C'est l'idée, rationnelle, certes, que plus on facilitera et l'on

multipliera les relations internationales, plus on adoucira les moeurs

et l'on développera la prospérité publique.

Quelle est la base légale de cette politique?

Ce sont les plénipotentiaires des puissances représentées à Vienne, en

1815, qui l'ont établie, à la suite d'une discussion des plus

intéressantes et des plus élevées.

La base légale de la politique anglo-française dans la Plata se trouve

dans les articles 14, 96, 108, 109, 110, 111, 113, 117 de l'Acte final

dressé par le Congrès de Vienne[32].

[Note 32: Afin de mettre toutes les pièces du procès

sous les yeux du lecteur, sans ralentir la marche de notre

démonstration, nous transcrivons ici le texte des articles

dont il s'agit:

_Libre navigation des rivières._

Art. 14.--Les principes établis sur la libre navigation des

fleuves et canaux dans toute l'étendue de l'ancienne

Pologne... sur la circulation des productions du sol et de

l'industrie... et sur le commerce de transit, tels qu'ils se

trouvent énoncés dans les articles... du traité entre

l'Autriche et la Russie et dans les articles... du traité

entre la Russie et la Prusse, seront invariablement

maintenus.

_Navigation du Pô._

Art. 96.--Les principes généraux adoptés par le Congrès de

Vienne, pour la navigation des fleuves, seront appliqués à

celle du Pô.

_Navigation des rivières._

Art. 108.--Les puissances dont les Etats sont séparés ou

traversés par une même rivière navigable, s'engagent à

régler d'un commun accord tout ce qui a rapport à la

navigation de cette rivière... elles prendront pour bases de

leurs travaux les principes établis dans les articles

suivants:

_Liberté de la navigation._

Art. 109.--La navigation dans tout le cours des rivières

indiquées dans l'article précédent, du point où chacune

devient navigable jusqu'à son embouchure, sera entièrement

libre et ne pourra, sous le rapport du commerce, être

interdite à personne; bien entendu que l'on se conformera

aux règlements relatifs à la police de cette navigation,

lesquels seront conçus d'une manière uniforme pour tous et

aussi favorables que possible au commerce de toutes les

nations.

_Uniformité de système._

Art. 110.--Le système qui sera établi, tant pour la

perception des droits que pour le maintien de la police,

sera, autant que faire se pourra, le même pour tout le cours

de la rivière, et s'étendra aussi, à moins que des

circonstances particulières ne s'y opposent, sur ceux de ses

embranchements et confluents qui, dans leur cours navigable,

séparent ou traversent différents Etats.

_Tarif._

Art. 111.--Les droits sur la navigation seront fixés d'une

manière uniforme, invariable et assez indépendante de la

qualité différente des marchandises, pour ne pas rendre

nécessaire un examen détaillé de la cargaison, autrement que

pour cause de fraude et de contravention... on partira,

néanmoins, en dressant le tarif, du point de vue

d'encourager le commerce en facilitant la navigation.

_Droits de relâche._

Art. 113.--On n'établira nulle part des droits d'étape,

d'échelle ou de relâche forcée.

_Navigation du Rhin, du Necker, de la Moselle, etc., etc.,

etc._

Art. 117.--Les règlements particuliers relatifs à la

navigation du Rhin, du Necker, du Mein, de la Moselle, de la

Meuse et de l'Escaut, tels qu'ils se trouvent joints au

présent acte, auront la même force et valeur que s'ils y

avaient été textuellement insérés.

..............................................................

..............................................................

..............................................................

Fait à Vienne le 9 de juin de l'an de grâce 1815.

Et ont signé.....]

Ces articles constituent, en effet, une dérogation, importante autant

que formelle, aux règles étroites, oppressives, du droit féodal,

puisqu'ils suppriment les servitudes imposées par la force victorieuse

et qu'ils proclament la libre navigation sur les principaux fleuves de

l'Europe; le Rhin, le Weser, l'Elbe, le Mein, le Pô.

