«Nul doute qu'il serait avantageux d'ouvrir au commerce européen ces

grands canaux fluviaux qui pénètrent au coeur même de l'Amérique du Sud;

mais il serait imprudent d'augmenter, dès le commencement, par une

exigence quelconque, le malaise et la défiance du gouvernement

argentin.»

La marche de la médiation est ainsi arrêtée: d'abord, cessation des

hostilités et conservation de l'indépendance de l'Etat Oriental; puis,

comme _conséquence_ rationnelle, _de l'intervention, application des

principes établis par le Congrès de Vienne_.

La recommandation de lord Aberdeen est tout aussi formelle: réserver

l'action de son gouvernement pour de futures négociations sur un sujet

_d'un aussi grand intérêt_.

Le principe de la liberté fluviale était nettement posé dans l'article 5

du projet que les plénipotentiaires français et anglais avaient mission

de présenter au gouvernement de Buenos-Ayres.

On connaît sur ce point l'opinion exclusive de Rosas.

Ne pouvant obtenir le retrait des troupes argentines du territoire de

l'Uruguay, les ministres alliés ordonnèrent le blocus de Buenos-Ayres,

le 18 septembre 1845. Le 17 novembre, l'escadre anglo-française pénétra

dans le Paranà et, le 20, elle écrasa sous le feu de son artillerie

l'armée buenos-ayrienne qui occupait la pointe d'Obligado.

Ce beau fleuve, sur lequel le despotisme du dictateur argentin

prétendait exercer à jamais une domination absolue, venait d'être ouvert

par le canon des deux grandes puissances européennes. La force avait

fait triompher le droit universel, opprimé lui-même par la force depuis

près de 400 ans.

C'est en vain que le cabinet de Saint-James, après l'insuccès des

missions Deffaudis et Ousseley, Hood, Walewski et Howden, parut

abandonner, malgré les protestations de la Cité de Londres et de la

colonie anglaise de Montevideo, la politique généreuse qu'il avait

suivie jusqu'alors avec la France; c'est en vain que, cédant à

l'influence de son allié, notre gouvernement ordonna, à son tour, la

levée de blocus de Buenos-Ayres; mesure malheureuse autant qu'illogique,

puisqu'elle avait pour effet de restituer à Rosas le moyen de fermer au

Paraguay l'embouchure du Paranà, et d'annihiler ainsi les résultats

obtenus à Obligado.

L'article 5 du projet rédigé en commun par les gouvernements de France

et d'Angleterre, avait reçu un germe qui ne pouvait plus être étouffé.

L'esprit vivifiant des articles 14, 96, 108, 109, 110, 111, 113, 117 de

l'acte final du Congrès de Vienne animait cet article; les défaillances

momentanées des puissances médiatrices ne parvinrent pas à effacer de

son texte la légitime revendication qu'il contenait.

L'ordre du jour du 7 janvier 1850 sur le traité Le Prédour, est la

protestation énergique de la civilisation contre cette prétendue

souveraineté de Buenos-Ayres sur le Paranà, dont la navigation serait

exclusivement une _navigation intérieure de la Confédération

Argentine_[39].

[Note 39: Les mots soulignés sont textuellement extraits

du traité Le Prédour, que l'Assemblée nationale a justement

refusé de ratifier.]

Mais le principe posé dans l'article 5, proclamé à coups de canon à

Obligado, affirmé de nouveau par l'Assemblée nationale, le 7 janvier

1850, ne fut réellement et définitivement consacré que par le traité

d'amitié, de commerce et de navigation conclu le 4 mars 1853, entre la

République du Paraguay et la France, la Sardaigne, les États-Unis et

l'Angleterre.

Il n'est pas inutile de constater que Buenos-Ayres n'est entrée que

plusieurs années après dans cette voie libérale.

Ici, quelques mots d'explication sont nécessaires.

Le lendemain de la victoire de Monte-Caseros, Urquiza, si calomnié

depuis, avait hautement rendu hommage, par son décret du 3 octobre 1852,

au principe de la liberté fluviale. Urquiza prit, de plus, des

engagements internationaux, en signant avec la France et l'Angleterre le

traité du 10 juillet 1853, qui ouvrait le rio Paranà à tous les

pavillons.

