campagne, entreprise par le cabinet dont M. Molé était le chef;
faiblement poursuivie par le maréchal Soult, et à laquelle mit fin le
traité de Mackau, le jour même où M. Thiers cédait sa place, dans les
conseils du roi, à M. Guizot.
Nous nous contenterons de relever, dans la convention du 29 octobre
1840, les dispositions qui démontrent l'excellence de la thèse que nous
avons adoptée; mais, constatons d'abord, avec M. de Brossard,
l'importance des intérêts français engagés dans la Plata. On appréciera
mieux alors le préjudice causé à notre commerce par le système,
tyrannique à l'intérieur, agressif au dehors, de Rosas, et, partant, la
nécessité où se trouvait notre gouvernement d'exiger des garanties
sérieuses de protection pour nos nationaux.
Notre commerce général, pour la période comprise entre 1827 et 1836,
donne la moyenne annuelle suivante:
Importations 3,800,000 fr.
Exportations 3,500,000 "
------------
TOTAL 7,300,000 "
Le mouvement de notre commerce spécial, pendant la même période, est
ainsi indiqué sur les documents officiels:
Importations 3,400,000 fr.
Exportations 3,300,000 "
------------
TOTAL 6,700,000 "
Ces résultats sont considérables, si l'on considère l'état continuel
d'agitation et de trouble que les partis opposés entretenaient dans
l'Uruguay, et, encore, les divisions intestines de la République
Argentine et le régime oppressif qu'y avait établi le général Rosas;
toutes circonstances peu favorables au développement des relations
extérieures. Mais, telle est l'attraction qu'exercent ces contrées sur
notre commerce que, à l'époque même où le blocus était établi devant
Buenos-Ayres, le mouvement français d'importation et d'exportation, dans
la Plata, se traduisait par des chiffres plus élevés encore.
Voici le tableau officiel de ce mouvement pour l'année 1839:
COMMERCE GÉNÉRAL:
Importations 6,000,000 fr.
Exportations 5,000,000 »
----------
TOTAL 11,000,000 »
COMMERCE SPÉCIAL:
Importations. 5,000,000 fr.
Exportations 4,000,000 »
----------
TOTAL 9,000,000 »
Maintenant, veut-on connaître le rang qu'occupait notre marine
marchande, dans le classement des nations qui avaient des relations
suivies avec ces régions lointaines? Notre pavillon distançait tous les
autres, dans une proportion de 78 pour cent; il représentait donc les 8
dixièmes, à peu près, de la navigation de la Plata.
Ces chiffres ont une incontestable éloquence.
En dehors de la triple question d'humanité, de dignité, de justice, qui
obligeait la monarchie de juillet à protéger ses nationaux dans leurs
biens et dans leur vie, se posait, s'imposait, devrions-nous dire, la
double question commerciale et maritime.
Toutes ces considérations réunies décidèrent les ministres de Louis
Philippe à accentuer davantage leur politique, dans les rapports de la
France avec la République Argentine.
Le blocus de Buenos-Ayres, la prise de l'île de Martin Garcia par nos
marins, l'envahissement de l'Etat Oriental par Echague, la victoire de
Cagancha, remportée par Rivera, les opérations des généraux alliés, Paz,
Lavalle, Lamadrid, qui commandaient les forces d'Entre-Rios et de
Corrientes, placèrent Rosas dans une situation critique, d'où le rusé
Gaucho se tira momentanément, en signant le traité Mackau.
Nous trouvons dans ce document la preuve manifeste que l'idée de
l'équilibre platéen, idée primitivement anglaise, sans doute, et qui
avait reçu un commencement d'exécution, en 1828, par la création de
l'Etat Oriental, avait été adoptée en principe par le cabinet des
Tuileries.
En effet, une lettre de M. Thiers, publiée dans _le Constitutionnel_ du
16 mai 1846, nous apprend que «les instructions de M. de Mackau lui
enjoignaient d'exiger une indemnité pour les Français qui avaient
souffert des cruautés de Rosas... et des conditions honorables pour nos
alliés. Ces alliés étaient de deux espèces: les insurgés de
Buenos-Ayres... lesquels avaient reçu des subsides de nous, et l'Etat de
Montevideo, qui était un allié, agissant avec nous comme un Etat
indépendant. Pour les uns, il y avait à obtenir une amnistie; pour les
autres, une _garantie d'existence_.»
