grands canaux fluviaux qui pénètrent au coeur même de l'Amérique du Sud;
mais il serait imprudent d'augmenter, dès le commencement, par une
exigence quelconque, le malaise et la défiance du gouvernement
argentin.»
La marche de la médiation est ainsi arrêtée: d'abord, cessation des
hostilités et conservation de l'indépendance de l'Etat Oriental; puis,
comme _conséquence_ rationnelle, _de l'intervention, application des
principes établis par le Congrès de Vienne_.
La recommandation de lord Aberdeen est tout aussi formelle: réserver
l'action de son gouvernement pour de futures négociations sur un sujet
_d'un aussi grand intérêt_.
Le principe de la liberté fluviale était nettement posé dans l'article 5
du projet que les plénipotentiaires français et anglais avaient mission
de présenter au gouvernement de Buenos-Ayres.
On connaît sur ce point l'opinion exclusive de Rosas.
Ne pouvant obtenir le retrait des troupes argentines du territoire de
l'Uruguay, les ministres alliés ordonnèrent le blocus de Buenos-Ayres,
le 18 septembre 1845. Le 17 novembre, l'escadre anglo-française pénétra
dans le Paranà et, le 20, elle écrasa sous le feu de son artillerie
l'armée buenos-ayrienne qui occupait la pointe d'Obligado.
Ce beau fleuve, sur lequel le despotisme du dictateur argentin
prétendait exercer à jamais une domination absolue, venait d'être ouvert
par le canon des deux grandes puissances européennes. La force avait
fait triompher le droit universel, opprimé lui-même par la force depuis
près de 400 ans.
C'est en vain que le cabinet de Saint-James, après l'insuccès des
missions Deffaudis et Ousseley, Hood, Walewski et Howden, parut
abandonner, malgré les protestations de la Cité de Londres et de la
colonie anglaise de Montevideo, la politique généreuse qu'il avait
suivie jusqu'alors avec la France; c'est en vain que, cédant à
l'influence de son allié, notre gouvernement ordonna, à son tour, la
levée de blocus de Buenos-Ayres; mesure malheureuse autant qu'illogique,
puisqu'elle avait pour effet de restituer à Rosas le moyen de fermer au
Paraguay l'embouchure du Paranà, et d'annihiler ainsi les résultats
obtenus à Obligado.
L'article 5 du projet rédigé en commun par les gouvernements de France
et d'Angleterre, avait reçu un germe qui ne pouvait plus être étouffé.
L'esprit vivifiant des articles 14, 96, 108, 109, 110, 111, 113, 117 de
l'acte final du Congrès de Vienne animait cet article; les défaillances
momentanées des puissances médiatrices ne parvinrent pas à effacer de
son texte la légitime revendication qu'il contenait.
L'ordre du jour du 7 janvier 1850 sur le traité Le Prédour, est la
protestation énergique de la civilisation contre cette prétendue
souveraineté de Buenos-Ayres sur le Paranà, dont la navigation serait
exclusivement une _navigation intérieure de la Confédération
Argentine_[39].
[Note 39: Les mots soulignés sont textuellement extraits
du traité Le Prédour, que l'Assemblée nationale a justement
refusé de ratifier.]
Mais le principe posé dans l'article 5, proclamé à coups de canon à
Obligado, affirmé de nouveau par l'Assemblée nationale, le 7 janvier
1850, ne fut réellement et définitivement consacré que par le traité
d'amitié, de commerce et de navigation conclu le 4 mars 1853, entre la
République du Paraguay et la France, la Sardaigne, les États-Unis et
l'Angleterre.
Il n'est pas inutile de constater que Buenos-Ayres n'est entrée que
plusieurs années après dans cette voie libérale.
Ici, quelques mots d'explication sont nécessaires.
Le lendemain de la victoire de Monte-Caseros, Urquiza, si calomnié
depuis, avait hautement rendu hommage, par son décret du 3 octobre 1852,
au principe de la liberté fluviale. Urquiza prit, de plus, des
engagements internationaux, en signant avec la France et l'Angleterre le
traité du 10 juillet 1853, qui ouvrait le rio Paranà à tous les
pavillons.
