Les figures hâves sont celles des vedettes qui se sont repliées sous

bois, en poussant le cri d'alarme. Bientôt des groupes armés sont

accourus, suivis d'autres groupes également menaçants. Les Paraguayens,

craignant un guet-apens, se tiennent sur la défensive, le doigt à la

gachette du fusil. Mais l'aumônier leur présente la croix, qu'il serre

ensuite contre sa poitrine. Cette action et le langage ému qui

l'accompagne adoucissent insensiblement ces visages farouches. Les

Paraguayens font un pas en avant; ils en font deux. Les femmes devancent

leurs frères et leurs époux; finalement, ils entourent ensemble celui

qui se dit envoyé par le général en chef et qui leur promet, en son nom,

qu'ils seront traités en prisonniers de guerre, en hommes libres, et,

surtout, qu'ils ne seront pas contraints de porter les armes contre leur

patrie.

Cette scène du grand drame platéen a un caractère incontestable de

simplicité grandiose et de majesté imposante[46]. Le dénoûment approche.

[Note 46: Cette scène, reproduite par le crayon d'un

Brésilien qui accompagnait le _padre_ Esmerata, M. Paranhos,

figure parmi les dessins qu'a publiées le journal parisien

l'_Illustration_.

La légende du dessin dit textuellement: «Le Révérend père

Esmerata, aumônier de l'escadre brésilienne, exhortant les

Paraguayens à se rendre.»]

Les Paraguayens ont presque épuisé leurs munitions et ils n'ont pas

mangé depuis 50 heures. Pourtant, soutenus par la haine implacable que

leur inspirent les envahisseurs de leur pays, ils pourraient, avant de

succomber, se préparer de sanglantes funérailles. La parole d'un prêtre

suffit pour chasser de l'âme de ces hommes, aussi naïfs que braves et

religieux, les conseils d'un désespoir qui ferait de nombreuses

victimes.

Le ministre de l'Evangile a vaincu. La capitulation est conclue en

présence, disons mieux, avec la garantie de cette croix vénérée, qui

éloignait toute idée de parjure et de trahison.

Les Paraguayens ont déposé les armes; ils sont à la merci de leurs

ennemis.

Les journaux de la Plata, notamment _el Mercantil_, _el Orden_, de

Montevideo, et _el Pueblo_, de Buenos-Ayres, nous ont appris, avec des

frémissements d'indignation et de colère, que cette capitulation,

consentie sous les auspices de la religion, n'avait pas été plus

respectée que celle d'Uruguayana.

Ils étaient encore 1,200, résolus à mourir, et qui s'étaient rendus. Le

maréchal Caxias choisit les plus vigoureux et les expédia au Brésil

«pour en faire des bêtes de somme,» dit _el Mercantil_; en d'autres

termes, pour devenir _esclaves de l'État_. Les blessés, les malades et

les femmes n'étant pas comptés, il restait un nombre de 500 prisonniers

qui furent _incorporés_ dans la légion dite _orientale_. Il convient de

déclarer que cette légion, commandée par le général Castro, n'a

d'_oriental_ que le nom[47], ses cadres étant remplis, en dehors de 20

ou 25 Orientaux, par des Brésiliens et par les prisonniers paraguayens

d'Uruguayana qui ont survécu au combat d'Estero-Bellaco.

[Note 47: Consulter la proclamation, reproduite

ci-après, du maréchal Lopez, à la nation et à l'armée

paraguayenne, au sujet des légionnaires rangés sous le

drapeau oriental.]

Et cette nouvelle atteinte à la parole donnée, aux lois de l'humanité,

aux droits de la civilisation, est constatée par les généraux alliés

eux-mêmes, dans leurs rapports officiels. Seulement, ces généraux ont

renouvelé l'odieuse calomnie imaginée par le président Mitre, à propos

de 3,900 Paraguayens d'Uruguayana. Ils ont prétendu que les 500

prisonniers du Chaco s'étaient librement enrôlés dans la légion

orientale.

Le maréchal Caxias et le général argentin Gelly y Obes, dont _el Orden_

a publié le rapport, ne réussiront pas mieux que le président Mitre à

tromper l'opinion publique à cet égard. Ils ne feront croire à aucun

homme sensé que «ces soldats, dont on connaît le patriotisme ardent, qui

ont la haine de leurs ennemis et le _fanatisme_ de la cause pour

laquelle ils combattent, soient devenus volontairement et si promptement

des traîtres[48].»

