République, n'ont pas rallié l'armée dite improprement _nationale_[24],
non plus que celles de l'Entre-Rios dont la population, dévouée à son
gouverneur, le général Urquiza, «est mal disposée pour la guerre contre
le Paraguay» affirme le _Moniteur_ du même jour.
[Note 24: «Les soldats sont nationaux uniquement parce
que la nation les habille, les arme et les paye, pour servir
Buenos-Ayres.»
LES DISSENSIONS DES RÉPUBLIQUES DE LA PLATA. Paris. 1865.
Page 67.]
Quant aux _Correntinos_, non-seulement ils n'ont pas répondu à l'appel
de Buenos-Ayres, mais encore, en janvier 1866, commandés par les
généraux Caceres et Reguera, ils ont attaqué les Brésiliens, auxquels
ils ont tué beaucoup de monde.
Un grand nombre de _Correntinos_ ont passé le Paranà avec les
Paraguayens et, depuis lors, ils n'ont cessé de combattre dans leurs
rangs.
Loin de s'affaiblir, ce sentiment de vigoureuse répulsion contre
l'alliance brésilienne n'a fait que se fortifier, non seulement dans les
provinces, mais même à Buenos-Ayres.
Écoutez plutôt les énergiques paroles prononcées devant l'Assemblée
législative de cette province, par le docteur Adolfo Alsina, fils du
président du Sénat, gouverneur de l'orgueilleuse cité, et l'un des chefs
les plus populaires du parti localiste ou _Crudo_:
«La guerre contre le Paraguay, déclarait le docteur Alsina, devient de
plus en plus barbare et ne peut finir que par l'extermination de l'un
des belligérants; c'est une guerre atroce, où plus de la moitié des
combattants ont déjà succombé; une guerre funeste à laquelle nous
sommes enchaînés par un traité plus funeste encore, dont les clauses
sont calculées pour que la lutte se prolonge jusqu'à ce que la
République tombe épuisée et sans vie... Le moment est venu pour les
pouvoirs publics de décider si l'honneur de la nation n'est pas
suffisamment lavé par le sang répandu de 100,000 combattants.»
Ce noble langage, qui signalait courageusement au pays le but réel
poursuivi par l'empire des noirs, a été vivement applaudi, parce qu'il
n'était que l'expression sincère de l'esprit public; aussi, a-t-il
provoqué une manifestation des plus graves dans le sein de l'assemblée.
Quelques provinces seulement ont envoyé de faibles détachements à
l'armée, qui se recrute presque exclusivement parmi les Buenos-Ayriens
et parmi les soldats libérés, racolés en France et en Italie, par les
agents du président Mitre, à la tête desquels se trouve le colonel
Ascazubi.
«Ces troupes, dit M. Élisée Reclus, en parlant des volontaires
argentins, se composent presque en entier de soldats engagés en
Europe[25].»
[Note 25: _Revue des Deux-Mondes_ livraison du 15 août
1868, article intitulé: L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE LA
PLATA ET LA GUERRE DU PARAGUAY.]
Voici, au sujet de la composition de cette armée, des chiffres produits
par un ministre argentin, M. Rufino Elizalde.
Dans une communication officielle, faite au ministre anglais, M.
Thorton, M. Elizalde déclarait que son pays pouvait joindre aux 20,000
soldats envoyés par le Brésil une force s'élevant à 50,000 combattants.
Cette force, représentant les contingents des provinces argentines,
était fournie dans la proportion suivante:
10,000 hommes, par Buenos-Ayres.
10,000 -- -- Entre-Rios.
5,000 -- -- Santa-Fé.
5,000 -- -- Corrientes.
20,000 -- -- Les autres provinces.
---------
Total: 50,000 hommes.
=========
Or, dans une remarquable étude intitulée: LA GUERRE DU PARAGUAY, que
contient le numéro de la _Revue des Deux-Mondes_ du 13 septembre 1866,
M. Duchesne de Bellecourt nous apprend que le contingent
argentin,--c'est bien, _argentin_ et non pas _buenos-ayrien_--n'a jamais
dépassé 10,000 hommes.
M. Thorton réduit même ce chiffre à 7,500, et un officier de la marine
anglaise écrit de la Plata que l'effectif de l'armée entière de
Buenos-Ayres «ne compte pas plus de 6,000 hommes, y compris la légion
étrangère.»
