Dans le premier cas, il incombe aux plumes dévouées à la triple alliance

de démasquer les mauvais citoyens qui, en outrageant sciemment la

vérité, ont éloigné de leur pays les sympathies publiques, sur les deux

rives de l'Atlantique.

Dans le second cas, nous serons forcé de dire à nos contradicteurs: Ayez

au moins la pudeur du silence, si vous ne possédez pas le courage

nécessaire pour flétrir, avec nous, les actes de barbarie qui viennent

d'être relevés à la charge de vos clients.

Il est désormais démontré, croyons-nous, que les funestes résultats de

l'attaque de Curupaïty avaient réduit les confédérés à une impuissance

radicale; tellement radicale, que les gouvernements de la triple

alliance avaient imaginé cet expédient grotesque de demander--comme le

firent, pendant la deuxième guerre de Messénie, les Spartiates aux

Athéniens--un général aux Etats-Unis; et cet expédient perfide de

provoquer un conflit entre la Grande-Bretagne et le Paraguay, à propos

de quelques Anglais que le maréchal Lopez aurait retenus de force sur la

rive droite du Paranà[60].

Dès lors, les «terribles réalités» que M. Andrès Lamas avait signalées

au ministre Albuquerque, commandaient d'accepter avec empressement la

médiation «providentielle» des Etats-Unis; médiation «appuyée par la

force morale que lui donnait l'opinion, hautement exprimée, de la France

et de l'Angleterre[61].»

[Note 60: Consulter sur cette question des résidents

anglais, les notes D et E qui contiennent la correspondance

officielle de M. Gregorio Bénitès, représentant du Paraguay

à Paris, avec lord Stanley, secrétaire d'Etat des affaires

étrangères de S. M. Britannique.]

[Note 61: Note du 7 mars 1867, adressée par M. Andrès

Lamas au ministre des affaires étrangères de

Rio-de-Janeiro.]

Il y a plus:

La résistance, inattendue, du Paraguay, et l'insuffisance des forces

alliées, combinées avec la réprobation de l'Europe, l'hostilité latente

des Républiques voisines, l'épuisement des Etats platéens, la lassitude

des populations du Brésil, dont les énormes sacrifices avaient été «si

mal rémunérés»[62]; toutes ces causes faisaient de la paix une

«nécessité suprême»[63] pour les confédérés.

[Note 62: Même note, du 7 mars 1867.]

[Note 63: Même note.]

Pourtant, l'offre de médiation fut repoussée par le Brésil, et aucune

négociation ne fut entamée avec la République du Paraguay.

La diplomatie de l'Etat Oriental, soutenue par celle de Buenos-Ayres,

avait beau rappeler que «l'alliance avait été faite entre égaux» et

protester, en conséquence, contre les procédés de l'Empire, qui

«disposait autocratiquement du sang, de la fortune, de l'avenir de ses

alliés,» le cabinet de San-Christoval resta «inflexible» dans ses

desseins.

L'intérêt commun ne fut pas écouté. La guerre avait perdu son caractère

d'utilité générale; elle s'était changée «en un duel à mort entre le

Brésil, un Etat, et Lopez, un homme[64]!»

[Note 64: Même note.]

Devant une pareille obstination qui se produisait dans les conditions

ci-dessus indiquées, on se demande si le gouvernement brésilien n'était

pas dupe d'une déplorable illusion; ou bien, s'il tenait en réserve,

pour suppléer au nombre et au courage de ses soldats, un engin

exterminateur capable, en quelques décharges, de coucher sur le carreau

une division ennemie et de renverser les formidables remparts d'Humaïta?

Le cabinet de San Christoval possédait, en effet, prise dans les

arsenaux des âges barbares, une arme plus terrible que la mitrailleuse

belge, que les balles explosibles, que les petits canons accouplés de

Meudon; une arme qui agit sur une surface plus étendue que le miroir

ardent d'Archimède; cette arme, réellement exterminatrice et déloyale,

et que, pour cette double raison, les peuples civilisés ont rejetée avec

horreur et mépris, se charge la nuit, avec des lingots d'or. Elle

déshonore aussi sûrement les gouvernements qui l'emploient, qu'elle

détruit les cités et les empires au milieu desquels elle éclate.