Malheureusement, ce traité, conclu _au nom de la Confédération
Argentine_, ne pouvait lier Buenos-Ayres qui, depuis la révolution du 11
septembre 1852, avait reconquis son autonomie provinciale et vivait
séparée de ladite Confédération. Aussi, le gouvernement provincial de
Buenos-Ayres s'empressa-t-il de protester contre la convention du 10
juillet 1853, qui consacre la liberté fluviale. Nonobstant l'opposition
diplomatique de cette province, la convention de 1853 produisit ses
conséquences rationnelles, par le traité conclu le 29 juillet 1856,
entre le Paraguay et la Confédération Argentine.
Quant à la province, isolée, de Buenos-Ayres, son adhésion ne fut
acquise aux deux traités de 1853 et de 1856 que lorsque, après sa
défaite à Cepeda, elle rentra, à la suite de la paix que le Paraguay
avait ménagée, dans le giron de la famille argentine. Il est bon de
rappeler, cependant, que le motif déterminant de cette adhésion se
trouvait dans une considération toute particulière qui se rattachait à
la possession de l'île de Martin-Garcia. Cette position qui commande les
principales embouchures du Paranà ne pouvait, en effet, être confiée
qu'à un État qui se serait rallié à la doctrine de la libre navigation
des rivières.
Cette garantie, Buenos-Ayres devait la fournir à la Confédération, comme
celle-ci l'avait donnée diplomatiquement à la France et à l'Angleterre,
le 10 juillet 1853 et au Paraguay, le 29 juillet 1856.
Mais, antérieurement à la première de ces dates, les grandes puissances
avaient reconquis le terrain perdu depuis la journée d'Obligado.
Profitant de l'occasion que leur offrait le décret du 3 octobre 1852,
elles avaient agi d'un commun accord pour atteindre, malgré
Buenos-Ayres, le triple but poursuivi, en 1845, par l'intervention
anglo-française.
Ce but, nous l'avons constaté, fut atteint le 4 mars 1853.
Ce jour-là, l'ombre d'une des plus illustres victimes de Rosas, celle de
Florencio Varela, dut tressaillir d'aise dans sa tombe, car le rêve du
publiciste patriote venait d'être réalisé. L'équilibre platéen était
créé; il reposait sur ses trois bases essentielles: liberté de
navigation, indépendance réelle de l'État Oriental, existence assurée de
la République du Paraguay.
Désormais, les lecteurs n'ont plus besoin de nous pour conclure.
Il a été démontré dans la première partie de ce travail:
1º Que le Paraguay, en se levant en armes, se proposait de secourir la
République de l'Uruguay, menacée par le Brésil;
2º Que le Brésil n'avait pas adhéré au traité du 10 juillet 1853, qui
consacre la liberté de navigation, partant, que cet empire, une fois
qu'il serait établi à Montevideo, devait, forcément, entraver la
navigation de la Plata et de ses affluents, en soumettant leurs eaux au
système prohibitif qu'il maintenait au nord de son vaste territoire;
3º Que la conséquence de ce système, sans parler des idées d'usurpation
que pouvait nourrir le gouvernement de Buenos-Ayres à l'endroit des
régions trans-paranéennes, devait être la ruine complète du Paraguay.
Dans la deuxième partie, nous venons de prouver:
1º Que l'État Oriental a été créé, en 1828, sous l'influence directe de
l'Angleterre;
2º Que l'indépendance du même État a été garantie par la France, en
1840;
3º Que la France et l'Angleterre, par leur victoire d'Obligado, par le
traité du 4 mars 1853, ont introduit dans le droit américain le principe
de libre navigation sur les rivières platéennes;
4º Que le susdit traité, conclu avec le Paraguay, contient virtuellement
la reconnaissance de ce pays, comme État souverain et indépendant.
Il reste donc acquis:
D'un côté, que l'équilibre platéen--cette oeuvre profondément
démocratique, sociale, humanitaire, de la France et de la
Grande-Bretagne--représente réellement le pivot de la politique adoptée,
dans la Plata, par ces deux grandes puissances;
De l'autre côté, que le Paraguay, en volant au secours de Montevideo,
dont l'indépendance garantit la sienne, en même temps qu'elle garantit
la liberté de navigation, n'avait pour but, ne pouvait avoir pour but
que la défense de cet équilibre.
