, dans son interrogatoire:

«Le déclarant (Benigno) n'hésita plus à lui communiquer (lui, c'est M.

Washburn) la pensée d'un changement de gouvernement, auquel il

travaillerait pour sa part, à la condition que le marquis de Caxias

enverrait les bases d'un arrangement définitif...

»A Paso-Pacu, un moment avant que Washburn ne se rendit au camp ennemi,

le déclarant alla le voir à son logement et là, interrogé sur la

situation de l'armée, il répondit que celle-ci était dans une mauvaise

situation, mais qu'elle se trouverait dans une situation plus mauvaise

encore, si Caxias étendait ses lignes de Tuyuty jusqu'à la rivière

Paraguay pour l'envelopper.

»En disant cela, le déclarant s'inclina pour dessiner le mouvement sur

le sol; il signala la position des deux armées et montra qu'au moyen de

l'opération qu'il indiquait, l'intérieur de la République se trouvait

ouvert, qu'on pouvait passer le Tébicuari dans le département de

Caapucú, s'avancer rapidement jusqu'au Paraguari qui n'est pas éloigné,

et se mettre en rapport avec la Révolution. On serait maître alors des

points les plus importants de la République, y compris la capitale, dont

on occuperait le chemin de fer.

»Washburn, désirant bien comprendre ce plan, tira un crayon de la poche

de son gilet et le passa au déclarant. En même temps, il dit à son

secrétaire privé, Meineke, qui était dans la chambre, de se retirer un

moment, ce que fit Meineke, mais après s'être aperçu du sujet de la

conversation et de la figure que le déclarant traçait sur la terre avec

le doigt. Meineke étant sorti, le déclarant termina sa description avec

le crayon de Washburn; et, ensuite, celui-ci partit pour le camp ennemi,

emportant la même description reproduite sur le papier.

»L'intention du déclarant, en dessinant cette opération, était que

Washburn la communiquât à Caxias; et s'il ne lui demanda pas

explicitement de le faire, c'est qu'il savait parfaitement qu'il le

ferait. Sa prévision fut, en effet, justifiée, non-seulement par le fait

postérieur de la réalisation du plan ainsi communiqué, mais encore par

cet autre fait que Washburn, à son retour, apporta au déclarant la

communication de Caxias, avec les bases demandées pour accomplir le

changement de gouvernement, comme il a été déclaré ci-dessus.»

M. Washburn s'est rendu plusieurs fois au campement du maréchal Caxias,

sous prétexte d'offrir sa médiation, au nom du gouvernement des

Etats-Unis; mais, en réalité, pour servir d'intermédiaire entre les

conspirateurs et les alliés. C'est lui qui portait les dépêches des

Paraguayens, et aussi les lettres des Orientaux et des Argentins; c'est

sous son couvert que les réponses parvenaient à leurs destinataires.

D'après les explications qui précèdent, on comprend le mobile,--mobile

abject et vil, assurément--qui faisait agir les chefs du complot; mais,

sous quelle influence M. Washburn compromettait-il son caractère et

assumait-il sur sa tête une aussi lourde responsabilité, en trahissant

ensemble son devoir et un gouvernement auquel il s'était montré

jusqu'alors favorable?

Hélas! cette influence est la même que celle qui poussa l'amiral

américain Coé à livrer à Buenos-Ayres l'escadrille que Urquiza, général

des autres provinces de la Confédération, lui avait confiée: un sordide

intérêt, _auri sacra fames_.

L'instruction est explicite à cet égard.

Benigno Lopez avoue avoir donné à M. Washburn «mille onces d'or

monnayées et quinze mille piastres en billets du pays, lui disant que,

s'il lui fallait davantage, il ne se fît aucun scrupule de l'en aviser,

car il pouvait disposer de trois mille onces.»

Dans une autre occasion, il lui dit:

«Si on arrive au terme désiré de l'entreprise, vous pouvez compter sur

un demi-million et une centaine de mille francs par dessus le marché.»

Tel est l'usage que le chef de la conspiration faisait des sommes

recueillies pour subvenir aux frais de la guerre; il s'en servait pour

rémunérer les honteux services de M. Washburn. Celui qui avait introduit

l'ennemi au sein de la République, et livré ainsi le chef de l'Etat, son

frère et ses compatriotes, au couteau des noirs brésiliens et aux

chaînes des mulâtres de Rio-Grande, restait dans son rôle infâme, en

pillant le trésor national!

