La rupture était accomplie, après les deux dépêches du 9 février,

contenant, l'une le refus de passage à travers la province de

Corrientes; l'autre, la réclamation aigre et arrogante au sujet de la

présence d'une force paraguayenne sur le territoire des Missions.

Ici encore, le cabinet de l'Assomption releva un insolent défi, en

déchirant le voile qui cachait la politique astucieuse du gouvernement

de Buenos-Ayres.

Qu'on cesse donc de vouloir égarer l'opinion publique, en commentant

avec perfidie la proclamation du président Mitre, à la date du 8 mai

1865, qui dit:

«Au milieu de la paix et en violation de toute loi, le gouvernement du

Paraguay a commencé les hostilités, en s'emparant traîtreusement de deux

steamers argentins dans notre propre territoire, et en faisant feu sur

une ville sans défense.»

Les dates et les faits cités plus haut ont répondu à cette accusation

insensée.

Qu'on ne nous oppose pas, non plus, cette phrase du discours prononcé

par l'empereur Dom Pedro II, à l'occasion de la fermeture de la session

législative, le 23 septembre 1867:

«La guerre à laquelle nous a _provoqué_ le président de la République du

Paraguay n'est pas encore finie.»

Quelque respect que nous inspire la parole impériale, nous ne pouvons

admettre que cette parole infirme le témoignage de l'histoire.

Du reste, un député brésilien, M. Christiano Ottoni, avait répondu

d'avance à l'allégation de son souverain, lorsqu'il faisait en pleine

chambre la déclaration suivante: «Il nous faut sortir à tout prix du

Paraguay, car nous y sommes _sans droit_ et sans espérance.»

Qu'on cesse surtout de présenter le maréchal Lopez comme un chef de

Boticudos sauvages, n'ayant lui-même qu'une idée imparfaite du juste et

de l'honnête, et se ruant, à son heure, sur des voisins désarmés, pour

satisfaire son humeur batailleuse et ses instincts de rapine. Ce n'est

pas au cou d'un pareil personnage que le gouvernement français aurait

passé le ruban de commandeur de la Légion d'honneur. Ceux qui ne

connaissent pas suffisamment le maréchal Lopez vont pouvoir le juger

d'après ses actes que nous relèverons, d'après ses paroles que nous

recueillerons, dans le cours de ce travail. Comme nous alors ils

s'inclineront respectueusement devant cet homme remarquable à tant de

titres, et qui vient d'ajouter à sa renommée déjà acquise une gloire qui

sera immortelle, quand bien même la fortune ne couronnerait pas ses

héroïques efforts. Le portrait ne peut manquer d'être complet, puisque

c'est l'histoire qui l'aura tracé.

Néanmoins, nous avons tenu à restituer, dès à présent, son véritable

caractère à la courageuse initiative que le président paraguayen a dû

prendre, en présence de l'entente dissimulée, mais trop réelle, des deux

gouvernements de Rio-de-Janeiro et de Buenos-Ayres.

Il reste maintenant un point à éclaircir: c'est de savoir si les

craintes du cabinet de l'Assomption étaient fondées; si l'Empire

convoite sérieusement la possession de Montevideo dont l'indépendance,

il importe de le rappeler, est intimement liée à celle des provinces

riveraines et à celle de la République du Paraguay.

Nous serons bien malheureux si, de notre démonstration, ne jaillit pas

une lumière qui nous aidera à découvrir la cause véritable de l'accord

indiqué entre Buenos-Ayres et Rio-de-Janeiro, accord aussi contraire aux

intérêts platéens qu'à la tradition provinciale des Porteños.

CHAPITRE III

Marche incessante des Portugais et des Brésiliens vers la Plata

I

La tradition portugaise.

Dès les premières années de la conquête, leur humeur jalouse et avide a

entraîné les Portugais dans des expéditions au-delà de leurs frontières

et, naturellement, ces expéditions se sont terminées par des

empiétements sur les territoires voisins.

Les Brésiliens sont, sur ce point, les dignes héritiers des premiers

Portugais. La tradition des conquérants a été précieusement recueillie

chez eux, et ce n'est pas faute de bonne volonté si les tentatives des

descendants n'ont pas toujours obtenu le même succès que celles des

ancêtres.

Elle est curieuse et instructive, l'histoire des usurpations

successivement accomplies par le Portugal, au détriment des possessions

américaines de l'Espagne.