Le souffle de l'esprit moderne, qui aurait pu le croire? a passé sur ces

articles dont la teneur atteste qu'une première concession a été imposée

aux anciens régimes, par les aspirations nouvelles et par les nouveaux

besoins de la société.

En généralisant le droit de navigation intérieure, les ministres des

monarchies absolues venaient de démocratiser cette même navigation qui

avait été jusqu'alors pour leurs gouvernements, au grand préjudice de

l'intérêt des peuples, l'objet d'un fructueux monopole.

Le principe, d'après lequel les cours d'eau ne sont pas la propriété

exclusive des territoires qu'ils traversent, mais représentent, au

contraire, un domaine commun dont toutes les nations doivent être

considérées comme les usufruitières naturelles et légitimes; ce principe

a donc marqué, du jour où il s'est incarné, à Vienne, dans un texte de

loi, l'avénement d'une ère féconde pour les rapports généraux du

commerce, entre les différentes fractions de la grande famille humaine.

Mais s'il y a loin, parfois, de la coupe aux lèvres, il y a bien plus

loin encore de la vérité formulée, à la vérité pratiquée et obéie. Il

peut même arriver que, sous prétexte qu'il n'existe pas de vérité

absolue, l'ignorance et l'égoïsme des hommes empêchent un

principe--hautement reconnu comme excellent--de produire toutes ses

conséquences logiques.

Ne faut-il pas tenir compte du tempérament des nations et de leurs

besoins immédiats; des conditions géographiques, climatériques du pays;

du rôle, prétendu historique, qui lui est dévolu; de l'état de

l'industrie; du degré d'instruction auquel les masses sont parvenues,

toutes choses invoquées par certains gouvernements pour expliquer leur

pétrification dans un système suranné, et pour excuser leur refus

d'introduire dans la Constitution, soit les modifications généreuses,

soit les réformes radicales qu'exige le progrès des moeurs et des idées.

De ce côté de l'Atlantique, c'est la protection à outrance qui accuse le

libre échange de menées révolutionnaires qui doivent forcément ruiner

l'industrie nationale; de l'autre côté, c'est le régime colonial qui

persiste à sacrifier le bien-être de nombreuses populations à la

rapacité d'une capitale ombrageuse: régime désastreux qui, par ses

dispositions restrictives, paralyse le développement des relations

internationales et comprime ainsi l'essor de l'activité humaine.

Il faut bien le reconnaître: les articles précités de l'Acte final

affirmaient un principe vivifiant, destiné à être la loi de l'avenir,

mais dont l'application restait alors bornée à quelques fleuves de

l'Ancien Monde. Néanmoins, par l'adoption de ces articles, une brèche,

relativement considérable, venait d'être faite à la citadelle des

iniquités fiscales et des préjugés économiques.

Cette brèche, qui l'avait pratiquée?

Ceux-là mêmes qui s'étaient armés pour reprendre ses conquêtes à la

Révolution; ces hommes du passé qui, aveuglés par le triomphe momentané

de la force sur l'idée, s'imaginaient que le destin des peuples devait

être subordonné à celui des dynasties; et, aussi, que tout progrès est

dangereux, qui s'accomplit par la suppression des priviléges; et, enfin,

que la loi suprême des sociétés est l'immobilité, l'incrustation, dans

les vieilles formes politiques.

Quelle éclatante constatation de la marche incessante, nécessaire,

fatale de l'humanité, que cette dérogation au droit féodal, consentie,

sur les instances de la libérale Angleterre, par les absolutistes du

Congrès de Vienne!

Cependant, s'il avait été entamé en Europe par les puissances qui

s'étaient levées pour le défendre, ce droit barbare, installé à

l'embouchure des grands cours d'eau américains, persistait à se dire

maître souverain des voies fluviales sur lesquelles il avait dominé

jusqu'alors sans conteste; partant, il continuait à maintenir ses tarifs

arbitraires, sa réglementation tracassière, oppressive.

Le besoin d'une législation uniforme sur ces matières étant reconnu, il

importait d'introduire dans les contrées fréquentées par les pavillons

européens la doctrine qui venait de prévaloir dans les conseils de la

Sainte-Alliance.

