«Tels sont les faits commis par les alliés et restés impunis!»

Non, non, affirmerons-nous à notre tour, de pareilles atrocités ne

peuvent pas rester impunies. La réprobation générale qu'elles ont

soulevée sur les deux rives de l'Atlantique a commencé le châtiment de

ceux qui les ont commises. L'expiation continue pour eux dans les

profondes sympathies acquises à leurs victimes et dont la cause,

recueillie par l'histoire, vouera à l'exécration des siècles les

vainqueurs du Yatay.

L'_Evening-Star_ accuse formellement les Brésiliens, et non pas leurs

alliés, de ces hideux attentats; ce qui prouve que si les esclavagistes

se sont tenus loin du danger, pendant la bataille, ils ont été les plus

ardents à la besogne, lorsqu'il s'est agi d'égorger des prisonniers

désarmés et de mutiler des cadavres.

Il ne faut pas que l'indignation qui remplit notre âme nous empêche

d'accomplir la tâche pénible que nous nous sommes imposée. Donc,

poursuivons notre récit.

Complétement séparé du quartier général par l'inaction coupable de

Robles, par la défaite de Duarte et, surtout, par les canonnières

brésiliennes qui remontaient le cours de l'_Uruguay_; menacé tout à la

fois par les canonnières, par l'armée de 18,000 hommes; que commandait

Mitre, et par la cavalerie de Rio-Grande, le colonel Estigarribia se

crut perdu. Sa position était, sans doute, difficile, critique même;

elle n'était pourtant pas désespérée. Un coup d'audace pouvait faire

cesser son isolement, en lui donnant des alliés dévoués.

S'il avait pénétré sur le territoire oriental, le parti _blanco_,

exaspéré par le massacre de Paysandù et l'occupation de Montevideo par

les esclavagistes, aurait couru aux armes et aurait accueilli les

Paraguayens comme des libérateurs; si, au contraire, il avait poussé une

pointe hardie dans la province de Rio-Grande et proclamé la liberté des

esclaves, Estigarribia aurait groupé autour de lui une foule de noirs

frémissants, qui l'auraient aidé à repousser, à vaincre, le corps de

cavalerie où servaient leurs anciens maîtres. Dans l'un comme dans

l'autre cas, des ressources importantes lui auraient été acquises, et,

en conduisant vigoureusement les opérations, il aurait fait éprouver à

l'ennemi des pertes considérables.

Mais, nous devons le répéter, au lieu de prendre une énergique

initiative qui lui aurait procuré des moyens de salut, Estigarribia alla

s'enfermer dans la ville brésilienne d'Uruguayana, où il ne tarda pas à

être enveloppé par 40,000 hommes. Le chef paraguayen se rendit, avec les

5,500 hommes qu'il commandait, à l'empereur du Brésil.

Nous n'ignorons rien des accusations dont le colonel Estigarribia a été

l'objet. On a dit, de l'autre côté du Paranà, que, après la désastreuse

journée du Yatay, et en se voyant abandonné sur le territoire ennemi,

Estigarribia avait complétement perdu la tête. D'aucuns, plus sévères,

ont prononcé le mot de _subornation_.

Nous nous garderons bien d'intervenir dans un débat d'une nature aussi

délicate; d'autant plus que nous ne possédons pas des éléments

suffisants de conviction. Ce qui reste établi, toutefois, c'est

qu'Estigarribia a commis une faute grave, en n'accomplissant pas, dans

la mesure de ses forces, la mission qu'il avait acceptée. Il a compromis

les intérêts de son pays, en se jetant dans une place ouverte où la

résistance ne pouvait se prolonger, et en paralysant ainsi l'action de

la division qui lui avait été confiée.

Dans les circonstances où le Paraguay se trouvait placé, la perte des

5,500 hommes d'Estigarribia, ajoutée à la suppression du corps de

Duarte, ne pouvait manquer d'exercer une sérieuse influence sur la

marche des événements. Dans tous les cas, coupable de trahison, ou,

seulement, d'une impardonnable faiblesse, Estigarribia dut être bourrelé

de remords, lorsqu'il connut les lamentables résultats de sa conduite.