Naturellement, le plénipotentiaire français s'inspira des instructions
qu'il avait reçues; aussi l'article 3 du traité du 29 octobre stipule
une amnistie pour les Argentins insurgés, en même temps que l'article 4
dit textuellement: «Il est entendu que le gouvernement de Buenos-Ayres
continuera à considérer en état de parfaite et absolue indépendance la
république orientale de l'Uruguay, de la manière qu'il l'a stipulé dans
la convention préliminaire de paix conclue, le 27 août 1828, avec
l'empire du Brésil, sans préjudice de ses droits naturels, toutes les
fois que le demanderont la justice, l'honneur et la sécurité de la
Confédération Argentine.»
Interpellé à la chambre des pairs au sujet de la réserve qui termine
l'article 4, M. Guizot en a précisé ainsi la portée, dans la séance du
15 janvier 1842:
«Le sens que nous attachons à cet article, c'est que le gouvernement de
Buenos-Ayres est tenu de respecter l'indépendance de la République de
l'Uruguay, et de ne point conquérir cette république, de ne point se
l'incorporer, de ne point en faire une province de la Confédération,
sans que, cependant, il lui soit interdit, comme cela peut se faire
entre Etats indépendants, de faire la guerre à la République de
l'Uruguay, si l'honneur et la sécurité de la Confédération Argentine
l'exigent.»
Dans son rapport présenté, le 17 décembre 1849, à l'Assemblée
législative, M. Daru a dissipé les dernières ombres que pouvait laisser
subsister encore la rédaction de l'article 4. La pensée du gouvernement
est mise en pleine lumière dans ces franches et loyales paroles:
«Cette réserve ne peut changer la signification de l'article lui-même.
Il y avait là évidemment deux droits consacrés: celui du général Rosas
d'intervenir, les armes à la main, si son intérêt ou son honneur le lui
commandait; celui de la France, d'examiner si le gouvernement argentin,
sous prétexte de venger son honneur ou de servir ses intérêts, ne
porterait pas atteinte à l'indépendance de l'Etat Oriental.»
Mais ce droit que la France se réserve, de protéger Montevideo, au
besoin, contre l'astucieuse politique du tyran de Buenos-Ayres, le
dénierait-on au Paraguay qui a besoin pour vivre qu'on respecte les
_garanties d'existence_, exigées par M. Thiers pour l'Etat Oriental en
1838, et accordées depuis par les traités? On oublierait alors que le
Paraguay est placé dans le cas de légitime défense, du moment où l'on
attaque la République de l'Uruguay.
En 1840, la diplomatie européenne n'avait pas encore admis le Paraguay
au rang des nations. L'indépendance de Montevideo, à laquelle se
rattachait l'intérêt général du commerce, représentait, à cette époque,
la première garantie essentielle de l'équilibre platéen. C'est pour
maintenir cette garantie que la France, armée de l'article 4 du traité
Mackau, se tenait prête à agir, dans l'hypothèse d'une agression
injustifiée de la part de Rosas.
On acquerra bientôt la preuve que les ministres de Louis Philippe se
montraient bien avisés, en prenant leurs précautions, dans la prévision
de complications futures.
Que signifiait donc réellement l'article 4 du traité Mackau?
Cet article contenait l'injonction formelle adressée au gouvernement
argentin «de respecter l'indépendance de la République de l'Uruguay et
de ne point conquérir cette république, de ne point se l'incorporer, de
ne point en faire une province de la Confédération», sous peine de se
heurter contre les forces de la France.
Que disait le _casus belli_ posé au Brésil, en 1864, par le maréchal
Lopez?
Exactement la même chose que l'article 4 du traité Mackau.
Jusqu'ici, on le voit, la politique suivie par le Paraguay est bien
identique à celle que la France et l'Angleterre ont inaugurée sur les
rives de la Plata.
V
Établissement de l'équilibre platéen.
La paix à _tout prix_, pourvu que l'accord existât avec l'Angleterre,
telle était la devise de la monarchie de juillet.
