Non, non, affirmerons-nous à notre tour, de pareilles atrocités ne
peuvent pas rester impunies. La réprobation générale qu'elles ont
soulevée sur les deux rives de l'Atlantique a commencé le châtiment de
ceux qui les ont commises. L'expiation continue pour eux dans les
profondes sympathies acquises à leurs victimes et dont la cause,
recueillie par l'histoire, vouera à l'exécration des siècles les
vainqueurs du Yatay.
L'_Evening-Star_ accuse formellement les Brésiliens, et non pas leurs
alliés, de ces hideux attentats; ce qui prouve que si les esclavagistes
se sont tenus loin du danger, pendant la bataille, ils ont été les plus
ardents à la besogne, lorsqu'il s'est agi d'égorger des prisonniers
désarmés et de mutiler des cadavres.
Il ne faut pas que l'indignation qui remplit notre âme nous empêche
d'accomplir la tâche pénible que nous nous sommes imposée. Donc,
poursuivons notre récit.
Complétement séparé du quartier général par l'inaction coupable de
Robles, par la défaite de Duarte et, surtout, par les canonnières
brésiliennes qui remontaient le cours de l'_Uruguay_; menacé tout à la
fois par les canonnières, par l'armée de 18,000 hommes; que commandait
Mitre, et par la cavalerie de Rio-Grande, le colonel Estigarribia se
crut perdu. Sa position était, sans doute, difficile, critique même;
elle n'était pourtant pas désespérée. Un coup d'audace pouvait faire
cesser son isolement, en lui donnant des alliés dévoués.
S'il avait pénétré sur le territoire oriental, le parti _blanco_,
exaspéré par le massacre de Paysandù et l'occupation de Montevideo par
les esclavagistes, aurait couru aux armes et aurait accueilli les
Paraguayens comme des libérateurs; si, au contraire, il avait poussé une
pointe hardie dans la province de Rio-Grande et proclamé la liberté des
esclaves, Estigarribia aurait groupé autour de lui une foule de noirs
frémissants, qui l'auraient aidé à repousser, à vaincre, le corps de
cavalerie où servaient leurs anciens maîtres. Dans l'un comme dans
l'autre cas, des ressources importantes lui auraient été acquises, et,
en conduisant vigoureusement les opérations, il aurait fait éprouver à
l'ennemi des pertes considérables.
Mais, nous devons le répéter, au lieu de prendre une énergique
initiative qui lui aurait procuré des moyens de salut, Estigarribia alla
s'enfermer dans la ville brésilienne d'Uruguayana, où il ne tarda pas à
être enveloppé par 40,000 hommes. Le chef paraguayen se rendit, avec les
5,500 hommes qu'il commandait, à l'empereur du Brésil.
Nous n'ignorons rien des accusations dont le colonel Estigarribia a été
l'objet. On a dit, de l'autre côté du Paranà, que, après la désastreuse
journée du Yatay, et en se voyant abandonné sur le territoire ennemi,
Estigarribia avait complétement perdu la tête. D'aucuns, plus sévères,
ont prononcé le mot de _subornation_.
Nous nous garderons bien d'intervenir dans un débat d'une nature aussi
délicate; d'autant plus que nous ne possédons pas des éléments
suffisants de conviction. Ce qui reste établi, toutefois, c'est
qu'Estigarribia a commis une faute grave, en n'accomplissant pas, dans
la mesure de ses forces, la mission qu'il avait acceptée. Il a compromis
les intérêts de son pays, en se jetant dans une place ouverte où la
résistance ne pouvait se prolonger, et en paralysant ainsi l'action de
la division qui lui avait été confiée.
Dans les circonstances où le Paraguay se trouvait placé, la perte des
5,500 hommes d'Estigarribia, ajoutée à la suppression du corps de
Duarte, ne pouvait manquer d'exercer une sérieuse influence sur la
marche des événements. Dans tous les cas, coupable de trahison, ou,
seulement, d'une impardonnable faiblesse, Estigarribia dut être bourrelé
de remords, lorsqu'il connut les lamentables résultats de sa conduite.