Et ce n'est pas seulement la déclaration, si précise de Benigno Lopez

qui flétrit le caractère de M. Washburn; un autre conspirateur, le juge

Jose Vicente Urdapilleta, tient du même Benigno, qu'un deuxième présent

de 500 onces et de 10,000 piastres en billets, a été fait au même M.

Washburn pour «les services très-importants qu'il rendait à la

conspiration.» Enfin, l'émigré oriental Francisco Rodriguez Larreta, ami

intime de Washburn, affirme dans son interrogatoire que celui-ci lui a

avoué avoir reçu 140 mille piastres en billets dans les derniers jours

de février 1868.

«Le déclarant a vu lui-même, une fois, deux femmes, domestiques de

Benigno, apporter l'argent à la maison. M. Washburn, qui en avait reçu

l'ordre, a-t-il dit, de Benigno Lopez, offrit 40,000 piastres au

déclarant et à Carreras, qui ne les touchèrent pas, ne pouvant en faire

usage, et qui restèrent par conséquent entre les mains de Washburn[69].»

[Note 69: Note envoyée de Luque, le 4 septembre 1868,

par M. Caminos à M. Washburn, ministre des États-Unis, au

Paraguay.]

M. Washburn ne se contentait pas des sommes énormes qu'il soutirait au

chef des conspirateurs; il se faisait encore grassement payer par la

triple alliance dont il servait également les intérêts. Comme un

courtier habile, il touchait une double commission. Aucun doute n'est

possible à ce sujet, lorsqu'on sait que la lettre qui accompagnait le

papier contenant les bases demandées par Benigno Lopez et envoyées par

le marquis de Caxias, déclarait «que le porteur Washburn serait un

collaborateur efficace et qu'il s'en allait (du camp brésilien) _bem

cheio_,» rempli, bondé d'argent.

Nous avons montré M. Washburn reconnaissant, puis niant l'existence de

la conspiration. En présence des aveux accablants des principaux

conjurés, l'ex-ministre de Washington se voyant démasqué et, par

conséquent, perdu, essaye d'un dernier moyen pour ramener l'opinion qui

l'avait condamné. Dans la lettre qu'il a écrite le 12 septembre 1868, à

bord du Wasp au maréchal Lopez, lettre qu'ont publiée les journaux

platéens, M. Washburn déclare que les paroles de ses accusateurs «leur

ont été arrachées par la torture». Il conseille ironiquement au maréchal

de «tuer, non seulement les personnes qui ont fait ces déclarations,

mais encore celles qui les leur ont arrachées par la force.»

En vérité, on se demande si c'est sérieusement qu'un personnage investi

d'un caractère diplomatique, à pu compter sur l'effet d'une pareille

_rengaîne_ (qu'on nous pardonne ce mot trivial qui rend si bien notre

pensée) pour faire reculer la juste réprobation qui l'a frappé!

Comment! un chef d'Etat qui est en train d'acquérir une renommée

immortelle, tout en illustrant son pays; un général dont la défaite,

s'il succombe sous le nombre, sera plus glorieuse que la victoire de ses

ennemis, aurait interrompu ses héroïques travaux pour inventer une

conspiration? Mais dans quel but l'aurait-il fait? Voilà ce que M.

Washburn et, après lui, l'auteur du pamphlet intitulé: LES RÉPUBLIQUES

DE LA PLATA ET LA GUERRE DU PARAGUAY, ont oublié de nous apprendre.

Et ce même homme, remarquable à tant de titres, transformé en romancier,

amoureux de son oeuvre, aurait poussé sa démonstration, par amour de

l'art, sans doute, jusqu'à faire emprisonner ses deux frères, ses deux

beaux-frères, le vénérable évêque de l'Assomption, des personnages

considérables de l'administration, un de ses ministres, des émigrés

qu'il avait élevés à de hautes positions? Puis, le romancier, devenu

tout à coup bourreau, aurait déchiqueté avec des tenailles rougies au

feu la chair grésillante de ces infortunés qu'il savait innocents!

Oui, vous avez bien lu, les tortures--mot vague--de M. Washburn, ont

pris une forme plus arrêtée sous la plume autrement haineuse de M. Le

Long.

