contenant, l'une le refus de passage à travers la province de
Corrientes; l'autre, la réclamation aigre et arrogante au sujet de la
présence d'une force paraguayenne sur le territoire des Missions.
Ici encore, le cabinet de l'Assomption releva un insolent défi, en
déchirant le voile qui cachait la politique astucieuse du gouvernement
de Buenos-Ayres.
Qu'on cesse donc de vouloir égarer l'opinion publique, en commentant
avec perfidie la proclamation du président Mitre, à la date du 8 mai
1865, qui dit:
«Au milieu de la paix et en violation de toute loi, le gouvernement du
Paraguay a commencé les hostilités, en s'emparant traîtreusement de deux
steamers argentins dans notre propre territoire, et en faisant feu sur
une ville sans défense.»
Les dates et les faits cités plus haut ont répondu à cette accusation
insensée.
Qu'on ne nous oppose pas, non plus, cette phrase du discours prononcé
par l'empereur Dom Pedro II, à l'occasion de la fermeture de la session
législative, le 23 septembre 1867:
«La guerre à laquelle nous a _provoqué_ le président de la République du
Paraguay n'est pas encore finie.»
Quelque respect que nous inspire la parole impériale, nous ne pouvons
admettre que cette parole infirme le témoignage de l'histoire.
Du reste, un député brésilien, M. Christiano Ottoni, avait répondu
d'avance à l'allégation de son souverain, lorsqu'il faisait en pleine
chambre la déclaration suivante: «Il nous faut sortir à tout prix du
Paraguay, car nous y sommes _sans droit_ et sans espérance.»
Qu'on cesse surtout de présenter le maréchal Lopez comme un chef de
Boticudos sauvages, n'ayant lui-même qu'une idée imparfaite du juste et
de l'honnête, et se ruant, à son heure, sur des voisins désarmés, pour
satisfaire son humeur batailleuse et ses instincts de rapine. Ce n'est
pas au cou d'un pareil personnage que le gouvernement français aurait
passé le ruban de commandeur de la Légion d'honneur. Ceux qui ne
connaissent pas suffisamment le maréchal Lopez vont pouvoir le juger
d'après ses actes que nous relèverons, d'après ses paroles que nous
recueillerons, dans le cours de ce travail. Comme nous alors ils
s'inclineront respectueusement devant cet homme remarquable à tant de
titres, et qui vient d'ajouter à sa renommée déjà acquise une gloire qui
sera immortelle, quand bien même la fortune ne couronnerait pas ses
héroïques efforts. Le portrait ne peut manquer d'être complet, puisque
c'est l'histoire qui l'aura tracé.
Néanmoins, nous avons tenu à restituer, dès à présent, son véritable
caractère à la courageuse initiative que le président paraguayen a dû
prendre, en présence de l'entente dissimulée, mais trop réelle, des deux
gouvernements de Rio-de-Janeiro et de Buenos-Ayres.
Il reste maintenant un point à éclaircir: c'est de savoir si les
craintes du cabinet de l'Assomption étaient fondées; si l'Empire
convoite sérieusement la possession de Montevideo dont l'indépendance,
il importe de le rappeler, est intimement liée à celle des provinces
riveraines et à celle de la République du Paraguay.
Nous serons bien malheureux si, de notre démonstration, ne jaillit pas
une lumière qui nous aidera à découvrir la cause véritable de l'accord
indiqué entre Buenos-Ayres et Rio-de-Janeiro, accord aussi contraire aux
intérêts platéens qu'à la tradition provinciale des Porteños.
CHAPITRE III
Marche incessante des Portugais et des Brésiliens vers la Plata
I
La tradition portugaise.
Dès les premières années de la conquête, leur humeur jalouse et avide a
entraîné les Portugais dans des expéditions au-delà de leurs frontières
et, naturellement, ces expéditions se sont terminées par des
empiétements sur les territoires voisins.
Les Brésiliens sont, sur ce point, les dignes héritiers des premiers
Portugais. La tradition des conquérants a été précieusement recueillie
chez eux, et ce n'est pas faute de bonne volonté si les tentatives des
descendants n'ont pas toujours obtenu le même succès que celles des
ancêtres.
Elle est curieuse et instructive, l'histoire des usurpations
successivement accomplies par le Portugal, au détriment des possessions
américaines de l'Espagne.