Cette arme, c'est la TRAHISON.

Jeter la désunion au sein de la famille paraguayenne; avilir, en les

corrompant, (le Brésil trouve toujours des fonds pour des besognes de ce

genre) un certain nombre de hauts fonctionnaires, et amener ces fils

dénaturés à égorger leur mère--la patrie!--puis, à vendre son cadavre

sanglant à l'étranger, tel est le plan exécrable que conçurent les

ministres de l'Empire, après la honteuse défaite de Curupaïty.

Ce plan, inspiré, sans doute, par le hideux et lâche génie de

l'esclavage, le Brésil se hâta de le mettre à exécution, afin de

réaliser au plus tôt cette navrante prédiction de M. Andrès Lamas:

«Après avoir tué les jeunes, les vieux et les femmes, les alliés se

trouveront en face du cadavre du Paraguay[65].»

[Note 65: Dépêche du 28 février 1867.]

CHAPITRE III

La Conspiration paraguayenne

I

Mouvement circulaire des alliés et évacuation de l'Assomption

Au mois de septembre de l'année dernière, une nouvelle émouvante et, de

plus, entourée de circonstances mystérieuses, fut mise en circulation

par les feuilles qui défendent, des deux côtés de la Manche, la cause de

la triple alliance. Une bouteille, contenant des révélations curieuses,

aurait été pêchée dans le rio Paraguay. Un billet, déposé dans cette

bouteille, annonçait qu'une grande conspiration tramée contre le

gouvernement de la République du Paraguay venait d'être découverte, et

que de nombreuses arrestations avaient été opérées.

Au commencement de septembre, les feuilles dévouées se contentèrent de

_tar iner_ sur le fait de cette conspiration, à laquelle auraient pris

part des hommes considérables du pays; naturellement, l'entente de ces

hommes pour renverser un pouvoir détesté, prouvait que le président

Lopez était abandonné par l'opinion publique, et qu'il ne se maintenait

à la tête de l'Etat qu'à l'aide de la terreur qu'il inspirait.

La République était fatiguée des sacrifices qu'elle faisait depuis plus

de trois ans; elle voulait la paix, et c'est pour donner satisfaction à

la volonté, comprimée, de la nation, que des citoyens courageux avaient

juré la perte du tyran. Le mécontentement devait être et profond et

général, puisque dans le complot étaient entrés des membres de la

famille du président: ses deux frères, ses deux beaux-frères et l'évêque

de l'Assomption.

D'un côté, le despotisme implacable du maréchal Lopez qui empêchait les

voeux de ses concitoyens d'arriver jusqu'à lui, et son ambition insensée

qui l'aveuglait au point de consommer la ruine du pays, par la

prolongation d'une guerre que cette même ambition avait provoquée: de

l'autre côté, le libéralisme des alliés et leur désintéressement si

loyalement proclamé au début de cette lutte, qu'ils n'avaient engagée

que malgré eux, et uniquement pour briser les fers de leurs _frères_ du

Paraguay; tel était le canevas sur lequel les organes de la triple

alliance ne cessèrent, pendant tout un mois, de broder de fantaisistes

variations.

Dès le mois d'octobre, les télégrammes de source brésilienne fournirent

un nouvel aliment à la curiosité publique. La conspiration était bien

réelle, et Lopez venait de donner la preuve qu'il était bien l'homme

sinistre qui avait été dénoncé à l'opinion des peuples civilisés. Des

exécutions sommaires avaient eu lieu; c'était dans les flots de sang

qu'avait été noyée une entreprise généreuse, inspirée par le plus pur

patriotisme, puisque le but poursuivi était la délivrance de la nation

paraguayenne par la mort du despote.

Les détails étaient aussi précis que possible. C'est par fournées de 25

que les conspirateurs avaient été fusillés au camp de Tebicuary, et, au

départ du courrier, le nombre des victimes qui avait été relevé

atteignait le chiffre de 500.

