population, du moment où nos calculs reposent sur une base commune pour
tous les belligérants, nous arriverons toujours à cette conclusion que,
en soutenant le choc de leurs ennemis, les Paraguayens se battaient dans
la proportion de 1 contre 4 et au delà.
Ce n'est pas tout encore. _L'Albion_, de Liverpool, nous apprend que,
sous le rapport de l'armement, les alliés avaient une supériorité
marquée sur leurs ennemis. Ainsi, leur infanterie était pourvue d'armes
à percussion et principalement de carabines Minié; leur cavalerie, de
la carabine Spenser. L'artillerie du Brésil possédait des canons rayés
du meilleur système connu en Europe et en Amérique, et ses monitors
portaient des canons Armstrong de 150.
Quant aux Paraguayens, ils n'avaient aucuns navires de guerre à opposer
aux cuirassés impériaux. Leur infanterie était, en partie, armée de
fusils à silex, et leurs plus fortes pièces d'ordonnance, placées sur
les remparts d'Humaïta, consistaient en canons de 68, ancien modèle.
La feuille anglaise ajoute textuellement:
«Complétement séparé du monde civilisé, le maréchal Lopez ne pouvait
procurer à ses soldats une partie du bien-être qui abondait chez les
alliés. Sa position l'empêchait, soit d'acheter, soit de construire ces
navires cuirassés que le marquis de Caxias recevait tout faits, armés et
pourvus de tout[53]. Il ne pouvait donc baser sa résistance que sur les
ressources, incomparablement insuffisantes, qu'offrait le Paraguay. Une
ressource, toutefois, ne lui a jamais fait défaut, et elle a suffi pour
combler tous les vides: c'est le patriotisme, le courage et le dévoument
de ces braves Paraguayens, si mal connus et tant insultés.»
[Note 53: Les monitors brésiliens étaient au nombre de
18, dont plusieurs, entre autres le _Brazil_ et la _Némésis_
(depuis débaptisée) sortaient des fabriques françaises.
La France étant en paix avec les Etats belligérants, on
pourrait supposer que son gouvernement a voulu favoriser un
de ces Etats, le plus fort, au détriment d'un autre, le plus
faible, en ne s'opposant pas à la sortie des cuirassés
construits sur son territoire et destinés à agir contre le
Paraguay. L'explication de ce fait, hostile, en apparence,
est bien facile, et nous nous empressons de la donner.
Sans attendre les réclamations du ministre qui représentait
alors, (1865) à Paris, la République Paraguayenne, le
gouvernement français ordonna de mettre l'_embargo_ sur le
_Brazil_ qui venait d'être construit à la Seyne. Cette
mesure, que commandait une neutralité loyale, contraria
vivement le cabinet de San-Christoval. Ce cabinet envoya
immédiatement en France un ministre plénipotentiaire, ce
fameux baron de Penedo que nous avons fait connaître à nos
lecteurs, avec la mission d'obtenir la livraison du
_Brazil_. Les négociations entamées à ce sujet réussirent
parfaitement, grâce à l'inaction persistante du représentant
de l'Etat Paraguayen à Paris. L'embargo fut levé, sans
qu'aucune opposition se fut produite, et le _Brazil_ partit
pour sa destination.
La _Némésis_ avait été mise sur les chantiers Armand, de
Bordeaux, par ordre du même diplomate paraguayen. Par suite
de quelles circonstances ce cuirassé, commencé pour le
compte du Paraguay, fut terminé aux frais du Brésil, et alla
tranquillement rejoindre l'escadre qui opérait sur les rives
du Paranà? C'est ce qu'il nous serait impossible de dire. Ce
que nous savons, par exemple, c'est que plusieurs autres
monitors sont sortis des eaux françaises, postérieurement à
la déclaration de guerre, sans que le gouvernement français
eût été averti que ces bâtiments appartinssent à l'empire
esclavagiste.
Il en a été de même pour les autres cuirassés qui ont été
construits en Angleterre. Or, le ministre paraguayen, à
Paris, était également accrédité auprès du gouvernement de
ce pays. Aucune réclamation ne leur ayant été adressée par
le principal intéressé, les gouvernements de France et de la
Grande-Bretagne n'ont pas dû intervenir dans une affaire qui
conservait à leurs yeux un caractère purement commercial.