Conséquemment, notre proposition qui, d'abord, a pu paraître téméraire,
se trouve pleinement justifiée:
LE PARAGUAY, DANS LE CONFLIT ACTUEL, A SUIVI UNE POLITIQUE PARFAITEMENT
IDENTIQUE À CELLE DE LA FRANCE ET DE L'ANGLETERRE.
Dans le plaidoyer du 30 septembre 1840, auquel nous avons emprunté notre
épigraphe, Berryer a placé cette énergique apostrophe: «Le succès
serait-il donc devenu la base des lois morales, la base du droit?»
Ceux-là seuls aux yeux de qui le succès justifie tout, pourront soutenir
que le fait d'avoir élevé sa politique à la hauteur de celle de la
France et de l'Angleterre, constitue pour le petit Paraguay le péché
d'orgueil.
C'est une noble ambition, pourtant, de vouloir, quand on est faible
soi-même, faire respecter le droit des faibles et, pour cela, de marcher
dans le sillon lumineux tracé par les deux États que leur génie a
placés à la tête de la civilisation!
Néanmoins, même considérée comme un crime impardonnable, cette ambition
serait trop sévèrement punie si le Paraguay, mutilé, démembré, dépecé,
était condamné, lui qu'on a si longtemps appelé la _Chine_ d'_Amérique_,
à ne plus vivre que dans l'histoire sous le nom de _Pologne américaine_.
Il faut tout prévoir dans une question de cet ordre, même le cas où les
héroïques compagnons du maréchal Lopez finiraient par être écrasés sous
le nombre toujours croissant de leurs ennemis. Si cette hypothèse venait
malheureusement à se réaliser, la suppression de la nationalité
paraguayenne livrerait l'estuaire de la Plata à la domination de
l'Empire des noirs et retarderait ainsi de cent ans, peut-être, qu'on le
sache bien, la régénération de ces belles contrées.
En présence d'une pareille éventualité, les puissances signataires du
traité du 4 mars 1853 comprendront-elles, enfin, que la cause du
Paraguay est intimement liée à celle de la civilisation, partant, que
l'abandon où cette petite république a été laissée jusqu'à ce jour ne
pourrait se prolonger sans entraîner des conséquences déplorables.
En l'état, et d'après la logique inexorable des intérêts qui s'affirment
cyniquement dans les stipulations du traité du 1er mai 1865, le succès
définitif des armes confédérées conduirait à une deuxième édition du
partage de 1772. Et lorsqu'on pense au caractère de barbarie que le
Brésil a donné à cette guerre (le fait va être établi dans le chapitre
suivant), on est fondé à croire que cet acte odieux de spoliation ne
serait pas la dernière des iniquités que se propose de commettre un
gouvernement qui ne reconnaît d'autre droit que celui de la force
victorieuse.
Demandez à l'histoire qu'elle fut la condition à laquelle les Athéniens
réduisirent leurs prisonniers megariens; et, aussi, quel fut le destin
des Messéniens vaincus par les Spartiates; et, encore, celui des
habitants d'Hélos, après la destruction de leur ville par le Laconien
Alcamène.
On ignore trop, en Europe, les épisodes hideux qui se sont produits dans
la Plata, après chaque rencontre entre les parties belligérantes. En
évoquant ces navrants souvenirs, nous apprendrons à nos lecteurs que les
chaînes et les couteaux qui ont servi au _Yatay_ et à _Uruguayana_ se
trouvent toujours entre les mains de ces noirs abrutis auxquels, à
défaut de volontaires patriotes, le Brésil a confié le soin de venger
l'honneur du drapeau national. Nous frissonnons en pensant que si des
crimes effroyables ont déjà été commis contre les lois divines et
humaines, de plus grands attentats encore se préparent.
Voilà pourquoi nous devions avertir les puissances qui ont signé le
traité du 4 mars 1853, que leur responsabilité s'aggrave à chaque pas
que fait en avant l'armée de l'empire esclavagiste.
Voilà pourquoi, appuyé sur le principe de la solidarité des peuples,
nous renvoyons aux quatre points cardinaux ce cri lamentable qui n'avait
pas été entendu depuis l'invasion d'Attila, et qui nous arrive des bords
des fleuves platéens:
LES BARBARES S'AVANCENT!
LA CIVILISATION EST EN DANGER!
CHAPITRE II
Caractère de barbarie imprimé par les alliés
à la présente guerre.
