«L'humanité et l'intérêt général du commerce exigeaient que l'on fixât

un terme à la guerre qui s'agite entre Buenos-Ayres et Montevideo,»

déclarait textuellement, dès 1844, le plénipotentiaire impérial, vicomte

d'Abrantès, dans un _Mémoire_ remis par lui à lord Aberdeen et à M.

Guizot.

L'important pour le Brésil était de remplir un rôle actif dans

l'expédition qui se préparait, et d'acquérir ainsi des titres pour

intervenir, avec voix délibérante, lors du règlement définitif des

questions platéennes, y compris la question, capitale pour lui, de la

navigation intérieure des fleuves.

Mais les deux hommes d'État qui dirigeaient la politique de la France et

celle de l'Angleterre se chargèrent seuls de faire prévaloir les _droits

de l'humanité et du commerce_.

Le concours de l'empire esclavagiste fut donc repoussé pour cette

raison, dit M. de Brossard, que:

«_La médiation armée_ offrirait aux parties intéressées plus de gages de

sincérité et d'impartialité, lorsqu'elle serait conduite par des États

évidemment étrangers par leur situation géographique et par leur

puissance acquise à toute espèce de pensée ou de nécessité

d'agrandissement territorial.»

L'appréciation est dure pour le Brésil, mais elle est juste.

Nous dirons, quand il en sera temps, quel était le but que poursuivaient

en commun le cabinet de Paris et le _Foreign-Office_, en envoyant leurs

flottes et leurs soldats dans les eaux argentines. Il nous suffit de

constater, à cette heure, et après M. de Brossard, que les ministres de

France et d'Angleterre se défiaient de la _sincérité_, de

_l'impartialité_ du Brésil, lequel, _par sa situation géographique_, ne

restait pas étranger à _toute espèce de pensée ou de nécessité

d'agrandissement territorial_.

Ainsi exclu de la médiation armée, l'empire des noirs rongea son frein

en silence; il se fit d'autant plus humble qu'il venait d'irriter la

Grande-Bretagne par son refus formel de renouveler le traité de 1826,

qui consacrait le droit réciproque de visite sur les navires anglais et

brésiliens.

Ceci se passait en 1844.

L'année suivante, sir Robert Peel fit adopter par le Parlement la mesure

rigoureuse connue sous le nom de _bill Aberdeen_, qui atteignit le

Brésil dans son organisation économique, en portant un coup mortel à la

traite des esclaves.

Dès ce moment, la ruine de son agriculture, que le bill Aberdeen lui

donnait en perspective, et la fermentation continuelle que Rosas

entretenait soigneusement dans la province de Rio-Grande, rendaient plus

impérieuse pour l'Empire cette _nécessité d'agrandissement territorial_

dont il vient d'être question.

Seule, la possession des terres salubres et fertiles de l'Uruguay qu'on

offrirait à l'émigration européenne et l'occupation définitive de

Montevideo qui permettrait de surveiller de près, d'un côté, les

turbulents mulâtres de Rio-Grande, et, de l'autre, l'embouchure de la

Plata, pouvaient restituer au Brésil les conditions de sécurité,

d'intégrité, et même d'existence, que son double système politique et

économique lui refusait.

Aussi, à dater du moment où les flottes occidentales se furent éloignées

des régions platéennes, les ministres de Rio-de-Janeiro n'eurent qu'un

but: reprendre, pour le compte de l'Empire, mais pour le faire tourner à

son profit exclusif, l'oeuvre péniblement poursuivie et imparfaitement

achevée par la France et par l'Angleterre.

Averti, toutefois, par la preuve de méfiance dont il venait d'être

l'objet de la part de ces puissances, et afin de mieux donner le change

sur ses intentions, le cabinet de San-Christoval affecta de répudier la

politique de Carlota et de Pedro 1er, au sujet d'une extension vers le

sud.

Foin du droit monarchique qui dispose des peuples comme d'un troupeau de

bétail, et des territoires comme d'une ferme que le père transmet à son

fils par héritage. La révolution de 1810 d'abord, puis le traité de 1828

ont créé de nouveaux intérêts, en établissant de nouvelles frontières

entre les Etats platéens; ces intérêts sont on ne peut plus légitimes;

il est du devoir de chacun de les respecter.