«La question _aux tenailles_ entre dans la politique traditionnelle de

la dynastie des Lopez[70],» déclare simplement, carrément, M. Le Long,

comme si une chose aussi monstrueuse n'avait pas besoin d'être

démontrée. L'écrivain bilieux et fantaisiste ignore-t-il donc que le bon

sens public, comme la conscience humaine, se révoltent justement contre

celui qui, ayant formulé une pareille accusation, ne l'appuie pas sur

des preuves irréfragables?

[Note 70: LES RÉPUBLIQUES DE LA PLATA, page 43.]

L'absurde ne se discute pas: passons.

Quant à M. Washburn, nous lui demanderons s'il trouve quelque

ressemblance entre le tigre à face humaine, ou le fou furieux qu'il nous

présente et, «l'illustre magistrat» qui lui inspirait naguère une

admiration que nous avons tout lieu de croire sincère; entre le maréchal

Lopez de sa lettre du 12 septembre 1868, et «l'homme extraordinaire» de

l'_Albion_, «le héros,» de M. Rouher.

Et les nombreux personnages, jusqu'alors considérés de tous, que le

monstre en question aurait soumis--les sachant innocents--à une horrible

torture, ils auraient inventé, eux, aussi, des faits hideux dont la

publication les déshonore à tout jamais, en imprimant une tache sur le

front de leurs descendants?

Allons donc! Votre calomnie, messieurs de la triple alliance, a, une

fois encore, dépassé le but. Lorsqu'on a la conscience et les mains

pures, on n'avoue pas qu'on a vendu son pays à l'étranger, qu'on a pillé

le trésor national, et qu'on a voulu renverser le chef de l'Etat «par

la faim ou par le poignard[71].»

[Note 71: Interrogatoire du docteur Carreras.]

La forte trempe du caractère paraguayen nous est désormais connue. Si

donc ceux que la justice a saisis n'avaient point tramé des complots

abominables, nous dirions volontiers, sacriléges, en raison des cruelles

épreuves que traverse leur pays, ils se seraient laissés égorger, comme

l'ont été leurs frères du Yatay; mais ils n'auraient pas signé leur

condamnation et leur honte.

Et puis, enfin, vous avez oublié, ô publicistes peu candides, certes,

mais trop étourdis encore pour votre âge, qu'en évoquant ces sinistres

appareils de supplice, empruntés à l'arsenal de l'Inquisition, vous

enveloppiez dans vos impostures les hommes honorables qui représentent,

auprès du gouvernement du Paraguay, la France, l'Italie et les

Etats-Unis. Vous ne pouvez pas ignorer que tous les représentants des

puissances étrangères, à l'exception de M. Washburn, ont suivi le

maréchal Lopez à sa nouvelle capitale. Ils se trouvent encore à Luque, à

cette heure, ou à Cerro-Leon, et, avec eux, le général Mac-Mahon, le

nouveau ministre américain.--Pousserez-vous l'audace, ou l'aberration,

jusqu'à prétendre que ces diplomates auraient autorisé, par leur

présence, les hécatombes humaines--_la question aux tenailles_--surtout,

que le dictateur paraguayen a, suivant vous, ordonnées; ou, du moins,

s'ils n'avaient pu les empêcher, qu'ils n'auraient pas hautement

protesté, au nom de la civilisation, contre des atrocités d'un autre

âge?

Eh bien! Répondez. Montrez-nous les protestations des chefs de légation.

Nous croirons alors aux exécutions sommaires, aux fusillades par séries,

aux prisonniers torturés; mais, dans tous les cas, nous n'admettrons

jamais la parfaite innocence des malheureux que MM. Washburn et Le Long

essayent de couvrir de leur impuissante protection.

Seul, le mouvement circulaire des confédérés, mouvement qui a produit

les résultats désastreux que l'on connaît, affirme l'existence d'une

conspiration. Depuis deux ans, les lecteurs le savent, les alliés

restaient immobiles dans leurs lignes, tenus en respect par les canons

d'Humaïta. S'ils ont fini par tourner la position, en traversant des

marais réputés impraticables, c'est que le secret du passage leur a été

révélé.

Le plan dressé par Benigno Lopez, _avec le crayon de M. Washburn_, et

transmis par celui-ci au général brésilien, est, en effet, une des

pièces les plus importantes du procès. En expliquant, en justifiant la

manoeuvre, imprudente, en apparence, du maréchal Caxias, cette pièce

suffit pour ne laisser aucun doute sur l'existence du complot tramé à

l'Assomption.

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 16 / 21 段