Seul, l'ex-ministre du Paraguay, qui se trouve actuellement
à Buenos-Ayres, malgré les ordres formels de son
gouvernement, pourrait expliquer le silence qu'il a gardé à
cette époque; silence extrêmement regrettable, puisqu'il a
permis au Brésil de former cette escadre cuirassée qui lui
donnait une incontestable supériorité sur ses ennemis, et
sans laquelle il n'occuperait pas aujourd'hui la capitale du
Paraguay.]
Dans les conditions que nous venons d'indiquer, il semble qu'il devait
être bien facile pour les alliés de remplacer les 10,000 hommes tombés
sous le feu des batteries de Curupaïty, et de reprendre une vigoureuse
initiative. Les réserves de l'armée ne suffisaient-elles pas pour
rétablir l'avantage, en faveur des gros bataillons? Comme au Paraguay,
le patriotisme des citoyens ferait le reste.
Quoique procédant d'une logique sévère, ce raisonnement est
victorieusement combattu par les faits qui ont suivi l'échec de
Curupaïty.
Nous avons dit quelle était la situation commerciale et économique à
Buenos-Ayres et dans la capitale de l'Empire esclavagiste. Un document,
provenant d'une source officielle, apprécie en ces termes l'effet
produit sur les troupes confédérées par la journée du 22 septembre.
«Avec les restes impuissants de son armée, il (l'ennemi) s'était
renfermé, immobile, dans ses retranchements de Tuyuty. Son escadre avait
perdu quelques-uns de ses meilleurs vaisseaux cuirassés et n'osait pas
se présenter devant nos batteries...
»D'un autre côté, les événements de la guerre le forçaient à nous
respecter et à nous craindre, et la résolution de nous subjuguer, si
obstinée jusque-là, était fortement ébranlée.
»La guerre lui paraissait donc sans avantage désormais, et la paix
devenait pour lui une nécessité[54].»
[Note 54: Circulaire adressée de Luque, le 28 octobre
1868, par le ministre des affaires étrangères du Paraguay,
Luis Caminos, aux gouvernements des puissances amies, au
sujet de la guerre et de la conspiration découverte à
l'Assomption. Voir à la fin du volume la note A.]
On nous dira peut-être: l'auteur de cette pièce a jugé les choses un
point de vue des intérêts de son pays; dans tous les cas, il nous est
suspect par cela seul qu'il est Paraguayen.
Ce mode de récuser ceux qui peuvent apporter dans la discussion des
vérités désagréables, nous paraît trop absolu; mais, n'importe; nous ne
nous y arrêterons pas. Bien plus, nous céderons la parole, sur la
question qui nous occupe, au ministre d'un des États confédérés.
L'impartialité de celui-là ne sera pas contestée, sans doute.
M. Andrès Lamas, il est bon de l'apprendre au lecteur, est l'ami
particulier du président Mitre, sur l'esprit duquel il exerce depuis
longtemps une grande influence. Ses sympathies pour le Brésil sont
également connues.
Quoique sa résidence fût à Rio-de-Janeiro, comme ministre
plénipotentiaire de l'État Oriental, M. Lamas avait quitté son poste
pour se rendre à Buenos-Ayres, au moment de la négociation du traité du
1er mai 1865. Après la signature de ce traité, il retourna à Rio, sans
même s'arrêter à Montevideo. L'opinion publique lui attribue la pensée
première de la triple alliance.
Nous ajouterons encore, afin de bien faire connaître le personnage que
nous allons mettre en scène, que M. Lamas avait été désigné par le
Brésil à Florès, comme devant être le successeur de celui-ci à la
présidence de la République de l'Uruguay. Florès avait promis de
soutenir la candidature de M. Lamas, en même temps que Mitre patronerait
à Buenos-Ayres celle du docteur Elizalde, dont le dévouement à l'empire
brésilien était aussi éprouvé que celui de M. Andrès Lamas.
Ces faits étant établis, nous laisserons parler le diplomate oriental.
Voici ce que nous trouvons dans une note adressée, le 28 février 1867,
par M. Andrès Lamas, à M. Coelho da Sa è Albuquerque, ministre
secrétaire d'État aux affaires étrangères du Brésil:
«Le traité (celui du 1er mai 1865) a été rédigé sous l'empire d'une
_illusion_ que les événements subséquents ont complétement et
douloureusement fait évanouir.»
Les _événements_ auxquels il est fait ici allusion, sont ceux qui se
sont accomplis devant Curupaïty.