Le lecteur, qui sait avec quelle fidélité scrupuleuse les peuples
civilisés exécutent une capitulation, s'attend à voir les vainqueurs
d'Uruguayana concilier les exigences de leur sécurité, avec le respect
que commande le malheur. Comme les Autrichiens de Solferino et de
Magenta, et, aussi, comme les Mexicains de Puebla, qui furent internés
dans des villes françaises où l'administration pourvut à tous leurs
besoins, les Paraguayens d'Uruguayana reçurent, sans doute, pour
résidence, une localité éloignée du théâtre de la guerre? Mis désormais
dans l'impossibilité de prendre part à la lutte, les subsides ne leur
manquèrent pas et ils furent entourés de tous les égards que méritait
leur triste position?
Voici quel fut le sort de ces malheureux:
A peine eurent-ils déposé les armes, qu'une nuée de cavaliers s'élança
du côté des murailles. C'étaient les farouches mulâtres de Rio-Grande.
Chaque _peone_ saisit un jeune Paraguayen, le jeta en croupe derrière
lui et le transporta au camp. Le maître venait de prendre possession de
son esclave.
Ce fait, incroyable pour un Européen, vrai, pourtant, s'est passé devant
une armée rangée en bataille et dont les canons, dont les fusils étaient
chargés. Cette armée était commandée par l'empereur Dom Pedro II, le
président Mitre et le dictateur Florès. Nous devons ajouter, afin que
chacun ait sa part de responsabilité devant l'histoire, que, parmi les
officiers qui entouraient S. M. Brésilienne, se trouvaient ses deux
gendres, le comte d'Eu--un d'Orléans!--et le duc de Saxe-Cobourg; et
encore le général de Beaurepaire-Rohan, un nom appartenant à la vieille,
à la chevaleresque noblesse française!
C'est en présence de cet empereur, de ces présidents de République, de
ces princes français et allemand, de ces brillants officiers qui
représentaient l'élite des trois nations, brésilienne, orientale,
argentine; c'est en leur présence, répétons-le, que se produisit cette
irruption de barbares. Et ils ne l'ont ni empêchée, ni punie!
Comme les Mégariens dont il a été parlé plus haut, une partie des
prisonniers de guerre fut donc réduite en esclavage, malgré les termes
de la capitulation, au mépris des droits sacrés de l'humanité.
Que devint l'autre partie de la division Estigarribia?
Conformément à l'article 3 du protocole[41], qui complète le traité du
1er mai 1865, chacun des alliés reçut pour sa part de butin 1,300
Paraguayens qu'il incorpora dans ses rangs, et qui furent ainsi forcés
de marcher contre leurs frères, leurs pères, leurs fils, rangés sous la
bannière nationale.
[Note 41: Cet article est ainsi conçu: «Les trophées et
le butin qui pourra être fait sur l'ennemi seront partagés
entre les alliés qui en feront la capture.»]
Disons tout de suite que ces malheureux, placés aux premières lignes, au
combat de l'_Estero-Bellaco_, et maintenus par la légion étrangère de
Buenos-Ayres, qui touchait leurs gibernes avec la pointe de ses
baïonnettes, tombèrent presque tous sous les balles de leurs
compatriotes. Ceux-ci durent se résigner à tirer sur eux pour se frayer
un chemin jusqu'aux mercenaires de la République Argentine, qui furent
sabrés sans pitié et rejetés en désordre sur le gros de l'armée. Les
alliés expièrent cruellement, ce jour-là, leur conduite barbare envers
leurs prisonniers de guerre. Exaspérés par l'horrible sacrifice qu'ils
avaient été contraints de faire à la patrie, au début de l'action, les
Hispano-Guaranis n'accordèrent pas de quartier. Le désastre fut complet
pour les confédérés. Il est vrai de dire que c'est au prix du sang le
plus pur que la victoire resta aux Paraguayens.
Ajoutons encore ce détail navrant, mais qui contient un enseignement
utile:
Le 3 novembre 1867, les troupes du maréchal Lopez attaquèrent les
lignes formidables de Tuyuty, que gardaient 10,000 Brasilo-Argentins, et
firent essuyer de grandes pertes aux alliés.
«Dépôts de munitions détruits; 30 pièces de campagne enlevées; plus de
50 canons de gros calibre encloués; magasins de vivres et d'habillements
saccagés, puis livrés aux flammes; 3,000 hommes mis hors de combat,
parmi lesquels 365 officiers de tous grades; 1,500 prisonniers; tel a
été le résultat de l'attaque de Tuyuty.»