Malheureusement, ce traité, conclu _au nom de la Confédération

Argentine_, ne pouvait lier Buenos-Ayres qui, depuis la révolution du 11

septembre 1852, avait reconquis son autonomie provinciale et vivait

séparée de ladite Confédération. Aussi, le gouvernement provincial de

Buenos-Ayres s'empressa-t-il de protester contre la convention du 10

juillet 1853, qui consacre la liberté fluviale. Nonobstant l'opposition

diplomatique de cette province, la convention de 1853 produisit ses

conséquences rationnelles, par le traité conclu le 29 juillet 1856,

entre le Paraguay et la Confédération Argentine.

Quant à la province, isolée, de Buenos-Ayres, son adhésion ne fut

acquise aux deux traités de 1853 et de 1856 que lorsque, après sa

défaite à Cepeda, elle rentra, à la suite de la paix que le Paraguay

avait ménagée, dans le giron de la famille argentine. Il est bon de

rappeler, cependant, que le motif déterminant de cette adhésion se

trouvait dans une considération toute particulière qui se rattachait à

la possession de l'île de Martin-Garcia. Cette position qui commande les

principales embouchures du Paranà ne pouvait, en effet, être confiée

qu'à un État qui se serait rallié à la doctrine de la libre navigation

des rivières.

Cette garantie, Buenos-Ayres devait la fournir à la Confédération, comme

celle-ci l'avait donnée diplomatiquement à la France et à l'Angleterre,

le 10 juillet 1853 et au Paraguay, le 29 juillet 1856.

Mais, antérieurement à la première de ces dates, les grandes puissances

avaient reconquis le terrain perdu depuis la journée d'Obligado.

Profitant de l'occasion que leur offrait le décret du 3 octobre 1852,

elles avaient agi d'un commun accord pour atteindre, malgré

Buenos-Ayres, le triple but poursuivi, en 1845, par l'intervention

anglo-française.

Ce but, nous l'avons constaté, fut atteint le 4 mars 1853.

Ce jour-là, l'ombre d'une des plus illustres victimes de Rosas, celle de

Florencio Varela, dut tressaillir d'aise dans sa tombe, car le rêve du

publiciste patriote venait d'être réalisé. L'équilibre platéen était

créé; il reposait sur ses trois bases essentielles: liberté de

navigation, indépendance réelle de l'État Oriental, existence assurée de

la République du Paraguay.

Désormais, les lecteurs n'ont plus besoin de nous pour conclure.

Il a été démontré dans la première partie de ce travail:

1º Que le Paraguay, en se levant en armes, se proposait de secourir la

République de l'Uruguay, menacée par le Brésil;

2º Que le Brésil n'avait pas adhéré au traité du 10 juillet 1853, qui

consacre la liberté de navigation, partant, que cet empire, une fois

qu'il serait établi à Montevideo, devait, forcément, entraver la

navigation de la Plata et de ses affluents, en soumettant leurs eaux au

système prohibitif qu'il maintenait au nord de son vaste territoire;

3º Que la conséquence de ce système, sans parler des idées d'usurpation

que pouvait nourrir le gouvernement de Buenos-Ayres à l'endroit des

régions trans-paranéennes, devait être la ruine complète du Paraguay.

Dans la deuxième partie, nous venons de prouver:

1º Que l'État Oriental a été créé, en 1828, sous l'influence directe de

l'Angleterre;

2º Que l'indépendance du même État a été garantie par la France, en

1840;

3º Que la France et l'Angleterre, par leur victoire d'Obligado, par le

traité du 4 mars 1853, ont introduit dans le droit américain le principe

de libre navigation sur les rivières platéennes;

4º Que le susdit traité, conclu avec le Paraguay, contient virtuellement

la reconnaissance de ce pays, comme État souverain et indépendant.

Il reste donc acquis:

D'un côté, que l'équilibre platéen--cette oeuvre profondément

démocratique, sociale, humanitaire, de la France et de la

Grande-Bretagne--représente réellement le pivot de la politique adoptée,

dans la Plata, par ces deux grandes puissances;

De l'autre côté, que le Paraguay, en volant au secours de Montevideo,

dont l'indépendance garantit la sienne, en même temps qu'elle garantit

la liberté de navigation, n'avait pour but, ne pouvait avoir pour but

que la défense de cet équilibre.