Et le Brésil accordant, en apparence, ses actes avec ses paroles,

reconnaissait le Paraguay.

Nous disons _en apparence_, parce que le vrai motif de cette

reconnaissance était le désir de se venger de Rosas qui venait de

repousser l'alliance de Rio-de-Janeiro.

Et, de même que le vicomte d'Abrantès parlait au nom de l'humanité, à

l'heure précise où le bill Aberdeen flétrissait publiquement

l'inhumanité de l'Empire, un des hommes d'Etat de cet Empire

retardataire déclarait solennellement au ministre argentin, à

Buenos-Ayres, dans une note qui porte la date du 20 juillet 1845, que:

«La division de l'Amérique espagnole en vice-royautés et en

capitaineries générales a disparu avec l'autorité qui l'a créée, et ne

peut dès lors lier les nouvelles républiques rentrées dans leur

indépendance et dans l'exercice de leur souveraineté.»

C'est là, certes, l'affirmation du droit moderne dans son expression la

plus nette et la plus énergique.

Malheureusement, cette belle profession de foi visait exclusivement le

Paraguay dont Rosas poursuivait toujours la réintégration; bien que,

prise dans son sens général, elle pût, elle dût être appliquée tant à la

Bande-Orientale qu'aux autres territoires platéens.

C'est sur cette dernière interprétation que comptait naturellement notre

homme d'Etat versé dans la science occulte des restrictions mentales,

afin de dissiper les derniers doutes qui subsisteraient encore,

relativement aux vues ultérieures du Brésil, du côté de Montevideo.

La politique impériale est indiquée; nous allons la voir à l'oeuvre.

II

But de la politique brésilienne.

Soutenu par Rosas, comme plus tard Florès le sera par Mitre, Oribe

assiége Montevideo.

Le cabinet de San-Christoval profite des embarras de l'Etat Oriental

pour lui offrir ses services, contre l'ennemi commun, c'est-à-dire,

contre le dictateur de Buenos-Ayres.

En même temps, ce cabinet entame des négociations avec Urquiza,

gouverneur de l'Entre-Rios.

A celui-ci, il ne parle pas seulement de la pacification de l'estuaire

platéen et de l'organisation de la Confédération Argentine, qui seraient

le résultat d'une entente commune. Il flatte l'orgueil du général, tout

en ouvrant de splendides perspectives devant son ambition.

Devenu le libérateur de son pays, par la chute de Rosas, Urquiza serait

l'homme de la situation, et la reconnaissance, méritée, de ses

concitoyens, lui payerait le prix de sa courageuse initiative, en

l'élevant à la présidence de la République.

Cette tactique obtient un plein succès.

Une alliance offensive et défensive est formée entre le Brésil,

l'Uruguay et le gouverneur de l'Entre-Rios.

Mais, toujours et absolument préoccupés des intérêts de l'Empire, les

ministres de Dom Pedro II exigent, avant de tirer l'épée et comme

compensation des frais de guerre, la cession du territoire de

Santa-Tecla et de la Bande comprise entre le littoral et le lac Mirim.

Forcé par la nécessité, le gouvernement de l'Uruguay subit les

conditions du Brésil.

Celui-ci venait de faire un nouveau pas vers l'objet de ses ardentes

convoitises; et, de plus, sous le prétexte louable de porter secours au

faible opprimé, il était autorisé à franchir cette frontière orientale,

dont l'accès lui avait été interdit, sept ans auparavant, par les

cabinets de Paris et de Londres.

En 1832, les confédérés entrèrent en campagne.

La résistance de Rosas fut de courte durée, ce qui prouva une fois de

plus que la tyrannie ne prolonge son existence qu'à l'aide de la terreur

qu'elle inspire, et qu'elle doit succomber après le premier choc, si

elle a été vigoureusement attaquée.

La victoire de _Monte-Caseros_ détermina l'écroulement du pouvoir

dictatorial de Rosas.

Pour le coup, le Brésil crut avoir touché le but.

Montevideo qu'il venait de dégager, était occupé par ses soldats. La

proie convoitée depuis des siècles se trouvait donc dans ses mains. Qui

pourrait, en l'état, l'empêcher de la garder?

Qui?

Urquiza!