Ces détails ont été fournis par les feuilles platéennes et, entre
autres, par _la Republica_ de Buenos-Ayres et par _et Siglo_ de
Montevideo. D'après ces journaux, le succès de la journée a été
principalement déterminé par une manoeuvre des Paraguayens incorporés,
après la capitulation d'Uruguayana, dans les troupes confédérées. Au
commencement de l'action, ces prisonniers, inspirés par leur
patriotisme, se sont débandés et ont ainsi porté le désordre dans les
rangs des alliés.
C'est là la moralité du combat du 3 novembre 1867, et cette moralité,
nous avons voulu la dégager en passant. Nous verrons bientôt si la leçon
profita aux chefs de la triple alliance, et si, à partir de ce moment,
ces chefs renoncèrent à leur abominable système d'enrôlement forcé.
Donc, la garnison d'Uruguayana comprenait 5,530 soldats dont 3,900,
incorporés dans les bataillons confédérés, durent se battre contre leurs
anciens frères d'armes, et dont 1,630 devinrent les esclaves des
vainqueurs.
On croirait lire une légende des temps antérieurs à l'ère chrétienne,
lorsqu'on parcourt les documents qui ont trait à ce hideux épisode de la
guerre platéenne. Le lecteur, épouvanté, terrifié, indigné, troublé tout
à la fois, ne peut se résoudre à croire que de pareils actes de barbarie
aient pu se produire en plein dix-neuvième siècle. Malheureusement pour
l'humanité, les preuves--des preuves authentiques--abondent; elles ont
été recueillies par un publiciste qui a fait une étude spéciale des
choses de l'Amérique du Sud, et qui a traité du conflit platéen dans un
ouvrage qui a eu l'honneur de la traduction, à Buenos-Ayres même.
Dans cet ouvrage, intitulé: LE BRÉSIL, BUENOS-AYRES, MONTEVIDEO ET LE
PARAGUAY DEVANT LA CIVILISATION[42], M. Charles Expilly énumère, avec
pièces à l'appui, les attentats commis par les confédérés contre le
droit des gens, depuis le commencement des hostilités jusqu'au moment où
son livre fut publié. Les textes reproduits appartiennent à des feuilles
brésiliennes, argentines et orientales, la plupart dévouées à la triple
alliance: _Diario do Rio-de-Janeiro,--el Pueblo,--la Tribuna,--el
Siglo,--la Republica_;--ils appartiennent aussi à des journaux français
et anglais: _le Temps,--l'Opinion Nationale,--le Siècle,--la Gazette de
France,--les Débats_ eux-mêmes, si favorables au Brésil,
l'_Evening-Star_, etc., etc., etc.
[Note 42: LE BRÉSIL. BUENOS-AYRES, MONTEVIDEO ET LE
PARAGUAY DEVANT LA CIVILISATION, par Charles Expilly. Henri
Willems et Dentu, éditeurs. Paris, 1866.]
Parmi les documents officiels figurent le rapport, nous devrions dire le
réquisitoire, du colonel oriental Palleja; un autre rapport de M. Julio
Herrera, secrétaire particulier du dictateur Flores, et la protestation
motivée, adressée le 20 novembre 1865, par le maréchal Lopez au
président Mitre.
Ceux qui ont lu dans l'ouvrage sus-indiqué, de M. Charles Expilly, le
passage consacré par le colonel Palleja à l'irruption des cavaliers de
Rio-Grande, s'associeront au cri de généreuse indignation poussé par _el
Pueblo_.
_Habia que bayonetearlos ó dejarlos hacer._
Il fallait, ou les percer à coups de baïonnette, ou les laisser faire,
disait le rapport de l'officier oriental.
--Eh bien! pourquoi ne les a-t-on pas percés à coups de baïonnette?
s'est écrié la feuille de Buenos-Ayres.
Le secrétaire particulier de Flores déclare sans vergogne que, sur les
1,500 prisonniers échus au contingent oriental, 450 ont formé le
bataillon _Elias_; 200 ont été attribués au bataillon _Florida_; 200 à
celui du 24 _avril_; 300 au bataillon _Bustamante_; 100 à la cavalerie;
80 à l'escorte; 80 aux volontaires de _Fidelis_. Le reste a été
distribué comme _asistentes_ (serviteurs). Les renseignements, on en a
la preuve, ne peuvent être plus complets.