Nous allons tâcher de résumer cette histoire avec l'aide d'un écrivain

connu pour son impartialité, et dont l'autorité a été souvent invoquée

par ceux qui se sont occupés des questions platéennes.

Dans son ouvrage, déjà cité:

CONSIDÉRATIONS HISTORIQUES ET POLITIQUES SUR LES RÉPUBLIQUES DE LA

PLATA, _dans leurs rapports avec la France et l'Angleterre_, M. Alfred

de Brossard remonte à l'origine des contestations qui se sont élevées, à

propos des frontières respectives des deux États, entre l'Espagne et le

Portugal.

Par sa bulle du 4 mai 1493, le pape Alexandre VI imagina un méridien dit

_de concession_ qui devait limiter les possessions attribuées à chacune

de ces deux couronnes.

Ce méridien qui passait à cent lieues ouest des Açores, fut porté à 370

lieues, à l'ouest des îles du Cap-Vert, par le traité conclu à

Tordesillas, en 1494, entre les puissances rivales.

Premier avantage obtenu par le Portugal.

En vertu du traité de Tordesillas, cet État devint possesseur légitime

d'une partie du Brésil; cependant, son ambition ne se tint pas pour

satisfaite.

Les Espagnols de Rio-Grande étaient trop proches voisins des Portugais

de San-Paulo, pour que ceux-ci--métis de blancs et de Peaux-Rouges--ne

leur cherchassent pas d'incessantes querelles.

Ce furent d'abord des excursions isolées, dans un but de vol et de

pillage; puis, des expéditions s'organisèrent sur une plus grande

échelle contre les réductions des Jésuites et contre les villes

espagnoles.

On appela cela des _entradas_.

L'audace de ces _mamalucos_, ainsi qu'on les désignait, s'accrut avec le

succès des razzias opérées.

A différentes reprises, des troupeaux considérables tombèrent en leur

pouvoir, en même temps qu'ils ramenèrent prisonnières des tribus

entières d'Indiens.

Le nombre de ces malheureux, ainsi réduits en esclavage, s'éleva,

d'après les historiens espagnols, au chiffre de 300,000.

Quelque énorme qu'il soit, ce chiffre ne paraîtra pas exagéré à ceux qui

connaissent l'humeur pillarde, cruelle, indomptée, des flibustiers qui

composaient l'agglomération pauliste.

»Ces mêmes Paulistes, fameux par leurs brigandages et leur férocité, dit

M. de Brossard, ruinèrent de fond en comble, dans l'espace de 20 ans (de

1620 à 1640) vingt-deux populations de Guaranis convertis et les villes

espagnoles de Guayrà, Santiago-de-Jerès et Villarica.»

Et, afin de pouvoir ramener prisonniers ces 300,000 Indiens, savez-vous

combien ils en ont égorgé? Le _padre_ Vieira va vous le dire. Ce _padre_

estime que, de 1615 à 1652, les Portugais ont fait périr DEUX MILLIONS

de Peaux-Rouges!

Plus de CINQUANTE MILLE victimes par an!

L'évaluation fournie par le _padre_ Vieira permet de se faire une idée

des massacres horribles qui accompagnaient les _entradas_.

Détournons nos regards de ces scènes de bouchers ivres.

Le résultat que poursuivaient les _mamalucos_ fut obtenu par l'expulsion

des Espagnols du Rio-Grande.

L'usurpation de cette fertile province marque la date du projet formé

par les Portugais d'étendre leur frontière méridionale jusqu'au Rio de

la Plata. Ce projet reçut un commencement d'exécution et le fort de la

Colonia del Sacramento, établi en pleine paix sur la rive gauche de la

Plata, s'éleva inopinément, comme un témoignage de prise de possession,

d'abord, et, ensuite, comme une menace permanente, en face même de

Buenos-Ayres.

C'était afficher trop d'impudence.

Les Espagnols, ayant pour auxiliaires 3,000 Guaranis, les fils, sans

doute, des guerriers échappés au massacre des tribus, assiégèrent le

fort et s'en emparèrent le 7 août 1680.