Cette politique effacée, qu'on a si cruellement caractérisée en
l'appelant _une halte dans la boue_, produisait de déplorables effets
dans la Plata, où elle paralysait l'action de nos agents.
Les instructions envoyées de Paris à l'amiral Massieu de Clerval, qui
commandait la station française du Brésil et de la Plata, portaient
textuellement:
«Revenus à la position de neutres, entre Buenos-Ayres et Montevideo,
depuis la signature de la convention du 29 octobre 1840, nous devons et
nous _entendons_ conserver cette position. Telle est aussi la règle
formelle des obligations imposées au chef de la station navale, dans
toutes les éventualités présentes et futures de la guerre engagée entre
les Républiques Argentine et de l'Uruguay.»
Louis Philippe avait déterminé la limite que ses ministres ne devaient
jamais dépasser, par cette formule pittoresque dans laquelle il avait
condensé sa volonté:
«Des notes, souvent; des blocus, quelquefois; des pantalons rouges,
jamais.»
Rosas connaissait-il la résolution arrêtée dans les conseils de la
monarchie, de ne plus engager sérieusement le drapeau de la France?
Il y a lieu de le croire, lorsqu'on se rappelle l'audacieuse
soustraction accomplie, en 1840, dans les archives du consulat général,
à Montevideo, d'une dépêche originale du maréchal Soult. Cette dépêche,
qui exprimait la pensée secrète du gouvernement français, coûta, dit-on,
50,000 francs au dictateur argentin.
Celui-ci trouvait donc jusque dans nos rangs des agents dévoués à ses
intérêts; dès lors, il ne serait pas étonnant que le mot de Louis
Philippe lui eût été rapporté, et qu'il fût instruit des dispositions
exactes du cabinet des Tuileries au sujet des affaires de la Plata.
Du reste, les ménagements excessifs dont il se voyait l'objet auraient
suffi pour lui révéler le sens des instructions envoyées de Paris, aux
représentants de la politique française dans ces contrées.
L'attitude pleine de réserve de nos agents et l'esprit de conciliation
qu'ils apportaient dans leurs rapports avec le dictateur, apprirent donc
à celui-ci qu'il n'avait pas à redouter, pour le moment, une action
énergique de la part de la France. Cette conviction enhardit Rosas et le
poussa à ne plus garder de mesure pour atteindre son but; ce but, nous
le connaissons.
Rosas n'oubliait pas l'utile concours que nous avait donné l'Etat
Oriental, en mettant ses ports à la disposition de notre escadre. C'est
la concession de cette base d'opérations qui nous avait permis de rendre
effectif le blocus de Buenos-Ayres. Rosas conservait dans le coeur cet
amer souvenir; mais il était une chose, surtout, qu'il ne pouvait
pardonner à Montevideo, c'était sa prodigieuse et toujours croissante
prospérité.
Favorisé par sa position spéciale à l'embouchure de la Plata, position
qui fait de ce port l'intermédiaire naturel entre l'Europe et les
populations de la rive gauche, Montevideo n'a besoin que de la paix pour
développer immédiatement et considérablement les éléments de richesse
qu'il possède. Trois années lui avaient suffi--de 1838 à 1841--pour
augmenter de 60,000 immigrants le nombre de ses citoyens, et pour
tripler presque le chiffre de ses revenus qui, de 5 millions de francs,
s'étaient élevés à 12 millions.
L'activité et le travail français avaient principalement contribué à
produire ces magnifiques résultats.
D'après M. de Brossard, qui était à même, on le sait, de puiser ses
renseignements aux sources officielles, 8,000 seulement de nos
compatriotes résidaient, en 1841, à Buenos-Ayres, tandis que la colonie
française de Montevideo comprenait, à la fin de cette même année, un
nombre approximatif de 25,000 âmes; en tout, 33,000 individus qui
avaient droit, sur les deux rives de la Plata, à la protection du
drapeau français.
Naturellement, le développement de nos relations commerciales avec
l'État Oriental avait accompagné le mouvement progressif de cette
immigration sur la rive gauche de la Plata.