Quant à la lettre du maréchal Lopez, c'est la digne protestation d'un
chef d'Etat qui a conscience de ses devoirs, et qui rappelle à ceux qui
les ont méconnus les principes fondamentaux des sociétés chrétiennes. Ce
document, qui se recommande par l'élévation des idées, en même temps que
par l'énergie du langage, signale, entre autres atrocités, deux
exécutions dont les victimes furent deux blessés paraguayens, le
sous-lieutenant Marcelino Ayala et l'enseigne Faustino Ferreira, tombés
au pouvoir de l'ennemi, l'un à Salados, l'autre à Bellavista. Au lieu de
les secourir, le général argentin Cacères,--ce nom doit être attaché au
poteau infamant--les acheva froidement lui-même, parce qu'ils refusaient
de tourner leur épée contre leur pays.
La lettre du président paraguayen se termine par la phrase suivante, qui
en est la conclusion logique:
«Ce mépris, non pas seulement des lois de la guerre, mais de celles de
l'humanité; cette coërcition, aussi barbare qu'infâme, qui place les
prisonniers paraguayens entre la mort et la trahison, entre la mort et
l'esclavage, est le premier exemple que je connaisse dans l'histoire des
guerres, et c'est à Votre Excellence, à l'empereur du Brésil, et au
chef actuel de la République Orientale, que revient l'opprobre d'avoir
produit et exécuté tant d'horreurs.»
Ce jugement a déjà été ratifié par l'histoire.
C'est en vain que le général Mitre, dans l'espoir de se soustraire à la
redoutable responsabilité qu'il a encourue, prétend que les enrôlements
de prisonniers ont été volontaires. Premier aveu: il y a eu des
enrôlements de ce genre dans l'armée argentine. Quant à soutenir que
c'est bien de leur plein gré, que les prisonniers ont repris le fusil
confié à leur valeur et à leur loyauté par la patrie paraguayenne, pour
s'en servir contre cette même patrie, c'est là une allégation
manifestement calomnieuse.
Ce sont ces hommes dont l'indomptable courage, après la sanglante
journée du Yatay, a été ainsi apprécié par un des chefs alliés: «Ils ont
combattu comme des barbares. Aucun pouvoir humain n'aurait obtenu leur
soumission; ils préféraient mourir, plutôt que de se rendre[43].» Ce
sont ces hommes à qui l'honneur est plus cher que la vie, témoin
Marcelino Ayala et Faustino Ferreira, qui auraient trahi
_volontairement_ leur pays, en se plaçant _librement_ dans les rangs de
la triple alliance!
Allons donc! Une pareille accusation est tout à la fois monstrueuse et
insensée. Il ne manquait plus à la gloire des _libérateurs_[44] du
peuple paraguayen qu'une seule chose, c'est, après avoir égorgé une
partie de leurs prisonniers et avoir réduit l'autre moitié en esclavage,
d'essayer de déshonorer les glorieux vaincus du Yatay et d'Uruguayana.
[Note 43: _Han combatido como barbaros. No hay poder
humano que los haga rendir; y prefieren la muerte cierta
antes que rendirse._
Lettre de Venancio Florès au président Mitre, 18 août 1865.]
[Note 44: Dans la proclamation qu'il a lancée, après le
combat du Yatay, le général Florès déclare que les alliés
s'avancent en _libérateurs_, pour briser les fers de _leurs
frères_, les Paraguayens, auxquels ils donneront, après
l'expulsion du tyran Lopez, une _patrie_, une _constitution,
la liberté_!
Cynisme et hypocrisie vont bien ensemble.]
C'est en vain aussi que le ministre de la guerre de Rio-de-Janeiro, M.
Angelo Muniz da Silva Ferreira, a démenti, dans _les Débats_ du 22
janvier 1866, le double fait d'enrôlement et de réduction en esclavage
des prisonniers de guerre. Que les ministres des États confédérés se
mettent donc d'accord avec leurs organes dévoués, et qu'ils imposent
silence à leurs adversaires, s'ils prétendent continuer à abuser
l'opinion.