Mieux qu'une savante démonstration, ces chiffres établissent les
véritables dispositions du peuple argentin, à l'endroit de l'alliance
avec le Brésil.
Cependant, puisque quelques provinces, nous venons de le dire, ont
répondu à l'appel patriotique qui leur était adressé, nous croyons utile
de mesurer la profondeur de l'enthousiasme qui pousse les citoyens de
ces mêmes provinces à abandonner leurs foyers, pour se rendre sur le
théâtre de la guerre.
Le degré de faveur dont jouit auprès d'eux la politique du président
Mitre, est exactement indiqué par cette réponse du gouverneur d'une des
provinces argentines, à qui ce président demandait un nouveau
contingent de recrues:
«Si vous voulez que je vous envoie des volontaires, réexpédiez-moi les
chaînes et les menottes qui ont servi à vous envoyer le dernier
détachement.»
Quelle ironie dans cette expression: _volontaires!_
Si nous ajoutons que ce mode de recrutement est également usité au
Brésil--nous ne tarderons pas à le prouver--et que le contingent
oriental, tombé sur les champs de bataille, n'a pas été remplacé, on
conviendra avec nous que la guerre faite au Paraguay blesse le sentiment
public, tant dans l'Empire que sur les bords de la Plata, partant, que
les gouvernements de ces pays sont bien coupables d'avoir, depuis cinq
ans, sacrifié tant d'existences humaines, gaspillé tant de millions,
pour une cause aussi manifestement impopulaire.
Plus la réprobation générale du peuple argentin est un fait avéré, plus,
reprendront les lecteurs impartiaux auxquels nous nous adressons, il
devient nécessaire d'expliquer la conduite tenue par le général Mitre et
qui a amené le conflit actuel.
L'observation est fondée; nous nous empressons d'y répondre.
Ceux-là se trompent fort qui s'imaginent que la République Argentine
forme réellement une fédération d'Etats souverains, régis, chacun, par
des institutions particulières, mais tous obéissant à un pouvoir
central, fortement organisé en vue de la défense commune et de la
prospérité générale.
La souveraineté de ces Etats, émancipés, au même titre, par la
révolution qui chassa les Espagnols de leurs anciennes colonies
américaines, est reconnue:
1º Par la Convention signée à Santa-Fé, le 25 janvier 1822, entre les
provinces de Buenos-Ayres, d'Entre Rios, de Corrientes et de Santa-Fé,
laquelle Convention établit une solidarité nominale, hélas! entre les
parties contractantes, puisque, par l'article 1er, elles se garantissent
leur liberté, leur indépendance, leur représentation et leurs droits
respectifs;
2º Par les traités:
Du 21 septembre 1827, entre Buenos-Ayres et Cordova;
Du 20 octobre suivant, entre Buenos-Ayres et Santa-Fé;
Du 29 octobre, entre Buenos-Ayres et Entre-Rios;
Du 11 décembre de la même année, entre Buenos-Ayres et Corrientes.
3º Par le traité du 4 janvier 1831, auquel Corrientes adhéra plus tard,
entre Buenos-Ayres, entre Rios et Santa-Fé.
Tous ces pactes, inspirés par la Convention de 1822, stipulent également
la liberté, l'indépendance, les droits et la représentation des
signataires.
Cette année vit la fin de la lutte sanglante où étaient engagés les deux
partis qui divisaient l'Etat Argentin. Les Unitaires, ayant Lamadrid
pour chef, furent écrasés en décembre 1831, devant
San-Miguel-de-Tucuman, par Quiroga, lieutenant de Rosas. Les Fédéraux
restèrent les maîtres de la situation[26].
[Note 26: Ces deux partis, qui représentent les intérêts
opposés de Buenos-Ayres et des provinces, existeront tant
que ces mêmes intérêts n'auront pas été conciliés. Ils ont
changé de nom, voilà tout.
Aujourd'hui, les localistes ou unitaires s'appellent
_Crudos_, Crus, et les fédéraux, _Cocidos_, Cuits.]