I
Florida, Paysandù, Yatay, Uruguayana
L'accusation que nous venons de formuler contre l'empire des noirs,
pourra paraître exagérée à ceux qui n'ont pas suivi dans tous leurs
détails les phases dramatiques du conflit platéen. Malheureusement pour
les alliés, il existe des précédents horribles qui justifient cette
accusation.
Un honorable membre de l'Institut, M. Frank, donnait dernièrement au
collège de France, et dans le langage élevé qui lui est habituel, cette
remarquable définition du droit des gens:
«L'histoire du droit des gens n'est pas autre chose que l'histoire des
conquêtes de la justice sur la force, de la raison sur les passions, de
l'ordre sur le chaos, de l'intelligence sur la matière.»
Il est regrettable que les hommes d'État du Brésil n'aient pas assisté à
cette première leçon, consacrée à préciser le rôle de la guerre dans le
passé et dans l'avenir. La parole du savant professeur arrivera-t-elle,
du moins, jusqu'à eux? Cela est à désirer, dans l'intérêt de la
civilisation de leur pays.
Sa Constitution fait du Brésil un État à part, qui, au milieu du
progrès universel des moeurs, est resté étranger au mouvement qui a
essentiellement modifié la législation des autres peuples. Par le
maintien de l'institution servile, cet empire se rattache aux âges
sombres où florissait le polythéisme et où la puissance était considérée
comme une marque de la protection spéciale des dieux; par son régime
économique, il appartient aux siècles féodaux. Naturellement, sa
politique subit l'influence de cette double origine.
Comme ce pays catholique professe la doctrine païenne du respect
exclusif dû à la force, il ne craint pas de violer le droit, chaque fois
qu'il peut le faire impunément, et que cela lui est avantageux. Son
alliance a eu cela de funeste pour les généreuses populations de la
Plata, qu'elle les a entraînées dans cette voie et qu'elle leur a ainsi
fait partager, dans une certaine mesure, cependant, la responsabilité
d'actes odieux, qui sont comme un défi jeté à la civilisation moderne
par la barbarie antique.
Ce sont des actes de cette nature que nous allons relever pour
expliquer, pour justifier les craintes ci-dessus exprimées. Le passé
contiendra l'enseignement de l'avenir.
Jusqu'ici, on nous rendra cette justice, nous avons abrité notre opinion
personnelle derrière l'appréciation d'hommes impartiaux dont la parole
jouit, en ces matières, d'une incontestable autorité. MM. du Graty,
Elisée Reclus, J.-B. Alberdi, de Brossard, sans oublier MM. Guizot,
Thiers, Aberdeen, Massieu de Clerval, ont fourni, tour à tour, des
arguments en faveur de notre thèse. Cette méthode nous paraît bonne;
nous continuerons à l'employer. L'appui que nous trouvons chez des
écrivains et des hommes d'État, également versés dans la connaissance
des affaires de l'Amérique du Sud, nous encourage à poursuivre notre
démonstration, en nous prouvant que la voie où nous nous sommes engagé
est la seule qui conduise à la vérité. Avec des auxiliaires de cette
valeur, nous pouvons légitimement espérer que la conviction qui nous
anime sera partagée par nos lecteurs.
Nous avons dit que, aussitôt après l'entrée de l'armée brésilienne sur
le territoire oriental, un corps paraguayen avait franchi le Paranà et
s'était porté à la rencontre des Impériaux. De son côté, le général
Florès opérait un mouvement en avant et investissait Florida. Cette
petite place, défendue, par une poignée d'hommes vaillants, subit
plusieurs assauts meurtriers. Un des fils de Florès ayant été tué à la
tête de la bande brésilienne qu'il conduisait au feu, cette perte
exaspéra le général rebelle, qui redoubla d'efforts pour avoir raison de
la résistance opiniâtre des assiégés.
Ceux-ci succombèrent enfin sous le nombre.
La formule du grand capitaine: HONNEUR AU COURAGE MALHEUREUX! est
l'expression du profond respect que ressentent les nations civilisées,
en présence des braves que la fortune a trahis, mais qui ont fait leur
devoir jusqu'au bout. Ce sentiment de sympathique admiration ne pouvait
trouver place dans le coeur du Caudillo qui venait, une deuxième fois,
de vendre sa patrie au Brésil. Aveuglé par la haine et par la vengeance,
Florès fit traîner sur la Grand'Place les officiers survivants, parmi
lesquels quelques sergents, sans oublier le commandant Parragon. D'après
ses ordres, ces hommes, dont tout le crime était d'avoir combattu pour
le gouvernement légal de leur pays, furent fusillés, PAR DERRIÈRE, comme
des lâches!