Ce général avait bien voulu accepter le concours des Impériaux pour

détruire une tyrannie qui faisait obstacle à la prospérité des provinces

argentines; mais il possédait trop la tradition nationale pour permettre

à l'ennemi implacable de la race hispano-américaine de renouveler la

tentative de 1821.

Rappelons au lecteur que c'est ce même Urquiza contre lequel

l'inconséquent auteur de l'article intitulé: LA DYNASTIE DES LOPEZ

lance aujourd'hui ses plus gros anathèmes.

Qui, encore?

La nation argentine tout entière.

Emancipée par la victoire de Caseros et désireuse de se constituer

définitivement, cette généreuse nation ne pouvait permettre au Brésil de

prendre une position formidable qui aurait assuré sa domination sur les

régions platéennes.

Le Brésil établi à Montevideo, n'était-ce pas la rupture du traité du 4

octobre 1828, portant l'abandon d'une politique pour le triomphe de

laquelle Buenos-Ayres avait soutenu contre l'empire des noirs une lutte

acharnée de sept ans?

Le patriotisme argentin eut raison une fois encore de l'âpre ambition

brésilienne, et malgré leurs lenteurs calculées, les Impériaux durent se

résigner à évacuer la place en 1855.

Cependant, le séjour, à Montevideo, des bataillons esclavagistes, avait

été mis à profit.

Soit par la corruption, soit par la crainte, le Brésil avait obtenu que

Florès, sa créature damnée, fût nommé président de l'Etat Oriental.

Florès reçut la honteuse mission de préparer les voies pour un retour

prochain des Impériaux; il accepta aussi, comme double moyen d'action,

un subside mensuel de _soixante-mille_ piastres fortes et une garnison

brésilienne.

Dès lors, les ministres de Dom Pedro II crurent pouvoir attendre avec

confiance les effets de la mine qu'ils avaient chargée, et dont la mèche

se trouvait dans la main de leur complice, c'est-à-dire dans la leur.

Néanmoins, si bien combinées qu'elles fussent, ces machinations ne

produisirent pas le résultat qu'on en attendait.

L'expulsion de Florès de la République Orientale prouva bientôt que le

sentiment public, un moment étouffé sous la pression qu'exerçaient les

_contos_ et les sabres brésiliens, venait de se réveiller, plus profond,

plus ardent que jamais, après le départ des noirs et des mulâtres.

Un cabinet moins tenace que celui de San-Christoval aurait perdu tout

espoir, en présence d'une révolution qui détruisait l'édifice si

patiemment, si péniblement élevé par son ambition cauteleuse. Les hommes

d'Etat du Brésil calculèrent la portée de l'événement et, convaincus que

le succès était simplement ajourné, ils ourdirent une nouvelle trame.

Cette trame, nous la connaissons par le _mémorandum_ de Don José de

Herrera, envoyé le 24 mai 1864, au plénipotentiaire brésilien, senhor

Saraïva; par le discours du sénateur Félix Frias, prononcé le 21 juillet

1866 dans le congrès argentin; par la note du 2 septembre 1863, que le

maréchal Lopez adressait au président Mitre, trois documents que nous

avons cités plus haut.

Le Brésil, d'accord en cela avec Buenos-Ayres, favorisa l'invasion du

Territoire Oriental, fournit à Florès de l'argent et des soldats, entra

avec lui à Montevideo où il le plaça une deuxième fois sur le siége

présidentiel.

A cette heure, Florès a expié son crime, le plus grand de tous, celui

d'avoir livré sa patrie à l'étranger!

Ce héros des discordes civiles avait à ce point soulevé contre lui

l'indignation publique, que ses fils eux-mêmes s'étaient rangés du côté

de ses adversaires. Il a été frappé au début d'un mouvement populaire,

par les amis de ceux qu'il avait fait égorger à Paysandù et à Florida.

Digne fin d'une carrière sanglante!

Ce serait fermer les yeux devant l'enseignement de l'histoire, que

d'admettre que la disparition de Florès de la scène politique empêchera

le Brésil de poursuivre la réalisation de ses projets.

Eh quoi! depuis l'érection du fort de la Colonia del Sacramento,

c'est-à-dire depuis 189 ans, les Portugais et, après eux, les

Brésiliens, ont constamment, persévéramment, obstinément, soit par les

armes, soit par la ruse, gagné du terrain du côté du Sud. L'objectif des

ancêtres, la plage de Montevideo, est devenu celui des descendants.