Le ministre oriental ne cache son opinion, ni sur cette guerre, «_où, à
tort ou à raison_, son pays est maintenant engagé,» ni sur le traité
«qui contient des clauses qu'il ne convient pas de _qualifier_.»
Cet aveu d'un diplomate qui parle au nom de son gouvernement, n'est-il
pas la condamnation la plus formelle de la triple alliance? Pourquoi M.
Lamas a-t-il rempli un rôle officiel dans cette guerre qu'il
désapprouve? Pourquoi a-t-il coopéré à l'exécution de ce traité qu'il
n'ose «qualifier?»
Ceci est une affaire à régler entre lui et sa conscience.
Toujours est-il que M. Lamas est revenu loyalement sur sa première
opinion, et qu'il demande hautement qu'on accepte la médiation
«providentielle» des États-Unis. Lui, qui n'a jamais partagé cette
illusion de croire que la guerre contre l'État Paraguayen serait «une
simple promenade militaire;» lui, qui sait que l'armée du Paraguay est
«la plus disciplinée et la plus aguerrie de l'Amérique,» il reconnaît la
nécessité de faire la paix, parce que, dit-il, patriotiquement:
«Aujourd'hui, nous sommes en présence des plus terribles réalités[55].»
[Note 55: Cette phrase et les mots guillemetés qui
précèdent sont extraits de la note du 28 février 1867. Voir
à la fin du volume la note B.]
Ces _terribles réalités_, répétons-le, ne sont autres que les désastreux
effets produits parmi les populations de la Plata et jusqu'à
Rio-de-Janeiro, par la sanglante défaite des confédérés à Curupaïty.
Mais, de l'aveu même des hommes d'État de la triple alliance, la partie
était donc perdue pour eux, à partir du 22 septembre 1866?
Ce point représente le pivot de notre argumentation; en conséquence, il
importe de l'établir solidement.
La division orientale avait été anéantie. Bien qu'elle figurât encore
dans l'effectif, elle n'existait plus que nominalement et à l'état de
légende. N'ayant plus de ses nationaux à commander, Florès s'était
retiré à Montevideo.
Les troupes argentines, si vaillantes au combat, avaient été décimées
maintes fois, et surtout à l'affaire de San Cosme, où elles avaient
soutenu, seules, le choc de l'ennemi. A Curupaïty, leur élan avait été
admirable; mais, cette magnifique bravoure que les Brésiliens
secondaient mollement s'était brisée contre les foudroyantes murailles
de la petite citadelle paraguayenne.
Restaient l'armée de terre et l'escadre impériales. Ces troupes avaient
été fortement éprouvées, moins par les «balles perdues» dont parle _el
Pueblo_ de Buenos-Ayres, que par le choléra, les fièvres et
l'acclimatation. Les noirs bataillons du Brésil avaient donc fait des
pertes sensibles. Quant aux farouches mulâtres de Rio-Grande, comme, en
toute rencontre, ils avaient hardiment chargé l'ennemi, leurs rangs
s'étaient considérablement éclaircis. De son côté, l'escadre cuirassée
avait perdu, nous l'avons constaté, plusieurs de ses meilleurs
bâtiments. Terrifiée, comme l'armée de terre, elle n'osait pas se
présenter devant les batteries d'Humaïta.
Tel est l'aspect qu'offrait, après l'insuccès de Curupaïty, l'armée
confédérée: cette armée si brillante, si fière, si arrogante à
Uruguayana, lorsqu'elle paradait devant l'empereur Dom Pedro, après
l'odieux partage des soldats qui venaient de capituler.
Des 40,000 hommes auxquels s'étaient rendus les 5,500 Paraguayens
affamés d'Estigarribia, il n'en restait pas la moitié sous les armes et,
encore, nous savons si ces troupes démoralisées étaient capables de
reprendre une offensive vigoureuse.