Nous allons tâcher de résumer cette histoire avec l'aide d'un écrivain
connu pour son impartialité, et dont l'autorité a été souvent invoquée
par ceux qui se sont occupés des questions platéennes.
Dans son ouvrage, déjà cité:
CONSIDÉRATIONS HISTORIQUES ET POLITIQUES SUR LES RÉPUBLIQUES DE LA
PLATA, _dans leurs rapports avec la France et l'Angleterre_, M. Alfred
de Brossard remonte à l'origine des contestations qui se sont élevées, à
propos des frontières respectives des deux États, entre l'Espagne et le
Portugal.
Par sa bulle du 4 mai 1493, le pape Alexandre VI imagina un méridien dit
_de concession_ qui devait limiter les possessions attribuées à chacune
de ces deux couronnes.
Ce méridien qui passait à cent lieues ouest des Açores, fut porté à 370
lieues, à l'ouest des îles du Cap-Vert, par le traité conclu à
Tordesillas, en 1494, entre les puissances rivales.
Premier avantage obtenu par le Portugal.
En vertu du traité de Tordesillas, cet État devint possesseur légitime
d'une partie du Brésil; cependant, son ambition ne se tint pas pour
satisfaite.
Les Espagnols de Rio-Grande étaient trop proches voisins des Portugais
de San-Paulo, pour que ceux-ci--métis de blancs et de Peaux-Rouges--ne
leur cherchassent pas d'incessantes querelles.
Ce furent d'abord des excursions isolées, dans un but de vol et de
pillage; puis, des expéditions s'organisèrent sur une plus grande
échelle contre les réductions des Jésuites et contre les villes
espagnoles.
On appela cela des _entradas_.
L'audace de ces _mamalucos_, ainsi qu'on les désignait, s'accrut avec le
succès des razzias opérées.
A différentes reprises, des troupeaux considérables tombèrent en leur
pouvoir, en même temps qu'ils ramenèrent prisonnières des tribus
entières d'Indiens.
Le nombre de ces malheureux, ainsi réduits en esclavage, s'éleva,
d'après les historiens espagnols, au chiffre de 300,000.
Quelque énorme qu'il soit, ce chiffre ne paraîtra pas exagéré à ceux qui
connaissent l'humeur pillarde, cruelle, indomptée, des flibustiers qui
composaient l'agglomération pauliste.
»Ces mêmes Paulistes, fameux par leurs brigandages et leur férocité, dit
M. de Brossard, ruinèrent de fond en comble, dans l'espace de 20 ans (de
1620 à 1640) vingt-deux populations de Guaranis convertis et les villes
espagnoles de Guayrà, Santiago-de-Jerès et Villarica.»
Et, afin de pouvoir ramener prisonniers ces 300,000 Indiens, savez-vous
combien ils en ont égorgé? Le _padre_ Vieira va vous le dire. Ce _padre_
estime que, de 1615 à 1652, les Portugais ont fait périr DEUX MILLIONS
de Peaux-Rouges!
Plus de CINQUANTE MILLE victimes par an!
L'évaluation fournie par le _padre_ Vieira permet de se faire une idée
des massacres horribles qui accompagnaient les _entradas_.
Détournons nos regards de ces scènes de bouchers ivres.
Le résultat que poursuivaient les _mamalucos_ fut obtenu par l'expulsion
des Espagnols du Rio-Grande.
L'usurpation de cette fertile province marque la date du projet formé
par les Portugais d'étendre leur frontière méridionale jusqu'au Rio de
la Plata. Ce projet reçut un commencement d'exécution et le fort de la
Colonia del Sacramento, établi en pleine paix sur la rive gauche de la
Plata, s'éleva inopinément, comme un témoignage de prise de possession,
d'abord, et, ensuite, comme une menace permanente, en face même de
Buenos-Ayres.
C'était afficher trop d'impudence.
Les Espagnols, ayant pour auxiliaires 3,000 Guaranis, les fils, sans
doute, des guerriers échappés au massacre des tribus, assiégèrent le
fort et s'en emparèrent le 7 août 1680.