Cette victoire, il est important de le dire, eut pour résultat
l'adhésion des autres provinces argentines au traité du 4 janvier 1831,
mais sans amener l'organisation puissante qui, en donnant satisfaction à
leurs besoins légitimes, à leurs intérêts divers, opposés, eût rattaché
indissolublement les parties contractantes à la patrie commune.
Un congrès pouvait seul, en prenant pour base de ses travaux le
règlement provisoire promulgué le 3 décembre 1817, décréter cette
organisation sur laquelle Rivadavia, en 1821, et la Constituante de
1824, avaient essayé de fonder l'unité nationale.
Le congrès, réclamé par Corrientes et Cordova, ne se réunit point, parce
que Buenos-Ayres ne voulut jamais y consentir.
Et l'anarchie, un moment domptée, régna de nouveau dans les faits et
dans les esprits, comme après la retraite de Rivadavia.
Et, faute d'une loi constitutionnelle qui, en établissant une réelle
solidarité entre les provinces, eût créé un État compacte, la ligue de
ces mêmes provinces ne cessa pas de représenter une union bâtarde,
incomplète, soumise aux égarements d'une politique envieuse et
rancunière; de sorte que la grande Confédération que la révolution de
1810 devait produire, cette Confédération, assise sur la base
indestructible du dévouement à la cause nationale, fut étouffée avant de
naître, par l'implacable volonté de Buenos-Ayres.
En retirant son mandataire de la commission de Santa-Fé, Rosas fit
avorter l'oeuvre, contradictoirement, mais vaillamment poursuivie,
depuis 22 ans, par les chefs des Unitaires: San-Martin, Puyrredon,
Rivadavia, Alvear, Paz, Lavalle, Aguirre, Varela, et par les chefs des
Fédéraux: Viamont, Balcarce, Lopez, Quiroga, Dorrego, Anchorena.
Cette oeuvre, c'était la création de la PATRIE ARGENTINE.
L'anarchie, érigée en système de gouvernement, dura, sur les deux rives
de la Plata, jusqu'en 1852, époque de la chute du dictateur argentin.
Déjà, du temps de la vice-royauté, un sentiment de rivalité jalouse
existait entre la capitale de ce gouvernement et les territoires soumis
à sa juridiction. Le système de Rosas, instrument de compression à
outrance dans ses mains, envenima ce sentiment et lui donna les
proportions d'un antagonisme, méprisant, d'un côté, haineux, de l'autre,
que les années n'ont pu affaiblir.
Ce fait, qui pourrait résumer l'histoire de la République Argentine à
partir de la proclamation de son indépendance, et que met en pleine
lumière, depuis le début de la guerre actuelle, l'attitude respective de
Buenos-Ayres et des provinces; ce fait, conséquence forcée du rôle
prépondérant que la métropole s'est toujours attribué dans la direction
des affaires platéennes, va nous aider à pénétrer la secrète pensée du
président Mitre, à l'occasion de l'alliance qu'il a formée avec le
cabinet de San-Christoval et Florès, contre le Paraguay et, quelque
invraisemblable que cela paraisse, contre l'Etat Oriental.
Précisons d'abord le rôle de Buenos-Ayres.
En signalant dans un précédent chapitre la revendication de Montevideo,
alors occupé par les troupes de Jean VI, nous avons indiqué les motifs
de cette revendication.
Buenos-Ayres réclamait Montevideo, en 1823, au même titre qu'elle avait
réclamé le Paraguay, en 1810, c'est-à-dire, comme un territoire faisant
partie intégrante de la vice-royauté de la Plata, aux droits de laquelle
la Révolution l'avait substituée, elle, Buenos-Ayres.
Or, quels sont ces droits?
Ces droits sont ceux d'une capitale arrogante, hautaine, rapace,
habituée à commander et à être obéie; ils consistent pour elle à
concentrer dans son sein toutes les forces politiques et économiques de
la Confédération.
Sous la domination espagnole, Buenos-Ayres, où se centralisait l'action
administrative, était aussi le seul port ouvert au commerce. Cette ville
recevait directement d'Europe les produits que lui apportaient les
navires d'une ombrageuse métropole; de là, ces produits, surgrevés des
droits de douane, étaient transportés sur les territoires qui
composaient la vice-royauté de la Plata.