Quatre fois, depuis le commencement de ce siècle, en 1810, 1816, 1852,

1865, le termite brésilien est parvenu à miner le terrain sur lequel le

droit des nations voisines devait se croire solidement établi; et quatre

fois, à la faveur de ce travail nocturne, les forces impériales ont

occupé la rive gauche de la Plata.

Aujourd'hui, les vaincus de _Sarandi_, de _Colonia_, d'_Ytuzaingo_, ont

eu l'habileté d'associer à leurs vues ambitieuses ceux-là même qui les

ont combattus en toute occasion. Grâce à la trahison de Florès et à la

complicité de Mitre, le Brésil a pu envahir de nouveau le Territoire

Oriental; puis il a pénétré en force dans les provinces argentines. A

l'heure présente, il domine par ses armées, par ses bâtiments cuirassés,

sur tout l'estuaire platéen.

Et le Brésil renoncerait magnanimement à tous ses avantages? Nous ne

saurions conclure dans ce sens.

La fable intitulée: _la Lice et sa Compagne_ qui donne une si juste idée

de la tactique employée par le cabinet de San-Christoval, laisse

entrevoir la solution que pour suit ce cabinet, dans sa guerre contre le

Paraguay.

En l'état, la suppression d'un homme, eût-il été dictateur de l'Uruguay

et inféodé à la politique impériale, ne saurait faire échec à cette

politique. Les événements se sont déclarés pour le Brésil, du moment où

ses noirs bataillons ont pu, avec le consentement de Buenos-Ayres, se

masser en amont des fleuves argentins, et où ses flottes, effaçant à

coups de canon le glorieux souvenir d'Obligado, règnent souverainement

sur le cours de ces mêmes fleuves dont elles interdisent l'accès, malgré

le texte formel des traités, aux navires des autres nations.

Tant d'arrogance prouve que les Impériaux restent convaincus qu'ils sont

les maîtres de la situation, et que l'heure de la récolte a, enfin,

sonné pour eux.

Seul, le petit Paraguay leur faisait obstacle: voilà pourquoi ils

veulent écraser le Paraguay, nonobstant les offres de médiation des

Etats-Unis, et malgré l'énergique protestation du Chili et du Pérou

contre le traité spoliateur du 1er mai 1865.

Enhardi par l'affaiblissement, chaque jour plus grand, des Argentins et

des Orientaux, que leurs gouvernements ont entraînés à une guerre

désastreuse; encouragé par l'attitude de l'Europe qui, absorbée par ses

propres affaires et par l'éventualité d'une conflagration continentale,

paraît se désintéresser des choses du Sud-Amérique; enorgueilli par la

supériorité de ses forces dans la Plata, le Brésil ne voudra pas quitter

les régions où l'a conduit sa politique artificieuse, sans retenir, sous

un prétexte quelconque le gage que nul, en ce moment, il se l'imagine du

moins, ne saurait lui disputer.

Pour lui, ruiné, déconsidéré, affamé, il n'y a de salut que dans une

transformation radicale, ou dans la possession de Montevideo.

Peut-on espérer, cependant, que le jour où l'annexion désirée serait

devenu un fait accompli, le Brésil entrerait enfin sincèrement dans

cette voie féconde où, d'après M. le baron de Penedo--un de ces vieux

zouaves de la diplomatie qui ne doutent de rien, pas même de leur

parole--il s'est depuis longtemps, à l'exemple de la France,

sérieusement engagé?

Gagné tout à coup aux idées économiques et philosophiques qui régissent

les sociétés modernes, l'empire des Bragance se rallierait-il aux

principes équitables, vivifiants du traité du 10 juillet 1853, contre

lequel il a protesté, nous le savons, le 12 septembre de la même année?

Retirerait-il sa protestation honteuse, ou bien, persistant dans son

système rétrograde, étendrait-il jusqu'à l'embouchure de la Plata la

réglementation étroite, égoïste, tracassière, qu'il a établie sur les

fleuves qui traversent son territoire?

Ici, non plus, la réponse ne saurait être douteuse.

