Par les conditions qu'elle a imposées pour sa rentrée dans la

Confédération, la province de Buenos-Ayres a reconquis, avec son

ancienne suprématie, le droit d'exploiter à l'avenir, comme par le

passé, les provinces-soeurs et a compromis, une fois encore, les

destinées de la _Patrie Argentine_.

En effet, d'après la convention de 1859, le budget provincial de

Buenos-Ayres était hypothéqué sur les recettes réalisées par

l'administration nationale. Cette concession, faite dans un but louable

de concorde, sera déjà trouvée excessive, lorsqu'on saura que le susdit

budget atteint un chiffre égal à celui de tous les revenus nationaux.

En accédant, sur ce chef, aux prétentions léonines de Buenos-Ayres, la

convention de 1859 avait donc favorisé cette province; néanmoins, on

aura de la peine à le croire, l'impitoyable métropole ne se tint pas

encore pour satisfaite. Après la journée de Pavon, elle exigea et elle

obtint, par l'introduction de 22 amendements dans la Constitution de

1853, une garantie plus large, plus efficace, pour le payement de ses

dépenses locales, que celle qui était portée dans la convention dite

_Pacte de novembre_.

Cette convention accordait la garantie pour cinq ans; la Constitution

réformée la donne pour toujours, et, comme sanction indiscutable,

suprême, elle appuie cette garantie sur la reconnaissance de l'intégrité

territoriale de la province de Buenos-Ayres.

En conséquence de cette dernière clause, «la cité, avec le port, la

douane et le trésor des provinces, cesse d'être la capitale et la

propriété de la nation, pour devenir chef-lieu et partie intégrante de

la province de Buenos-Ayres[28].»

[Note 28: LES DISSENSIONS DES RÉPUBLIQUES DE LA PLATA ET

LES MACHINATIONS DU BRÉSIL, page 43.]

N'est-ce pas là, sous une autre forme, le retour au régime colonial?

Sur les 14 provinces qui composent la République Argentine, 13 d'entre

elles travaillent pour alimenter le luxe de la 14e.

Semblable à une courtisane éhontée dont plusieurs fils de famille se

sont simultanément épris, Buenos-Ayres a le talent, triste talent! de se

faire entretenir par ses amoureux argentins. Elle fait miroiter aux yeux

de tous--comme un écrin précieux--son port et sa douane qui remplissent

le trésor national; mais elle les garde pour elle seule.

Bref, Buenos-Ayres reçoit tout de l'union fédérale et, en échange, elle

lui donne..... zéro!

I

Le programme arrêté à Rio-de-Janeiro et à Buenos-Ayres

Nous étions fondé, on le voit, lorsque nous déclarions naguère que

l'antagonisme existant entre les provinces et Buenos-Ayres, provenait du

rôle absorbant que s'était toujours attribué l'orgueilleuse capitale.

Cet antagonisme crée deux nations dans la nation, deux peuples dont

l'un, le vaincu est audacieusement exploité par le vainqueur.

Un état de choses qui repose sur une aussi révoltante iniquité ne

saurait longtemps durer; Buenos-Ayres le sait, et le président Mitre a

manoeuvré en vue de la nouvelle rupture qui se prépare.

Les provinces étant considérées comme des ennemis avec lesquels il

faudra prochainement compter, Mitre qui, tout président qu'il soit de la

République Argentine, est resté l'homme exclusif des Porteños, a cherché

des alliés pour mater définitivement les provinces. Ces alliés, il les a

trouvés dans l'empire esclavagiste, mais au prix d'une complète

répudiation des traditions argentines.

L'intérêt égoïste de Buenos-Ayres a donc prévalu sur l'intérêt national,

et les Brésiliens ont pu, avec le consentement de Mitre, accomplir

l'invasion de la Bande-Orientale et prendre position sur le territoire

argentin.

Le lecteur commence déjà à entrevoir le but poursuivi en commun par

Mitre et par le cabinet de San-Christoval.

L'alliance conclue le 1er mai 1865 n'est pas autre chose qu'un

formidable engin de guerre dirigé tout à la fois contre l'Etat Oriental,

contre le Paraguay et contre les provinces argentines.

Celles-ci, sans comprendre, au début des hostilités, le machiavélisme de

cette alliance, se défiaient instinctivement d'un pacte qui introduisait

sur le sol platéen l'ennemi le plus acharné des libertés et de la

prospérité platéennes.