Le lecteur, qui sait avec quelle fidélité scrupuleuse les peuples

civilisés exécutent une capitulation, s'attend à voir les vainqueurs

d'Uruguayana concilier les exigences de leur sécurité, avec le respect

que commande le malheur. Comme les Autrichiens de Solferino et de

Magenta, et, aussi, comme les Mexicains de Puebla, qui furent internés

dans des villes françaises où l'administration pourvut à tous leurs

besoins, les Paraguayens d'Uruguayana reçurent, sans doute, pour

résidence, une localité éloignée du théâtre de la guerre? Mis désormais

dans l'impossibilité de prendre part à la lutte, les subsides ne leur

manquèrent pas et ils furent entourés de tous les égards que méritait

leur triste position?

Voici quel fut le sort de ces malheureux:

A peine eurent-ils déposé les armes, qu'une nuée de cavaliers s'élança

du côté des murailles. C'étaient les farouches mulâtres de Rio-Grande.

Chaque _peone_ saisit un jeune Paraguayen, le jeta en croupe derrière

lui et le transporta au camp. Le maître venait de prendre possession de

son esclave.

Ce fait, incroyable pour un Européen, vrai, pourtant, s'est passé devant

une armée rangée en bataille et dont les canons, dont les fusils étaient

chargés. Cette armée était commandée par l'empereur Dom Pedro II, le

président Mitre et le dictateur Florès. Nous devons ajouter, afin que

chacun ait sa part de responsabilité devant l'histoire, que, parmi les

officiers qui entouraient S. M. Brésilienne, se trouvaient ses deux

gendres, le comte d'Eu--un d'Orléans!--et le duc de Saxe-Cobourg; et

encore le général de Beaurepaire-Rohan, un nom appartenant à la vieille,

à la chevaleresque noblesse française!

C'est en présence de cet empereur, de ces présidents de République, de

ces princes français et allemand, de ces brillants officiers qui

représentaient l'élite des trois nations, brésilienne, orientale,

argentine; c'est en leur présence, répétons-le, que se produisit cette

irruption de barbares. Et ils ne l'ont ni empêchée, ni punie!

Comme les Mégariens dont il a été parlé plus haut, une partie des

prisonniers de guerre fut donc réduite en esclavage, malgré les termes

de la capitulation, au mépris des droits sacrés de l'humanité.

Que devint l'autre partie de la division Estigarribia?

Conformément à l'article 3 du protocole[41], qui complète le traité du

1er mai 1865, chacun des alliés reçut pour sa part de butin 1,300

Paraguayens qu'il incorpora dans ses rangs, et qui furent ainsi forcés

de marcher contre leurs frères, leurs pères, leurs fils, rangés sous la

bannière nationale.

[Note 41: Cet article est ainsi conçu: «Les trophées et

le butin qui pourra être fait sur l'ennemi seront partagés

entre les alliés qui en feront la capture.»]

Disons tout de suite que ces malheureux, placés aux premières lignes, au

combat de l'_Estero-Bellaco_, et maintenus par la légion étrangère de

Buenos-Ayres, qui touchait leurs gibernes avec la pointe de ses

baïonnettes, tombèrent presque tous sous les balles de leurs

compatriotes. Ceux-ci durent se résigner à tirer sur eux pour se frayer

un chemin jusqu'aux mercenaires de la République Argentine, qui furent

sabrés sans pitié et rejetés en désordre sur le gros de l'armée. Les

alliés expièrent cruellement, ce jour-là, leur conduite barbare envers

leurs prisonniers de guerre. Exaspérés par l'horrible sacrifice qu'ils

avaient été contraints de faire à la patrie, au début de l'action, les

Hispano-Guaranis n'accordèrent pas de quartier. Le désastre fut complet

pour les confédérés. Il est vrai de dire que c'est au prix du sang le

plus pur que la victoire resta aux Paraguayens.

Ajoutons encore ce détail navrant, mais qui contient un enseignement

utile:

Le 3 novembre 1867, les troupes du maréchal Lopez attaquèrent les

lignes formidables de Tuyuty, que gardaient 10,000 Brasilo-Argentins, et

firent essuyer de grandes pertes aux alliés.

«Dépôts de munitions détruits; 30 pièces de campagne enlevées; plus de

50 canons de gros calibre encloués; magasins de vivres et d'habillements

saccagés, puis livrés aux flammes; 3,000 hommes mis hors de combat,

parmi lesquels 365 officiers de tous grades; 1,500 prisonniers; tel a

été le résultat de l'attaque de Tuyuty.»