Un écrivain sérieux, honorable, et, de plus, dévoué au Brésil, le comte

Baril de la Hure, ne nous a rien laissé ignorer de l'immoralité, à peu

près générale, dans laquelle vit le clergé brésilien. Cependant, habitué

à respecter le caractère sacerdotal, nous répugnons à admettre qu'il se

soit trouvé un prêtre assez indigne pour accepter le rôle de comparse,

dans l'ignoble comédie que voulait jouer le marquis de Caxias.

«La vie privée de certains prêtres est scandaleuse: le jeu, l'ivrognerie

et d'autres passions honteuses, les mettent au-dessous des particuliers

les plus répréhensibles à cet égard,» déclare M. de la Hure, après avoir

dit que «la simonie est pratiquée _presque à tous les degrés_ de la

hiérarchie ecclésiastique[49].»

[Note 48: _L'Étendard_, du 11 octobre 1868.]

[Note 49: L'EMPIRE DU BRÉSIL, par V. L. Baril, comte de

la Hure, pages 568, 569.]

Malgré ce tableau écoeurant dont l'auteur de L'EMPIRE DU BRÉSIL affirme

avoir supprimé «les plus odieux côtés,» nous ne pouvons croire,

répétons-le, que l'instrument de notre rédemption ait servi à masquer

une trahison infâme, et qu'un homme voué au sacerdoce n'ait pas reculé

devant la profanation dont cet instrument sacré devait être l'objet.

Tromper systématiquement des hommes libres; les amener par un serment

sacrilége à livrer leurs armes, et les vendre ensuite sans remords,

comme un immonde troupeau, à leurs ennemis; n'est-ce pas là un acte de

simonie au premier chef, un acte qui révolte justement toute créature

honnête, à quelque culte qu'elle appartienne?

Il n'est pas possible, répétons-le encore, quelle que soit la

dégradation de son âme, qu'un prêtre, même brésilien, se soit souillé

d'un pareil forfait. Non, il n'y a pas eu complicité volontaire, et,

alors, le ministre du Christ aura été la dupe, lui aussi, de la fausse

humanité du maréchal Caxias.

Il nous importe de déclarer, toutefois, pour rester entièrement dans la

vérité, que cette opinion est toute personnelle, et qu'elle ne s'appuie

sur aucun fait particulier qui la justifie. Le _padre_ Esmerata a-t-il

flétri hautement, comme c'était son devoir, du reste, l'exécrable

trahison dont il aurait, sans le savoir, préparé les voies? Nous

l'ignorons absolument. Dans l'hypothèse où la parole véhémente de

l'aumônier brésilien aurait tonné contre l'ignominie des chefs de la

triple alliance, le bruit de cette parole vengeresse n'a pas franchi

l'Atlantique et n'est point arrivé jusqu'à nous, ce que nous regrettons

extrêmement. Nous sommes en mesure d'affirmer, par exemple, que les

protestations énergiques adressées par les colonels Martines, Cabral et

Gill, au gouvernement argentin, contre l'incorporation des Paraguayens

du Chaco dans la légion orientale, n'ont pas obtenu le succès que leurs

auteurs en attendaient.

Nous conservons, cependant, un espoir: c'est que l'histoire qui nous a

transmis les saintes colères de Las Casas, contre la conduite cruelle

des Espagnols à l'égard des Indiens, enregistrera, _prochainement_, les

plaintes indignées du prêtre, dont la déloyauté des chefs alliés a si

gravement compromis l'honneur et le caractère. En l'état, une relation

exacte de la capitulation du Chaco, écrite par l'auteur de cette

capitulation, est seule capable de rejeter sur ceux qui l'ont violée, la

grave responsabilité des iniquités que nous venons de raconter. Cette

relation, surtout si elle comprend les attentats commis devant

Uruguayana, ajoutera un appendice intéressant à l'ouvrage du courageux

évêque de Chiapa[50], ouvrage qui produisit une si douloureuse

impression dans toute la chrétienté, vers le milieu du XVIe siècle.

[Note 50: BREVISSIMA RELACION DE LA DESTRUCCION DE LAS

INDIAS. Seville, 1552.

Cet ouvrage, qui était une réponse à la doctrine

d'extermination des Indiens, prêchée par Ginez Sepulveda, a

été traduit de l'espagnol, en 1679, sous ce titre: TYRANNIE

ET CRUAUTÉS DES ESPAGNOLS, par J. de Miggrode.]