On avait bien cherché à surexciter les susceptibilités nationales, à

propos des deux vapeurs saisis par les Paraguayens dans le port de

Corrientes; mais l'opinion publique, un moment égarée, n'avait pas tardé

à revenir sur cette première impression, à la suite d'une plus saine

appréciation des choses.

Par le fait seul d'avoir permis au Brésil, alors en guerre avec le

Paraguay, d'établir dans le port de Corrientes des dépôts de charbon,

des magasins de munitions et de vivres, ou avait donné au Paraguay le

droit d'occuper ce point du territoire argentin.

Voilà ce que disaient d'abord, avec leur bon sens pratique, les masses

populaires.

Il restait à dégager le motif véritable de cette flagrante partialité en

faveur du Brésil. Le Paraguay se trouvait évidemment provoqué; pourquoi

l'était-il?

Dès que les provinces connurent la teneur du _casus belli_ qui avait été

posé par le cabinet de l'Assomption à celui de San-Christoval, au sujet

de l'invasion préméditée du Territoire Oriental, la lumière commença à

se faire dans les esprits.

Le Paraguay se disait prêt à voler au secours de Montevideo, dans le but

de défendre, au prix des plus grands sacrifices, l'équilibre des Etats

platéens et leur indépendance menacée. L'exécution avait immédiatement

suivi la menace. La cause du Paraguay étant ainsi liée à celle de la

République Orientale et à celle des provinces argentines, ces provinces

auraient méconnu leurs plus chers intérêts, en prenant parti pour le

Brésil, soutenu par Buenos-Ayres, contre l'Etat Paraguayen.

L'attitude expectante d'Urquiza acheva d'éclairer l'opinion, en

justifiant ses inquiétudes.

Si l'ancien et toujours populaire généralissime des provinces s'obstine

à ne pas rallier le drapeau de Mitre, c'est, évidemment, que ce drapeau

où brillent les couleurs argentines, n'abrite, en réalité, qu'un intérêt

absolument buenos-ayrien, partant, un intérêt contraire à celui des

provinces.

L'abstention d'Urquiza porte sa signification avec elle; en déchirant

les derniers voiles, elle laisse apercevoir les sinistres lueurs qui

traversent le ciel argentin.

Les provinces sont menacées et le vieux général s'apprête à les

défendre.

Voilà pourquoi, parmi les provinces, les unes--c'est le plus grand

nombre--ont refusé de fournir des défenseurs à la politique

anti-nationale de Mitre, tandis que les autres se sont organisées pour

prévenir, en ce qui les concerne, l'effet des rancunes de cette même

politique.

Les 10,000 Gauchos qui forment le contingent de l'Entre-Rios et que

Urquiza tient dans sa main, représentent l'avant-garde de la nouvelle

armée des provinces.

Ces symptômes de la vigoureuse résistance qui se prépare n'ont échappé à

personne, à Buenos-Ayres. Nul n'ignore parmi les Porteños que, en dehors

des principes engagés, une inimitié profonde divise Mitre et Urquiza.

Aussi, ceux-là même qui désapprouvent le plus la conduite du

gouvernement, et dans le nombre se trouvent des _Crudos_ ou localistes

purs, tournent des regards inquiets du côté des provinces riveraines.

Dans son discours d'inauguration de l'Assemblée législative, le docteur

Alsina, gouverneur de Buenos-Ayres, se fait l'organe de ces craintes, en

signalant le nuage chargé d'électricité qui apparaît à l'horizon.

«La situation est des plus critiques et tout nous présage des jours de

tempête, dit le jeune chef des _Crudos_... Si la République brûle, que,

du moins, Buenos-Ayres se sauve de l'incendie; qu'elle conserve

l'autonomie dont elle jouit actuellement et, bien préparée pour résister

aux _mauvais éléments_ qui cherchent à l'entraîner, elle pourra devenir

une fois encore l'arche de salut pour la nationalité argentine.»

Toujours l'autonomie de Buenos-Ayres! Toujours, et avant tout, et

par-dessus tout, même _si la République brûle_.

Nous avons dit notre opinion sur l'attitude indécise du général Urquiza.