Nous n'ignorons pas que le maréchal Caxias, avant d'accepter le
commandement de l'armée brésilienne, avait exigé que son gouvernement
fît un suprême effort, en vue de remplir les cadres, à cette heure,
désespérément dégarnis. Les ministres de Rio-de-Janeiro, qui avaient
placé leur dernier espoir dans l'_habileté_ (ce mot ne tardera pas à
être expliqué) du pacificateur de Rio-Grande, battirent le rappel sur
tous les points du territoire et parvinrent, en effet, M. Lamas nous
dira bientôt par quels moyens, à expédier quelques nouveaux contingents
sur les bords du Paranà. Mais, ni par leur nombre, ni par l'esprit qui
les animait, ces recrues n'étaient capables de changer la face des
choses. Pour arracher les forces confédérées à l'état de marasme et de
découragement où elles étaient arrivées, il aurait fallu réorganiser les
cadres et combler les vides, à défaut de vieux soldats éprouvés, avec
des volontaires pleins d'ardeur et d'enthousiasme, prêts à donner leur
vie pour la patrie qui les appelait sous les drapeaux.
Or, nous avons signalé, dans un précédent chapitre, les dispositions
fort peu belliqueuses des populations argentines; nous avons constaté
l'attitude hostile de certaines provinces, la révolte des milices de
certaines autres; nous avons prouvé, enfin, que ce n'était qu'en les
chargeant de chaînes qu'on parvenait à diriger vers le théâtre de la
guerre quelques malfaiteurs tombés dans les traquenards de la police,
quelques vagabonds ramassés dans la rue, quelques malheureux arrachés
nuitamment à leur famille.
Déclarons tout de suite que les choses se passaient de la même manière
au Brésil, mais, cependant, avec un caractère plus marqué d'expédients
violents et ignominieux.
Les Argentins ont bien prouvé, trop prouvé, certes, depuis la
proclamation de leur indépendance, que le bruit du canon et le heurt des
sabres formaient une musique agréable pour leurs oreilles. Leur humeur
batailleuse est connue; si, donc, ils n'ont pas rallié l'armée du
président Mitre, c'est uniquement parce qu'ils désapprouvaient la
politique de ce président, et qu'ils considéraient la guerre contre le
Paraguay comme une lutte fratricide, qui ne pouvait profiter qu'à
l'ennemi séculaire de la race hispano-américaine.
Au Brésil, au contraire, la guerre avait compté, au début, de nombreux
partisans. Mais l'enthousiasme s'était refroidi, à mesure qu'on avait eu
à enregistrer un nouveau revers. Après Curupaïty, alors qu'il aurait
fallu redoubler d'efforts et s'imposer de plus grands sacrifices, le
gouvernement ne rencontra dans les populations qu'apathie et mauvais
vouloir.--L'honneur du drapeau était engagé; qu'importe! Le mobile de
cet élan généreux qui poussait le peuple paraguayen tout entier aux
frontières et qui fait dire à l'_Albion_, de Liverpool: «En vérité, il
est douteux que l'histoire ait jamais présenté un spectacle plus
extraordinaire de fidélité spontanée, de courage indompté et de
puissance à savoir souffrir»; ce mobile qui s'appelle: l'amour du pays,
le souci de sa dignité, le patriotisme, enfin, était un mot vide de sens
pour la nation, nous voulons dire, pour l'agglomération brésilienne.
Déjà, nous avons traité cette délicate question dans un autre de nos
ouvrages[56], et nous avons démontré que le noble, le viril sentiment de
la solidarité des citoyens, pour la défense de l'honneur national, ne
pouvait prévaloir sur l'intérêt particulier, parmi des populations
abruties, dégradées par l'exercice du pouvoir absolu. Notre indignation
éclatait en ces termes:
«C'est la patrie commune, ou, plutôt, c'est une mère éplorée, humiliée,
blessée au coeur, depuis la défaite de Curupaïty, qui appelle ses
enfants à son secours.
[Note 56: L'OUVERTURE DE L'AMAZONE. Paris, 1867, pages
8, 9, 19, 11 et 12.]
Comme le lien familial n'existe pas pour eux, les enfants font la sourde
oreille et ne répondent pas à ce pressant appel.»
Nous citions plusieurs faits à l'appui de notre opinion, entre autres:
le refus des gardes nationaux de la capitale de rallier l'armée, et la
suspension, pour ce motif, de leurs officiers; les troubles qui venaient
d'éclater simultanément à Bahia et à Pernambuco, toujours à l'occasion
du service militaire, et, encore, la déplorable nécessité qu'accusait le
décret du 6 novembre 1866, de remplacer les volontaires absents par des
esclaves immédiatement affranchis.
L'empereur Dom Pedro donnait ainsi l'exemple des sacrifices demandés à
la propriété. Le décret susdit libéra 400 esclaves, sur les 25,000 qui
composaient le troupeau humain de la couronne.
