Il lui incombait de plus, toujours au nom de cette souveraineté

populaire dont il était l'expression légitime, de s'approprier le

principe déposé en germe dans les articles 14, 96, 108-117 de l'acte du

24 mars 1815; de féconder ce principe démocratique, et de lui faire

produire ses conséquences rationnelles.

La protection des Français résidant dans la Plata va fournir aux

ministres de Louis Philippe l'occasion d'inaugurer, de l'autre côté de

l'Océan, la véritable politique internationale et humanitaire, un moment

entrevue par les plénipotentiaires du Congrès de Vienne, qui en avaient

timidement limité l'exercice sur quelques fleuves européens; cette

politique de liberté commerciale et d'affranchissement des peuples, pour

la défense de laquelle le Paraguay, qu'elle a régénéré, risque à cette

heure même de perdre son indépendance.

Mais, comme la France ne sera pas seule engagée dans cette revendication

du droit de libre navigation sur les rivières platéennes, nous allons

sommairement indiquer les motifs particuliers qui déterminèrent

l'Angleterre à unir ses efforts aux nôtres, en vue d'un but commun à

atteindre.

III

Politique commerciale et humanitaire de la Grande-Bretagne dans la

Plata.

Le Pacte de famille qui consacrait l'assimilation des Français aux

Espagnols, et l'édit de 1777 qui décrétait la liberté de commerce entre

Buenos-Ayres et la métropole, ne pouvaient profiter en rien aux Anglais.

Ceux-ci, toutefois, avaient déjà mis un pied sur le territoire platéen,

par suite d'une disposition du traité d'Utrecht (1715) qui enlevait à la

France, pour l'accorder à sa rivale, un privilége honteux, celui de

_fournir des esclaves_ aux colonies hispano-américaines.

La Compagnie anglaise de l'_Asiento_ eut dès lors un comptoir à

Buenos-Ayres.

Bien que les opérations négrières de ce comptoir favorisassent un

certain mouvement de contrebande, cependant, l'Angleterre ne faisait

aucun commerce sérieux avec les possessions espagnoles d'Amérique. Toute

l'activité de nos voisins se portait vers le nord du nouveau continent

qui était devenu et qui resta pour eux, même après la mémorable

proclamation du 4 juillet 1776, leur débouché principal.

Ce n'est, à vrai dire, qu'en 1806 que les Anglais prirent le chemin de

la Plata; et, encore, à cette date, ils s'y présentèrent en ennemis.

L'Espagne, entraînée, comme un vulgaire satellite, dans l'orbite de la

politique napoléonienne, avait déclaré la guerre à la Grande-Bretagne

(1804). Le désastre de Trafalgar (1805), où ses vaisseaux combattaient à

côté des nôtres, laissant la mer libre aux Anglais, ceux-ci firent une

première tentative contre Buenos-Ayres.

Un Français, Liniers, au service de l'Espagne, délivra la ville et força

le général ennemi à la retraite.

L'année suivante, une armée anglaise de 12,000 hommes attaqua

Montevideo.

La place comptait parmi ses défenseurs un corps de Français que

commandait un de leurs compatriotes, le colonel Mordell.

La fortune sourit un moment à sir Samuel Auchmuty; Montevideo tomba en

son pouvoir.

Mordell avait péri pendant l'assaut.

Ces faits se passaient le 3 février 1807.

Dans le mois de juillet suivant, les Anglais, qui avaient reçu des

renforts, assaillirent de nouveau Buenos-Ayres. Là, ils se retrouvèrent

en présence du brave Liniers, que sa belle conduite de l'année

précédente avait fait nommer vice-roi de la Plata.

Liniers infligea aux envahisseurs une deuxième leçon, plus terrible

encore que la première.

Le général Whitelock, qui se nattait de prendre la revanche de

Beresford, se vit contraint comme lui de signer la capitulation que le

vice-roi lui imposa.

Cette double victoire exalta le patriotique orgueil des platéens. En

leur inspirant un juste sentiment de leur valeur, elle rendit plus

ardentes leurs aspirations vers l'indépendance.

Au fond de toutes les résolutions de la Grande-Bretagne, il est rare de

ne pas trouver une arrière-pensée commerciale.