Tenaces dans leur projet, qui était déjà devenu une idée fixe, de

s'emparer de l'embouchure de la Plata, les Portugais jetèrent les bases

d'un établissement sur la plage de Montevideo. Mais, cette audacieuse

entreprise échoua contre l'énergique initiative du capitaine général de

Buenos-Ayres, Don Bruno de Zavala.

En janvier 1724, les Portugais étaient chassés de la Plata et le 16

avril 1725, des lettres de Philippe V ordonnaient la fondation d'une

ville qui fut appelée Saint-Philippe de Montevideo.

Néanmoins, habiles dans les conseils comme ils étaient entreprenants et

actifs dans les expéditions armées, les Portugais plaidèrent si bien

leur cause: à Utrecht, en 1715; à Paris, en 1737 et, enfin, auprès de

Ferdinand VI, en 1750, qu'ils gardèrent, au mépris des stipulations de

Tordesillas, la province de Rio-Grande. Ils obtinrent, de plus, comme

compensation de la perte de Colonia, la cession des sept réductions

indiennes, établies sur la rive gauche de l'Uruguay.

Constatons, en passant, que cette clause du traité de 1750, resta

longtemps lettre morte, par suite de la résistance opiniâtre

qu'opposèrent à son exécution, 14,000 Guaranis, commandés par leur

cacique, Sepe Tyarazu.

Ce n'est pas la première fois, on le voit, que les deux races guaranie

et portugaise se trouvent en présence, pour une question de territoire,

et que ces deux races se choquent furieusement, les armes à la main.

Le souvenir de Colonia et des Missions a franchi l'Uruguay avec les

survivants des guerriers de Sepe Tyarazu; il s'est perpétué, à travers

les générations, sur les deux rives du Paranà, à la faveur des

nombreuses et incessantes alliances contractées par les Espagnols avec

les filles des tribus.

La famille paraguayenne, produite par ces alliances, n'a pas imité les

_mamalucos_ de San-Paulo, qui avaient honte de leurs ancêtres rouges.

Fidèles à leur double origine, les membres de cette famille ont

pieusement accepté l'héritage glorieux que leur ont transmis, avec leur

sang, les vaillants soldats des XVIIe et XVIIIe siècles.

«Je m'honore qu'il en soit ainsi» disait dernièrement le ministre du

Paraguay à Paris[18]. «Au Paraguay, poursuivait M. Grégorio Benitès, il

n'y a qu'une seule nationalité, la _nationalité paraguayenne_, composée

de la race indigène civilisée et de la race espagnole, confondues en un

seul peuple.»

[Note 18: _L'Avenir national_ du 29 octobre 1868.

Réponse de M. Grégorio Benitès, chargé d'affaires du

Paraguay, à M. Balcarce, ministre argentin.]

Cette affirmation patriotique d'un homme dont le coeur est à la hauteur

de l'intelligence, vient corroborer opportunément notre appréciation du

caractère paraguayen, tel que l'ont fait les alliances des Européens

avec les filles indiennes.

En même temps que l'audace réfléchie et calme de don José Garro, le coup

d'oeil profond et sûr de don Bruno de Zavala, la bravoure chevaleresque

de ces deux capitaines-généraux espagnols, se retrouvent chez le

maréchal Lopez et chez ses principaux officiers; l'horreur de

l'oppression étrangère, le dévouement absolu à la patrie, la fidélité au

devoir, le mépris de la mort, que possédaient les compagnons du cacique

de l'Uruguay, combattant pour leurs foyers, remplissent aujourd'hui

l'âme des Paraguayens luttant pour leur indépendance menacée.

La double tradition, castillane et guaranie, à laquelle ils se

rattachent, suffit pour expliquer, avec le sentiment plus éclairé du

droit et de la dignité humaine, les prodigieux efforts qu'accomplissent

les enfants du Paraguay et qui excitent l'admiration du monde entier.

Et c'est ce vaillant peuple qu'un écrivain, insensé,--c'est là son

excuse--n'a pas craint d'appeler abruti[19]!»

[Note 19: LA PLATA, par Santiago Arcos. Page 580.]

Abrutis! ces hommes qui, montés sur des troncs d'arbres, osent attaquer

des bâtiments cuirassés et qui les prennent à l'abordage! ces coeurs

nobles et généreux qui sacrifient à leur pays tout ce qu'ils possèdent,

biens, fortune, existence et qui, à l'exemple des grenadiers de notre

vieille garde, meurent au pied du drapeau national, mais ne se rendent

pas! Abrutis! Ces patriotes sublimes, ces géants, ces héros!