Des démarches furent faites, en conséquence, au nom des intérêts

généraux du commerce et des intérêts supérieurs de la civilisation, pour

obtenir du Brésil l'ouverture de l'Amazone.

Déclarons tout de suite que cette tentative, due à l'initiative des

Etats-Unis et sérieusement appuyée par la Grande-Bretagne et par la

France, échoua contre le parti pris des hommes d'Etat de Rio-de-Janeiro.

Ce résultat devait être prévu.

Comment, en effet, pouvait-on croire qu'un empire qui ne soutient sa

débile existence qu'à l'aide du monopole colonial, et dont la

Constitution consacre l'exploitation d'une race par une autre race,

ouvrirait les yeux à la lumière nouvelle qui mettait en relief la

monstrueuse iniquité de son double système économique et social?

La solution désirée fut renvoyée à cent ans!

Mais, ici encore, les événements furent plus forts que les systèmes. Les

nécessités inexorables que produisirent les désastres d'Estero-Bellaco

et de Curupaïty abrégèrent considérablement le terme indiqué.

Dans l'espoir de contre-balancer la profonde impression causée sur les

deux rives de l'Atlantique par les glorieux faits d'armes des

Paraguayens, le Brésil se résigna, enfin, en 1866, à décréter

l'ouverture du grand fleuve équatorial.

Dans une étude spéciale qui porte pour titre: L'OUVERTURE DE

L'AMAZONE[33], nous avons examiné consciencieusement le décret rendu, à

cet effet, par l'empereur Dom Pedro II; nous avons signalé le mobile qui

conseillait cette mesure, et précisé la portée qu'on devait lui

attribuer.

[Note 33: Paris, 1867. Dentu, éditeur.]

L'empire des noirs avait, une fois de plus, essayé de tromper l'opinion

publique. Mais, les restrictions capitales imposées à l'exercice du

droit qu'il prétendait concéder, et, surtout, le barrage formellement

maintenu sur les affluents de l'Amazone, réduisirent à ses véritables

proportions l'acte _magnanime_ qu'on avait annoncé avec tant de bruit.

Ce fameux décret retirait d'un main ce qu'il paraissait accorder de

l'autre. La mise en scène pouvait être habile, mais elle ne parvenait

pas à dissimuler la pauvreté de la pièce.

Nous avons cette satisfaction de croire que notre appréciation du décret

du 7 décembre 1866, a quelque peu contribué à arracher le masque de faux

libéralisme dont le cabinet de San-Christoval s'était affublé. Notre

conviction se base sur le concert d'invectives et d'imprécations qu'a

soulevé contre nous, dans les feuilles brésiliennes, l'apparition de la

susdite brochure L'OUVERTURE DE L'AMAZONE. Plus les injures étaient

violentes, plus elles établissaient que nous avions frappé juste.

Mais, répétons-le, à l'époque dont nous nous occupons, les ministres

brésiliens avaient énergiquement repoussé, sous prétexte de sauvegarder

l'intégrité de l'Empire, la demande des grandes puissances maritimes,

relative à la libre navigation de l'Amazone.

Profitant des circonstances qui légitimaient leur intervention dans les

eaux de la Plata, la France et l'Angleterre poursuivirent l'application

du principe posé dans le Congrès de Vienne. Le but de cette action

était, d'abord, d'assurer la pacification complète et définitive d'une

contrée avec laquelle l'Europe entretenait un mouvement d'affaires

considérable; c'était encore d'ouvrir aux pavillons marchands de tous

les peuples, à la faveur d'une nouvelle législation fluviale, le riche

marché situé sur les territoires supérieurs et dont l'accès avait été

jusqu'alors interdit aux bâtiments étrangers, par deux gouvernements

jaloux et ombrageux.

L'oeuvre que la France et l'Angleterre avaient en vue se rattachait donc

essentiellement, on le comprend déjà, au libre transit sur les trois

principales artères commerciales de la Plata: les fleuves Paraguay,

Paranà et Uruguay et sur les tributaires de ces fleuves.