En 1771, les Anglais avaient été chassés violemment des îles Malouines

dont ils s'attribuaient la découverte, et que, pour ce motif, ils

avaient eu la malencontreuse idée d'appeler _Maiden's Islands_, îles de

la Vierge, en l'honneur de la royale maîtresse du comte d'Essex.

Au commencement de notre siècle, le gouvernement britannique n'avait pas

encore digéré cet affront; mais, après la journée de Trafalgar, il avait

cru le moment favorable, et pour satisfaire sa haine contre l'alliée de

la France, et pour réparer la perte des Malouines par la conquête d'un

territoire plus vaste et plus riche.

De là, les deux expéditions de 1806 et de 1807.

Repoussés par la force des armes de ce splendide marché qu'ils

prétendaient accaparer, les Anglais changèrent de tactique. La

perspective de brillantes transactions leur inspira la pensée de ramener

à eux l'opinion chez ces mêmes peuples qu'ils avaient vainement tenté de

subjuguer. Dans ce but, la Grande-Bretagne plaida auprès des Cortès et

auprès de Ferdinand VII la cause des colonies soulevées, mais non encore

séparées de la monarchie espagnole. Elle demandait principalement pour

elles l'abandon du régime colonial et la liberté complète du commerce.

Par leur déclaration du mois d'octobre 1810, les Cortès de Cadix avaient

accordé l'égalité politique et civile à tous les Hispano-Américains;

mais cette mesure, qui n'était qu'une tardive réparation, fut annulée,

le 18 mars 1812, par l'article de la Constitution qui enlevait aux

hommes de sang mêlé (ceux-ci composent la majorité des habitants) le

droit d'élire et d'être élu.

La proclamation du mois de juin 1814, par laquelle Ferdinand VII

enjoignait impérieusement à ses sujets d'Amérique de déposer les armes

et de se soumettre à l'autorité métropolitaine, précipita le dénoûment

du drame de l'émancipation.

Depuis le remplacement de Cisneros y la Torre par la Junte Suprême

(1810), les Platéens s'étaient gouvernés au nom de Ferdinand VII; ce qui

n'avait pas empêché ces mêmes Platéens de battre en différentes

rencontres les troupes de ce même monarque: à Cotagayta et à Tupiza, les

24 octobre et 7 novembre 1810; à Tucuman, le 24 septembre 1812; à Salta,

le 20 février 1813; enfin, à Montevideo, le 20 juin 1814.

Après toutes ces victoires gagnées contre les soldats royaux, la

proclamation hautaine de Ferdinand VII n'était autre chose qu'un acte

insensé qui devait exciter l'indignation et le mépris. C'est, en effet,

ce qui arriva.

Il ne s'agissait plus désormais de compromis à négocier, ni de

concessions plus ou moins larges à obtenir des anciens maîtres du pays.

La fiction maintenue jusqu'alors, malgré l'état de guerre, n'avait plus

sa raison d'être. L'heure avait sonné de donner la sanction légale à la

situation de fait que les événements avaient créée. La révolution

commencée par la Cabildo de la place de la Victoria fut consacrée, le 9

juillet 1816, par le Congrès de Tucuman.

L'indépendance absolue des provinces de la Plata venait d'être

proclamée, au nom de la souveraineté du peuple.

Nous avons eu l'occasion de signaler l'attitude du duc de Wellington au

Congrès de Vérone.

Conformément à la politique que son pays avait adoptée dans la question

américaine, le représentant de l'Angleterre défendit, au sein du

Congrès, la cause des jeunes Républiques; et, même, il ne cacha pas

l'intention où était son gouvernement de reconnaître l'indépendance de

ces nouveaux États.

L'opposition unanime des grandes puissances n'influa en rien sur la

détermination indiquée par le noble lord. Le but de l'Angleterre fut

atteint le 2 février 1825, date du traité que conclut avec elle la

République Argentine.

Ce traité ne se contentait pas d'ouvrir le marché de Buenos-Ayres aux

produits du Royaume-Uni; il plaçait encore les citoyens de ce royaume

dans une situation exceptionnellement avantageuse, et accordait à son

commerce tous les priviléges qui résultaient de la déclaration faite, en

1821, par Rivadavia.