Tenaces dans leur projet, qui était déjà devenu une idée fixe, de
s'emparer de l'embouchure de la Plata, les Portugais jetèrent les bases
d'un établissement sur la plage de Montevideo. Mais, cette audacieuse
entreprise échoua contre l'énergique initiative du capitaine général de
Buenos-Ayres, Don Bruno de Zavala.
En janvier 1724, les Portugais étaient chassés de la Plata et le 16
avril 1725, des lettres de Philippe V ordonnaient la fondation d'une
ville qui fut appelée Saint-Philippe de Montevideo.
Néanmoins, habiles dans les conseils comme ils étaient entreprenants et
actifs dans les expéditions armées, les Portugais plaidèrent si bien
leur cause: à Utrecht, en 1715; à Paris, en 1737 et, enfin, auprès de
Ferdinand VI, en 1750, qu'ils gardèrent, au mépris des stipulations de
Tordesillas, la province de Rio-Grande. Ils obtinrent, de plus, comme
compensation de la perte de Colonia, la cession des sept réductions
indiennes, établies sur la rive gauche de l'Uruguay.
Constatons, en passant, que cette clause du traité de 1750, resta
longtemps lettre morte, par suite de la résistance opiniâtre
qu'opposèrent à son exécution, 14,000 Guaranis, commandés par leur
cacique, Sepe Tyarazu.
Ce n'est pas la première fois, on le voit, que les deux races guaranie
et portugaise se trouvent en présence, pour une question de territoire,
et que ces deux races se choquent furieusement, les armes à la main.
Le souvenir de Colonia et des Missions a franchi l'Uruguay avec les
survivants des guerriers de Sepe Tyarazu; il s'est perpétué, à travers
les générations, sur les deux rives du Paranà, à la faveur des
nombreuses et incessantes alliances contractées par les Espagnols avec
les filles des tribus.
La famille paraguayenne, produite par ces alliances, n'a pas imité les
_mamalucos_ de San-Paulo, qui avaient honte de leurs ancêtres rouges.
Fidèles à leur double origine, les membres de cette famille ont
pieusement accepté l'héritage glorieux que leur ont transmis, avec leur
sang, les vaillants soldats des XVIIe et XVIIIe siècles.
«Je m'honore qu'il en soit ainsi» disait dernièrement le ministre du
Paraguay à Paris[18]. «Au Paraguay, poursuivait M. Grégorio Benitès, il
n'y a qu'une seule nationalité, la _nationalité paraguayenne_, composée
de la race indigène civilisée et de la race espagnole, confondues en un
seul peuple.»
[Note 18: _L'Avenir national_ du 29 octobre 1868.
Réponse de M. Grégorio Benitès, chargé d'affaires du
Paraguay, à M. Balcarce, ministre argentin.]
Cette affirmation patriotique d'un homme dont le coeur est à la hauteur
de l'intelligence, vient corroborer opportunément notre appréciation du
caractère paraguayen, tel que l'ont fait les alliances des Européens
avec les filles indiennes.
En même temps que l'audace réfléchie et calme de don José Garro, le coup
d'oeil profond et sûr de don Bruno de Zavala, la bravoure chevaleresque
de ces deux capitaines-généraux espagnols, se retrouvent chez le
maréchal Lopez et chez ses principaux officiers; l'horreur de
l'oppression étrangère, le dévouement absolu à la patrie, la fidélité au
devoir, le mépris de la mort, que possédaient les compagnons du cacique
de l'Uruguay, combattant pour leurs foyers, remplissent aujourd'hui
l'âme des Paraguayens luttant pour leur indépendance menacée.
La double tradition, castillane et guaranie, à laquelle ils se
rattachent, suffit pour expliquer, avec le sentiment plus éclairé du
droit et de la dignité humaine, les prodigieux efforts qu'accomplissent
les enfants du Paraguay et qui excitent l'admiration du monde entier.
Et c'est ce vaillant peuple qu'un écrivain, insensé,--c'est là son
excuse--n'a pas craint d'appeler abruti[19]!»
[Note 19: LA PLATA, par Santiago Arcos. Page 580.]
Abrutis! ces hommes qui, montés sur des troncs d'arbres, osent attaquer
des bâtiments cuirassés et qui les prennent à l'abordage! ces coeurs
nobles et généreux qui sacrifient à leur pays tout ce qu'ils possèdent,
biens, fortune, existence et qui, à l'exemple des grenadiers de notre
vieille garde, meurent au pied du drapeau national, mais ne se rendent
pas! Abrutis! Ces patriotes sublimes, ces géants, ces héros!