Une horrible pensée vient de traverser notre esprit: si cet homme,

revêtu des habits sacerdotaux et jurant sur la croix que la capitulation

serait respectée, n'était pas un prêtre! Si c'était un de ces

malfaiteurs que le gouvernement brésilien a tirés du bagne, pour remplir

les cadres de son armée? Quelque incroyable qu'il paraisse, ce fait du

recrutement de soldats parmi les gens de sac et de corde qu'a frappés la

justice, sera bientôt établi par des preuves irrécusables. Un galérien

seul, en effet, a pu concevoir l'idée d'une profanation aussi

monstrueuse et y donner suite.

Mais, dans ce cas, le maréchal Caxias qui n'a pas empêché le forçat de

remplir son rôle infâme, aurait donc été son complice? On connaît

l'axiome de droit: _is autor cui prodest_. Néanmoins, nous suspendrons

notre opinion à cet égard, dans l'espoir que nos révélations amèneront

des explications catégoriques, sur l'identité de l'auteur de la mise en

scène dont il vient d'être question.

Pour le moment, il nous suffit de constater que la capitulation du Chaco

a été indignement violée.

En regard des atrocités commises par les alliés à Paysandù, au Yatay, à

Uruguayana et au Chaco, il convient de placer la conduite tenue par les

Paraguayens vainqueurs envers leurs prisonniers.

La parole appartient à un journal de Buenos-Ayres, l'_Estafeta_, qui

avait des correspondants sérieux sur les bords du Paranà. Voici ce qu'a

imprimé cette feuille, dans son numéro du 22 octobre 1866, 16 jours

seulement après le désastre des alliés à Curupaïty, le 22 septembre.

C'est un officier de l'armée alliée qui tient la plume, ne l'oublions

pas:

«Les Paraguayens à Curupaïty.

»Il est des faits qui honorent et qui méritent d'être inscrits dans

l'histoire des peuples, surtout lorsque ces peuples sont privés des

éléments de la civilisation, ainsi que le prétendent certains écrivains

entachés de partialité. Des faits semblables se racontent sans

commentaire, et on laisse au public le soin de les juger.

»La conduite des Paraguayens, après la triste journée du 22 septembre, a

été noble et digne. Les nations les plus civilisées de l'Europe

pourraient la revendiquer; et, cependant, faux rapports, lettres

fabriquées, tout a été employé pour irriter le peuple argentin et pour

le porter à repousser toute proposition de paix. C'est ainsi qu'après

des mensonges et des calomnies, ayant pour but d'exciter l'horreur et la

haine, certains énergumènes politiques, s'adressant toujours au peuple,

s'écrient: _Est-il possible de faire la paix avec ces sauvages! Guerre!

Guerre à mort! Le sang de nos frères nous appelle au Paraguay pour les

venger de leurs vils assassins._»

»Et tandis que ces faux républicains poussent le cri de guerre pour

exciter le peuple à la vengeance, que font ces sauvages, et qu'ont fait

ces prétendus assassins, après la bataille du 22?

»Ils ont parcouru le champ de bataille, secourant les blessés, et leur

procurant tous les moyens d'alléger leurs souffrances. Ils ont fait plus

encore, car ils ont accompagné ou porté dans leurs bras, pendant la

nuit, jusque tout près de notre campement, ceux des blessés qui les en

priaient et qui n'étaient que légèrement atteints, afin que, au point du

jour, ils pussent être recueillis par les alliés. C'est ce que nous

lisons dans les lettres de plusieurs officiers supérieurs. Les

Paraguayens ne s'en sont pas tenus là: ils ont recueilli les morts et,

avant de leur rendre les suprêmes devoirs, ils ont mis de côté ceux dont

la mère patrie réclamait le corps, et ils les ont rendus afin que les

familles, inconsolables de n'avoir pu recevoir leurs derniers adieux,

eussent au moins la triste satisfaction de déposer ces dépouilles

chéries dans leur dernière demeure, pour y venir arroser de leurs larmes

la pierre funéraire qui les recouvrira.

»Ainsi se comportent ces ennemis sanguinaires; ainsi se conduisent ces

sauvages qui sont l'objet de tant de violentes diatribes, de la part des

journaux qui subissent l'influence brésilienne.