L'effet de ces publications fut grand sur les deux rives de

l'Atlantique. Les sympathies acquises à la cause paraguayenne, furent un

instant ébranlées par ces horribles nouvelles, extraites des rapports

officiels brésiliens. Un de ces rapports disait même qu'après

l'évacuation du camp de Tebicuary par Lopez, les alliés avaient trouvé

sur les rives du fleuve des cadavres sans sépulture. Parmi ces cadavres,

le maréchal Caxias aurait reconnu ceux du vice-président, M. Sanches, du

ministre des affaires étrangères, M. Bergès, du Dr Carreras, ancien

ministre des affaires étrangères de Montevideo, de Benigno Lopez, frère

du président, et enfin les cadavres d'autres personnages haut placés.

Comme si ces nouvelles ne suffisaient pas pour surexciter les esprits,

les plumes dévouées accusaient encore le _tyran_ d'avoir méconnu les

immunités diplomatiques, au point de violer la légation des États-Unis

et de faire saisir par des officiers de police des individus appartenant

à cette légation.

Le but de ces articles était, naturellement, de déconsidérer le

gouvernement du Paraguay, et de représenter le maréchal Lopez comme un

barbare pour qui rien n'était sacré, ni le droit des gens, ni l'honneur

national, ni même les liens de famille.

Bien que nous sussions par une expérience personnelle et par les

recommandations du _Moniteur officiel_, qu'il convenait de se tenir en

garde contre les rapports des généraux alliés, cependant, tout en

faisant la part de l'exagération, nous admettions qu'il pouvait y avoir

quelque chose de vrai au fond de la situation indiquée.

Dans les circonstances critiques que traverse la société paraguayenne,

la concentration des pouvoirs entre les mains du président est une

nécessité suprême. Quel est le peuple qui, à l'exemple des premiers

Romains et à un moment donné, n'a pas dû laisser voiler la statue de la

Liberté, soit pour sauver sa nationalité menacée par l'étranger, soit

pour empêcher l'ordre et la fortune publique d'être engloutis par le

flot toujours montant des passions subversives? Pour ne citer que la

France, notre immortelle Convention n'a-t-elle pas pris la dictature

dans le but de résister tout à la fois à la Coalition des puissances qui

s'avançaient vers nos frontières, à l'insurrection vendéenne qui faisait

momentanément échec à la Révolution, et aux intrigues des partis

hostiles qui compromettaient la tranquillité intérieure?

En juin 1848, l'Assemblée nationale n'investit-elle pas le général

Cavaignac de la dictature, afin de mieux constituer l'unité d'action

qui, seule, pouvait efficacement protéger la société contre la

protestation armée d'une population égarée?

Du reste, la Constitution paraguayenne a prévu le cas où la dictature

pourrait être déférée au président de la République. L'article 1er du

titre VII, qui règle les attributions de ce magistrat, porte

textuellement que:

«L'autorité du président est extraordinaire dans les cas d'invasion et

de commotion intérieures, et toutes les fois que cela sera nécessaire

pour conserver l'ordre et la tranquillité publiques.»

Le fait de la conspiration étant admis, le pays se trouvait, certes,

dans les deux conditions indiquées par l'article 1er du titre VII, et,

conséquemment, le maréchal Lopez avait reçu de la loi «l'autorité

extraordinaire» nécessitée par les circonstances.

Le président devait commencer par «conserver l'ordre et la tranquillité

publics,» afin de pouvoir, conformément à l'article III du titre IV de

la susdite Constitution jurée par lui, défendre «l'intégrité et

l'indépendance de la nation.»

Or, une répression sévère, énergique et rapide, pouvait seule amener le

rétablissement de l'ordre, et permettre ainsi d'utiliser toutes les

forces de la nation pour repousser l'invasion étrangère. Qui aurait osé

reprocher au président paraguayen d'avoir usé des pouvoirs

«extraordinaires» que lui accorde le règlement du 13 mars 1844, pour

livrer au glaive de la loi les traîtres qui avaient vendu leur patrie à

l'ennemi?