Ah! monsieur Arcos, combien ce mot est malheureux pour vous
personnellement et pour la cause que vous prétendez défendre! Vous
auriez été mieux inspiré, certes, en brisant votre plume, puisque vous
n'aviez pas l'âme assez haute pour comprendre le magnifique dévouement
du peuple paraguayen et pour vous incliner respectueusement avec nous
devant lui.
Mais, poursuivons notre résumé historique.
En 1776, l'Espagne, harcelée sans cesse par les incursions de ses
turbulents voisins, prit une mesure qui devait, dans sa pensée, arrêter
les empiétements des Portugais, du côté de la Plata et du Haut-Pérou.
La vice-royauté du Pérou possédait une étendue territoriale trop
considérable pour être efficacement protégée sur tous les points à la
fois.
Le roi d'Espagne dédoubla ce gouvernement, et forma la vice-royauté de
la Plata, qui comprenait les provinces platéennes, le Tucuman, les
terres du Chili situées à l'est des Andes, le Paraguay et le Haut-Pérou,
depuis, la Bolivie. Cette vice-royauté avait pour capitale Buenos-Ayres.
Nous appelons expressément l'attention du lecteur sur la division dont
il s'agit, parce que là se trouve l'explication, qui sera bientôt
fournie, du système politique et économique de Buenos-Ayres.
Bien que la concentration sur une des rives de la Plata, de toutes les
forces administratives de la région sus-indiquée, permît de surveiller
mieux, tant au nord qu'au sud des possessions espagnoles, l'ambition
envahissante du Portugal, cependant, la question des limites, toujours
aussi envenimée, après deux siècles et demi de contestations et de
compétitions acharnées, restait encore à résoudre.
Heureusement, les bases d'un accord, posées par la convention du 13
février 1761, furent sérieusement adoptées par le traité de la paix de
Paris, le 10 février 1763.
Le traité du 11 octobre 1777 fixa, enfin, des limites certaines entre
les possessions américaines des deux couronnes.
M. de Brossard dit à ce sujet:
«Treize années de travaux importants sur le terrain suffirent à peine
pour tracer les limites indiquées par ce traité qui, bien que dit
seulement _préliminaire_, n'a été suivi d'aucun autre et fait loi entre
le Brésil et les divers Etats de la Plata.»
Puisque le traité de Saint-Ildefonse _fait loi_ pour ces Etats, il
semble que tout sujet de querelle pour revendication de territoires ait
définitivement disparu entre les Brésiliens, héritiers des Portugais, et
les Républiques latines succédant aux droits des Espagnols.
Sans doute, il n'y a plus de motifs plausibles de contestation; mais la
politique cauteleuse du Brésil n'est pas en peine de faire naître des
prétextes pour s'immiscer dans les affaires de ses voisins.
Une interprétation léonine du traité de 1777, par l'empire des noirs,
laisse toujours une question de démarcation en suspens entre cet empire
et les Etats qui lui sont limitrophes. Cette question est un jour
reprise et tranchée, au mépris des droits légitimes du faible, par
l'usurpation d'un territoire.
Histoire de s'entretenir la main!
C'est ainsi qu'ont été perfidement annexées au Brésil la province de
Chiquitos appartenant à la Bolivie, la vaste province de Vera, sur la
rive gauche du Paranà.
Quelquefois même, la diplomatie impériale se sert du traité de
Saint-Ildefonse comme d'une arme à deux tranchants.
Elle invoque alors les dispositions du susdit traité dans les
négociations entamées avec le Pérou, la Bolivie et la République
Argentine; mais elle répudie les articles du même traité qui sont
favorables au Paraguay.
La conduite à double face du Brésil est mise en pleine lumière par le
refus du cabinet de San-Christoval de ratifier la convention signée en
1844 par les plénipotentiaires brésiliens et paraguayens, parce que
cette convention s'appuyait sur le traité de 1777 pour fixer les
frontières entre les deux pays.
Si nous insistons quelque peu sur la politique déloyale de l'empire
esclavagiste, c'est afin d'établir par des faits que jamais les
engagements les plus formels n'ont pu amener cet empire au respect du
droit des autres, et qu'il n'a pas dévié un seul instant de la ligne
qu'il s'est tracée pour absorber à la longue les Etats qui font obstacle
à son expansion.