»..... Aujourd'hui la lumière s'est faite, et peu à peu le peuple se

détrompera. Quant à nous, fidèles à notre doctrine, nous nous

efforcerons de l'accompagner dans cette voie qui est la seule qui

conduise à la cessation de nos malheurs. C'est ainsi qu'ayant appris la

belle conduite des Paraguayens envers les blessés sur le champ de

bataille, et particulièrement au sujet des dépouilles mortelles du

vaillant commandant Rosetti, nous nous empressons de la faire connaître;

c'est pourquoi nous ne craignons pas de dire, que les hommes qui se

comportent de cette façon ne sont ni des sauvages, ni des assassins. On

ment et on les calomnie, car les sauvages et les incivilisés sont ces

journalistes qui, par des paroles trompeuses, veulent pousser le peuple

à la vengeance, etc.»

Il résulte de la relation envoyée à l'_Estafeta_ par un témoin oculaire,

que la conduite des Paraguayens «a été noble et digne» et que «les

nations les plus civilisées de l'Europe pourraient la revendiquer,»

tandis que les confédérés platéens, nous venons également de le

démontrer, se sont comportés, depuis le commencement des hostilités,

comme de véritables barbares qui, n'ayant ni foi ni loi, ne

reconnaissent d'autre droit que celui de la force.

Mais, ajouterons-nous aussitôt, quelque expéditive qu'elle soit, la

force, même lorsqu'elle s'appuie sur l'impiété, ne procure pas toujours,

dans une guerre de conquête, la solution rapide que la Prusse a obtenue

à Sadowa. Il peut arriver que, par suite de circonstances

exceptionnelles, de calculs erronés, d'obstacles imprévus, l'agresseur

soit trompé dans ses espérances, relativement aux résultats immédiats

qu'il devait enlever à coups de canon. Le but qu'il poursuivait avec

acharnement s'est éloigné, par cette raison que le succès définitif

s'est fait attendre. Ce but n'apparaît plus guère qu'au fond d'une

perspective assombrie, pendant qu'à l'horizon opposé se forment des

nuages menaçants.

C'est là le cas des confédérés, mais principalement celui du Brésil. La

guerre contre le Paraguay qui ne devait être qu'une simple «promenade

militaire» a compromis, en se prolongeant, la situation commerciale,

économique et politique de l'Empire du Sud-Amérique.

Nous ne parlons pas ici du prestige perdu; encore moins de l'honneur du

pays qui resterait en souffrance.

Cet honneur existe-t-il réellement dans un Etat où les hommes libres se

dérobent au plus sacré des devoirs patriotiques, et chargent de vils

esclaves, d'ignobles forçats d'aller, à leur place, venger les affronts

qu'a reçus le drapeau national?

La résistance, inattendue, du Paraguay, a donc tari les ressources du

Brésil et affecté sensiblement son crédit sur les marchés européens.

Comme celui de Buenos-Ayres, l'emprunt tenté par l'Empire n'a pas eu de

succès à Londres.

L'organe de la cité et du _stock-exchange_ a poussé le cri d'alarme, en

signalant l'énorme dépréciation que subissait le papier du Brésil, et ce

cri a été entendu. Dans l'espoir d'une victoire prochaine et décisive,

les capitalistes anglais s'étaient risqués jusqu'à verser plus d'un

milliard de francs (50,000,000 liv. st.) dans les coffres de l'Empire;

mais, en présence d'une baisse toujours croissante (de 27% elle était

arrivée à 12%) du papier-monnaie, ils refusaient de fournir les 5

millions de francs par jour que coûtait au Brésil la continuation d'une

guerre dont le terme ne pouvait plus être prévu.

Chose inconnue jusqu'alors dans cet Etat dont tous les revenus

provenaient de ses douanes, la propriété, sous la pression des

circonstances, venait d'être grevée de charges excessives. Chaque maison

de Rio-de-Janeiro devait payer un impôt de 27% ainsi réparti: 12% pour

le propriétaire et 15% pour le locataire.

On le voit: après le désastre de Curupaïty (22 septembre 1866) le

désarroi était grand à ce point que le change qui, au pair, donne le

chiffre de 365 _reis_, s'était élevé jusqu'à 560 _reis_[51].

Naturellement, la situation économique était aussi déplorable à

Buenos-Ayres, où le change était coté à 48 et les bons nationaux à

52-1/8. Le papier du gouvernement, _avec un bon endos_, ne pouvait se

négocier qu'à 2% par mois.