Florès ne se contentait pas de faire périr les citoyens qui avaient
défendu, contre lui, le point du territoire qui leur avait été confié;
il essayait encore de flétrir leur noble conduite, en leur infligeant
une mort infamante!
La trahison souffletant la loyauté et le dévouement au devoir! N'est-ce
pas le renversement de toutes les idées reçues dans les sociétés
civilisées? Bien loin d'_honorer le courage malheureux_ et de rendre
ainsi justice _aux conquêtes de la justice sur la force, de
l'intelligence sur la matière_, l'exécution du commandant Parragon et
celle de ses officiers ne témoigne-t-elle pas d'un souverain mépris pour
l'opinion publique, et ce mépris, que signifie-t-il, sinon le culte
exclusif de la force brutale?
Le premier pas vers les pratiques de la barbarie a été fait à Florida;
le deuxième à Paysandù. Ici, l'outrage au droit des gens a été plus
marqué encore.
Le général Léandro Gomès s'était renfermé, avec quelques compagnons,
décidés, comme lui, à mourir, dans une petite ville sans murailles, sans
arsenal et insuffisamment approvisionnée. Les Orientaux, attaqués à la
fois par Florès et par les Brésiliens, étaient dans la proportion de 1
contre 10; néanmoins, par des prodiges de valeur, ils prolongèrent la
résistance pendant 50 jours! Ce poste d'honneur que protégeait
seulement, en l'absence de remparts, la poitrine de ses défenseurs,
finit par capituler. Leandro Gomès rendit son épée à un officier
brésilien.
Savez-vous quel fut le sort des hommes qui composaient la garnison de
Paysandù?
Rappelez-vous le destin du capitaine Le Clère, qui n'avait, lui aussi,
déposé les armes, qu'à la condition d'avoir la vie sauve. L'acte de
sauvagerie commis en 1711 eut une deuxième édition en 1865. Au mépris
des termes formels de la capitulation, Gomès et ses compagnons furent
barbarement égorgés.
Dans notre brochure déjà citée: L'OUVERTURE DE L'AMAZONE, nous disions,
à la page 21: «Grattez le brésilien et vous retrouverez le nègre,»
c'est-à-dire l'être abruti qui n'a qu'une idée confuse de l'honneur et
qui a perdu à ce point le sentiment du juste et de l'honnête, qu'il ne
croit pas déchoir en violant son serment.
A la même page, nous rappelions, en note, l'appréciation émue d'un de
nos compatriotes qui appartient à la marine impériale, au sujet de
l'exécution des défenseurs de Paysandù. M. Gasquy écrivait les lignes
suivantes dans un recueil publié à Paris, sous le patronage du ministre
de la marine et des colonies:
«Nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment d'admiration pour les
nobles victimes du devoir militaire, en même temps que de dégoût et de
mépris pour ceux qui les mirent lâchement à mort, ou laissèrent
s'accomplir un tel crime à l'ombre de leur drapeau.
«Gomès s'était rendu à un officier brésilien»[40].
[Note 40: _Revue Maritime et Coloniale_, décembre 1866,
page 732.]
Ce cri d'indignation devait trouver un nouvel écho, dans un chapitre
spécialement consacré à l'énumération des atteintes portées au droit des
gens, par les confédérés platéens.
Hâtons-nous d'apprendre à nos lecteurs que le gouvernement brésilien, ne
partageant ni l'admiration, ni le mépris du correspondant de la _Revue
Maritime et Coloniale_, a conféré au baron Tamandaré, commandant de
l'escadre qui coopérait à l'attaque de Paysandù, le titre de vicomte.
Dans son numéro du 5 novembre 1866, le journal de Buenos-Ayres, _El
Pueblo_, rappelle ce brillant fait d'armes du baron de Tamandaré, «jugé
digne du titre de vicomte, pour avoir commis la _lâcheté_ de démolir à
coups de canon une ville sans remparts, et d'enterrer sous les ruines
des maisons la poignée d'hommes qui les défendaient.»