La révolution du 25 mars 1810, qui détruisit la vice-royauté de la
Plata, fournit à Jean VI, ou plutôt à Carlota de Bourbon, sa femme,
réfugiés tous deux au Brésil, un de ces prétextes dont nous parlions
tout à l'heure, pour reprendre l'oeuvre, deux fois avortée, de 1680 et
de 1724.
Invoquant les droits qu'elle tenait, prétendait-elle, de son père
Charles IV, doña Carlota revendiqua la possession de la
Bande-Orientale.
Une réflexion bien naturelle se présentera ici à l'esprit du lecteur:
Si sa demande était fondée pour Montevideo, Carlota pouvait avec la même
raison exiger la restitution des autres territoires qui faisaient partie
de la vice-royauté de la Plata: Paraguay, Bolivie, provinces argentines,
y compris Buenos-Ayres.
Et la vice-royauté du Pérou, donc, pourquoi ne subirait-elle pas le sort
de celle de la Plata?
Tous ces territoires n'appartenaient-ils pas également à l'Espagne et,
en dernier lieu, à Charles IV, dont ils composaient toujours le domaine,
si l'on ne voulait tenir compte ni de la révolution de 1810, ni de la
double abdication imposée à ce faible monarque, d'abord à Aranjuez, le
18 mars 1808, par son fils Ferdinand, ensuite à Bayonne, le 5 mai de la
même année, par Napoléon Ier?
Etant admis que Carlota croyait sincèrement à la légitimité de ses
droits, il faut reconnaître que cette princesse se montrait d'un rare
désintéressement en se bornant à réclamer la Bande-Orientale.
Mais la femme de Jean VI nourrissait-elle réellement cette conviction?
Cela importe peu. Toujours est-il que, par la force seule de la logique,
la restitution de Montevideo, si elle avait été obtenue, n'aurait dû
être qu'un premier pas vers la réintégration complète des anciennes
possessions espagnoles.
Ç'aurait été là une solution radicale, sans doute, et qui aurait prévenu
bien des conflits sanglants dans l'avenir; mais qui, d'un autre côté,
aurait laissé sans explication plausible le soulèvement des provinces
équatoriales et du Sud-Amérique.
Car, enfin, on n'oserait pas soutenir que c'était uniquement pour se
livrer au Portugal que ces provinces avaient secoué le joug de
l'Espagne!
La fille hautaine de Charles IV et de Marie-Louise poursuivait donc,
pour le moment, l'incorporation de la Bande-Orientale au Brésil.
L'armistice du 26 juin 1812, conclu sous les auspices du ministre
anglais à Rio-de-Janeiro, vicomte Strangfort, obligea les Portugais à
repasser leur frontière; mais, en 1816, ils envahirent de nouveau
l'Uruguay et s'y maintinrent, à titre de _protecteurs_, jusqu'en 1821.
Croyant alors ne plus avoir besoin de garder des mesures, les Portugais
annexèrent à leur colonie brésilienne le territoire de Montevideo auquel
ils donnèrent le nom de Province _Cis-Platina_.
La Bande-Orientale, le lecteur ne l'a pas oublié, faisait partie de
l'ancienne vice-royauté de la Plata, dont l'héritage était aussi
revendiqué par la République Argentine. C'est à titre d'héritier que le
gouvernement de Buenos-Ayres somma le cabinet de San-Christoval de lui
restituer un territoire usurpé sur son propriétaire légitime.
On devine la réponse du Brésil.
Les provinces de la Plata qui avaient déclaré, par l'organe de leur
mandataire à Rio-de-Janeiro, Don Valentin Gomez, que:
«Elles exposeraient, si cela était nécessaire, jusqu'à leur propre
existence, pour obtenir la réincorporation d'une place qui est la clef
du fleuve immense qui baigne leurs côtes, ouvre les canaux de leur
commerce et facilite la communication entre une multitude de points sous
leur dépendance.»
Les provinces de la Plata engagèrent résolûment la lutte avec le nouvel
empire du Sud-Amérique.
La situation était, vraiment, étrange; elle mérite d'être signalée.