Cette déclaration portait:

«Le gouvernement de Buenos-Ayres n'accueillera aucune communication

diplomatique ou commerciale de la part des négociateurs qui se

présenteraient à main armée, ou sans les formalités voulues par le droit

des gens.»

Ce qui revenait à dire que la République Argentine fermait ses ports et

son territoire aux États qui n'avaient pas reconnu son indépendance.

Combinées avec ses fières, mais téméraires paroles, les dispositions

contenues dans le traité du 2 février 1825 livraient le marché platéen

au pavillon britannique, à l'exclusion de tous les autres pavillons.

Et afin que rien ne manquât à la victoire commerciale remportée par le

cabinet de Saint-James, les stipulations de ce traité ne devaient point

cesser de produire leurs effets. Contrairement à la règle adoptée, à

l'exemple de la grande République du Nord, par les autres États du

continent américain, ces stipulations étaient consenties pour un temps

indéfini; elles sont perpétuelles.

Le droit, reconnu, de l'Angleterre, d'intervenir dans les affaires de la

Plata, date donc de l'année 1825. Ce droit, le gouvernement britannique

l'exerça utilement, en 1828, alors que la compétition armée du Brésil et

de Buenos-Ayres, pour la possession de la province de l'Uruguay,

désolait l'estuaire platéen et arrêtait le mouvement des affaires.

C'est à cette occasion que le principe déposé dans les articles 14, 96,

108, 109, 117 de l'Acte final du Congrès de Vienne, reçut un

commencement d'application sur la terre américaine.

Buenos-Ayres, nous le savons, prétendait avoir un droit de souveraineté

sur les fleuves platéens, et nul doute que le Brésil ne revendiquât le

même droit sur la mer intérieure que forment ces fleuves, si l'annexion

de Montevideo mettait dans sa main la clef de la Plata.

Dans cette situation, il y aurait eu péril pour le commerce général et,

par conséquent, pour la civilisation de ces contrées, si le territoire

de la Bande-Orientale eût appartenu à l'un des belligérants. Le monopole

de la navigation ne pouvant être accordé ni au Brésil ni à Buenos-Ayres,

il s'agissait de constituer un état de choses qui laissât libre l'accès

de la Plata et qui, en même temps, enlevât tout prétexte au cabinet de

San-Christoval pour s'immiscer désormais dans les affaires de ce pays.

La solution désirée se trouva indiquée dans le mémorandum de lord

Ponsomby, dont l'article 1er porte:

«La Province Orientale sera érigée en Etat libre, indépendant et

séparé.»

La combinaison du ministre anglais était la seule, en effet, qui

conciliât les intérêts divers engagés dans la question.

D'un côté, les Orientaux ne voulaient être ni _Espagnols_, ni

_Brésiliens_, ni _Argentins_, ni _Porteños_; ils réclamaient le droit de

vivre de leur vie propre, en formant une nationalité distincte.

Certes, on ne contestera pas qu'ils fussent fondés, au même titre que

les autres provinces émancipées par la révolution, à disposer de leur

sort et à obtenir ainsi le bénéfice du sang versé dans la lutte contre

les anciens dominateurs du pays.

D'un autre côté, la faiblesse du nouvel Etat offrait toutes les

garanties désirables contre la confiscation, à son profit, de la

navigation intérieure.

Des négociations furent poursuivies par l'Angleterre, tant à

Buenos-Ayres qu'à Rio-de-Janeiro, sur la base du mémorandum de lord

Ponsomby. Après deux ans de cette médiation active, on tomba enfin

d'accord. Le traité de paix signé à Rio-de-Janeiro, le 27 août 1828, par

les ministres plénipotentiaires des deux puissances belligérantes, fut

ratifié à Montevideo, le 4 octobre de la même année.

Les articles 1 et 2 du traité portaient reconnaissance de la

Bande-Orientale comme _État libre et indépendant_.

Il n'était pas question, sans doute, dans ce document, d'ouvrir les

fleuves aux navires marchands de toutes les nations; mais il faut tenir

compte tout à la fois des préjugés économiques dont les parties

contractantes avaient hérité de l'Espagne et du Portugal, et de la

situation exceptionnelle que le droit monarchique faisait au jeunes

Républiques américaines.