De leur côté, les populations de l'intérieur n'avaient d'autre débouché
pour la vente de leurs denrées que le même port de Buenos-Ayres.
Buenos-Ayres était ainsi, malgré sa rade incommode et même périlleuse,
l'unique marché de la région qui s'étendait de la Plata au versant
oriental des Andes.
Les provinces tributaires de la capitale et exploitées au profit de
cette capitale; tel était le régime, connu dans l'histoire sous le nom
de _Lois des Indes_, que l'Espagne avait imposé à ses possessions
américaines.
C'était là, sans aucun doute, un monopole exorbitant accordé à
Buenos-Ayres, mais qui, pourtant, avait logiquement sa raison d'être
dans le système impitoyablement concentrateur adopté par les
conquérants, soit espagnols, soit portugais.
Rio-de-Janeiro remplissait le même rôle absorbant, à l'égard des
provinces brésiliennes, cela va sans dire.
Ce que la logique réprouve virtuellement, c'est le maintien de cet
infécond système, après la chute du gouvernement qui le faisait
fonctionner sous la protection de ses canons.
Il semble rationnel, en effet, que le lendemain du jour où elles eurent
brisé à tout jamais le joug de la métropole, les colonies
hispano-américaines dussent être affranchies de toutes les restrictions
qui paralysaient leur activité intérieure et qui s'opposaient au
développement des rapports qu'il leur importait d'établir, soit avec
leurs voisins, soit avec le monde extérieur.
Pas plus que le Brésil, émancipé par la Révolution, Buenos-Ayres
n'admettait ces effets généraux de la Révolution. Toutes les libertés
conquises par les victoires de Cotagayta, de Tupiza (1810), de Tucuman
(1812), de Salta (1813), Buenos-Ayres les réclamait pour elle, mais elle
les refusait à ses alliés.
La vice-royauté espagnole s'était effondrée sous les coups des
populations insurgées, mais en laissant sa succession, dans son
intégrité, s'il vous plaît, à l'ancienne capitale de la Plata, devenue
la capitale de la République Argentine.
En d'autres termes, les provinces n'auraient obtenu d'autre bénéfice du
sang versé que le résultat dérisoire d'avoir changé de maître. A la
domination espagnole aurait succédé pour elles la suprématie de
Buenos-Ayres.
C'est ainsi que raisonnaient, ou plutôt, que déraisonnaient les fortes
têtes de ce parti localiste qu'on désigne sous le nom de _porteño_.
Oubliant qu'elles avaient approuvé cette théorie monarchique,
lorsqu'elles s'étaient jointes à Buenos-Ayres pour revendiquer et le
Paraguay et la Bande-Orientale, les provinces argentines, illogiquement,
si l'on veut, mais justement indignées des prétentions de leur capitale,
n'ont jamais voulu accepter, ni cette subordination, ni cette
exploitation qui auraient continué pour elles le régime colonial.
Nous les avons vues affirmer leurs droits dans les traités passés avec
Buenos-Ayres en 1822 et 1827. Ces traités étaient conclus entre États
également souverains. Mais nous avons constaté aussi que les garanties
stipulées sur le papier étaient restées à l'état de lettre morte, et
que, en empêchant l'organisation définitive de la Confédération
Argentine, Rosas avait soumis à son pouvoir dictatorial les provinces
terrifiées.
En 1852, éclata la protestation armée des provinces.
Commandés par leur gouverneur Urquiza, les Gauchos de l'Entre-Rios,
auxquels s'étaient joints un corps brésilien et le contingent de
l'Uruguay, écrasèrent, à Caseros, l'armée de Buenos-Ayres.
Cette victoire groupa autour d'Urquiza 13 des provinces argentines, et
le général fut nommé président de la Confédération.
La prédiction du cabinet de San-Christoval venait de s'accomplir.
Mais, si le rêve d'une ambition légitime--nous disons légitime, parce
qu'elle s'appuyait sur un intelligent et sincère patriotisme--commençait
à se réaliser pour Urquiza, l'élévation de ce général, nous le savons,
ne fut d'aucune utilité aux Impériaux, pour l'exécution de leurs
projets.