Nous n'avons pas craint de déclarer que cette attitude, au début des

hostilités, a été une faute, au point de vue de la cause platéenne, et,

par conséquent, de l'intérêt argentin. Nous ajouterons que cette faute a

été aussi pour Urquiza, personnellement, une grosse maladresse.

Cela est de toute évidence.

En ne prenant ouvertement parti, ni pour la triple alliance, ni pour le

Paraguay, le gouverneur de l'Entre-Rios a mécontenté l'un et l'autre. Il

est des cas où il faut absolument se prononcer. Loin d'être une mesure

sage, l'abstention devenait, ici, une imprudence des plus graves,

puisqu'elle assumait sur la tête de celui qui la pratiquait toute la

responsabilité de la défaite subie par un des partis, sans lui garder la

reconnaissance de l'autre parti.

Comment Urquiza a-t-il pu se faire illusion à cet égard?

Chacun des belligérants comptait sur son concours; or, ne pas accorder

ce concours, c'était le refuser et ce refus constituait, en l'état, un

acte d'hostilité qui posait son auteur en ennemi devant ceux qui avaient

espéré l'avoir pour allié.

Cette situation est si bien celle d'Urquiza, que ce général doit

s'attendre à une demande de reddition de compte de la part du vainqueur,

quel qu'il soit.

Nous n'affirmerons pas que le vieux Gaucho ne se soit pas repenti du

rôle effacé qu'il a gardé, en présence des perspectives douloureuses

qu'ouvre devant lui l'éventualité d'un succès complet pour Mitre et pour

ses alliés. Ces regrets, certes, seraient facilement compris.

Ce qui est indiscutable, toutefois, c'est qu'Urquiza connaît le danger

qui plane, tant sur les libertés argentines, que sur sa propre tête. On

est même fondé à croire que c'était pour conjurer ce danger, que le

gouverneur de l'Entre-Rios avait opposé sa candidature à celle de M.

Domingo Sarmiento, pour la présidence de la République.

Dans l'état d'agitation où se trouvaient les esprits, cette candidature

était un heureux expédient. Si elle réussissait, elle sauvait le pays de

la ruine où l'entraînent ces _mauvais éléments_ auxquels faisait

allusion naguère le gouverneur de Buenos-Ayres.

Et, en effet, la nomination d'Urquiza avait pour sanction logique la

rupture de l'alliance avec le Brésil et la paix, une paix honorable,

avec le Paraguay, ce qui est dans les voeux des populations argentines

et orientales; mais, d'un autre côté, cette nomination affirmait si

nettement le blâme et l'abandon de la politique présidentielle, que

Mitre se sentit perdu, déshonoré, si son ennemi arrivait au pouvoir

suprême.

Rappelons la récente tentative, faite dans le congrès, pour décréter

d'accusation le président de la République. L'acte menaçant était

toujours dressé, puisque les causes qui l'avaient inspiré n'avaient pas

disparu. Si donc Urquiza triomphait devant le scrutin, c'est que la

nation se rangeait, du côté des députés opposants. Ceux-ci renouvelaient

alors leur demande, et la condamnation de Mitre devenait certaine.

Ainsi s'explique la vivacité, nous pourrions dire, l'acharnement, de la

lutte électorale: des intrigues, des manoeuvres de toute sorte ont été

employées, en vue de capter la confiance des électeurs délégués par le

suffrage universel, et que l'on savait être généralement hostiles à

l'alliance avec l'empire des noirs.

La _Tribuna_, organe avéré de M. Sarmiento, a leurré l'opinion au point

de prendre devant elle, et, cela, au nom de son patron, des engagements

formels dans le sens d'une solution prochaine et pacifique du conflit

platéen. La _Tribuna_, il faut le proclamer bien haut, n'a pas été

désavouée.

On a poussé la tactique jusqu'à sacrifier le ministre des affaires

étrangères, Ruffino Elizalde, parce qu'on le jugeait trop compromis aux

yeux des masses, tant pour avoir été le principal rédacteur du traité de

la triple alliance, qu'à cause de ses rapports d'amitié avec Mitre, et,

aussi, à cause de ses attaches familiales avec la société brésilienne.

C'est pour la même raison que le gouverneur de Buenos-Ayres, docteur

Alsina, dont la popularité s'était accrue depuis son discours au

Parlement contre le traité du 1er mai 1865, figurait comme candidat à la

vice-présidence, sur la liste qui patronnait la candidature

présidentielle de M. Sarmiento.