Conséquemment, notre proposition qui, d'abord, a pu paraître téméraire,

se trouve pleinement justifiée:

LE PARAGUAY, DANS LE CONFLIT ACTUEL, A SUIVI UNE POLITIQUE PARFAITEMENT

IDENTIQUE À CELLE DE LA FRANCE ET DE L'ANGLETERRE.

Dans le plaidoyer du 30 septembre 1840, auquel nous avons emprunté notre

épigraphe, Berryer a placé cette énergique apostrophe: «Le succès

serait-il donc devenu la base des lois morales, la base du droit?»

Ceux-là seuls aux yeux de qui le succès justifie tout, pourront soutenir

que le fait d'avoir élevé sa politique à la hauteur de celle de la

France et de l'Angleterre, constitue pour le petit Paraguay le péché

d'orgueil.

C'est une noble ambition, pourtant, de vouloir, quand on est faible

soi-même, faire respecter le droit des faibles et, pour cela, de marcher

dans le sillon lumineux tracé par les deux États que leur génie a

placés à la tête de la civilisation!

Néanmoins, même considérée comme un crime impardonnable, cette ambition

serait trop sévèrement punie si le Paraguay, mutilé, démembré, dépecé,

était condamné, lui qu'on a si longtemps appelé la _Chine_ d'_Amérique_,

à ne plus vivre que dans l'histoire sous le nom de _Pologne américaine_.

Il faut tout prévoir dans une question de cet ordre, même le cas où les

héroïques compagnons du maréchal Lopez finiraient par être écrasés sous

le nombre toujours croissant de leurs ennemis. Si cette hypothèse venait

malheureusement à se réaliser, la suppression de la nationalité

paraguayenne livrerait l'estuaire de la Plata à la domination de

l'Empire des noirs et retarderait ainsi de cent ans, peut-être, qu'on le

sache bien, la régénération de ces belles contrées.

En présence d'une pareille éventualité, les puissances signataires du

traité du 4 mars 1853 comprendront-elles, enfin, que la cause du

Paraguay est intimement liée à celle de la civilisation, partant, que

l'abandon où cette petite république a été laissée jusqu'à ce jour ne

pourrait se prolonger sans entraîner des conséquences déplorables.

En l'état, et d'après la logique inexorable des intérêts qui s'affirment

cyniquement dans les stipulations du traité du 1er mai 1865, le succès

définitif des armes confédérées conduirait à une deuxième édition du

partage de 1772. Et lorsqu'on pense au caractère de barbarie que le

Brésil a donné à cette guerre (le fait va être établi dans le chapitre

suivant), on est fondé à croire que cet acte odieux de spoliation ne

serait pas la dernière des iniquités que se propose de commettre un

gouvernement qui ne reconnaît d'autre droit que celui de la force

victorieuse.

Demandez à l'histoire qu'elle fut la condition à laquelle les Athéniens

réduisirent leurs prisonniers megariens; et, aussi, quel fut le destin

des Messéniens vaincus par les Spartiates; et, encore, celui des

habitants d'Hélos, après la destruction de leur ville par le Laconien

Alcamène.

On ignore trop, en Europe, les épisodes hideux qui se sont produits dans

la Plata, après chaque rencontre entre les parties belligérantes. En

évoquant ces navrants souvenirs, nous apprendrons à nos lecteurs que les

chaînes et les couteaux qui ont servi au _Yatay_ et à _Uruguayana_ se

trouvent toujours entre les mains de ces noirs abrutis auxquels, à

défaut de volontaires patriotes, le Brésil a confié le soin de venger

l'honneur du drapeau national. Nous frissonnons en pensant que si des

crimes effroyables ont déjà été commis contre les lois divines et

humaines, de plus grands attentats encore se préparent.

Voilà pourquoi nous devions avertir les puissances qui ont signé le

traité du 4 mars 1853, que leur responsabilité s'aggrave à chaque pas

que fait en avant l'armée de l'empire esclavagiste.

Voilà pourquoi, appuyé sur le principe de la solidarité des peuples,

nous renvoyons aux quatre points cardinaux ce cri lamentable qui n'avait

pas été entendu depuis l'invasion d'Attila, et qui nous arrive des bords

des fleuves platéens:

LES BARBARES S'AVANCENT!

LA CIVILISATION EST EN DANGER!

CHAPITRE II

Caractère de barbarie imprimé par les alliés

à la présente guerre.