L'idée était belle, très-belle; mais sa réalisation trompait trop les

ardentes convoitises du Brésil et de Buenos-Ayres pour ne pas amener, à

la longue, entre ces deux Etats, une entente cimentée par l'espoir de

détruire les effets de la combinaison anglo-française.

Tels sont, en réalité, la cause et l'objet de la ligue actuelle, formée

contre Montevideo et contre la petite république trans-paranéenne.

Mais une simple affirmation ne suffit pas, assurément, pour trancher

l'importante question que soulève le programme des deux grandes

puissances européennes. Nous ne nourrissons pas, Dieu merci! à l'exemple

de certains de nos contradicteurs, la prétention niaise d'imposer nos

croyances comme autant d'articles de foi qui échappent à toute

discussion sérieuse.

A notre avis, une polémique n'est réellement loyale, que lorsque les

arguments fournis de chaque côté s'appuient sur des faits vrais, exacts

et, s'il se peut, irréfragables.

Ce sont des faits de ce genre que nous allons présenter aux lecteurs, en

donnant à notre proposition les développements qu'elle comporte.

Nous voulons--on verra bientôt si c'est là de la présomption--que la

lecture de ces pages sincères produise, chez ceux qui l'auront

poursuivie jusqu'au bout, la conviction raisonnée que le Paraguay

défend, à ses risques et périls, les généreux principes--attaqués depuis

plus de quatre ans par les confédérés platéens--que les canons de la

France et ceux de l'Angleterre ont fait triompher à Obligado, en 1846.

II

Origine du commerce français dans la Plata

Les relations commerciales de la France avec l'Amérique du Sud datent

des premières années de la conquête de ce territoire par l'Espagne et

par le Portugal.

Nous avons parlé, dans le IIIe chapitre de cette étude, du fort de la

Colonia élevé par les Portugais sur la rive gauche de la Plata, en face

même de Buenos-Ayres, et détruit, en 1680, par les Espagnols de cette

ville.

La contrebande considérable que les Portugais faisaient par la Colonia

et par un autre de leurs établissements fondé sur la plage même de

Montevideo, fut l'appât qui commença à attirer les bâtiments français

dans les eaux platéennes.

Mais, bien avant cette époque, non-seulement notre pavillon s'était

montré dans les mers qui baignent la côte orientale, mais, encore, ce

même pavillon avait été arboré sur différents points de la nouvelle

colonie portugaise.

D'abord, ce furent des aventuriers normands qui se firent adopter par

certaines tribus indigènes appartenant à la puissante nation des

Tupinambas, et qui, vivant au milieu de ces tribus avec le titre de

_parfaits alliés_, facilitaient à leurs compatriotes de fructueuses

opérations d'échange, dont le bois de teinture était l'objet.

Puis, vinrent des expéditions d'un ordre plus élevé. Celle de

Villegagnon avait pour but, on le sait, de créer des colonies

protestantes, en même temps qu'elle offrait une issue aux ardeurs

généreuses et aux convoitises moins nobles du Vieux Monde, également

surexcitées par les récits merveilleux qui circulaient en Europe, sur

les trésors de toute sorte que recélait la terre américaine.

L'échec de 1559 n'empêcha point la tentative de Riffault en 1594, et le

destin de ce hardi capitaine, qui fit naufrage au port, ne découragea ni

son compagnon Des Vaux, ni ces vaillants soldats nommés La Rivardière,

Rasilly, Harley, qui bâtirent dans l'île de Maranham la ville de

Saint-Louis.

Abandonnés par Louis XIII, comme les fondateurs du fort Coligny

l'avaient été par François II et par Charles IX, les colons de Maranham

finirent par succomber sous le nombre de leurs ennemis. Malgré leur

héroïque résistance et les secours qu'ils recevaient des anciens et

toujours fidèles alliés des Français, les Tupinambas, La Rivardière et

ses frères d'armes durent battre en retraite devant les forces

supérieures que commandaient Moura et Albuquerque.

Cayenne reçut les débris de la colonie de Maranham.