_El Pueblo_ du 25 octobre 1865 dit textuellement: «L'esclavage est donc
le présent que ces infortunés ont reçu de la croisade qui devait les
délivrer!»
Le _Diario do Rio-de-Janeiro_, un journal ami, celui-là, puisqu'il a
publié dans son numéro du 25 décembre 1865 la protestation de M. Angelo
Muniz da Silva Ferreira, avait imprimé, le 14 octobre précédent, les
lignes suivantes:
«Un nouvel envoi de cinq jeunes Paraguayens vient d'arriver à
_Sant'Anna-do-Livramento_ (quelle ironie dans ce mot! _Livramento_
signifie délivrance) pour être _donnés_: un à M. Francisco Pinto
Barreto; un autre au lieutenant Cypriano da Corta Ferreira; le troisième
au capitaine Antonio Mendez de Oliveira, et les deux autres à M. Antonio
Thomez Martins.»
_El Siglo_ de Montevideo (29 décembre 1865) déclare à son tour que, «à
cause des fréquentes _désertions_, tous les Paraguayens INCORPORÉS dans
la division orientale seront désarmés, traités comme prisonniers de
guerre, et envoyés à Montevideo.»
Et le rapport accablant du colonel Palleja?
Et celui non moins précis de M. Julio Herrera?
Le caractère véridique de ces rapports a-t-il été nié, soit par le
président Mitre, soit par le général Florès, soit par le cabinet de
San-Christoval?
D'aucune façon.
L'auteur de l'ouvrage intitulé: LE BRÉSIL, BUENOS-AYRES, MONTEVIDEO ET
LE PARAGUAY DEVANT LA CIVILISATION résume son appréciation en ces
termes:
«Répétons-le une dernière fois:
»Toutes les protestations, officielles ou officieuses, des présidents,
des ministres, des journaux de la triple alliance ne réussiront point à
tromper l'opinion.
«Tant que M. Julio Herrera ne sera pas hautement DÉSAVOUÉ par le
général-président Florès, et restera son SECRÉTAIRE PARTICULIER; tant
que le colonel Palleja n'aura pas été condamné comme CALOMNIATEUR et
chassé COMME TEL de l'armée orientale, leurs rapports, qui impriment une
flétrissure indélébile aux chefs des armées alliées, seront tenus par
tous les esprits impartiaux pour être l'expression vraie d'une
indignation généreuse et justifiée.»
Est-il besoin de dire que M. Julio Herrera n'a pas été _désavoué_, et
que le colonel Palleja, loin d'être chassé comme _calomniateur_ de
l'armée orientale, a été jusqu'au jour de sa mort un des officiers
généraux de cette armée les plus méritants et les plus estimés[45].
[Note 45: Le colonel Palleja, nommé bientôt général, a
été tué à la tête de sa division, dans les combats de
Tuyuty, le 18 juillet 1866.
«La ville entière, dit le correspondant du _Moniteur
officiel_, a reçu, avec des larmes, sa dépouille mortelle.»
On ne reçoit pas ainsi la dépouille d'un calomniateur!]
D'où il faut conclure que les faits horribles, articulés par ces deux
officiers, restent à la charge des confédérés platéens.
II
La capitulation du Chaco
Nous n'avons pas fini encore avec ces scènes de barbarie.
Voici un nouvel épisode tout aussi lamentable, qui achèvera de démontrer
que l'influence des moeurs esclavagistes n'a pas cessé de prévaloir dans
les conseils des chefs confédérés. Or, comme depuis la retraite de
Mitre, la conduite de la guerre a passé, des mains du président
argentin, dans celles du marquis de Caxias, c'est à ce général brésilien
qu'incombe la plus grande part de responsabilité, dans l'attentat inouï
que nous allons raconter.
Humaïta venait d'être évacuée, parce que ses défenseurs manquaient de
vivres, mais non pas sans que les Paraguayens eussent infligé, avant
d'abandonner la place, une sanglante leçon aux troupes alliées.
La bataille du 16 juillet 1868 devant Humaïta, où le corps de 15,000
hommes du général Osorio fut mitraillé à bout portant par l'artillerie
paraguayenne et forcé de battre en retraite pour n'être pas entièrement
détruit; puis la bataille de _Acáyuasá_ livrée dans le Chaco, le 18
juillet, et où les Argentins, commandés par le colonel Martinez de Hoz,
furent, à leur tour, taillés en pièces, avaient réduit les alliés à se
renfermer dans leurs retranchements.