Dans tous les cas, ni Buenos-Ayres, ni Montevideo n'avaient à

sauvegarder les intérêts commerciaux des États qui les considéraient

encore comme des provinces insurgées, et faisant toujours partie du

domaine espagnol.

Quant à l'Angleterre, satisfaite du privilége que lui accordait le

traité de 1825, elle n'avait rien à désirer actuellement pour elle-même,

et rien à demander pour les autres puissances maritimes. Au Congrès de

Vérone, ses sympathies pour les nouveaux États de l'Amérique latine

s'étaient fermement, loyalement affirmées, et, depuis lors, sa

politique, sur ce point, n'avait pas varié. Pourquoi les monarchies

européennes avaient-elles persisté dans leurs doctrines absolues, à

l'égard des anciennes colonies espagnoles? Chacun récoltait ce qu'il

avait semé; c'était justice.

Cependant, il convient de le reconnaître, le traité du 27 août 1828

conclu, nous ne dirons pas sous la pression, mais sous l'influence de la

parole énergique de l'Angleterre, constitue un véritable progrès, au

point de vue des relations internationales.

Parce qu'elle possédait les deux rives de la Plata, l'Espagne se

considérait comme souveraine maîtresse de cette mer intérieure;

naturellement, la République Argentine, que la Révolution victorieuse

avait substituée aux droits de l'Espagne, avait hérité de la même somme

de souveraineté.

Or, d'après un article additionnel du susdit traité, la navigation de la

Plata, autrefois propriété exclusive de la couronne de Castille;

devenue, depuis 1810, une partie du patrimoine de Buenos-Ayres, était

déclarée libre pour les sujets des deux nations belligérantes, pendant

une période de 15 années.

Si nous ajoutons que le droit de navigation s'étendait sur les affluents

de la Plata et que, forcément, par le fait de son existence, la nouvelle

République de l'Uruguay participait aux précieux priviléges que se

réservaient le Brésil et Buenos-Ayres, on admettra bien que là, aussi,

une brèche venait d'être faite à l'ancien droit féodal, et que cette

brèche était assez large pour livrer passage à la doctrine adoptée, 13

ans auparavant, par le Congrès de Vienne.

Montevideo reconnu comme État indépendant, c'était le trait d'union

entre les vieilles traditions économiques et les idées nouvelles;

c'était, pour ces belles contrées, la garantie diplomatique d'un

meilleur avenir; c'était, enfin, la pierre d'attente d'un système

général ayant pour but la régénération de l'Amérique latine.

Par les stipulations du traité qu'elle avait élaboré, la Grande-Bretagne

n'avait pas seulement accru, au profit de son commerce, l'influence déjà

acquise; tout en soignant ses intérêts particuliers, elle venait

d'ouvrir à de généreuses populations la voie conduisant aux brillantes

destinées qui leur étaient réservées.

La création de l'Etat Oriental marquait donc l'avénement d'une ère de

progrès pacifiques, succédant à des siècles d'oppression, à 18 ans

d'agitations stériles.

Désormais, la civilisation européenne allait veiller, avec l'Angleterre,

à la porte de l'estuaire platéen, conviant les citoyens des bas et des

hauts territoires à s'unir pour la sainte croisade de la liberté et du

travail, qui produisent l'ordre et la prospérité, contre la

superstition, les préjugés, l'ignorance, qui engendrent la misère et

l'anarchie.

Tels étaient les magnifiques résultats que promettait le traité du 27

août 1828; ces résultats, tout indiquait qu'ils auraient été obtenus,

sans l'aveugle ambition d'un despote rusé.

L'indépendance de Montevideo--devenue le _palladium_ du commerce

platéen--représenta dès lors, avec le traité de 1825, la base de la

politique anglaise dans ces contrées. Aussi, lorsque, après la défaite

de Rivera, à India-Muerta, cette indépendance parut être menacée, le

cabinet de Saint-James n'hésita pas à tirer l'épée pour la défendre.

La France possédait depuis plusieurs années de justes motifs de plainte

contre le dictateur argentin.

Les deux puissances européennes s'entendirent pour une action commune,

bien décidées, l'une et l'autre, puisque l'occasion leur en était

offerte, à poser la grave question de navigation fluviale, et à la

résoudre dans le sens de l'acte final du Congrès de Vienne.