Voilà une République et un Empire qui viennent d'être créés par la
révolution victorieuse, et qui refusent à une autre province de la
faire participer aux conquêtes de cette même révolution!
Le droit monarchique a été foulé aux pieds, le jour où le Brésil et
Buenos-Ayres ont brisé le lien qui les rattachait à leur métropole
respective; et c'est au nom du droit monarchique que Buenos-Ayres et le
Brésil se disputent la possession de Montevideo!
Pour eux, les révoltés heureux, une autonomie, une souveraineté
complètes.
Quant à la Bande-Orientale, qui a versé son sang en faveur de la cause
qui a triomphé et qui déclare nettement, par la bouche d'Artigas,
qu'elle ne veut être _ni espagnole_, _ni portugaise_, _ni argentine_,
_ni porténienne_; quant à la Bande-Orientale, disons-nous, qui réclame
son indépendance comme prix de la victoire, on ne lui reconnaît d'autre
droit que celui de choisir un nouveau maître!
Comprend-on une pareille confusion, une perturbation aussi grande dans
l'ordre des idées morales?
Une fois encore, la médiation de l'Angleterre aboutit à la cessation des
hostilités.
Montevideo, également convoité par le Brésil et par la République
Argentine, fut reconnu comme Etat indépendant par le traité du 4 octobre
1828.
Dom Pedro Ier abandonna, en frémissant, la position que ses armes
n'avaient pas pu lui conserver, mais sans renoncer pour cela à s'en
emparer de nouveau.
C'est dans ce but qu'il envoya en Europe le marquis do Santo-Amaro.
Le marquis avait reçu la mission de proposer au cabinet des Tuileries de
balayer les Républiques de la Plata et de fonder une monarchie
bourbonienne qui comprendrait toutes les provinces de l'ancienne
vice-royauté de Buenos-Ayres.
C'était là ressusciter la solution que Châteaubriand avait fait
prévaloir, malgré l'avis contraire de l'Angleterre, au sein du Congrès
de Vérone, avec cette modification, toutefois, que, en échange du
concours du Brésil, Montevideo et son territoire seraient définitivement
acquis à l'empire des Bragance.
Ce plan, qui conciliait le respect du principe monarchique avec les
ménagements dus aux faits accomplis par la Révolution, ou, pour répéter
les propres expressions de l'illustre plénipotentiaire français,
répondant le 26 novembre au _mémorandum_ insidieux lancé par le duc de
Wellington, le 24 novembre 1822; ce plan qui conciliait «les intérêts de
la légitimité et les nécessités de la politique» avait toute chance
d'être adopté, lorsqu'éclata la révolution de 1830.
L'ancien droit des dynasties, improprement appelé _légitimité_ ou _droit
divin_, que le Congrès de Vérone croyait avoir assis sur une base
désormais inébranlable, venait d'être frappé à mort et de disparaître
sous les ruines du trône de Charles X. Il faisait place au droit nouveau
proclamé par les législateurs de 1789, et qui consacre la souveraineté
des peuples.
La combinaison de Dom Pedro 1er, basée sur des principes désormais
condamnés par la société issue des barricades de 1830, échoua devant le
triomphe de la Révolution.
Pendant seize ans, on put croire que le Brésil avait renoncé à ses
vieilles idées de conquête, pour se consacrer à la grande exploitation
agricole.
Le commerce des esclaves avait pris un développement considérable, et
les négriers débarquaient chaque jour dans les ports de l'empire de
nombreuses cargaisons de _bois d'ébène_ que se disputaient les
_fazendeiros_ et les _Senhores d'engenho_.
Ce fut une période brillante pour la production du café, du sucre, du
coton et du tabac, des denrées de luxe, en un mot.
Mais, pendant que les grands propriétaires terriens et les négociants
réalisaient d'énormes bénéfices, grâce aux féconds résultats du travail
des nègres, le gouvernement de Rio-de-Janeiro profitait des rapports
plus fréquents que les transactions commerciales établissaient avec
l'Europe, pour préparer les bases d'une entente commune de la France, de
la Grande-Bretagne et du Brésil, en vue de la pacification des deux
rives de la Plata.
Le Brésil ne pouvant intervenir seul, ainsi qu'il l'aurait désiré, se
résolvait à offrir sa coopération aux deux grandes puissances
occidentales.