I

Florida, Paysandù, Yatay, Uruguayana

L'accusation que nous venons de formuler contre l'empire des noirs,

pourra paraître exagérée à ceux qui n'ont pas suivi dans tous leurs

détails les phases dramatiques du conflit platéen. Malheureusement pour

les alliés, il existe des précédents horribles qui justifient cette

accusation.

Un honorable membre de l'Institut, M. Frank, donnait dernièrement au

collège de France, et dans le langage élevé qui lui est habituel, cette

remarquable définition du droit des gens:

«L'histoire du droit des gens n'est pas autre chose que l'histoire des

conquêtes de la justice sur la force, de la raison sur les passions, de

l'ordre sur le chaos, de l'intelligence sur la matière.»

Il est regrettable que les hommes d'État du Brésil n'aient pas assisté à

cette première leçon, consacrée à préciser le rôle de la guerre dans le

passé et dans l'avenir. La parole du savant professeur arrivera-t-elle,

du moins, jusqu'à eux? Cela est à désirer, dans l'intérêt de la

civilisation de leur pays.

Sa Constitution fait du Brésil un État à part, qui, au milieu du

progrès universel des moeurs, est resté étranger au mouvement qui a

essentiellement modifié la législation des autres peuples. Par le

maintien de l'institution servile, cet empire se rattache aux âges

sombres où florissait le polythéisme et où la puissance était considérée

comme une marque de la protection spéciale des dieux; par son régime

économique, il appartient aux siècles féodaux. Naturellement, sa

politique subit l'influence de cette double origine.

Comme ce pays catholique professe la doctrine païenne du respect

exclusif dû à la force, il ne craint pas de violer le droit, chaque fois

qu'il peut le faire impunément, et que cela lui est avantageux. Son

alliance a eu cela de funeste pour les généreuses populations de la

Plata, qu'elle les a entraînées dans cette voie et qu'elle leur a ainsi

fait partager, dans une certaine mesure, cependant, la responsabilité

d'actes odieux, qui sont comme un défi jeté à la civilisation moderne

par la barbarie antique.

Ce sont des actes de cette nature que nous allons relever pour

expliquer, pour justifier les craintes ci-dessus exprimées. Le passé

contiendra l'enseignement de l'avenir.

Jusqu'ici, on nous rendra cette justice, nous avons abrité notre opinion

personnelle derrière l'appréciation d'hommes impartiaux dont la parole

jouit, en ces matières, d'une incontestable autorité. MM. du Graty,

Elisée Reclus, J.-B. Alberdi, de Brossard, sans oublier MM. Guizot,

Thiers, Aberdeen, Massieu de Clerval, ont fourni, tour à tour, des

arguments en faveur de notre thèse. Cette méthode nous paraît bonne;

nous continuerons à l'employer. L'appui que nous trouvons chez des

écrivains et des hommes d'État, également versés dans la connaissance

des affaires de l'Amérique du Sud, nous encourage à poursuivre notre

démonstration, en nous prouvant que la voie où nous nous sommes engagé

est la seule qui conduise à la vérité. Avec des auxiliaires de cette

valeur, nous pouvons légitimement espérer que la conviction qui nous

anime sera partagée par nos lecteurs.

Nous avons dit que, aussitôt après l'entrée de l'armée brésilienne sur

le territoire oriental, un corps paraguayen avait franchi le Paranà et

s'était porté à la rencontre des Impériaux. De son côté, le général

Florès opérait un mouvement en avant et investissait Florida. Cette

petite place, défendue, par une poignée d'hommes vaillants, subit

plusieurs assauts meurtriers. Un des fils de Florès ayant été tué à la

tête de la bande brésilienne qu'il conduisait au feu, cette perte

exaspéra le général rebelle, qui redoubla d'efforts pour avoir raison de

la résistance opiniâtre des assiégés.

Ceux-ci succombèrent enfin sous le nombre.

La formule du grand capitaine: HONNEUR AU COURAGE MALHEUREUX! est

l'expression du profond respect que ressentent les nations civilisées,

en présence des braves que la fortune a trahis, mais qui ont fait leur

devoir jusqu'au bout. Ce sentiment de sympathique admiration ne pouvait

trouver place dans le coeur du Caudillo qui venait, une deuxième fois,

de vendre sa patrie au Brésil. Aveuglé par la haine et par la vengeance,

Florès fit traîner sur la Grand'Place les officiers survivants, parmi

lesquels quelques sergents, sans oublier le commandant Parragon. D'après

ses ordres, ces hommes, dont tout le crime était d'avoir combattu pour

le gouvernement légal de leur pays, furent fusillés, PAR DERRIÈRE, comme

des lâches!