La balance en notre faveur qui était,
en 1838, de 2,215,755 fr.
atteignait, en 1842, le chiffre de 5,413,859
De même pour notre navigation, qui comprenait:
En 1839, 56 bâtiments jaugeant ensemble 10,040 tonneaux
En 1841, 90 -- -- -- 15,230 --
En 1842, 195 -- -- -- 40,950 --
Le jeune diplomate qui a publié les CONSIDÉRATIONS HISTORIQUES ET
POLITIQUES SUR LES RÉPUBLIQUES DE LA PLATA, ajoute à ce sujet:
«La seule année 1842, pendant laquelle nos relations avec la Plata
avaient repris leur cours normal, donne un mouvement commercial de
37,500,000 francs.»
Par ce rapide aperçu, on comprendra combien devait être profonde la
jalousie haineuse de Rosas. Ce mauvais sentiment avait grandi chez lui,
en raison de la prospérité inouïe de Montevideo.
Les prétextes de guerre contre la pacifique, mais brillante rivale de
Buenos-Ayres, ne manquèrent pas au dictateur argentin. Excipant de la
réserve qui terminait l'article 4 du traité Mackau, Rosas prétendit que
la sécurité de la Confédération était compromise par la présence de
Rivera sur le siége présidentiel de l'Uruguay, et que «les véritables et
durables garanties de paix ne se trouveraient que dans le rétablissement
de l'autorité légale, violemment expulsée.»
Cette autorité _légale_, que le Gaucho effronté prenait ainsi hautement
sous sa protection, était celle de don Manuel Oribe, président
démissionnaire depuis le 20 octobre 1838.
Pour mieux apprécier la nécessité où la France et l'Angleterre se
trouvèrent d'intervenir, en 1845, sur les rives de la Plata, et, aussi,
la vigoureuse détermination que dut prendre le Paraguay, en 1864, contre
la ligue formée par les ministres brésiliens et le général Mitre, il
convient d'insister sur la politique cauteleuse, envieuse, perfide, que
les pouvoirs publics, à Buenos-Ayres, n'ont cessé de pratiquer à l'égard
de l'État Oriental, depuis la proclamation de son indépendance.
Pendant sa longue dictature et jusqu'au jour de sa chute, Rosas n'a eu
qu'une pensée: absorber ou ruiner Montevideo.
«Oribe, dit M. de Brossard, n'était qu'un prétexte pour Rosas; le but
réel de ce dernier était la ruine, l'annexion ou, tout au moins,
l'asservissement indirect à son influence de l'Etat Oriental.»
«Cette question de la présidence d'Oribe ou de Rivera, dit, à son tour,
M. Massieu de Clerval, dans sa dépêche à l'amiral Lainé, n'est qu'un
prétexte que prend Rosas pour rester dans un état de guerre qui convient
à sa politique.»
C'est parce que Oribe était l'instrument docile de ses projets
ultérieurs, que le dictateur de Buenos-Ayres l'avait soutenu dans sa
lutte contre Rivera. Après la journée de Palmar (10 juin 1838), où il
fut battu par son compétiteur, ce président oriental comprit, enfin, que
l'opinion n'était pas avec lui; il résigna alors un pouvoir qu'il devait
en grande partie à l'influence de Rivera, et se retira à Buenos-Ayres,
auprès de celui dont les conseils l'avaient perdu.
Rosas accueillit généreusement le vaincu de Palmar; il l'admit dans son
intimité, afin de se l'attacher davantage et, comme il lui fallait pour
le moment un ministre implacable de ses vengeances, il le plaça à la
tête de son armée.
Oribe, vainqueur de Lavalle au Quebrachito, en 1840, et une deuxième
fois à Famalla, en 1841, mit en pleine déroute, le 6 décembre, à la
bataille de l'Arroyo-Grande, son rival détesté, Rivera, qui commandait
les insurgés argentins.
La médiation amicale de la France et de l'Angleterre avait été
précédemment repoussée. Les ministres de ces deux puissances, le comte
de Burde et M. de Mandeville, réclamèrent plus énergiquement la
cessation des hostilités. La réponse de Rosas aux protestations du
second et aux menaces du premier, fut l'ordre donné à Oribe de franchir
l'Uruguay et de se porter sur le territoire oriental.
