une invasion méditée, organisée et pourvue d'armes, sur les territoires
argentin et brésilien, a produit la guerre la plus ruineuse et la moins
justifiée, sans que jusqu'ici les autorités de ces deux territoires
aient mis le moindre obstacle aux attentats commis.»
Les négociations se poursuivirent pendant près de trois mois sans amener
aucun résultat satisfaisant.
Le 4 août, le conseiller Saraïva adressa au gouvernement oriental un
_ultimatum_, qui accordait six jours à ce gouvernement, pour faire
droit à la réclamation du Brésil.
Cet _ultimatum_ était, en réalité, un ordre donné à l'escadre de charger
et de pointer ses canons.
Que pensera le lecteur impartial d'une pression aussi brutale?
Un pareil procédé ne rappelle-t-il pas la manière d'agir de ces
gentilshommes nocturnes, si communs en Italie et en Espagne, qui
menacent de saccager une habitation et d'en exterminer les
propriétaires, si une somme déterminée ne leur est pas comptée dans les
24 heures?
Pour peu qu'on sache lire dans les documents de ce genre, on trouvera la
formule sacramentelle des susdits gentilshommes, au fond de l'acte
inexorable du ministre brésilien.
On donnait donc six jours à l'Etat Oriental pour s'exécuter, s'il ne
voulait pas être soumis par la force.
Deux ans après, la Prusse se montra moins magnanime envers la Saxe, le
Hanovre et la Hesse, lorsqu'elle les somma de rallier son drapeau.
Quelques heures de réflexion seulement leur furent accordées pour se
décider; et comme ces Etats souverains ne répondirent pas immédiatement,
ils furent immédiatement conquis.
L'Espagne y avait mis moins de façon, au début de son différend avec le
Chili et le Pérou. Elle s'était bravement emparée des îles Chinchas, en
attendant que son escadre bombardât avec la même vaillance une ville
sans défense, Valparaiso.
Ainsi que nous l'avons déjà constaté, l'ancien droit de la force, dont
le christianisme a fait justice, venait d'être ressuscité par l'Espagne
catholique. Invoqué à son tour par le Brésil, également dévoué à
l'Eglise romaine, ce droit allait bientôt être pratiqué par la Prusse
protestante.
Nous n'affirmerons pas que ce dernier Etat ait voulu imiter l'empire
des noirs; mais il est incontestable que cet empire a été entraîné par
l'exemple de l'Espagne, lorsque ses bâtiments cuirassés ont lancé leurs
bombes incendiaires sur l'Assomption privée de ses défenseurs.
Mais n'anticipons pas sur les futurs événements.
Au milieu de l'anarchie où s'agitait l'Uruguay, exiger qu'une réparation
fût accordée dans un délai de 6 jours, c'était demander l'impossible et,
par conséquent, c'était intimer nettement, audacieusement, cyniquement,
à la République Orientale de se résigner à être conquise.
Dans les circonstances critiques où ils se trouvaient, les ministres de
ce malheureux pays se montrèrent admirables de modération digne et de
fermeté calme.
Dans une nouvelle note, envoyée le 9 août, M. José de Herrera déclare
qu'il ne se refuse pas à donner satisfaction au Brésil, quant aux griefs
qui seraient reconnus fondés; toutefois, il proclame l'inopportunité de
la réclamation, et il termine par une proposition d'arbitrage, en se
fondant sur les principes du Congrès de Paris, acceptés par le Brésil et
récemment invoqués par cet empire pour régler ses propres différends
avec le gouvernement britannique.
Cette demande, d'autant plus juste, d'autant plus légitime qu'elle
s'appuyait sur un précédent qui datait de la veille, fut néanmoins
repoussée, le lendemain, par M. José Antonio Saraïva, et ce, au grand
regret du Corps diplomatique étranger, qui, dès lors, ne pouvait plus se
méprendre sur le but réel de la mission confiée au ministre brésilien.
Il est important de signaler à cette place une offre de médiation faite,
sur la sollicitation du gouvernement oriental, par le cabinet de
l'Assomption à celui de San-Christoval, et que le ministre paraguayen
notifia aux gouvernements amis, le 17 août, ainsi que l'établit
péremptoirement la réponse du ministre des Etats-Unis, M. Charles
Washburn, au ministre du Paraguay, à la date du 12 novembre 1864.
En présence de cette offre amicale, certes, mais dont l'acceptation
pouvait amener une solution différente de celle qu'elle poursuivait, la
diplomatie brésilienne craignit d'avoir été devinée. Toutefois, dans
l'espoir d'endormir les craintes du Paraguay, elle n'hésita pas à
recourir à un de ces procédés qu'une plume, amie tout à la fois de la
vérité et des convenances, répugnera toujours à appeler du nom qui le
caractérise.
De chaleureux remerciements furent adressés au ministre paraguayen, avec
cette déclaration que la tournure pacifique des négociations rendait une
médiation inutile.
C'était là, il faut bien en convenir, une manoeuvre perfide, laquelle,
pour être dans l'esprit de la tradition portugaise, ne mérite pas moins
d'être signalée au mépris public.