Ah! monsieur Arcos, combien ce mot est malheureux pour vous

personnellement et pour la cause que vous prétendez défendre! Vous

auriez été mieux inspiré, certes, en brisant votre plume, puisque vous

n'aviez pas l'âme assez haute pour comprendre le magnifique dévouement

du peuple paraguayen et pour vous incliner respectueusement avec nous

devant lui.

Mais, poursuivons notre résumé historique.

En 1776, l'Espagne, harcelée sans cesse par les incursions de ses

turbulents voisins, prit une mesure qui devait, dans sa pensée, arrêter

les empiétements des Portugais, du côté de la Plata et du Haut-Pérou.

La vice-royauté du Pérou possédait une étendue territoriale trop

considérable pour être efficacement protégée sur tous les points à la

fois.

Le roi d'Espagne dédoubla ce gouvernement, et forma la vice-royauté de

la Plata, qui comprenait les provinces platéennes, le Tucuman, les

terres du Chili situées à l'est des Andes, le Paraguay et le Haut-Pérou,

depuis, la Bolivie. Cette vice-royauté avait pour capitale Buenos-Ayres.

Nous appelons expressément l'attention du lecteur sur la division dont

il s'agit, parce que là se trouve l'explication, qui sera bientôt

fournie, du système politique et économique de Buenos-Ayres.

Bien que la concentration sur une des rives de la Plata, de toutes les

forces administratives de la région sus-indiquée, permît de surveiller

mieux, tant au nord qu'au sud des possessions espagnoles, l'ambition

envahissante du Portugal, cependant, la question des limites, toujours

aussi envenimée, après deux siècles et demi de contestations et de

compétitions acharnées, restait encore à résoudre.

Heureusement, les bases d'un accord, posées par la convention du 13

février 1761, furent sérieusement adoptées par le traité de la paix de

Paris, le 10 février 1763.

Le traité du 11 octobre 1777 fixa, enfin, des limites certaines entre

les possessions américaines des deux couronnes.

M. de Brossard dit à ce sujet:

«Treize années de travaux importants sur le terrain suffirent à peine

pour tracer les limites indiquées par ce traité qui, bien que dit

seulement _préliminaire_, n'a été suivi d'aucun autre et fait loi entre

le Brésil et les divers Etats de la Plata.»

Puisque le traité de Saint-Ildefonse _fait loi_ pour ces Etats, il

semble que tout sujet de querelle pour revendication de territoires ait

définitivement disparu entre les Brésiliens, héritiers des Portugais, et

les Républiques latines succédant aux droits des Espagnols.

Sans doute, il n'y a plus de motifs plausibles de contestation; mais la

politique cauteleuse du Brésil n'est pas en peine de faire naître des

prétextes pour s'immiscer dans les affaires de ses voisins.

Une interprétation léonine du traité de 1777, par l'empire des noirs,

laisse toujours une question de démarcation en suspens entre cet empire

et les Etats qui lui sont limitrophes. Cette question est un jour

reprise et tranchée, au mépris des droits légitimes du faible, par

l'usurpation d'un territoire.

Histoire de s'entretenir la main!

C'est ainsi qu'ont été perfidement annexées au Brésil la province de

Chiquitos appartenant à la Bolivie, la vaste province de Vera, sur la

rive gauche du Paranà.

Quelquefois même, la diplomatie impériale se sert du traité de

Saint-Ildefonse comme d'une arme à deux tranchants.

Elle invoque alors les dispositions du susdit traité dans les

négociations entamées avec le Pérou, la Bolivie et la République

Argentine; mais elle répudie les articles du même traité qui sont

favorables au Paraguay.

La conduite à double face du Brésil est mise en pleine lumière par le

refus du cabinet de San-Christoval de ratifier la convention signée en

1844 par les plénipotentiaires brésiliens et paraguayens, parce que

cette convention s'appuyait sur le traité de 1777 pour fixer les

frontières entre les deux pays.

Si nous insistons quelque peu sur la politique déloyale de l'empire

esclavagiste, c'est afin d'établir par des faits que jamais les

engagements les plus formels n'ont pu amener cet empire au respect du

droit des autres, et qu'il n'a pas dévié un seul instant de la ligne

qu'il s'est tracée pour absorber à la longue les Etats qui font obstacle

à son expansion.