Le 16 février 1843, l'armée argentine prenait ses positions de siége
devant Montevideo, en même temps que l'escadre de Buenos-Ayres bloquait
les ports de la République.
Les lecteurs remarqueront que la tactique fut la même en 1864, pour
arriver à l'envahissement de la Bande-Orientale. La seule différence
qu'on est en droit de signaler, dans la trame ourdie à ces deux époques
par les ennemis de Montevideo, se trouve dans la manière dont les
hostilités furent engagées.
Rosas proclamait hautement son intention de rétablir Oribe sur le
fauteuil présidentiel, et, en vue du but indiqué, il mettait ses forces
de terre et de mer à la disposition de celui qu'il appelait son allié.
Mitre et les ministres de Dom Pedro II, au contraire, préparaient les
voies, mais sans oser avouer leurs projets. Tout en conservant des
relations diplomatiques avec l'État Oriental, ils fournissaient
sournoisement des armes et des subsides à l'homme sinistre qui avait
déjà vendu son pays au Brésil.
Ces menées ténébreuses ne prirent fin que lorsque le Paraguay eut
arraché les masques. Alors eut lieu l'explosion de la mine dont la
poudre avait été fournie, et par Buenos-Ayres et par Rio-de-Janeiro.
Mais, répétons-le, au fond, la tactique était la même en 1864 qu'en
1843. A chacune de ces deux époques, le complot s'appuyait également sur
la trahison.
L'Oriental Florès avait accepté la honteuse mission d'introduire les
bataillons esclavagistes au sein de sa patrie, tout comme l'ex-président
Oribe, à la tête de l'armée argentine, s'apprêtait à conquérir
Montevideo, pour soumettre ensuite cette ville au joug de Buenos-Ayres.
Les intérêts du commerce et ceux de l'humanité se trouvaient donc
sérieusement compromis par la marche d'Oribe en avant.
Malgré la résolution prise de maintenir sa neutralité, la France ne
pouvait pas oublier qu'elle avait prescrit à ses agents «de ne pas
souffrir que dans cette lutte armée, non plus que dans la guerre civile
qui pourrait s'en suivre sur le territoire de l'État de Montevideo ou de
Buenos-Ayres, les intérêts et les personnes de nos compatriotes aient à
éprouver la moindre atteinte[38].»
[Note 38: Instructions données les 12 et 23 mars 1842, à
l'amiral Massieu de Clerval.]
Dans cette circonstance encore, les événements furent plus forts que la
volonté humaine, et la France, d'accord avec la Grande-Bretagne, releva
le défi de l'insolent Gaucho.
Mais, nous le demandons à nos contradicteurs, n'est-ce pas cet exemple
qu'a suivi l'héroïque Paraguay lorsque, ne comptant ni le nombre, ni la
puissance de ses ennemis, il a volé au secours de Montevideo?
La France et l'Angleterre avaient déjoué les projets de Rosas, favorisés
par la complicité d'Oribe; le Paraguay voulait faire échouer la perfide
combinaison de Mitre et du cabinet de San-Christoval, servie par la
complicité de Florès.
Le Paraguay,--qu'on lui reproche sa témérité, si l'on veut, mais qu'on
lui accorde, du moins, le tribut de sympathique admiration que mérite sa
généreuse initiative; le Paraguay s'est levé pour défendre l'oeuvre de
la France et de l'Angleterre, qui consacre son existence.
Nous avons dit que cette oeuvre--l'établissement de l'équilibre
platéen--reposait sur trois garanties essentielles: l'indépendance de
l'État Oriental, l'existence indépendante du Paraguay, et la liberté de
navigation des affluents de la Plata.
Le traité du 29 octobre 1840, en plaçant l'indépendance de Montevideo
sous la protection directe de la France, donnait la première de ces
garanties; la seconde ne pouvait exister qu'avec la troisième, et
celle-ci, momentanément acquise, après la victoire d'Obligado, n'a été
réellement obtenue qu'un an après la chute de Rosas.
Il va être péremptoirement démontré, toujours à l'aide de documents
officiels, que la liberté des fleuves, _non admise encore, en 1869, par
le Brésil_, ne l'oublions pas, et la reconnaissance du Paraguay, étaient
bien, avec l'indépendance de Montevideo, l'objectif de l'intervention
anglo-française.