Ces détails ont été fournis par les feuilles platéennes et, entre

autres, par _la Republica_ de Buenos-Ayres et par _et Siglo_ de

Montevideo. D'après ces journaux, le succès de la journée a été

principalement déterminé par une manoeuvre des Paraguayens incorporés,

après la capitulation d'Uruguayana, dans les troupes confédérées. Au

commencement de l'action, ces prisonniers, inspirés par leur

patriotisme, se sont débandés et ont ainsi porté le désordre dans les

rangs des alliés.

C'est là la moralité du combat du 3 novembre 1867, et cette moralité,

nous avons voulu la dégager en passant. Nous verrons bientôt si la leçon

profita aux chefs de la triple alliance, et si, à partir de ce moment,

ces chefs renoncèrent à leur abominable système d'enrôlement forcé.

Donc, la garnison d'Uruguayana comprenait 5,530 soldats dont 3,900,

incorporés dans les bataillons confédérés, durent se battre contre leurs

anciens frères d'armes, et dont 1,630 devinrent les esclaves des

vainqueurs.

On croirait lire une légende des temps antérieurs à l'ère chrétienne,

lorsqu'on parcourt les documents qui ont trait à ce hideux épisode de la

guerre platéenne. Le lecteur, épouvanté, terrifié, indigné, troublé tout

à la fois, ne peut se résoudre à croire que de pareils actes de barbarie

aient pu se produire en plein dix-neuvième siècle. Malheureusement pour

l'humanité, les preuves--des preuves authentiques--abondent; elles ont

été recueillies par un publiciste qui a fait une étude spéciale des

choses de l'Amérique du Sud, et qui a traité du conflit platéen dans un

ouvrage qui a eu l'honneur de la traduction, à Buenos-Ayres même.

Dans cet ouvrage, intitulé: LE BRÉSIL, BUENOS-AYRES, MONTEVIDEO ET LE

PARAGUAY DEVANT LA CIVILISATION[42], M. Charles Expilly énumère, avec

pièces à l'appui, les attentats commis par les confédérés contre le

droit des gens, depuis le commencement des hostilités jusqu'au moment où

son livre fut publié. Les textes reproduits appartiennent à des feuilles

brésiliennes, argentines et orientales, la plupart dévouées à la triple

alliance: _Diario do Rio-de-Janeiro,--el Pueblo,--la Tribuna,--el

Siglo,--la Republica_;--ils appartiennent aussi à des journaux français

et anglais: _le Temps,--l'Opinion Nationale,--le Siècle,--la Gazette de

France,--les Débats_ eux-mêmes, si favorables au Brésil,

l'_Evening-Star_, etc., etc., etc.

[Note 42: LE BRÉSIL. BUENOS-AYRES, MONTEVIDEO ET LE

PARAGUAY DEVANT LA CIVILISATION, par Charles Expilly. Henri

Willems et Dentu, éditeurs. Paris, 1866.]

Parmi les documents officiels figurent le rapport, nous devrions dire le

réquisitoire, du colonel oriental Palleja; un autre rapport de M. Julio

Herrera, secrétaire particulier du dictateur Flores, et la protestation

motivée, adressée le 20 novembre 1865, par le maréchal Lopez au

président Mitre.

Ceux qui ont lu dans l'ouvrage sus-indiqué, de M. Charles Expilly, le

passage consacré par le colonel Palleja à l'irruption des cavaliers de

Rio-Grande, s'associeront au cri de généreuse indignation poussé par _el

Pueblo_.

_Habia que bayonetearlos ó dejarlos hacer._

Il fallait, ou les percer à coups de baïonnette, ou les laisser faire,

disait le rapport de l'officier oriental.

--Eh bien! pourquoi ne les a-t-on pas percés à coups de baïonnette?

s'est écrié la feuille de Buenos-Ayres.

Le secrétaire particulier de Flores déclare sans vergogne que, sur les

1,500 prisonniers échus au contingent oriental, 450 ont formé le

bataillon _Elias_; 200 ont été attribués au bataillon _Florida_; 200 à

celui du 24 _avril_; 300 au bataillon _Bustamante_; 100 à la cavalerie;

80 à l'escorte; 80 aux volontaires de _Fidelis_. Le reste a été

distribué comme _asistentes_ (serviteurs). Les renseignements, on en a

la preuve, ne peuvent être plus complets.