La révolution du 25 mars 1810, qui détruisit la vice-royauté de la

Plata, fournit à Jean VI, ou plutôt à Carlota de Bourbon, sa femme,

réfugiés tous deux au Brésil, un de ces prétextes dont nous parlions

tout à l'heure, pour reprendre l'oeuvre, deux fois avortée, de 1680 et

de 1724.

Invoquant les droits qu'elle tenait, prétendait-elle, de son père

Charles IV, doña Carlota revendiqua la possession de la

Bande-Orientale.

Une réflexion bien naturelle se présentera ici à l'esprit du lecteur:

Si sa demande était fondée pour Montevideo, Carlota pouvait avec la même

raison exiger la restitution des autres territoires qui faisaient partie

de la vice-royauté de la Plata: Paraguay, Bolivie, provinces argentines,

y compris Buenos-Ayres.

Et la vice-royauté du Pérou, donc, pourquoi ne subirait-elle pas le sort

de celle de la Plata?

Tous ces territoires n'appartenaient-ils pas également à l'Espagne et,

en dernier lieu, à Charles IV, dont ils composaient toujours le domaine,

si l'on ne voulait tenir compte ni de la révolution de 1810, ni de la

double abdication imposée à ce faible monarque, d'abord à Aranjuez, le

18 mars 1808, par son fils Ferdinand, ensuite à Bayonne, le 5 mai de la

même année, par Napoléon Ier?

Etant admis que Carlota croyait sincèrement à la légitimité de ses

droits, il faut reconnaître que cette princesse se montrait d'un rare

désintéressement en se bornant à réclamer la Bande-Orientale.

Mais la femme de Jean VI nourrissait-elle réellement cette conviction?

Cela importe peu. Toujours est-il que, par la force seule de la logique,

la restitution de Montevideo, si elle avait été obtenue, n'aurait dû

être qu'un premier pas vers la réintégration complète des anciennes

possessions espagnoles.

Ç'aurait été là une solution radicale, sans doute, et qui aurait prévenu

bien des conflits sanglants dans l'avenir; mais qui, d'un autre côté,

aurait laissé sans explication plausible le soulèvement des provinces

équatoriales et du Sud-Amérique.

Car, enfin, on n'oserait pas soutenir que c'était uniquement pour se

livrer au Portugal que ces provinces avaient secoué le joug de

l'Espagne!

La fille hautaine de Charles IV et de Marie-Louise poursuivait donc,

pour le moment, l'incorporation de la Bande-Orientale au Brésil.

L'armistice du 26 juin 1812, conclu sous les auspices du ministre

anglais à Rio-de-Janeiro, vicomte Strangfort, obligea les Portugais à

repasser leur frontière; mais, en 1816, ils envahirent de nouveau

l'Uruguay et s'y maintinrent, à titre de _protecteurs_, jusqu'en 1821.

Croyant alors ne plus avoir besoin de garder des mesures, les Portugais

annexèrent à leur colonie brésilienne le territoire de Montevideo auquel

ils donnèrent le nom de Province _Cis-Platina_.

La Bande-Orientale, le lecteur ne l'a pas oublié, faisait partie de

l'ancienne vice-royauté de la Plata, dont l'héritage était aussi

revendiqué par la République Argentine. C'est à titre d'héritier que le

gouvernement de Buenos-Ayres somma le cabinet de San-Christoval de lui

restituer un territoire usurpé sur son propriétaire légitime.

On devine la réponse du Brésil.

Les provinces de la Plata qui avaient déclaré, par l'organe de leur

mandataire à Rio-de-Janeiro, Don Valentin Gomez, que:

«Elles exposeraient, si cela était nécessaire, jusqu'à leur propre

existence, pour obtenir la réincorporation d'une place qui est la clef

du fleuve immense qui baigne leurs côtes, ouvre les canaux de leur

commerce et facilite la communication entre une multitude de points sous

leur dépendance.»

Les provinces de la Plata engagèrent résolûment la lutte avec le nouvel

empire du Sud-Amérique.

La situation était, vraiment, étrange; elle mérite d'être signalée.

Voilà une République et un Empire qui viennent d'être créés par la

révolution victorieuse, et qui refusent à une autre province de la

faire participer aux conquêtes de cette même révolution!