Seules, les provinces riveraines ne se sont pas laissé abuser par la

combinaison porténienne. Leur candidat naturel était Urquiza; elles ont

donné toutes leurs voix à leur ancien général. Corrientes aurait,

certainement, suivi l'exemple de Santa-Fé et d'Entre-Rios, si, pour

empêcher le vote, les amis de Mitre et du Brésil n'eussent provoqué

opportunément une émeute qui a fourni un prétexte pour mettre la

province en état de siége.

Tous les moyens, tous les stratagèmes étaient bons, on le voit, pour

annihiler, ne pouvant le détruire, le prestige qui s'attache au nom du

vainqueur de Caseros.

Le scrutin a sauvé Mitre, mais en ajoutant de nouvelles complications à

celles qui existaient déjà. La réunion, à la tête du gouvernement, de M.

Sarmiento, le continuateur de la politique de Mitre, et de M. Alsina,

l'adversaire déclaré de cette même politique, n'est pas la moins grave

de ces complications.

La nomination d'Urquiza permettait de revenir sur les fautes passées;

elle garantissait son dénoûment logique au conflit actuel, par la

satisfaction donnée aux intérêts légitimes qui y sont engagés. Au

contraire, l'échec essuyé, sous la pression des Porteños, par le

gouverneur d'Entre-Rios, ne laisse plus d'issue pour un arrangement

pacifique. Des deux côtés l'irritation est à son comble, et déjà

plusieurs provinces se sont _prononcées_ contre le nouveau président,

parce que celui-ci, désireux sans doute de donner un pendant à son

volume intitulé; _Campaña del teniente coronel Sarmiento en el ejército

grande_, a déclaré vouloir poursuivre l'exécution du traité du 1er mai

1865.

Si, comme l'affirme le docteur Alsina, la situation était _critique_,

avant l'élection présidentielle, elle l'est devenue davantage, depuis

que le scrutin a éliminé Urquiza. Aussi, M. Elisée Reclus a-t-il

exactement traduit l'état de l'opinion, lorsqu'il dit dans son article,

cité, plus haut, de la _Revue des Deux-Mondes_:

«Chacun s'attend à la guerre, tant cette triste solution des difficultés

pendantes semble naturelle sur les bords de la Plata.»

Urquiza sera-t-il assez fort, même en arborant la bannière de Cepeda,

pour empêcher de se produire les funestes conséquences de sa longue, de

son étrange inaction? C'est ce que l'avenir, un avenir prochain, nous

apprendra. Si «la République brûle» toutefois, il n'est pas sûr que

«Buenos-Ayres se sauve de l'incendie» suivant le voeu du vice-président

argentin.

Toujours est-il que, en négligeant l'alliance du maréchal Lopez, Urquiza

s'est fâcheusement privé d'un puissant auxiliaire avec lequel il aurait

pu accomplir de grandes choses; tandis que s'il est contraint à tirer

l'épée, il devra soutenir seul le choc d'un ennemi nombreux et, de plus,

aguerri par une campagne de plusieurs années.

Complétons le tableau, en signalant les autres points du programme

arrêté à Rio-de-Janeiro et à Buenos-Ayres.

Aussi bien, il est temps de conclure.

«Dans trois mois, avait déclaré Mitre, nous dicterons la paix aux

Paraguayens dans leur capitale.»

Le _veni, vidi, vici_, de César, allait être surpassé par le président

argentin. Celui-ci se proposait de cueillir la victoire entre deux

cigarettes, avec une vitesse de locomotive.

Si cette prédiction avait pu être autre chose qu'une ridicule

fanfaronnade, la deuxième partie du plan des confédérés aurait eu le

même succès que la première.

Or, ce plan, le voici:

Réduit par l'exécution du traité du 1er mai 1865 au tiers de son

territoire; privé de ses arsenaux, de ses forteresses, de ses armes, du

chef auquel il a, librement, confié ses destinées; accablé sous le poids

des contributions de guerre[29]; enfin, ravagé, pillé, humilié, ruiné

pour un demi-siècle et condamné pour toujours à une impuissance absolue,

le Paraguay cessait de compter parmi les nations indépendantes,

puisqu'il restait à la merci de ses ennemis.