Quant à la lettre du maréchal Lopez, c'est la digne protestation d'un

chef d'Etat qui a conscience de ses devoirs, et qui rappelle à ceux qui

les ont méconnus les principes fondamentaux des sociétés chrétiennes. Ce

document, qui se recommande par l'élévation des idées, en même temps que

par l'énergie du langage, signale, entre autres atrocités, deux

exécutions dont les victimes furent deux blessés paraguayens, le

sous-lieutenant Marcelino Ayala et l'enseigne Faustino Ferreira, tombés

au pouvoir de l'ennemi, l'un à Salados, l'autre à Bellavista. Au lieu de

les secourir, le général argentin Cacères,--ce nom doit être attaché au

poteau infamant--les acheva froidement lui-même, parce qu'ils refusaient

de tourner leur épée contre leur pays.

La lettre du président paraguayen se termine par la phrase suivante, qui

en est la conclusion logique:

«Ce mépris, non pas seulement des lois de la guerre, mais de celles de

l'humanité; cette coërcition, aussi barbare qu'infâme, qui place les

prisonniers paraguayens entre la mort et la trahison, entre la mort et

l'esclavage, est le premier exemple que je connaisse dans l'histoire des

guerres, et c'est à Votre Excellence, à l'empereur du Brésil, et au

chef actuel de la République Orientale, que revient l'opprobre d'avoir

produit et exécuté tant d'horreurs.»

Ce jugement a déjà été ratifié par l'histoire.

C'est en vain que le général Mitre, dans l'espoir de se soustraire à la

redoutable responsabilité qu'il a encourue, prétend que les enrôlements

de prisonniers ont été volontaires. Premier aveu: il y a eu des

enrôlements de ce genre dans l'armée argentine. Quant à soutenir que

c'est bien de leur plein gré, que les prisonniers ont repris le fusil

confié à leur valeur et à leur loyauté par la patrie paraguayenne, pour

s'en servir contre cette même patrie, c'est là une allégation

manifestement calomnieuse.

Ce sont ces hommes dont l'indomptable courage, après la sanglante

journée du Yatay, a été ainsi apprécié par un des chefs alliés: «Ils ont

combattu comme des barbares. Aucun pouvoir humain n'aurait obtenu leur

soumission; ils préféraient mourir, plutôt que de se rendre[43].» Ce

sont ces hommes à qui l'honneur est plus cher que la vie, témoin

Marcelino Ayala et Faustino Ferreira, qui auraient trahi

_volontairement_ leur pays, en se plaçant _librement_ dans les rangs de

la triple alliance!

Allons donc! Une pareille accusation est tout à la fois monstrueuse et

insensée. Il ne manquait plus à la gloire des _libérateurs_[44] du

peuple paraguayen qu'une seule chose, c'est, après avoir égorgé une

partie de leurs prisonniers et avoir réduit l'autre moitié en esclavage,

d'essayer de déshonorer les glorieux vaincus du Yatay et d'Uruguayana.

[Note 43: _Han combatido como barbaros. No hay poder

humano que los haga rendir; y prefieren la muerte cierta

antes que rendirse._

Lettre de Venancio Florès au président Mitre, 18 août 1865.]

[Note 44: Dans la proclamation qu'il a lancée, après le

combat du Yatay, le général Florès déclare que les alliés

s'avancent en _libérateurs_, pour briser les fers de _leurs

frères_, les Paraguayens, auxquels ils donneront, après

l'expulsion du tyran Lopez, une _patrie_, une _constitution,

la liberté_!

Cynisme et hypocrisie vont bien ensemble.]

C'est en vain aussi que le ministre de la guerre de Rio-de-Janeiro, M.

Angelo Muniz da Silva Ferreira, a démenti, dans _les Débats_ du 22

janvier 1866, le double fait d'enrôlement et de réduction en esclavage

des prisonniers de guerre. Que les ministres des États confédérés se

mettent donc d'accord avec leurs organes dévoués, et qu'ils imposent

silence à leurs adversaires, s'ils prétendent continuer à abuser

l'opinion.