Si, dans les conditions exceptionnelles où le pays se trouvait placé, le

maréchal Lopez, chassé de sa capitale, délogé de ses lignes, poursuivi

par les forces de la triple alliance, et obligé, pourtant, d'organiser

sur de nouvelles bases la résistance nationale, avait traduit devant une

cour martiale les misérables dont il s'agit et parmi lesquels se

trouvaient des membres de sa famille, ce n'est pas à Néron, déclarons-le

hautement, qu'il aurait fallu le comparer, mais bien à Brutus qui

sacrifia son sang à la patrie.

_Salus populi, suprema lex_, telle est la formule qui a inspiré

l'article 1er du titre VII et dont doit s'inspirer, à son tour, celui à

qui le Paraguay a confié ses destinées.

Si un chef d'Etat, légalement reconnu, a toujours le droit de défendre

son pouvoir menacé par une minorité factieuse; ce droit devient un

impérieux devoir, lorsque l'autorité du chef de l'Etat est une loyale

émanation de la souveraineté du peuple.

Ce double cas est celui du maréchal Lopez. Ce magistrat, qui est l'élu

du pays et autour duquel la nation tout entière s'est pressée au cri

patriotique de: _Independencia ó muerte_, a tout à la fois le droit et

le devoir de se considérer comme le représentant légitime de cette

nation, et, partant, de défendre énergiquement envers et contre tous

l'ordre qu'elle a établi.

Donc, nous avons cru un instant, nous ne faisons aucune difficulté pour

l'avouer, que, forcé de se retourner contre des conspirateurs audacieux

qui s'avançaient dans l'ombre, armés de la torche et du poignard, au

moment même où, malgré les difficultés de la position qu'ils lui avaient

faite, il maintenait haut et ferme, en face de l'ennemi, le drapeau

national; le président avait voulu faire un exemple, en abandonnant les

chefs des traîtres au sort qu'ils avaient mérité. Dans ce cas encore,

il faut bien l'apprendre à ceux qui l'ignorent, le maréchal Lopez

n'aurait fait qu'obéir à la Constitution de son pays, dont le titre X

édicte la peine de mort contre quiconque aura attenté à la loi

fondamentale et à l'indépendance de la République.

Mais, même dans cette hypothèse d'une expiation suprême, accomplie sous

le coup d'une incontestable nécessité, nous considérions comme une

imputation mensongère l'affirmation des rapports brésiliens,

relativement à ces exécutions sommaires qu'aucun jugement contradictoire

n'aurait précédées.

Les nouvelles reçues dès le mois de novembre donnèrent un démenti

formel, à cet égard, aux organes de la triple alliance. Le fait de la

conspiration était confirmé; mais, à l'époque où des centaines de

personnes auraient été mises à mort, après un simulacre de jugement,

aucune exécution,--AUCUNE, entendez-vous?--n'avait eu lieu sur les rives

du Tebicuary. Ce qui était vrai, encore, c'est que la justice était

saisie et que le procès des traîtres s'instruisait régulièrement.

Quant à la violation de la légation des États-Unis, c'était encore une

accusation calomnieuse, imaginée par le principal complice des

conspirateurs, exploitée par la diplomatie brésilienne et propagée, en

Europe, par les agents de cette diplomatie.

L'invention des fusillades, exécutées par fournées de 25 hommes, restait

donc à la charge des ennemis du Paraguay, au même titre que la

découverte de 200 cadavres de Brasilo-Argentins, entassés dans une ferme

des environs de Villeta (San-Fernando) et qui auraient été ceux d'autant

de prisonniers alliés barbarement égorgés. Renseignements obtenus, ces

200 victimes, parmi lesquelles des femmes et des enfants, étaient des

Paraguayens surpris dans un poste avancé, et passés par les armes sur

l'ordre du chef d'une colonne brésilienne.

La civilisation a inscrit ces 200 cadavres, y compris les enfants et les

femmes, au passif des soldats esclavagistes. Peut-être leur en

demandera-t-elle compte un jour.

Il nous reste à dire, et par qui avait été formée la conspiration qu'ont

dénoncée les rapports brésiliens, et comment elle fut découverte.