[Note 29: Traité d'alliance contre le Paraguay. Articles

6, 14, 16. Protocole, articles 1, 2, 3.]

Ceux-ci, enorgueillis par leur rapide victoire, imprimaient une terreur

salutaire aux provinces argentines et écrasaient toutes les résistances

qui pouvaient se produire. Alors avait lieu la prise de possession de

l'État Oriental par le Brésil.

L'installation définitive du Brésil à Montevideo achevait de garantir à

Buenos-Ayres sa suprématie sur toutes les sections de la terre

argentine, en même temps qu'elle bridait l'humeur turbulente des

mulâtres de Rio-Grande et qu'elle empêchait, en les arrêtant à

l'embouchure de la Plata, les idées régénératrices de pénétrer dans les

régions intérieures de l'empire esclavagiste.

Puis, un beau jour, Buenos-Ayres étendait la main sur la rive droite du

Paranà et, ressuscitant ses vieilles prétentions de 1810 et de 1840,

relatives à l'héritage de la vice-royauté de la Plata, elle effaçait le

souvenir de sa double défaite à Paraguari et à Tacuari, en s'annexant

les lambeaux de territoire qu'on avait laissés à l'ancienne République

Paraguayenne.

Il ne doit pas être plus difficile de supprimer un État en Amérique

qu'en Europe. Sans remonter jusqu'au partage de la Pologne, ni même

jusqu'aux remaniements de 1815, on peut bien admettre que l'étouffement

des deux nationalités: orientale et paraguayenne, ne soulèverait pas

plus de protestations sérieuses que l'incorporation, au mépris de

traités solennels, de la République de Cracovie à l'Autriche, des duchés

de l'Elbe à la Prusse.

Et puis, quelle belle théorie que celle du fait accompli, pour les

voleurs de provinces!

Encouragés par le succès; invoquant, à l'occasion, le droit, supérieur,

certes, de Sadowa, qui annule le décret du 23 février, relatif à

l'indépendance de la Bolivie, les Porteños, entraînant à leur suite les

provinces domptées, franchissaient le rio Paraguay et, toujours au même

titre d'héritiers, revendiquaient la possession du Haut-Pérou, au risque

de se heurter, comme le fait se produisit, en 1829, pour le général

Santa-Cruz, contre la ligue des États du Pacifique.

Le cas est tellement dans la logique des choses, étant acquis l'orgueil

intraitable de Buenos-Ayres, qu'il a dû préoccuper les hommes d'État et

les publicistes de l'Amérique latine. Voici comment, en présence d'une

pareille éventualité, s'exprime l'auteur judicieux d'une brochure

espagnole, traduite en français, et qui a eu un grand retentissement sur

les deux rives de l'Atlantique:

«A condition d'obtenir Montevideo, c'est-à-dire l'embouchure du fleuve,

le Brésil céderait gracieusement à Buenos-Ayres les _Chines_ de

l'intérieur, c'est-à-dire les provinces argentines, le Paraguay, la

Bolivie; il l'aiderait aussi à reconstituer la vice-royauté de

Buenos-Ayres, sous le nom républicain de Confédération

Argentino-Paraguayo-Bolivienne. Alors il faudrait se battre avec le

Chili, qui, au nom de l'équilibre américain, renverserait Mitre, comme

il renversa, en 1829, le général Santa-Cruz et sa Confédération

Péruviano-Bolivienne[30].»

[Note 30: LA CRISE DE 1866 _dans les_ RÉPUBLIQUES DE LA

PLATA. Paris, 1866. Dentu, éditeur. Page 48.]

Craignant que l'enseignement contenu dans ce rapprochement historique ne

soit pas suffisamment indiqué, l'auteur de la brochure ajoute cette

phrase que les Etats latins de l'Amérique ne méditeront jamais assez

profondément:

«Jusque-là, tout irait de mieux en mieux pour le Brésil, car les guerres

civiles des républiques hispano-américaines sont des guerres faites

pour le Brésil, sans que le Brésil y prenne part.»

Tel est le programme arrêté entre les ennemis du Paraguay, et dont le

prologue était, avec le livre de M. Santiago Arcos, LA PLATA, l'invasion

de l'Uruguay par les bandes pillardes de Flores. Ce programme, Mitre se

flattait de l'exécuter dans ses parties essentielles; il rentrerait

ensuite dans sa capitale bien-aimée, le front ceint du laurier de la

victoire, sauf à compter bientôt avec son impérial allié pour le

règlement de la navigation des fleuves platéens.