Nous ne parlerons que pour mémoire des expéditions du capitaine Du Clerc

(1710) et de Duguay-Trouin (1711) contre Rio-de-Janeiro; mais, nous

signalerons, en passant, l'assassinat de Du Clerc, au mépris de la

capitulation qui garantissait la vie pour lui et pour ses

compagnons[34].

[Note 34: Un écrivain, dont les sympathies pour le

Brésil sont connues, M. Ferdinand Denis, dit textuellement,

en parlant de ce capitaine:

«Il eut la vie sauve pour lui et les siens; mais il demeura

prisonnier de guerre avec tous ceux qui faisaient partie de

l'expédition. Dans la nuit du 18 mars 1711, il fut

_assassiné_, et le sort de ses compagnons devint encore

_plus déplorable_.»

C'est-à-dire que les prisonniers de guerre--des blancs, des

Français,--furent traités comme des esclaves!

Nous établirons dans le chapitre suivant que la tradition

barbare de 1711 n'a pas été abandonnée en 1866, par les

descendants de ceux qui furent si rudement châtiés,

pourtant, à la fin de la même année, par le célèbre

Duguay-Trouin.]

Dès la fin du XVIIIe siècle, répétons-le, les bâtiments français

trafiquaient avec les populations de la Plata. Ces rapports, établis à

la faveur de la contrebande, se multiplièrent, tout en acquérant plus de

solidité, lorsque fut rendu l'édit de 1777, qui accordait la liberté de

commerce entre l'Espagne et la vice-royauté de la Plata. L'article 24 du

_Pacte de famille_ (1761) ayant assimilé les Français aux Espagnols sur

tous les territoires soumis à la couronne de Castille, nos nationaux

bénéficièrent naturellement de l'édit de 1777, et reprirent avec plus

d'ardeur le chemin de l'opulente colonie espagnole.

Quelque restreinte qu'elle fût, cette modification du régime appliqué

aux régions platéennes profita immédiatement à ces belles contrées.

Entièrement étouffé pendant plus d'un siècle, à cause de l'interdiction

formelle de trafiquer directement avec la métropole, le commerce de la

vice-royauté n'avait commencé qu'en 1618 à nouer quelques relations avec

l'Europe, par le moyen de deux navires dont les lettres patentes du 8

septembre autorisaient l'expédition annuelle vers Buenos-Ayres.

Cet état de choses dura jusqu'en 1777, où les transactions prirent tout

de suite une extension relativement considérable. Un petit rayon de

liberté avait suffi pour féconder le sol et pour créer une situation

nouvelle. Au lieu des deux pauvres bâtiments de cent tonneaux chacun,

précédemment autorisés, 200 navires affectés annuellement à

l'entrecourse déterminaient, vers la fin du XVIIIe siècle, un mouvement

d'importation et d'exportation qui atteignait le chiffre de 40 millions

de francs.

Nous ne possédons pas es documents nécessaires pour établir la part

exacte qui revient à notre pavillon dans ces expéditions lointaines;

mais, l'activité intelligente de nos négociants étant connue, on est

fondé à croire que cette part représentait des sommes importantes.

Du reste, ce qui prouve que le marché de la Plata offrait réellement de

grands avantages à notre commerce, c'est l'empressement avec lequel la

République et, après elle, l'Empire, consacrèrent par de nouveaux

traités avec l'Espagne, les dispositions favorables à nos nationaux que

contient l'article 24 du Pacte de famille.

La Restauration avait trop de préoccupations au sujet de ses affaires

intérieures, pour s'intéresser autrement que théoriquement aux choses de

l'Amérique du Sud. Et puis, indépendamment des menées des partis

hostiles qu'il fallait songer sans cesse à déjouer, l'état du trésor,

qu'avaient épuisé une double invasion, les contributions de guerre

payées à la Sainte-Alliance, le milliard des émigrés, aurait empêché les

Bourbons de la branche aînée de s'employer activement pour ramener les

provinces émancipées de l'Amérique latine sous le sceptre de leurs

anciens maîtres.