Déçu dans ses espérances du côté d'Urquiza, le Brésil se rabattit sur
Florès qu'il prit à sa solde. Ce ne fut que 16 ans plus tard que, par
ses manoeuvres ténébreuses, il parvint à trouver un complice dans les
hautes sphères du gouvernement argentin. Ce complice nous le
connaissons, c'est le président Mitre.
N'anticipons pas, toutefois, sur les événements que nous avons à
raconter.
La tâche d'Urquiza était loin d'être terminée par la victoire de
Caseros. Le dictateur était à bas; fort bien! Il s'agissait maintenant
de se constituer sur les ruines de la dictature; pour cela, il fallait
obtenir le concours de la quatorzième province.
Insensible à toutes les sollicitations, Buenos-Ayres ne consentit point
aux sacrifices qui lui étaient demandés au nom de l'intérêt général, et
persista à ne rien vouloir aliéner de son autonomie.
En présence du redoutable faisceau que formaient ses anciennes
satrapies, elle s'isola dans un dépit farouche et hautain.
C'est pendant la période où nous sommes arrivés, que se produisit le
fait étrange de deux ministres représentant auprès du gouvernement
français, l'un, Buenos-Ayres, l'autre, la Confédération Argentine.
Le partage en deux groupes de la famille argentine, partant, la
constatation de deux intérêts opposés, ne pouvait être mieux accusé que
par cette double représentation, bien que l'article 3 de la
Constitution, votée par les provinces, déclarât Buenos-Ayres capitale de
la République.
Il est vrai que cette constitution ne liait pas Buenos-Ayres qui ne
l'avait pas acceptée.
La situation était excessivement tendue, on le comprend.
Si, d'un côté, les confédérés regrettaient l'absence parmi eux d'une
province riche et puissante, maîtresse d'un port où affluaient les
produits du monde, et à qui sa douane procurait des revenus
considérables; d'un autre côté, Buenos-Ayres voyait d'un mauvais oeil la
prospérité toujours croissante de Rosario, nouveau port créé par la
Confédération sur le Paranà, et le fonctionnement régulier du régime
constitutionnel que les 13 provinces s'étaient donné.
La paix, dans les conditions de rivalité où les deux parties se
trouvaient placées, ne pouvait être de longue durée.
Le choc eut lieu à Cepeda, en 1859.
Urquiza, nommé, à l'expiration de son pouvoir présidentiel,
généralissime des forces de terre et de mer de la Confédération, battit
une deuxième fois l'armée de Buenos-Ayres que commandait le général
Mitre.
Un moment réconciliés, par suite de la médiation du Paraguay[27], les
belligérants ne tardèrent pas à déchirer la Convention de 1859 et à
reprendre les armes.
[Note 27: La médiation du Paraguay fut préférée, par les
deux parties, à celle de la France et de l'Angleterre, à
cause de la confiance particulière qu'inspirait le caractère
du président Carlos Lopez, si étrangement travesti par M. Le
Long. Carlos Lopez donna au général Lopez, alors ministre de
la guerre, la difficile mission de réconcilier les deux
fractions de la famille argentine.
Francisco Solano Lopez méritait la distinction que ce choix
comportait. Parti de son pays en 1853, il s'était rendu en
Europe, où il avait ratifié le traité d'_amitié_, _de
commerce et de navigation_ conclu en mars 1853 par son
gouvernement avec la France, l'Angleterre et la Sardaigne.
Ce traité, il convient de le rappeler, est le _premier_
consacrant la _libre navigation_ des rivières qui ait été
signé entre les puissances européennes et les Etats du
Sud-Amérique. C'est après l'échange des ratifications avec
la France que notre gouvernement, qui avait pu apprécier le
mérite de l'homme, conféra au ministre paraguayen la croix
de commandeur de la Légion d'honneur.
Pendant son séjour--il dura trois ans--sur le vieux
continent, le général Solano Lopez étudia toutes les
questions relatives au progrès des sciences, des arts et de
l'industrie. Sa nature exceptionnelle lui permit, en outre,
de s'assimiler notre civilisation, au point de s'approprier
toutes les élégances de la société parisienne. Les
connaissances qu'il acquit dans ce voyage profitèrent
singulièrement au Paraguay, où il introduisit l'emploi de la
vapeur, les chemins de fer, la télégraphie, en même temps
qu'il propageait autour de lui les idées fécondes d'une sage
liberté, de travail et de conquêtes pacifiques.