La résistance héroïque du Paraguay a trompé les calculs de Mitre et ceux

du cabinet de San-Christoval. Cette campagne qui devait être terminée en

trois mois dure depuis plus de QUATRE ANS, et Lopez retiré dans

l'intérieur du pays, non point qu'il redoute les armes des Confédérés,

mais afin de séparer ceux-ci de leur escadre cuirassée, tient toujours

tête aux forces de ses ennemis.

Complétant cette patriotique affirmation du docteur Francia:

«Le Paraguay est _idolâtre_ de son indépendance.»

Le président Carlos Lopez déclarait fièrement, dans sa note du 28

juillet, adressée à Rosas, que:

«Le peuple du Paraguay ne saurait être conquis; il peut être écrasé par

quelque grande puissance, mais il ne sera l'esclave de personne.»

Nous savons, par les prodiges de valeur accomplis depuis le commencement

de la guerre, si le caractère de ce peuple mérite d'être ainsi apprécié.

Non, Lopez et ses fidèles soldats ne seront pas vaincus par les efforts

supérieurs de leurs ennemis; mais ils pourront, à la longue, être

accablés sous le nombre. Dans ce cas, ils succomberont comme Léonidas

et ses compagnons aux Thermopyles, couverts d'une gloire immortelle; et,

avec eux, auront péri les libertés platéennes.

..........................................................

..........................................................

..........................................................

Le lecteur connaît les pièces du procès; il peut juger maintenant si les

craintes du Paraguay étaient fondées, lorsque cet Etat a vu une menace

contre sa propre indépendance dans l'invasion de la Bande-Orientale par

les forces esclavagistes, et dans l'alliance, cimentée par la trahison

de Florès, des cabinets de San-Christoval et de Buenos-Ayres.

L'indépendance du Paraguay et celle de la Bande-Orientale sont

inséparablement liées, sur l'estuaire platéen, à la cause de l'ordre, du

commerce et de la civilisation. Une dernière citation à ce sujet; cette

citation nous est fournie par l'auteur de la brochure déjà signalée: LA

CRISE DE 1866.

«Tous les hommes dont le voeu est de combattre l'état de choses qui

permet à Buenos-Ayres de se servir des provinces argentines comme

d'instruments d'une politique de clocher, turbulente et rétrograde; tous

ces hommes se sont jusqu'ici appuyés sur la Bande-Orientale et ont

cherché à s'appuyer sur le Paraguay. Ils ont eu raison: ces deux pays

sont bien les leviers dont la civilisation doit se servir dans les pays

de la Plata, jusqu'au jour de la victoire définitive[31].»

[Note 31: LA CRISE DE 1866, page 5.]

Répétons-le donc encore, mais, cette fois, avec l'autorité d'une

démonstration que nous croyons complète:

Le Paraguay n'a pris les armes que pour défendre, les traités à la main,

l'indépendance de Montevideo, à laquelle sa propre indépendance est

attachée, et la liberté de navigation fluviale sans laquelle il ne

saurait vivre; cette liberté serait compromise, entravée, sinon

entièrement confisquée au profit de Buenos-Ayres et du Brésil, si

l'empire esclavagiste étendait ses frontières jusqu'à l'embouchure de la

Plata.

C'est là notre première proposition.

La deuxième, la voici:

Le but que veut atteindre le Paraguay est absolument le même que celui

qu'ont poursuivi, ensemble ou séparément, par les négociations et par la

force, la France et la Grande-Bretagne dans les eaux de la Plata.

C'est ce que l'histoire, dont nous ne sommes que le fidèle écho, va

péremptoirement établir.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

La politique de la France et celle de l'Angleterre dans la Plata.

I

Le Congrès de Vienne et la Liberté des Fleuves

Quel est le caractère essentiel de la politique suivie dans la Plata par

la France et par l'Angleterre?

Les actes par lesquels cette politique s'est affirmée nous le diront

bientôt en la définissant mieux que ne pourraient le faire les phrases

le plus habilement agencées.

Quel est le point de départ de cette politique?

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 7 / 21 段