Florès ne se contentait pas de faire périr les citoyens qui avaient

défendu, contre lui, le point du territoire qui leur avait été confié;

il essayait encore de flétrir leur noble conduite, en leur infligeant

une mort infamante!

La trahison souffletant la loyauté et le dévouement au devoir! N'est-ce

pas le renversement de toutes les idées reçues dans les sociétés

civilisées? Bien loin d'_honorer le courage malheureux_ et de rendre

ainsi justice _aux conquêtes de la justice sur la force, de

l'intelligence sur la matière_, l'exécution du commandant Parragon et

celle de ses officiers ne témoigne-t-elle pas d'un souverain mépris pour

l'opinion publique, et ce mépris, que signifie-t-il, sinon le culte

exclusif de la force brutale?

Le premier pas vers les pratiques de la barbarie a été fait à Florida;

le deuxième à Paysandù. Ici, l'outrage au droit des gens a été plus

marqué encore.

Le général Léandro Gomès s'était renfermé, avec quelques compagnons,

décidés, comme lui, à mourir, dans une petite ville sans murailles, sans

arsenal et insuffisamment approvisionnée. Les Orientaux, attaqués à la

fois par Florès et par les Brésiliens, étaient dans la proportion de 1

contre 10; néanmoins, par des prodiges de valeur, ils prolongèrent la

résistance pendant 50 jours! Ce poste d'honneur que protégeait

seulement, en l'absence de remparts, la poitrine de ses défenseurs,

finit par capituler. Leandro Gomès rendit son épée à un officier

brésilien.

Savez-vous quel fut le sort des hommes qui composaient la garnison de

Paysandù?

Rappelez-vous le destin du capitaine Le Clère, qui n'avait, lui aussi,

déposé les armes, qu'à la condition d'avoir la vie sauve. L'acte de

sauvagerie commis en 1711 eut une deuxième édition en 1865. Au mépris

des termes formels de la capitulation, Gomès et ses compagnons furent

barbarement égorgés.

Dans notre brochure déjà citée: L'OUVERTURE DE L'AMAZONE, nous disions,

à la page 21: «Grattez le brésilien et vous retrouverez le nègre,»

c'est-à-dire l'être abruti qui n'a qu'une idée confuse de l'honneur et

qui a perdu à ce point le sentiment du juste et de l'honnête, qu'il ne

croit pas déchoir en violant son serment.

A la même page, nous rappelions, en note, l'appréciation émue d'un de

nos compatriotes qui appartient à la marine impériale, au sujet de

l'exécution des défenseurs de Paysandù. M. Gasquy écrivait les lignes

suivantes dans un recueil publié à Paris, sous le patronage du ministre

de la marine et des colonies:

«Nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment d'admiration pour les

nobles victimes du devoir militaire, en même temps que de dégoût et de

mépris pour ceux qui les mirent lâchement à mort, ou laissèrent

s'accomplir un tel crime à l'ombre de leur drapeau.

«Gomès s'était rendu à un officier brésilien»[40].

[Note 40: _Revue Maritime et Coloniale_, décembre 1866,

page 732.]

Ce cri d'indignation devait trouver un nouvel écho, dans un chapitre

spécialement consacré à l'énumération des atteintes portées au droit des

gens, par les confédérés platéens.

Hâtons-nous d'apprendre à nos lecteurs que le gouvernement brésilien, ne

partageant ni l'admiration, ni le mépris du correspondant de la _Revue

Maritime et Coloniale_, a conféré au baron Tamandaré, commandant de

l'escadre qui coopérait à l'attaque de Paysandù, le titre de vicomte.

Dans son numéro du 5 novembre 1866, le journal de Buenos-Ayres, _El

Pueblo_, rappelle ce brillant fait d'armes du baron de Tamandaré, «jugé

digne du titre de vicomte, pour avoir commis la _lâcheté_ de démolir à

coups de canon une ville sans remparts, et d'enterrer sous les ruines

des maisons la poignée d'hommes qui les défendaient.»