_El Pueblo_ du 25 octobre 1865 dit textuellement: «L'esclavage est donc

le présent que ces infortunés ont reçu de la croisade qui devait les

délivrer!»

Le _Diario do Rio-de-Janeiro_, un journal ami, celui-là, puisqu'il a

publié dans son numéro du 25 décembre 1865 la protestation de M. Angelo

Muniz da Silva Ferreira, avait imprimé, le 14 octobre précédent, les

lignes suivantes:

«Un nouvel envoi de cinq jeunes Paraguayens vient d'arriver à

_Sant'Anna-do-Livramento_ (quelle ironie dans ce mot! _Livramento_

signifie délivrance) pour être _donnés_: un à M. Francisco Pinto

Barreto; un autre au lieutenant Cypriano da Corta Ferreira; le troisième

au capitaine Antonio Mendez de Oliveira, et les deux autres à M. Antonio

Thomez Martins.»

_El Siglo_ de Montevideo (29 décembre 1865) déclare à son tour que, «à

cause des fréquentes _désertions_, tous les Paraguayens INCORPORÉS dans

la division orientale seront désarmés, traités comme prisonniers de

guerre, et envoyés à Montevideo.»

Et le rapport accablant du colonel Palleja?

Et celui non moins précis de M. Julio Herrera?

Le caractère véridique de ces rapports a-t-il été nié, soit par le

président Mitre, soit par le général Florès, soit par le cabinet de

San-Christoval?

D'aucune façon.

L'auteur de l'ouvrage intitulé: LE BRÉSIL, BUENOS-AYRES, MONTEVIDEO ET

LE PARAGUAY DEVANT LA CIVILISATION résume son appréciation en ces

termes:

«Répétons-le une dernière fois:

»Toutes les protestations, officielles ou officieuses, des présidents,

des ministres, des journaux de la triple alliance ne réussiront point à

tromper l'opinion.

«Tant que M. Julio Herrera ne sera pas hautement DÉSAVOUÉ par le

général-président Florès, et restera son SECRÉTAIRE PARTICULIER; tant

que le colonel Palleja n'aura pas été condamné comme CALOMNIATEUR et

chassé COMME TEL de l'armée orientale, leurs rapports, qui impriment une

flétrissure indélébile aux chefs des armées alliées, seront tenus par

tous les esprits impartiaux pour être l'expression vraie d'une

indignation généreuse et justifiée.»

Est-il besoin de dire que M. Julio Herrera n'a pas été _désavoué_, et

que le colonel Palleja, loin d'être chassé comme _calomniateur_ de

l'armée orientale, a été jusqu'au jour de sa mort un des officiers

généraux de cette armée les plus méritants et les plus estimés[45].

[Note 45: Le colonel Palleja, nommé bientôt général, a

été tué à la tête de sa division, dans les combats de

Tuyuty, le 18 juillet 1866.

«La ville entière, dit le correspondant du _Moniteur

officiel_, a reçu, avec des larmes, sa dépouille mortelle.»

On ne reçoit pas ainsi la dépouille d'un calomniateur!]

D'où il faut conclure que les faits horribles, articulés par ces deux

officiers, restent à la charge des confédérés platéens.

II

La capitulation du Chaco

Nous n'avons pas fini encore avec ces scènes de barbarie.

Voici un nouvel épisode tout aussi lamentable, qui achèvera de démontrer

que l'influence des moeurs esclavagistes n'a pas cessé de prévaloir dans

les conseils des chefs confédérés. Or, comme depuis la retraite de

Mitre, la conduite de la guerre a passé, des mains du président

argentin, dans celles du marquis de Caxias, c'est à ce général brésilien

qu'incombe la plus grande part de responsabilité, dans l'attentat inouï

que nous allons raconter.

Humaïta venait d'être évacuée, parce que ses défenseurs manquaient de

vivres, mais non pas sans que les Paraguayens eussent infligé, avant

d'abandonner la place, une sanglante leçon aux troupes alliées.

La bataille du 16 juillet 1868 devant Humaïta, où le corps de 15,000

hommes du général Osorio fut mitraillé à bout portant par l'artillerie

paraguayenne et forcé de battre en retraite pour n'être pas entièrement

détruit; puis la bataille de _Acáyuasá_ livrée dans le Chaco, le 18

juillet, et où les Argentins, commandés par le colonel Martinez de Hoz,

furent, à leur tour, taillés en pièces, avaient réduit les alliés à se

renfermer dans leurs retranchements.