L'intégrité de l'empire, question redoutable qu'a traitée avec un si

ombrageux patriotisme M. Limpo de Abren, dans son Mémoire du 13 novembre

1853, relatif à l'ouverture de l'Amazone[20]; l'intégrité de l'empire,

disons-nous, s'oppose à ce que les idées de régénération et

d'affranchissement pénètrent avec les marchandises d'Europe, dans les

provinces ignorantes de l'intérieur.

[Note 20: Consulter notre travail intitulé: L'OUVERTURE

DE L'AMAZONE.]

Et maintenant le barrage des affluents de l'Amazone et celui des

affluents de la Plata qui empruntent son territoire, le gouvernement

brésilien a donc indiqué d'avance le régime qu'il appliquerait à ses

nouvelles possessions.

Arrêtés, au nord, les généreux principes qui servent de base aux

institutions des autres peuples: libre échange, décentralisation

administrative, affranchissement du travail, égalité de droits entre les

citoyens, etc., etc., ne sauraient, sans danger pour l'ordre social et

pour l'intégrité territoriale, franchir la frontière méridionale de

l'Empire.

En conséquence, bien loin de servir, en quoi que ce soit, la cause de la

civilisation, l'établissement du Brésil sur la rive gauche de la Plata,

arrêterait tout à coup sur ce point le progrès des moeurs et des idées.

Il aurait pour effet fatal de corrompre ensemble les corps et les âmes,

dans toute l'étendue des provinces conquises, en y introduisant

l'esclavage, cette lèpre des sociétés polythéistes, qui ronge encore

aujourd'hui deux États catholiques; l'esclavage, avec son hideux cortége

de vices sans nom, de priviléges énormes, révoltants, de maladies

monstrueuses.

Nous ne parlons pas de la funeste influence qu'exercerait naturellement

l'institution _particulière_ sur les populations voisines. Quoi qu'en

ait dit certaine école, la peste est contagieuse, la peste morale

surtout.

Du reste, le Brésil lui-même, et aussi Buenos-Ayres, ont pris le soin de

nous édifier sur leurs dispositions, relativement à la question des

rivières, en rédigeant l'article 11 du traité du 1er mai 1865.

Cet article consacre, en effet, la libre navigation des rios Paranà,

Paraguay et Uruguay, mais, seulement en faveur «des bâtiments marchands

et des navires de guerre des Etats alliés.»

Il est vrai qu'une réserve est faite pour «les autres Etats limitrophes

qui, dans le terme que leur fixeront les alliés, auront accepté

l'invitation qui leur en sera faite.»

Pourquoi, même en prenant au sérieux l'invitation que les vainqueurs

adresseront aux _autres Etats limitrophes_, pourquoi cette future

réglementation, réglementation étroite, et, certes, jalouse, lorsque

déjà les traités existants assurent la liberté fluviale à TOUTES LES

NATIONS?

Le Brésil n'avait qu'à adhérer purement et simplement au traité du 10

juillet 1853 et, dès lors, l'article sus-indiqué devenait inutile,

puisque, par le fait seul de son adhésion, l'empire des noirs rentrait

dans le droit commun.

C'est là, précisément, ce que les hommes d'Etat du Brésil, entraînant à

leur suite ceux de Buenos-Ayres, n'ont pas voulu.

Le droit commun, ils l'ont nié, ils l'ont audacieusement repoussé, en

introduisant l'article 11 dans le traité de 1865, car cet article n'est

rien moins au fond, malgré la réserve qu'il paraît contenir pour «les

autres Etats limitrophes» que l'application du projet Aracaty et Garcia,

dont il a été parlé au chapitre Ier de ce travail, et dont, on ne l'a

pas oublié, l'article 8 portait:

«Libre navigation pour les deux nations, _exclusivement_ en leur faveur,

des rivières qui se jettent dans la Plata.»

Par leur article 11, les alliés de 1865 se sont proposé de réaliser la

pensée des négociateurs de 1827.

Cela est d'une évidence telle que, en présence des deux textes, nous

défions le plus retors de nos contradicteurs de s'inscrire en faux

contre notre conclusion.

Quant à la question spéciale d'intégrité territoriale, elle se trouve

ainsi posée par un écrivain compétent, le Dr J.-B. Alberdi, dans un

ouvrage qui contient son appréciation du conflit actuel:

«La cause de la lutte est l'intérêt pressant de la sécurité, des

subsistances, du peuplement du Brésil. Pour l'Empire, c'est là une

question de vie et de mort[21].»