La garnison d'Humaïta, victorieuse par les armes, mais vaincue par la
famine, se résigna à évacuer le poste qu'elle avait si bien défendu.
Après avoir encloué ses canons, elle passa sur la rive droite du rio
Paraguay, au nombre de 2,500 hommes, non compris les femmes et les
enfants. Là, ces stoïques soldats continuèrent à se battre, malgré la
disproportion du nombre, malgré la pénurie de vivres, malgré les ravages
que faisait dans leurs rangs l'artillerie de l'armée ennemie, combinée
avec celle de la flotte cuirassée. Les malheureux se trouvaient pris
entre deux feux.
A différentes reprises, le marquis de Caxias leur fit proposer de se
rendre. On pourrait supposer qu'un sentiment involontaire d'admiration
pour l'héroïsme de cette poignée d'hommes dictait sa conduite au chef
brésilien, si les faits ultérieurs n'étaient venus prouver qu'aucun
mobile généreux n'avait inspiré ces démarches, en apparence, pacifiques.
Toutefois, les Paraguayens refusèrent formellement de capituler. Le
souvenir de leurs frères d'armes du Yatay et d'Uruguayana leur enlevait,
non sans raison, toute confiance dans la loyauté des Brésiliens.
La lutte continuait donc pendant le jour; mais, la nuit, des centaines
de Paraguayens se pelotonnaient au fond de quelques pirogues qu'on avait
réussi à soustraire aux regards de l'ennemi; et ces embarcations,
entourées de branchage, ce qui, à la clarté douteuse de la lune, leur
donnait l'aspect de ces îles flottantes dont le rio Paraguay est
parsemé, transportaient ceux qui les montaient sur l'autre rive de la
lagune _Verà_. Une foule considérable de femmes et d'enfants, et 1,500
soldats à peu près, parvinrent, à la faveur de ce poétique stratagème,
qui rappelle la _Forêt qui marche_, de _Macbeth_, à rallier Timbó, d'où
ils se dirigèrent plus tard vers les nouvelles lignes que Lopez avait
établies sur les bords du Tebicuary.
Malheureusement, la flottille fut surprise pendant une nuit plus claire
que les précédentes; alors, une horrible boucherie eut lieu. Ni l'âge,
ni le sexe, ni la force, ni la faiblesse, ne furent épargnés. Le
nourrisson fut égorgé sur le sein ouvert de sa mère, ou roula avec elle
dans les eaux ensanglantées du lac.
Il fallait bien venger les honteuses défaites d'Humaïta et de
_Acáyuasá_! Il fallait bien aussi punir les ingénieux auteurs d'une
ruse, dont le succès, jusqu'à ce moment couvrait les alliés de
confusion, tout en diminuant leur part de butin!
La lutte se prolongea quelques jours encore entre les soldats de la
triple alliance et les débris de la garnison d'Humaïta. De nouvelles
propositions furent faites, auxquelles il fut répondu par un nouveau
refus.
Un matin, cependant, un homme noir s'avança vers la lisière de la forêt
où s'étaient réfugiés les Paraguayens. Cet homme tenait à la main une
grande croix de bois, pendant qu'à ses côtés on agitait un drapeau
blanc. C'était un prêtre.
C'était même plus qu'un simple soldat de la milice sacerdotale; c'était,
d'après les feuilles brésiliennes, un dignitaire de l'ordre
ecclésiastique, âme d'élite qu'avait profondément touchée le triste sort
des soldats paraguayens. Le _padre_ Esmerata--ce nom appartient
désormais à l'histoire--remplissait les fonctions d'aumônier, à bord de
l'escadre impériale.
Quelques figures hâves apparaissaient par moments, à travers les arbres.
Le ministre d'un Dieu de paix et de charité prononça des paroles en
rapport avec son caractère. Il supplia les Paraguayens, qu'il appelait
ses frères, de cesser une résistance inutile. La capitulation qu'il leur
apportait serait observée scrupuleusement; il le jurait sur le signe
sacré de la Rédemption, sur cette croix où le Christ était mort pour le
salut des hommes.
Le tableau est tout indiqué.