[Note 51: Au moment où nous écrivons ces lignes (fin

février) le change est encore à 520 _reis_.]

Jamais, il faut bien qu'on le sache, jamais les ruineuses aventures d'un

gouvernement aveuglé n'avaient, en provoquant une déconfiance générale,

apporté une pareille perturbation dans les affaires. Derrière les

faillites quotidiennes du négoce, on commençait à distinguer le spectre

hideux de la banqueroute du pays et de plus il y avait à craindre que,

dans la liquidation sociale qui était à la veille de s'accomplir, la

couronne impériale ne tombât dans la boue sanglante des ruisseaux.

Acculé par ses propres fautes dans une impasse redoutable, que dominait

l'imprenable citadelle d'Humaïta, le Brésil pouvait encore opérer une

retraite honorable. Il n'avait qu'à reprendre pour son compte les

propositions faites par le maréchal Lopez, à l'entrevue de Yataïti-Cora,

le 12 septembre 1866, et traiter de la paix avec son généreux ennemi. La

voie étant indiquée, il fallait s'y engager résolûment et sans fausse

honte, afin de donner au plus tôt satisfaction aux intérêts

considérables que la guerre avait compromis.

Que de milliers d'existences humaines, que la mort a fauchées depuis le

22 septembre 1866, auraient été ainsi rendues à l'agriculture et au

commerce, pour le plus grand avantage des belligérants eux-mêmes!

Il est vrai qu'en faisant la paix, l'Empire devait, forcément, ajourner

la réalisation de ses projets ambitieux, en même temps qu'il confessait

publiquement son impuissance à soumettre le Paraguay par les armes.

Mais, d'un autre côté, ainsi que le dit excellemment M. Andrès Lamas,

ministre de la République Orientale de l'Uruguay à Rio-de-Janeiro, dans

sa dépêche adressée, le 28 février 1867, à M. Antonio Coelho da Sa é

Albuquerque, ministre des affaires étrangères:

«La guerre convertie en vengeance, en satisfaction donnée à l'orgueil et

à la haine, au désir de ruine et de destruction, est un crime et une

atrocité.

»La guerre, poursuit M. Lamas, _a ses règles dictées par la raison,

l'humanité et la civilisation_. Ces règles sont sacrées, parce qu'elles

tendent à diminuer l'effusion du sang, à restreindre l'oeuvre de

destruction.»

Le ministre de l'Etat Oriental parlait ainsi, à l'occasion de la

médiation (médiation _providentielle_ porte la susdite dépêche) offerte

aux Etats confédérés par le gouvernement de Washington, afin de mettre

un terme à la guerre contre le Paraguay.

La réponse hautaine du Brésil est connue.

«L'honneur national» «la dignité nationale»[52], se refusaient à traiter

avec le maréchal Lopez; mais _cet honneur_, _cette dignité_ n'avaient

pas craint de violer au Yatay, à Uruguayana, au Chaco, «ces règles

dictées par la raison, l'humanité et la civilisation.» Ce même

_honneur_, cette même _dignité_ ne répugnaient pas, en vue du but à

atteindre, à tramer dans l'ombre des complots monstrueux, à dresser des

guet-apens perfides: moyens déloyaux, que peut seule adopter une

politique matérialiste aux abois, mais que réprouvent énergiquement la

conscience publique, le moderne droit des gens, les principes éternels

qui régissent les sociétés chrétiennes.

[Note 52: Expressions empruntées au discours prononcé

par l'empereur Dom Pedro II, devant l'Assemblée Générale

Législative, le 23 septembre 1867.]

Et, en effet, sacrifier au but tous scrupules, toute pudeur, toute

morale, n'est-ce pas répudier cyniquement ces _conquêtes précieuses_

dont parle M. Frank, et, partant, n'est-ce pas, au milieu du progrès

incessant des moeurs, rétrograder jusqu'aux âges de barbarie?

Telle a été la ligne de conduite suivie par les hommes d'Etat de

Rio-de-Janeiro, ces Machiavels au teint bistré qui croient être aussi

forts que leur modèle parce que, tout en repoussant, avec la Russie,

l'emploi des balles explosibles, ils s'inspirent dans leurs actes de la

fameuse devise: _finis coronat opus_, combinée avec cette sentence que

Virgile met dans la bouche du sceptique Corèbe:

_...Dolus an virtus quis in hoste requirat?_

Nous allons établir, pour la complète édification des lecteurs, que les

Huns et les Boticudos de la triple alliance ne se sont pas contentés

d'abuser odieusement de la force brutale, mais encore qu'ils n'ont

reculé devant aucune pratique détestable, y compris l'assassinat, pour

ruiner, après avoir terni sa gloire, une noble nation qu'ils se

reconnaissaient impuissants à vaincre.