Le dernier point, relatif à l'Etat Oriental, n'a plus besoin d'être
traité; il s'affirme avec une évidence égale à l'importance des intérêts
commerciaux dont les deux grandes puissances venaient prendre la
défense.
Le deuxième, qui a trait à la reconnaissance du Paraguay, dépend
absolument du premier. Et, en effet, on ne pouvait songer à créer
diplomatiquement ce nouvel Etat qu'après lui avoir assuré les moyens de
vivre et d'exercer sans obstacle son initiative souveraine.
Pour Montevideo, comme pour le Paraguay, la liberté de navigation était
la condition essentielle de l'équilibre que la France et l'Angleterre se
proposaient d'établir dans la Plata.
On comprenait excellemment à Paris, comme à Londres, que la complète
pacification de ces belles contrées ne serait jamais obtenue, et que
leur développement industriel, commercial, moral--moral surtout--ne
cesserait pas d'être entravé, tant qu'on n'aurait pas eu raison des
prétentions persistantes de Buenos-Ayres, sur la propriété exclusive des
fleuves et des territoires qui avaient appartenu à l'ancienne
vice-royauté de la Plata.
Aussi, toutes les instructions données à leurs agents, par les ministres
français et anglais, portent la trace de cette préoccupation. Il y avait
là un problème dont la solution importait à l'avenir de vastes
territoires à peine explorés, presque inconnus pour la plupart, et qui
offraient à l'activité sociale un magnifique champ d'exploitation.
Dans la pensée des hommes d'Etat qui dirigeaient la politique des
Tuileries et celle du _Foreign-Office_, cette solution ne pouvait être
obtenue que par l'application du principe qui avait prévalu dans le
Congrès de Vienne. Le moment propice était arrivé d'une revendication
solennelle, faite au nom de l'intérêt général des nations, sur un
domaine usurpé, depuis près de quatre siècles, par une politique
ombrageuse et oppressive.
Comme l'avaient fait le Rhin, le Weser et le Pô; le Paranà, le Paraguay
et l'Uruguay devaient, enfin, renverser leurs barrières fiscales et
s'ouvrir au commerce et à la civilisation.
«L'objet important pour les parties médiatrices, celui que, surtout, on
ne doit pas perdre de vue un seul instant, c'est la conservation de
l'indépendance de Montevideo. L'honneur de l'Angleterre, comme celui de
la France et du Brésil, est engagé à soutenir cette indépendance.»
Tel est le langage de lord Aberdeen dans les instructions qu'il donnait
au plénipotentiaire anglais, le 25 février 1845; mais le noble lord
ajoutait immédiatement:
«Si on réalise l'espérance conçue par le gouvernement de S. M.
Britannique et par celui de France, de terminer les hostilités par une
médiation amicale, alors je me disposerai à vous transmettre des
instructions pour unir vos efforts à ceux du ministre de France, _pour
assurer la libre navigation de la Plata_ et de ses affluents... vous
aurez soin de ne prendre aucun engagement qui puisse lier le
gouvernement de S. M. Britannique et l'empêcher de négocier par la suite
sur un sujet _d'un aussi grand intérêt_.»
M. Guizot partageait entièrement les vues de lord Aberdeen, au sujet des
importants débouchés que procurerait au commerce européen l'ouverture
des fleuves.
Dans une de ses dépêches à M. de Saint-Aulaire, notre ambassadeur à
Londres, le ministre de Louis Philippe disait:
«Nous ne pourrions que demander, comme une conséquence de notre
intervention, l'application des principes établis par le Congrès de
Vienne, pour la libre navigation des rivières, à celles qui descendent
des frontières du Brésil et du Paraguay, pour se jeter dans le Rio de la
Plata.»
M. Guizot reprenait cette thèse le 22 mars 1845; il écrivait alors:
«Il est encore convenu que s'il était possible de profiter de la
situation qui va commencer pour obtenir que les affluents de la Plata
soient ouverts à la libre navigation, les représentants des deux grandes
puissances s'occuperont de cette question...»