On a justement comparé l'importance d'Humaïta à celle de Sébastopol et

de Richmond. C'était là une citadelle de premier ordre, renfermant dans

sa vaste enceinte une garnison de 10,000 hommes, des magasins de vivres

et d'habillements, des dépôts de munitions et de nombreuses familles

paraguayennes. Ce point stratégique, admirablement choisi déjà sur le

rio Paraguay, avait été savamment fortifié et, aussi, ses alentours.

Plus de 400 pièces d'artillerie garnissaient ses puissants remparts, et

un formidable système d'estacades, d'ouvrages en terre et de tranchées

dissimulées, défendait le rivage contre toute surprise. Ajoutons qu'une

énorme chaîne traversait le rio Paraguay, en face d'Humaïta, et que cet

obstacle devait nécessairement arrêter sous le feu plongeant de la

batterie dite _la chaîne_, les navires qui auraient échappé aux

_torpédos_ semés dans le lit de la rivière.

Voilà pour la route fluviale.

Des marais, réputés impraticables, entouraient la place du côté de l'est

et du sud, et en interdisaient l'approche à l'ennemi. Au nord, se trouve

le rio Paraguay.

En somme, Humaïta représentait, après le patriotisme de ses enfants, la

principale défense du Paraguay; de sorte que, tant que cette clef du

fleuve se trouverait entre ses mains, le maréchal Lopez pourrait braver

les efforts impuissants des ennemis de son pays.

Cette appréciation est confirmée par l'inaction dans laquelle restèrent

si longtemps les forces du Brésil, par crainte des canons de la

citadelle paraguayenne. L'attaque infructueuse de Curupaïty--un simple

avant-poste--avait fortifié cette opinion, qu'un échec bien autrement

désastreux serait la conséquence d'un mouvement agressif contre Humaïta.

Devant cette double impossibilité de franchir le redoutable passage du

fleuve, et de s'engager dans les plaines marécageuses de l'intérieur,

dans le but de couper les communications de la forteresse avec l'armée

nationale, les confédérés se trouvaient condamnés à une impuissance

radicale, en dépit de la supériorité et de leur nombre et de leur

armement. Tant qu'Humaïta resterait debout, aucune opération ne pouvait

être tentée, dont le succès rapprocherait le terme de la lutte.

L'armée alliée était donc menacée de rester indéfiniment dans ses

campements, jusqu'à ce que les exhalaisons malfaisantes des marais, le

choléra et le typhus eussent accompli dans ses rangs les ravages que, vu

la distance, les projectiles paraguayens ne pouvaient produire. De cette

façon, le siége d'Humaïta aurait duré un peu plus que celui de Troie, ou

celui de Montevideo, et les confédérés, semblables à ce paysan qui

attendait, pour passer la rivière à sec, que l'eau eût cessé de couler,

seraient devenus la risée du monde entier.

Au ridicule qui tue, le marquis de Caxias, qui venait de succéder dans

le commandement de l'armée brésilienne au général Polidoro, préféra la

honte qui tache, l'infamie qui souille.

A l'exception de la journée du 3 novembre, où les alliés, forcés dans

leurs retranchements de Tuyuty, eurent 3,000 hommes mis hors de combat,

une partie de l'année 1867 se passa sans amener de changement notable

dans la situation. Les envahisseurs n'avaient pas fait un pas en avant;

ils n'étaient les maîtres que du terrain sur lequel ils campaient.

Vers les derniers mois de l'année, un fait se produisit qui devait

avoir des conséquences considérables. Ces marais que l'on croyait

infranchissables venaient d'être franchis, et les alliés, obliquant sur

leur droite, s'étaient rapidement portés vers le nord. Maîtres de Tayí,

ils fortifièrent cette position et purent ainsi intercepter les

communications fluviales entre l'Assomption et Humaïta.

Le passage à travers les terrains défoncés, n'était connu que de

quelques personnes de l'entourage du maréchal Lopez; c'était là un

secret d'État, dont la découverte devait forcément enlever au Paraguay

un de ses principaux éléments de résistance. La question posée par le

mouvement circulaire de l'ennemi était donc celle de savoir si ce

mouvement était l'effet d'une inspiration heureuse, ou bien s'il avait

été exécuté d'après des indications précises.