IV

Le traité Mackau, et ses conséquences.

Nous sommes arrivés à la partie fondamentale de ce travail, à la partie

qui représente la pierre de voûte de notre démonstration.

Ici, hâtons-nous de le déclarer, les preuves abondent; nous allons les

puiser à des sources officielles; ce seront des présidents du conseil,

des amiraux et des ambassadeurs qui nous les fourniront.

La thèse à soutenir est celle-ci:

Lorsqu'il a enjoint au Brésil de ne pas franchir la frontière orientale,

le Paraguay s'est inspiré de la politique anglo-française dans la Plata.

Lorsque, plus tard, après des chocs sanglants sur terre, il lançait ses

frêles embarcations de bois contre les navires cuirassés de l'empire

esclavagiste, afin d'empêcher cet empire de barrer le Paranà et

d'imposer sa domination aux eaux platéennes, le Paraguay suivait

fidèlement le sillage tracé dans ces mêmes eaux par l'escadre combinée

de la France et de l'Angleterre.

A cette heure, encore, si les citoyens du Paraguay défendent pied à pied

le sol sacré de la patrie contre une triple agression: si, tous, serrés

autour du chef qu'ils se sont librement donné, ils ont juré de vaincre

avec lui, ou de s'ensevelir avec lui sous les ruines de la République,

c'est qu'ils sentent bien que l'oeuvre accomplie par l'intervention

anglo-française et à laquelle se lie leur existence, comme nation

souveraine, est sérieusement menacée.

Quelle est donc cette oeuvre?

C'est l'établissement de l'équilibre platéen avec ses trois garanties

essentielles: l'indépendance de Montevideo, celle du Paraguay et la

liberté des fleuves.

Il convient de dire comment la France a été amenée, en poursuivant le

redressement de griefs personnels sur le territoire argentin, à rédiger,

de concert avec l'Angleterre, le programme de cette politique généreuse,

progressive, humanitaire; et, aussi, comment ce programme a été exécuté,

nonobstant la résistance acharnée de Buenos-Ayres, par les marins et les

soldats des deux grandes nations européennes.

Fidèle à son principe, la monarchie de juillet s'était empressée de

reconnaître les États américains issus de la révolution de 1810. Moins

avisé que celui de la Grande-Bretagne, toutefois, le gouvernement

français n'avait stipulé aucuns avantages, demandé aucunes garanties

pour ses nationaux, en retour de cette reconnaissance.

Ce fut là l'origine de graves dissentiments qui ne tardèrent pas à

altérer les bons rapports de notre pays avec l'État Argentin.

Le vieil adage dit:

«Les affaires ne sont pas choses de sentiment. Traitez-les donc avec

votre intime ami, comme si celui-ci devait devenir demain votre ennemi

irréconciliable.»

Cet adage est vrai, surtout, pour les affaires politiques, où des

intérêts considérables peuvent être compromis par l'omission, dans un

traité entre deux États, d'une clause éventuelle, d'une réserve

prévoyante, d'un mot limitatif, quelquefois.

Les résidents français à Buenos-Ayres qui n'étaient pas protégés, comme

les sujets de la Grande-Bretagne, par des stipulations spéciales, se

virent tracassés, molestés de toutes les façons, par un gouvernement

inquisitorial, despotique et sanguinaire.

Les lecteurs n'attendent pas de nous une appréciation détaillée et

approfondie de l'administration du général Rosas. Tout le monde a

entendu parler de cet homme audacieux, cruel et rusé, qui, des rangs les

plus infimes, a su s'élever à la direction suprême des affaires de la

République, et dont le système de gouvernement reposait sur cette double

base: l'assassinat et l'anarchie.

Caussidière faisait de l'ordre avec le désordre.

Rosas pratiquait une doctrine tout opposée; il troublait l'économie

sociale de son pays, et consolidait son pouvoir à la faveur de la

désorganisation, qu'il développait soigneusement dans les moeurs et dans

les idées des populations argentines.

Nous citerons pour mémoire la _Mazorca_, cette bande d'égorgeurs qui

avait pour mission de débarrasser Rosas de ses ennemis et d'entretenir

la terreur dans la cité.