Le marin brésilien qui glissa, nuitamment, à la faveur des brouillards

et d'une crue d'eau extraordinaire, devant les batteries d'Humaïta, a

reçu comme récompense de cette fuite rapide et, sans doute, glorieuse,

le titre de baron. Baron du _Passagem_, ce n'est que grotesque; vicomte

de Paysandù, c'est sinistre!

Après cela, chaque pays apprécie à sa manière l'honneur et le courage.

Nous n'avons pas à exposer le plan de campagne dressé par le maréchal

Lopez, et dont le but était de menacer tout à la fois les alliés, au sud

par les corps d'armée de Robles, de Duarte et d'Estigarribia, et au

nord, par les corps des généraux Barrios et Resquin.

L'inaction inexplicable du corps principal, confié au général Robles,

avec la mission de pénétrer hardiment dans le pays ennemi, fut cause que

les chefs Estigarribia et Duarte, qui opéraient sur le fleuve _Uruguay_,

eurent bientôt sur les bras toutes les forces de la triple alliance.

Pour comble de malheur, les canonnières brésiliennes dominaient sur

l'_Uruguay_; elles coupaient ainsi les communications des deux chefs

paraguayens qui suivaient, l'un, la rive gauche, l'autre, la rive droite

du fleuve. Désormais, chacun de ces deux chefs se trouvait réduit à la

nécessité de ne pouvoir compter que sur ses propres ressources pour

faire face aux événements qui se préparaient.

Le 17 août 1865, le corps du major Duarte, composé de 2,500 hommes,

rencontra sur les bords du Yatay l'avant-garde ennemie que Florès

commandait. L'avant-garde comprenait 5,000 Orientaux, 3,000 Brésiliens

et 1,500 Argentins, dont le chef expérimenté, le général Paunero,

brûlait du désir de venger l'échec précédemment essuyé devant

Corrientes. Bien qu'ils fussent dans la proportion de 1 contre 4, les

Paraguayens acceptèrent le combat.

Nous ne raconterons pas les prodiges de valeur dont le Yatay fut témoin

ce jour-là. Un fait suffira pour donner une idée de la brillante audace

des soldats du Paraguay. Pendant que les fantassins soutenaient le choc

des masses profondes qui les enveloppaient, les cavaliers, ayant Duarte

à leur tête, chargeaient impétueusement l'ennemi, coupaient les lignes,

culbutaient les rangs et revenaient à leur point de départ, en se

frayant de nouveau un passage à travers les bataillons stupéfiés.

TRENTE-DEUX fois, le Murat paraguayen et ses compagnons exécutèrent

ainsi de sanglantes trouées. Ils ne cessèrent de charger que lorsque,

tous, hommes et chevaux, furent mis hors de combat.

D'après le journal _El Pueblo_, de Buenos-Ayres, cette victoire coûta

cher aux alliés. Plus de 500 Orientaux et Argentins tombèrent sous les

coups de l'ennemi. Deux Brésiliens seulement furent atteints «par deux

balles perdues qui portèrent plus loin que d'ordinaire.»

C'est _El Pueblo_ qui parle, ne l'oublions pas.

Les pertes furent, naturellement, plus fortes du côté des Paraguayens.

Des 2,500 hommes du corps de Duarte, plus de la moitié gisait sur le

champ de bataille; mais, dans quel état, mon Dieu! se trouvaient ces

nobles victimes du devoir! L'_Evening-Star_ du 24 décembre 1865 va nous

l'apprendre.

Le journal de Londres dit textuellement:

«On peut se faire une idée des atrocités commises par les Brésiliens

dans la guerre contre le Paraguay, par les lignes suivantes qui

proviennent d'une source privée et tout à fait indépendante:

«Yatay est un nom qui rappelle un sentiment d'horreur à tous ceux qui

ont vu le champ de bataille, après le 17 août. C'était un spectacle

horrible! Quatorze cents Paraguayens étaient là, sans avoir reçu de

sépulture; la plupart d'entre eux avaient _les mains liées et la gorge

coupée_. Comment cela était-il arrivé? Ils avaient été faits prisonniers

et, après avoir été désarmés, ils furent égorgés et laissés sur le champ

de bataille, tandis que les plus jeunes parmi les prisonniers étaient

distribués comme esclaves entre les chefs.

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 11 / 21 段