Nous ignorions, à cette époque, à quelles extrémités plus fâcheuses
encore devait être réduit le cabinet de San-Christoval, pour expédier
quelques centaines de recrues à l'armée du Paranà. M. Andrès Lamas a
déchiré tous les voiles, à cet égard. Dans une deuxième note adressée,
le 7 mars 1867, au ministre brésilien Coelho da Sa è Albuquerque, le
diplomate oriental expose ainsi la situation:
«Le jour même où est parvenue ici la première nouvelle du DÉSASTRE (le
mot y est) de Curupaïty, M. le ministre argentin et moi nous avons
exprimé à l'honorable prédécesseur de Votre Excellence la nécessité
d'envoyer un nouveau corps d'armée.
»Depuis cette conférence, le Brésil a envoyé de nombreux, mais de petits
contingents. Néanmoins, cet effort du gouvernement impérial a suffi à
peine pour réparer les pertes qu'a subies et que subit encore l'armée
des alliés. La manière dont ces renforts sont expédiés n'est pas de
nature à produire le _moindre effet moral_...
»Il est démontré, du moins pour moi, que l'armée actuelle est, par le
nombre, par la composition et par la direction, incapable de donner à la
guerre une prompte fin.»
Sans se préoccuper de l'effet que produiraient ses paroles «vibrantes
d'indignation contenue et de profonde amertume» (textuel), M. Andrès
Lamas s'écrie courageusement:
«Ne fabriquons pas, Monsieur le Ministre, des vérités de convention,
d'amour-propre et de courtoisie.
»La vérité est que l'armée ne possède pas de réserves convergeant sur
son plan d'opérations, et, ce qui est plus grave, _elle ne peut en
avoir_.
»Dans la situation intérieure du Rio de la Plata, situation amenée par
la guerre actuelle, nos Républiques ne peuvent envoyer de troupes
nouvelles; au contraire, elles retirent une partie de celles qu'elles
avaient déjà expédiées sur le Paraguay...
»Que Votre Excellence ne se blesse pas d'entendre la vérité; qu'elle me
permette de dire _ce que je vois_.
»Aujourd'hui, le Brésil forme les contingents qu'il envoie dans le
Paraguay par trois moyens seulement:
»1º L'enrôlement forcé, accompagné de menaces d'une extrême violence.
_De mes propres yeux, j'ai vu_ les recrues qu'on amenait de la province
de Minas. Elles viennent sous escorte, _avec un carcan et une chaîne de
fer qui les prennent au cou_. JAMAIS JE N'AI ASSISTÉ À UN SPECTACLE PLUS
DOULOUREUX!
»2º Les esclaves libérés, en échange de titres de noblesse et de
décorations honorifiques[57].
[Note 57: Le bon citoyen qui envoyait _un_ esclave se
battre pour lui, recevait la décoration de la _Rose_ ou
celle du _Christ_. Celui qui donnait _deux_ esclaves à la
patrie était nommé baron, etc., etc.]
»3º Les condamnés au bagne[58].»
Vous avez bien lu. Nous retrouvons ici les chaînes dont les gouverneurs
argentins chargeaient les _volontaires_ qu'ils expédiaient à l'armée
_nationale_; mais avec cette aggravation du carcan, dont l'idée pouvait
seule être inspirée par l'usage de la _chicote_.
[Note 58: Voir à la fin du volume la note C.]
Une feuille grave et estimée, de Londres, l'_Observer_, confirme en ces
termes l'appréciation du ministre oriental, au sujet du recrutement
forcé:
«Dans certains districts de l'Empire, des troubles se sont produits,
parce que les autorités militaires, non contentes de la conscription,
ont recours à des moyens _exceptionnels_, pour enrôler _de force_ les
recrues que réclame la guerre.»
Et le journal anglais ajoute, dans le même numéro du 8 mars 1868:
«Des soldats de cette espèce ne sont pas fort à craindre, pour des
patriotes aussi indomptables que les Paraguayens.»
La remarque finale est très-juste; elle fait mieux comprendre la
démoralisation de l'armée, après l'attaque de Curupaïty; nous
n'accepterons cependant, dans les lignes précédentes, le mot
_exceptionnels_, qu'à propos du carcan. Quant aux chaînes dont on
chargerait les recrues récalcitrantes, elles sont d'un emploi usuel,
grâce au mode adopté pour le recrutement des troupes impériales. On ne
sait pas assez en Europe que la _presse_ florit toujours au Brésil, en
même temps que l'esclavage, et que les chaînes sont nécessaires pour
paralyser la résistance des malheureux qu'on conduit--contraints et
forcés--au dépôt de leur régiment.