Les _Mazorqueros_, habiles à jouer du couteau, étaient les ministres

nocturnes de ce régime infâme auquel--signe honteux du temps!--les

représentants de la nation livrèrent par deux fois leur vie et leur

honneur (1839-1840).

A quoi bon, pour donner une idée de cette dictature farouche, sinistre,

inexorable; à quoi bon évoquer le souvenir des généraux Quiroga et

Lopez, et celui du colonel bolivien Rodriguez, l'un empoisonné, les deux

autres assassinés; et, encore, le souvenir des trois frères Reinafé, du

général Domingo Cullen, du jeune Maza, fusillés; du publiciste Varela,

du président de la haute cour de justice, Manuel Maza, poignardés tous

deux, ce dernier, par Rosas lui-même, dit-on?

Toutes les appréciations, tous les commentaires seraient pâles devant le

tableau suivant, dressé par Rivera Indarte, et relatif au nombre des

victimes du tyran argentin, pendant une période de 14 ans:

Empoisonnés 4

Égorgés 3,765

Fusillés 1,393

Assassinés 722

------

Total: 5,884

======

CINQ MILLE HUIT CENT QUATRE-VINGT-QUATRE existences humaines supprimées

sur un signe, dans le but de consolider le pouvoir du despote de

Buenos-Ayres!

En présence de ces sanglants sacrifices, froidement ordonnés et

servilement accomplis, on n'accusera pas M. Deffaudis d'avoir assombri

la situation, lorsqu'il dit dans sa dépêche, à la date du 27 mars 1847:

«Le traitement national à Buenos-Ayres consiste à être taxé, dépouillé,

enrégimenté, emprisonné et égorgé, selon le bon plaisir du maître.»

Tel était le régime que Rosas imposait aux Espagnols, aux Italiens, aux

Allemands, aux citoyens des autres républiques latines, et auquel il

aurait voulu entièrement soumettre nos nationaux.

En 1837, les causes de mésintelligence qui existaient déjà entre le

gouvernement français et le dictateur argentin s'étaient encore

multipliées, et tout faisait présager une rupture prochaine.

La rupture éclata, en effet, en 1838.

Le décret de Lavalle (1829), qui rendait le service militaire

obligatoire pour tous les hommes valides, indistinctement, qu'ils

fussent étrangers ou nationaux, devint la goutte d'eau qui fit déborder

le vase des colères contenues.

Oubliant que le refus de Lavalle, de retirer ce décret, avait nécessité

l'attaque de l'escadre argentine par la frégate française _la

Magicienne_, et que notre action hostile avait déterminé la chute de ce

chef, Rosas exhuma le décret de 1829 et voulut le faire exécuter.

Cette prétention, et une autre non moins excessive qui consistait à

s'approprier le règlement de certaines successions françaises, sous

prétexte que tous les enfants nés sur le territoire argentin sont, de

fait et de droit, citoyens argentins, abstraction faite de la

nationalité de leurs pères; ces deux prétentions, disons-nous, venaient

couronner l'odieux système d'impôts exorbitants, de contributions

forcées, de spoliations audacieuses, d'emprisonnements arbitraires, de

condamnations effrontées, pratiqué par Rosas envers, ou plutôt, _contre_

l'immigration étrangère.

A nos compatriotes pressurés, molestés, pillés, ruinés, jetés dans des

cachots où, parfois, ils succombaient aux mauvais traitements, comme

Bache; arrachés nuitamment de leur domicile, brutalisés, puis égorgés

dans la rue, comme Varangot, on voulait imposer encore la dette du sang

et, de plus, la dénationalisation de leurs enfants!

C'en était trop.

Malgré sa répugnance à se lancer dans des complications lointaines, la

monarchie de juillet se résolut à prendre en main la défense de ses

nationaux. Le blocus de Buenos-Ayres fut signifié le 28 mars 1838, et le

11 mars de l'année suivante, l'État Oriental, notre allié _de fait_[37]

déclara la guerre à la République Argentine.

[Note 37: Expression empruntée à la note du 31 juillet

1840, adressée par M. Thiers, alors président du conseil, au

ministre de l'Uruguay en France.]

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 9 / 21 段