Tel est l'homme qui reçut la délicate mission de mettre un
terme à l'anarchie qui désolait la République Argentine. Les
difficultés étaient d'autant plus grandes, qu'il s'agissait
peu des principes et beaucoup des personnes; or, personne ne
l'ignore, les questions personnelles sont toujours les plus
difficiles à régler. Cependant le général Solano Lopez
parvint à triompher de tous les obstacles.
Grâce à l'action, tout à la fois énergique et conciliante du
jeune médiateur, les sabres rentrèrent au fourreau et la
paix fut signée en novembre 1859.
L'oeuvre glorieuse que venait d'accomplir don Solano Lopez
rendit celui-ci on ne peut plus populaire dans la Plata.
Comme les gouvernements, les populations, le commerce
lui-même, lui donnèrent des marques éclatantes de leur
gratitude.
Tous les citoyens notables de Buenos-Ayres se présentèrent
chez le général Lopez; le peuple avait orné la maison du
ministre de guirlandes de fleurs, et les dames les plus
distinguées de la ville allèrent en députation lui offrir
des bouquets. Deux riches albums couverts de signatures,
l'un des dames de Buenos-Ayres, et l'autre des négociants
étrangers établis dans la ville, ont été dédiés au
pacificateur des Etats de la Plata. Jamais pareil
enthousiasme n'avait accueilli des services aussi méritants.
Ces hommages spontanés de tout un peuple, rendus à celui que
le vieux général Paz appelait, dès 1845: «un vaillant
compagnon, rempli de talent et de génie» placent dans le
cadre qui lui convient la noble figure du président actuel
du Paraguay. Cette figure, qui nous apparaît au milieu des
acclamations _enthousiastes_ de populations reconnaissantes,
ne ressemble guère, sans doute, à celle qu'a dessinée la
plume de nos contradicteurs. Ce n'est pas à nous qu'il faut
s'en prendre si le prétendu sauvage du Chaco est un vrai
civilisé; plus encore, un philosophe humanitaire de la bonne
école. Un barbare n'aurait pas manqué, dans cette occasion,
d'envenimer la querelle, avec l'arrière-pensée de profiter
de l'affaiblissement des deux parties pour s'agrandir aux
dépens du territoire argentin. Un demi-civilisé se serait
empressé d'accueillir la proposition, portée secrètement à
l'Assomption, de s'unir aux Provinces, pour abattre, une
fois pour toutes, l'intraitable orgueil de Buenos-Ayres. Le
général paraguayen avait des vues plus hautes; aussi, a-t-il
travaillé avec autant de persévérance que de
désintéressement, dans le but unique d'arrêter l'effusion du
sang, en rapprochant les frères divisés de la famille
argentine, de rendre la sécurité au commerce, de préparer
l'union des Etats platéens, et, cela, en substituant
l'action diplomatique à l'emploi de la force.
Quoi d'étonnant alors, si, ministres, citoyens, étrangers,
ont été unanimes pour s'incliner devant la supériorité
généreuse et bienfaisante du magistrat intègre, du
négociateur habile, de l'Américain patriote?
Et c'est ce même homme: le _compagnon de génie_ du général
Paz; le gentleman aimable et distingué auquel les belles
dames de Buenos-Ayres offrent leurs bouquets, un album
couvert de leurs signatures; le _pacificateur_, aussi
intelligent que modeste, _des Etats de la Plata_, qu'on
voudrait transformer en un tyran sanguinaire, insoucieux du
droit des gens, affamé de pouvoir, cupide au point de
commettre tous les crimes pour «augmenter sa _colossale_
opulence,» et tellement dépourvu de sens moral qu'il ne
reconnaît d'autre droit que celui de la force!
La tentative est odieuse; mais elle est insensée.
L'histoire ne permet pas que la passion altère aussi
impudemment les faits qu'elle a recueillis.]
Les Confédérés et les Buenos-Ayriens, ayant toujours les mêmes chefs à
leur tête, se rencontrèrent à Pavon, en 1862. Bien que les premiers
fussent restés maîtres du champ de bataille, cependant, les seconds ont
pu s'attribuer le succès de la journée, puisqu'ils ont recueilli tous
les avantages que donne la victoire.