Néanmoins, fidèle à son origine et aux principes qui avaient triomphé à

Waterloo, la monarchie restaurée rétablit dans son intégrité, au

Trocadéro, le pouvoir royal de Ferdinand VII; mais, en même temps, elle

obligea l'Espagne à rendre le décret du 9 février 1824, lequel, en

élargissant la base de l'édit de 1777, ouvrit un vaste champ au

commerce de l'Europe avec les anciennes possessions hispano-américaines.

L'importance des intérêts français engagés dans ces contrées vient

d'être constatée. Sous l'influence du décret de 1824, les relations de

notre pays avec la Plata se développèrent de telle sorte que, à la fin

de 1825, Buenos-Ayres comptait 6,000 résidents français.

Le chiffre élevé de nos nationaux qui s'étaient établis sur ce point de

l'Amérique du Sud, sans compter le nombre plus considérable encore de

ceux qui s'étaient arrêtés à Rio-de-Janeiro, s'explique par la

perturbation profonde que le retour des Bourbons avait causée dans

l'économie sociale de la nation.

Aussitôt après la chute de l'Empire, un courant d'émigration se forma,

qui transporta de l'autre côté de l'Atlantique des milliers d'individus

déclassés, compromis, ruinés par les événements qui venaient de

s'accomplir.

Parmi ces individus se trouvaient de vieux soldats, des négociants, et

jusqu'à des artistes et des membres de l'Institut, que la politique

forçait à s'expatrier; mais la majorité se composait d'aventuriers

avides et prêts à toutes les audaces pour arriver à la fortune.

Un écrivain qui a traité ce sujet avec une expérience acquise sur les

lieux mêmes d'immigration, peint dans les termes suivants les membres de

cette majorité:

«L'indépendance, le mouvement, la fortune, voilà ce que demandaient ces

hommes inquiets, turbulents et peu scrupuleux. Le calme qui régnait en

Europe ne pouvait leur convenir. L'air allait leur manquer. Il fallait à

leur activité dévorante un théâtre tumultueux, un pays tourmenté,

secoué, déchiré par des divisions intestines, abandonné aussi à toutes

les passions qui servent ordinairement d'escorte à la liberté

naissante[35].»

Certes, le tableau n'est pas flatté; toutefois, le même écrivain a eu le

soin de reconnaître, quelques pages plus haut, dans son appréciation des

émigrants français, qu'un tiers de ces émigrants appartenait alors,

appartient encore aujourd'hui, à la partie malheureuse, pauvre, mais

honnête de la population[36].

[Note 35: LE BRÉSIL TEL QU'IL EST, par Charles Expilly,

2e édition. Paris, 1863, page 266.]

[Note 36: Même volume, page 260.]

Dans tous les cas, les hommes dont il est ici question représentaient

également, à des titres divers, bien entendu, des éléments hostiles au

nouveau pouvoir; aussi, apprendra-t-on sans étonnement que le

gouvernement de la Restauration leur ait facilité les moyens de passer

en Amérique.

«M. de La Ferronnays, ministre des affaires étrangères, mettait la

marine royale à la disposition d'une association privée, formée pour

encourager l'émigration européenne à Buenos-Ayres.»

Ainsi s'exprime M. de Brossard, dans son ouvrage déjà utilement

consulté, et qui, plus que jamais, nous servira de guide dans cette

partie délicate de notre travail.

La colonie française à Buenos-Ayres s'est donc sensiblement augmentée

sous la double influence des événements politiques de 1815 et du décret

de 1824.

Naturellement, le mouvement des affaires a suivi la même progression;

alors, afin d'assurer à nos nationaux la protection à laquelle ils

avaient droit, un consulat fut établi, dès 1824, à Buenos-Ayres.

La situation de nos compatriotes était ainsi régularisée, bien que le

gouvernement français n'eût pas reconnu--le principe qu'il représentait

ne le lui permettait pas--l'ordre de choses créé par la victoire du

peuple américain.

Il était réservé à la royauté de juillet de tendre la main, conformément

à son origine révolutionnaire, aux jeunes Républiques issues de la

révolution de 1810, et de déchirer le programme bourbonien que

Châteaubriand avait développé, en 1822, au Congrès de Vérone.

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 8 / 21 段