Le cas était d'une gravité extrême, on le comprend; mais, à quoi

servirait d'être un homme supérieur, si on ne parvenait pas à percer

l'ombre qui entoure les causes d'un événement, resté inexplicable pour

le vulgaire? Sans méconnaître les difficultés de solution que présentait

le problème, le maréchal Lopez, qui savait son Caxias par coeur, flaira

une trahison. Dès lors, sa vigilance redoubla d'activité. Si ses

soupçons étaient fondés, il fallait à tout prix découvrir le misérable

qui venait, en guidant les envahisseurs dans leur marche à travers le

pays, de vendre le sang de ses frères et de compromettre ainsi

l'indépendance, peut-être, même, l'existence de la République.

Un nouveau mouvement des alliés, qui n'était qu'une conséquence du

premier, acheva d'accuser le plan du marquis de Caxias. Nous voulons

parler de la manoeuvre accomplie le 19 février 1868. Profitant, tout à

la fois, d'une crue extraordinaire du rio Paraguay et d'une nuit

obscurcie par les brouillards, l'amiral brésilien Ignacio franchit le

redoutable passage d'Humaïta et atteignit, à la pointe du jour, avec

plusieurs cuirassés, la position de Tayí, occupée, nous venons de le

dire, par les confédérés.

Par le succès de cette opération toute communication était désormais

impossible, soit par le fleuve, soit par la route à travers le Chaco,

entre les nouvelles lignes paraguayennes de Tebicuary et Humaïta; dès

lors cette citadelle, ne pouvant plus être régulièrement ravitaillée,

devait infailliblement succomber sous les étreintes de la famine. Les

lignes de Tebicuary avaient été établies, immédiatement après

l'occupation de Tayí par les alliés.

C'est dans ces lignes, nous l'avons constaté déjà, que se retira une

partie de la garnison d'Humaïta, avec son commandant, le colonel Alen.

Nous ne rappellerons que pour mémoire, l'horrible destin réservé aux

débris de cette héroïque phalange, après la capitulation, disons mieux,

après le guet-apens infâme que le maréchal Caxias leur avait tendu dans

le Chaco, à l'aide d'une mise en scène sacrilège.

Humaïta ne fut évacuée que le 24 juillet 1868; mais, dès le mois de

février, l'Assomption avait été déclarée place de guerre, et la capitale

transférée à Luque. Aussi, lorsque les cuirassés de l'amiral Ignacio se

présentèrent devant la première de ces villes pour la bombarder, ils n'y

trouvèrent plus d'habitants, mais seulement quelques batteries bien

servies qui les forcèrent à rétrograder.

L'évacuation de l'Assomption fut marquée par divers incidents qui,

remplissant le rôle du fil d'Ariane, conduisirent le maréchal Lopez à la

découverte de la conspiration.

Les représentants des puissances avaient suivi à Luque, comme c'était,

du reste, leur devoir, le gouvernement auprès duquel ils étaient

accrédités; seul, M. Washburn, ministre des États-Unis, refusa de suivre

cet exemple et s'obstina à demeurer à l'Assomption.

Le motif de cette conduite ne tarda pas à être pénétré. M. Washburn

avait lieu de ne pas être fort rassuré pour son propre compte et, de

plus, il se proposait de donner un asile, dans les vastes dépendances de

sa légation, aux malheureux qu'il avait compromis. M. Washburn, oubliant

la circonspection que lui commandait son caractère diplomatique, était

l'intermédiaire des conspirateurs avec le maréchal Caxias.

II

M. Washburn

Nous n'ignorons pas que ce diplomate, si sympathique d'abord à la cause

paraguayenne, si profondément rempli d'admiration pour le maréchal

Lopez, nie le fait de la conspiration dont il était, pourtant, le pivot.

Il le nie, en insultant grossièrement, en outrageant de la plus

révoltante manière celui dont l'amitié l'honorait naguère; celui qu'il

appelait «l'illustre magistrat et commandant en chef qui s'est acquis un

renom des plus remarquables dans les fastes militaires[66].»

[Note 66: Expressions empruntées à une note, adressée

par M. Washburn à M. Gumecindo Bénitès, ministre du

Paraguay.]

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 15 / 21 段