[Note 21: LES DISSENSIONS DES RÉPUBLIQUES DE LA PLATA ET

LES MACHINATIONS DU BRÉSIL. Paris 1865. Dentu, éditeur, page

2.]

Dans les conditions économiques et sociales où il traîne sa débile

existence, le Brésil ne saurait obtenir cette sécurité qu'en fortifiant

son intégrité territoriale.

A son tour, cette intégrité ne peut être garantie que par le maintien

et, s'il y a lieu, par l'extension, au Sud, du système prohibitif qui

fonctionne dans le Nord, et par une action plus directe sur les

provinces impériales qui appartiennent aux régions platéennes.

C'est là, pour l'empire esclavagiste, ainsi que vient de le déclarer M.

Alberdi, avec l'autorité que chacun lui reconnaît, «une question de vie

et de mort» dont la solution se trouve à Montevideo.

Notre conclusion est conforme, on le voit, à celle du publiciste

argentin.

Quelle que soit l'issue de la guerre qu'il poursuit contre le Paraguay,

le Brésil mettra la main sur Montevideo qui est, «pour ainsi dire, son

garde-manger et son magasin de vivres[22],» et dont l'occupation

définitive peut seule, en lui donnant la _sécurité_ et les

_subsistances_, retarder pour quelque temps encore la formation de cette

CONFÉDÉRATION PLATÉENNE entrevue par Rivera et Ferré, prédite, en ces

termes, par le même M. Alberdi:

«Les affluents de la Plata, le Paraguay, le Paranà et l'Uruguay,

unissent si fortement, dans une destinée commune, les provinces

méridionales du Brésil et les contrées argentines des grands bassins

fluviaux, que si l'Empire ne parvient pas à annexer ces régions à son

territoire, les provinces méridionales du Brésil auront à se séparer du

reste de la monarchie avant un demi-siècle, afin d'entrer dans la

famille des nations de la Plata.[23].»

[Note 22: Même ouvrage, page 12.]

[Note 23: Même ouvrage, page 57.]

C'est ce démembrement que le Brésil veut prévenir aussi par la

suppression du Paraguay, dont l'indépendance, tout en garantissant celle

de l'Etat Oriental, mieux que le traité de 1828, doit fatalement amener

l'indépendance des provinces de Matto-Grosso, de San-Pedro-do-Sul, de

Santa-Catarina et de Paranà.

Donc, répétons-le une dernière fois, l'intention bien arrêtée du Brésil

est de saisir et de garder Montevideo.

Le rêve ambitieux poursuivi depuis 1680 est ainsi à la veille d'être

réalisé, à la faveur des complications redoutables dont l'Europe est

menacée par l'arrogant vainqueur de Sadowa, et surtout, en conséquence

de l'abandon, par Buenos-Ayres, de sa politique nationale.

CHAPITRE IV

Antagonisme entre Buenos-Ayres et les 13 autres provinces argentines

I

Prétentions exorbitantes de la province de Buenos-Ayres

Comment, demanderont les lecteurs impartiaux qui ont bien voulu suivre

jusqu'ici notre démonstration, comment expliquer raisonnablement,

logiquement, l'abandon d'une politique qui fut celle de tous les

patriotes hispano-américains: Bolivar, Sucre, Rivadavia, Paz, Lavalle,

Rivera, Bello, Monteagudo, Varela, etc., etc., dont le but est de

refouler, de maintenir l'empire des Bragance derrière les limites que

les traités lui ont imposées?

Cette politique, si essentiellement argentine et, surtout,

buenos-ayrienne, que Rosas lui-même l'avait adoptée, comment le

président Mitre a-t-il pu la renier, sans soulever contre lui

l'indignation générale des populations?

Ce ne sont pas les protestations qui ont fait défaut, protestations

armées, pour la plupart, contre l'alliance de Mitre avec le Brésil.

Le _Moniteur_ du 17 novembre 1866 constate que, malgré le pressant appel

adressé par Buenos-Ayres aux provinces, les contingents de celles-ci se

sont presque tous révoltés et dispersés.

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 5 / 21 段