Nous avons sous les yeux, à cette heure même, un document officiel qui
ne laisse pas subsister le moindre doute à ce sujet, en expliquant le
peu de sincérité du serment prêté au drapeau.
De 1836, date de sa création, à 1854, le corps de la marine impériale a
reçu:
Hommes enrôlés 2,913
Sur lesquels:
Ont déserté 1,668
Retournés, ou capturés 717
--------
Perte totale: 951[59]
[Note 59: Extrait d'un rapport adressé à l'empereur Dom
Pedro II, le 22 avril 1867, par la section de la guerre et
de la marine du conseil d'Etat de l'Empire du Brésil. Ce
rapport a été approuvé par l'empereur, le 24 août de la même
année.]
Que pense le lecteur de la composition d'un corps de 2,913 hommes, sur
lesquels 1,668--plus de la moitié!--prennent la fuite, afin de se
soustraire à l'honneur de servir leur pays?
De 1855 à 1865, le même corps a reçu:
Hommes enrôlés 3,814
Sur lesquels:
Ont déserté 1,706
Retournés ou capturés 896
--------
Perte totale: 810 hommes.
1,706 déserteurs sur 3,814 hommes! 201 de moins que la moitié. C'est
égal, c'est encore un joli chiffre, et l'on a la preuve que, dans ce
corps d'élite, la tradition des anciens a été précieusement conservée.
De pareils exemples devaient naturellement porter leurs fruits.
La statistique officielle nous apprend que, de 1836 à 1854, 130
volontaires se sont enrôlés dans le corps de la marine impériale; 77
seulement se sont enrôlés de 1855 à 1865. Sur les 130 de la première
période, 50 ont déserté; sur les 77 de la deuxième, 37 ont abandonné
leur drapeau.
Ici, encore, la tradition a été respectée.
Nous recommandons le chapitre des DÉSERTIONS au littérateur qui écrira
l'HISTOIRE MILITAIRE du Brésil. Ce chapitre pourra être dédié à la
confrérie de la _Sainte-Croix des Militaires_, à laquelle est affilié,
sans doute, le corps de la marine impériale du Brésil.
Que dire des titres et des décorations que le gouvernement de
Rio-de-Janeiro accorde pour prix du sang des esclaves? Ce marché ne vous
glace-t-il pas jusqu'à la moelle des os? L'idée est peut-être
ingénieuse, de spéculer sur la vanité humaine; mais, convenez-en, quelle
déchéance morale! quel raffinement d'égoïsme! quelle absence complète de
patriotisme accuse, dans l'agglomération brésilienne, une mesure de ce
genre!
Quant à vider les bagnes dans les cadres de l'armée et à charger les
forçats de venger l'honneur national, ce serait à ne pas y croire, si le
fait n'était affirmé par un ministre de la triple alliance. On se
demande avec épouvante de quelle nature est cet honneur, pour être
confié aux hommes sinistres que la société--cette société corrompue que
nous connaissons--avait été forcée de rejeter de son sein.
Et ces turpitudes, ces infamies, disons le mot: ces crimes ont été
commis, en plein XIXe siècle, par l'Etat qui ose se poser comme le
propagateur, dans l'Amérique latine, des idées de progrès dont la France
est, en Europe, le représentant naturel et reconnu; par un Etat qui
prétend défendre, contre le Paraguay, la cause de la civilisation et de
l'humanité!
En présence de pareils attentats contre le droit humain, il y a lieu
d'être profondément étonné de la persistance que mettent certains
publicistes à vanter le libéralisme éclairé de l'empire esclavagiste.
Nous le répéterons encore: nous ne voulons pas introduire dans ce débat
la question de bonne foi; mais il nous est bien permis de diriger contre
la sincérité de nos contradicteurs les deux pointes de ce dilemme:
Ou bien, les rapports de MM. Herrera et Palleja, et aussi, les deux
notes de M. Andrès Lamas sont des tissus de calomnies, dont les auteurs
méritent d'être voués au mépris de tous les honnêtes gens; ou bien, ces
documents sont aussi exacts qu'ils sont authentiques.