Le droit monarchique a été foulé aux pieds, le jour où le Brésil et

Buenos-Ayres ont brisé le lien qui les rattachait à leur métropole

respective; et c'est au nom du droit monarchique que Buenos-Ayres et le

Brésil se disputent la possession de Montevideo!

Pour eux, les révoltés heureux, une autonomie, une souveraineté

complètes.

Quant à la Bande-Orientale, qui a versé son sang en faveur de la cause

qui a triomphé et qui déclare nettement, par la bouche d'Artigas,

qu'elle ne veut être _ni espagnole_, _ni portugaise_, _ni argentine_,

_ni porténienne_; quant à la Bande-Orientale, disons-nous, qui réclame

son indépendance comme prix de la victoire, on ne lui reconnaît d'autre

droit que celui de choisir un nouveau maître!

Comprend-on une pareille confusion, une perturbation aussi grande dans

l'ordre des idées morales?

Une fois encore, la médiation de l'Angleterre aboutit à la cessation des

hostilités.

Montevideo, également convoité par le Brésil et par la République

Argentine, fut reconnu comme Etat indépendant par le traité du 4 octobre

1828.

Dom Pedro Ier abandonna, en frémissant, la position que ses armes

n'avaient pas pu lui conserver, mais sans renoncer pour cela à s'en

emparer de nouveau.

C'est dans ce but qu'il envoya en Europe le marquis do Santo-Amaro.

Le marquis avait reçu la mission de proposer au cabinet des Tuileries de

balayer les Républiques de la Plata et de fonder une monarchie

bourbonienne qui comprendrait toutes les provinces de l'ancienne

vice-royauté de Buenos-Ayres.

C'était là ressusciter la solution que Châteaubriand avait fait

prévaloir, malgré l'avis contraire de l'Angleterre, au sein du Congrès

de Vérone, avec cette modification, toutefois, que, en échange du

concours du Brésil, Montevideo et son territoire seraient définitivement

acquis à l'empire des Bragance.

Ce plan, qui conciliait le respect du principe monarchique avec les

ménagements dus aux faits accomplis par la Révolution, ou, pour répéter

les propres expressions de l'illustre plénipotentiaire français,

répondant le 26 novembre au _mémorandum_ insidieux lancé par le duc de

Wellington, le 24 novembre 1822; ce plan qui conciliait «les intérêts de

la légitimité et les nécessités de la politique» avait toute chance

d'être adopté, lorsqu'éclata la révolution de 1830.

L'ancien droit des dynasties, improprement appelé _légitimité_ ou _droit

divin_, que le Congrès de Vérone croyait avoir assis sur une base

désormais inébranlable, venait d'être frappé à mort et de disparaître

sous les ruines du trône de Charles X. Il faisait place au droit nouveau

proclamé par les législateurs de 1789, et qui consacre la souveraineté

des peuples.

La combinaison de Dom Pedro 1er, basée sur des principes désormais

condamnés par la société issue des barricades de 1830, échoua devant le

triomphe de la Révolution.

Pendant seize ans, on put croire que le Brésil avait renoncé à ses

vieilles idées de conquête, pour se consacrer à la grande exploitation

agricole.

Le commerce des esclaves avait pris un développement considérable, et

les négriers débarquaient chaque jour dans les ports de l'empire de

nombreuses cargaisons de _bois d'ébène_ que se disputaient les

_fazendeiros_ et les _Senhores d'engenho_.

Ce fut une période brillante pour la production du café, du sucre, du

coton et du tabac, des denrées de luxe, en un mot.

Mais, pendant que les grands propriétaires terriens et les négociants

réalisaient d'énormes bénéfices, grâce aux féconds résultats du travail

des nègres, le gouvernement de Rio-de-Janeiro profitait des rapports

plus fréquents que les transactions commerciales établissaient avec

l'Europe, pour préparer les bases d'une entente commune de la France, de

la Grande-Bretagne et du Brésil, en vue de la pacification des deux

rives de la Plata.

Le Brésil ne pouvant intervenir seul, ainsi qu'il l'aurait désiré, se

résolvait à offrir sa coopération aux deux grandes puissances

occidentales.

La politique du Paraguay Identité de cette politique avec celle de la France et de la Grande-Bretagne dans le Rio de La Plata · 第 4 / 21 段