III

Enrôlements des esclaves et des forçats.

Nous avons dit que le désastre de Curupaïty avait suffi pour placer les

Etats confédérés dans une situation critique.

Le fait a été prouvé, il n'a pas été expliqué.

Comment la mise hors de combat de 10,000 hommes: 7,000 Impériaux, 3,000

Argentins, peut-elle avoir produit des conséquences aussi graves dans

trois pays qui comptent ensemble près de 10,000,000 d'habitants et qui,

pour réparer cet échec, pouvaient armer plus de 500,000 hommes?

Ces chiffres ne sont pas fantastiques; nous allons le démontrer, et, en

même temps, nous établirons l'énorme disproportion qui existe entre les

ressources de la triple alliance et celles du Paraguay.

Le Brésil mesure 4,000 kilomètres de longueur et 3,500 kilomètres dans

sa plus grande largeur. Sa superficie totale est de 7 millions 516 mille

840 kilomètres carrés (7,516,840 kilomètres, plus de 14 fois l'étendue

de la France, affirme l'auteur de L'EMPIRE DU BRÉSIL). Cet empire a 8

millions d'habitants environ, dont 4 millions sont esclaves. Il possède

ainsi une population libre de 4 millions, dont la moitié est

représentée par les femmes. Nous avons donc un chiffre de 2 millions

d'hommes. En abandonnant les 4/5 de ce chiffre pour les vieillards, les

enfants et les infirmes, il reste un cinquième de citoyens dans la force

de l'âge et qui peuvent, à un moment donné, accourir à l'appel de la

patrie en danger. Ce cinquième est de 400,000 hommes.

Nous laissons de côté les esclaves, comme indignes de défendre le

drapeau national. Il importe, cependant, de constater, et pour cause,

que, à l'occasion, la population serve fournirait un nombre égal de

combattants.

La République Argentine possède une superficie territoriale de 175

millions d'hectares, sur laquelle sont disséminées, d'après M. de

Moussy, 1,240,000 âmes. En faisant la même opération que pour l'empire

esclavagiste, et en laissant de côté les fractions, on obtient un

chiffre de 124,000 hommes en état de supporter les fatigues de la

guerre.

L'Etat Oriental s'étend sur une superficie de 30 millions d'hectares. Sa

population, considérablement réduite par les guerres antérieures avec le

Brésil et Buenos-Ayres, les sanglantes divisions intestines et les exils

volontaires qui en sont la conséquence fatale; mais, sans cesse

alimentée par l'immigration européenne, pouvait être raisonnablement

estimée au début du conflit actuel, à 300,000 âmes, soit, d'après la

proportion ci-dessus, 30,000 hommes aptes au service militaire.

Récapitulons:

Brésil 400,000 hommes

(non compris 400,000 esclaves)

République Argentine 124,000 --

Uruguay 30,000 --

________

Total: 554,000 hommes

que, à un moment donné, les trois États confédérés pourraient mettre sur

pied.

Pour résister à des forces aussi considérables, quelles étaient les

ressources du Paraguay?

La superficie du territoire paraguayen est la même que celle de la

Bande-Orientale: 30 millions d'hectares, comptant environ 1,300,000

habitants. Les femmes étant comprises pour la moitié de ce chiffre, la

population virile est représentée par 650,000 individus, dont le

cinquième est 130,000.

La base de ce calcul peut être repoussée, car, en temps ordinaire, on ne

prend pas un homme sur cinq pour faire face à l'ennemi. Nous avons

pressé l'argumentation, en nous plaçant dans le cas extrême où l'honneur

national demanderait des sacrifices exceptionnels. Or, nous avons

établi, d'après les paroles mêmes de l'empereur Dom Pedro II, que

_l'honneur national_, que _la dignité nationale_ étaient réellement

engagés dans cette guerre.

Dans des cas de ce genre, ce n'est pas le cinquième de la population

mâle qui est appelé sous les drapeaux; c'est la nation tout entière qui

doit se lever en masse pour courir aux frontières. L'enthousiasme

populaire de la nation française en 1792 est là pour le prouver.

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 13 / 21 段