La garnison d'Humaïta, victorieuse par les armes, mais vaincue par la

famine, se résigna à évacuer le poste qu'elle avait si bien défendu.

Après avoir encloué ses canons, elle passa sur la rive droite du rio

Paraguay, au nombre de 2,500 hommes, non compris les femmes et les

enfants. Là, ces stoïques soldats continuèrent à se battre, malgré la

disproportion du nombre, malgré la pénurie de vivres, malgré les ravages

que faisait dans leurs rangs l'artillerie de l'armée ennemie, combinée

avec celle de la flotte cuirassée. Les malheureux se trouvaient pris

entre deux feux.

A différentes reprises, le marquis de Caxias leur fit proposer de se

rendre. On pourrait supposer qu'un sentiment involontaire d'admiration

pour l'héroïsme de cette poignée d'hommes dictait sa conduite au chef

brésilien, si les faits ultérieurs n'étaient venus prouver qu'aucun

mobile généreux n'avait inspiré ces démarches, en apparence, pacifiques.

Toutefois, les Paraguayens refusèrent formellement de capituler. Le

souvenir de leurs frères d'armes du Yatay et d'Uruguayana leur enlevait,

non sans raison, toute confiance dans la loyauté des Brésiliens.

La lutte continuait donc pendant le jour; mais, la nuit, des centaines

de Paraguayens se pelotonnaient au fond de quelques pirogues qu'on avait

réussi à soustraire aux regards de l'ennemi; et ces embarcations,

entourées de branchage, ce qui, à la clarté douteuse de la lune, leur

donnait l'aspect de ces îles flottantes dont le rio Paraguay est

parsemé, transportaient ceux qui les montaient sur l'autre rive de la

lagune _Verà_. Une foule considérable de femmes et d'enfants, et 1,500

soldats à peu près, parvinrent, à la faveur de ce poétique stratagème,

qui rappelle la _Forêt qui marche_, de _Macbeth_, à rallier Timbó, d'où

ils se dirigèrent plus tard vers les nouvelles lignes que Lopez avait

établies sur les bords du Tebicuary.

Malheureusement, la flottille fut surprise pendant une nuit plus claire

que les précédentes; alors, une horrible boucherie eut lieu. Ni l'âge,

ni le sexe, ni la force, ni la faiblesse, ne furent épargnés. Le

nourrisson fut égorgé sur le sein ouvert de sa mère, ou roula avec elle

dans les eaux ensanglantées du lac.

Il fallait bien venger les honteuses défaites d'Humaïta et de

_Acáyuasá_! Il fallait bien aussi punir les ingénieux auteurs d'une

ruse, dont le succès, jusqu'à ce moment couvrait les alliés de

confusion, tout en diminuant leur part de butin!

La lutte se prolongea quelques jours encore entre les soldats de la

triple alliance et les débris de la garnison d'Humaïta. De nouvelles

propositions furent faites, auxquelles il fut répondu par un nouveau

refus.

Un matin, cependant, un homme noir s'avança vers la lisière de la forêt

où s'étaient réfugiés les Paraguayens. Cet homme tenait à la main une

grande croix de bois, pendant qu'à ses côtés on agitait un drapeau

blanc. C'était un prêtre.

C'était même plus qu'un simple soldat de la milice sacerdotale; c'était,

d'après les feuilles brésiliennes, un dignitaire de l'ordre

ecclésiastique, âme d'élite qu'avait profondément touchée le triste sort

des soldats paraguayens. Le _padre_ Esmerata--ce nom appartient

désormais à l'histoire--remplissait les fonctions d'aumônier, à bord de

l'escadre impériale.

Quelques figures hâves apparaissaient par moments, à travers les arbres.

Le ministre d'un Dieu de paix et de charité prononça des paroles en

rapport avec son caractère. Il supplia les Paraguayens, qu'il appelait

ses frères, de cesser une résistance inutile. La capitulation qu'il leur

apportait serait observée scrupuleusement; il le jurait sur le signe

sacré de la Rédemption, sur cette croix où le Christ était mort pour le

salut des hommes.

Le tableau est tout indiqué.

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 12 / 21 段