Le marin brésilien qui glissa, nuitamment, à la faveur des brouillards
et d'une crue d'eau extraordinaire, devant les batteries d'Humaïta, a
reçu comme récompense de cette fuite rapide et, sans doute, glorieuse,
le titre de baron. Baron du _Passagem_, ce n'est que grotesque; vicomte
de Paysandù, c'est sinistre!
Après cela, chaque pays apprécie à sa manière l'honneur et le courage.
Nous n'avons pas à exposer le plan de campagne dressé par le maréchal
Lopez, et dont le but était de menacer tout à la fois les alliés, au sud
par les corps d'armée de Robles, de Duarte et d'Estigarribia, et au
nord, par les corps des généraux Barrios et Resquin.
L'inaction inexplicable du corps principal, confié au général Robles,
avec la mission de pénétrer hardiment dans le pays ennemi, fut cause que
les chefs Estigarribia et Duarte, qui opéraient sur le fleuve _Uruguay_,
eurent bientôt sur les bras toutes les forces de la triple alliance.
Pour comble de malheur, les canonnières brésiliennes dominaient sur
l'_Uruguay_; elles coupaient ainsi les communications des deux chefs
paraguayens qui suivaient, l'un, la rive gauche, l'autre, la rive droite
du fleuve. Désormais, chacun de ces deux chefs se trouvait réduit à la
nécessité de ne pouvoir compter que sur ses propres ressources pour
faire face aux événements qui se préparaient.
Le 17 août 1865, le corps du major Duarte, composé de 2,500 hommes,
rencontra sur les bords du Yatay l'avant-garde ennemie que Florès
commandait. L'avant-garde comprenait 5,000 Orientaux, 3,000 Brésiliens
et 1,500 Argentins, dont le chef expérimenté, le général Paunero,
brûlait du désir de venger l'échec précédemment essuyé devant
Corrientes. Bien qu'ils fussent dans la proportion de 1 contre 4, les
Paraguayens acceptèrent le combat.
Nous ne raconterons pas les prodiges de valeur dont le Yatay fut témoin
ce jour-là. Un fait suffira pour donner une idée de la brillante audace
des soldats du Paraguay. Pendant que les fantassins soutenaient le choc
des masses profondes qui les enveloppaient, les cavaliers, ayant Duarte
à leur tête, chargeaient impétueusement l'ennemi, coupaient les lignes,
culbutaient les rangs et revenaient à leur point de départ, en se
frayant de nouveau un passage à travers les bataillons stupéfiés.
TRENTE-DEUX fois, le Murat paraguayen et ses compagnons exécutèrent
ainsi de sanglantes trouées. Ils ne cessèrent de charger que lorsque,
tous, hommes et chevaux, furent mis hors de combat.
D'après le journal _El Pueblo_, de Buenos-Ayres, cette victoire coûta
cher aux alliés. Plus de 500 Orientaux et Argentins tombèrent sous les
coups de l'ennemi. Deux Brésiliens seulement furent atteints «par deux
balles perdues qui portèrent plus loin que d'ordinaire.»
C'est _El Pueblo_ qui parle, ne l'oublions pas.
Les pertes furent, naturellement, plus fortes du côté des Paraguayens.
Des 2,500 hommes du corps de Duarte, plus de la moitié gisait sur le
champ de bataille; mais, dans quel état, mon Dieu! se trouvaient ces
nobles victimes du devoir! L'_Evening-Star_ du 24 décembre 1865 va nous
l'apprendre.
Le journal de Londres dit textuellement:
«On peut se faire une idée des atrocités commises par les Brésiliens
dans la guerre contre le Paraguay, par les lignes suivantes qui
proviennent d'une source privée et tout à fait indépendante:
«Yatay est un nom qui rappelle un sentiment d'horreur à tous ceux qui
ont vu le champ de bataille, après le 17 août. C'était un spectacle
horrible! Quatorze cents Paraguayens étaient là, sans avoir reçu de
sépulture; la plupart d'entre eux avaient _les mains liées et la gorge
coupée_. Comment cela était-il arrivé? Ils avaient été faits prisonniers
et, après avoir été désarmés, ils furent égorgés et laissés sur le champ
de bataille, tandis que les plus jeunes parmi les prisonniers étaient
distribués comme esclaves entre les chefs.