Pendant que cette affirmation éhontée d'une prochaine solution
_pacifique_ parvenait au maréchal Lopez, le ministre Saraïva se montrait
intraitable envers le gouvernement de Montevideo, et précipitait la
rupture qu'il était chargé d'amener. Il annonça à ce gouvernement, le
lendemain de la réception de la note de M. José Herrera, c'est-à-dire le
10 août, que «des instructions allaient être expédiées à l'amiral, baron
de Tamandaré, et aux chefs des corps d'armée stationnés sur la
frontière, afin qu'ils procédassent à des représailles.»
La rupture, on le voit, était un fait accompli.
Dès lors, le conflit brasilo-oriental allait entrer dans sa deuxième
phase par l'intervention énergique, cette fois, du Paraguay.
Cet Etat a été trop souvent engagé dans des négociations avec l'empire
esclavagiste, pour ne pas connaître à fond les pratiques de la
diplomatie brésilienne. Aussi le maréchal Lopez surveillait-il avec
soin ceux qui prétendaient l'abuser, et, par conséquent, il ne pouvait
être la dupe des fausses assurances qui lui étaient données.
Vingt jours seulement s'étaient écoulés depuis la déclaration hostile du
conseiller Saraïva, et déjà, à la date du 30 août, le ministre des
affaires étrangères de l'Assomption protestait, dans une note loyale,
mais ferme, contre l'occupation _permanente_ ou _temporelle_, par le
Brésil, de quelque point du territoire oriental; cette occupation étant
«attentatoire à l'équilibre des Etats de la Plata, qui intéresse la
République du Paraguay, en tant que garantie de sa sécurité, de sa
prospérité et de la paix.»
La note se termine par cette phrase comminatoire qui pose nettement un
_casus belli_:
«Son Excellence le Président de la République proteste de la manière la
plus solennelle contre un pareil acte, en repoussant, dès ce moment,
toute responsabilité pour les conséquences ultérieures de la présente
déclaration.»
Le Brésil crut à une rodomontade, et ses bataillons franchirent la
frontière de l'Uruguay.
Et ses bâtiments de guerre procédèrent au blocus du littoral oriental.
Ah! si le cabinet de San-Christoval avait su que le petit peuple du
Paraguay possédait une énergie à toute épreuve; que ses ressources
étaient à la hauteur du patriotisme de ses enfants, et, enfin, qu'il
était prêt, pour conserver son indépendance, à faire ces «étonnants
sacrifices» dont parlaient ses consuls de 1813, s'il avait pu prévoir la
résistance formidable qui lui serait opposée, les sanglants échecs qui
l'attendaient sur les bords des fleuves platéens, la perturbation
économique que cette guerre lointaine causerait dans tout l'empire et
jusque dans les cités de l'Uruguay et de l'Etat Argentin, le Brésil
aurait certainement réfléchi devant l'_ultimatum_ du gouvernement
paraguayen.
Mais, répétons-le, le Brésil dédaigna de s'arrêter devant une
protestation qui n'était, dans la pensée de ses hommes d'Etat, qu'une
puérile bravade; aussi, refusant d'admettre l'éventualité d'un choc avec
les forces paraguayennes, il poussa en avant ses escadrons et ses
vaisseaux.
La guerre était donc réellement engagée entre l'Empire des noirs et la
République du Paraguay, par le fait seul de l'entrée sur le territoire
oriental des soldats brésiliens, et, naturellement, le provocateur,
c'était le Brésil.
Le maréchal Lopez releva fièrement le défi qui lui était adressé; il
envoya un corps d'armée de 10,000 hommes au secours du gouvernement
oriental.
Disons tout de suite que ces troupes, par suite de circonstances que
nous expliquerons plus tard, ne purent barrer le chemin aux Impériaux et
qu'elles n'empêchèrent ainsi, ni le sac de Paysandù et le massacre de
ses héroïques défenseurs, ni la prise de Montevideo et l'occupation de
cette capitale par les Brésiliens, auxquels s'étaient joints, depuis
l'assassinat de Léandro Gomez, Florès et ses dignes compagnons.
Comme l'a proclame hautement le sénateur Frias, dans le Congrès argentin
(21 juillet 1866), les baïonnettes brésiliennes venaient de renverser
«le gouvernement le plus honnête qu'ait jamais possédé la République de
l'Uruguay.»
Nous reviendrons, dans un chapitre spécial, sur la capitulation de
Paysandù, cruellement violée par les vainqueurs, et aussi sur celle
d'Uruguayana, violée non moins ignominieusement, à l'égard des
Paraguayens, par les Brésiliens et leurs alliés.
A cette heure, nous devons nous borner à indiquer la marche des
événements qui ont déterminé l'intervention armée du Paraguay dans le
conflit brasilo-oriental.
Cette partie de notre tâche est remplie.
Que les plumes dévouées à l'empire esclavagiste ne cherchent donc plus à
présenter le Paraguay comme l'agresseur; qu'elles s'abstiennent, par
pudeur, de qualifier d'_actes contraires au droit des gens_ l'invasion
de la province brésilienne de Matto-Grosso, et la prise du vapeur qui
conduisait à son poste le gouverneur de cette province.
L'agresseur, ici, cela est désormais établi, n'était autre que le
cabinet de San-Christoval qui, n'ayant tenu aucun compte de la
protestation du maréchal Lopez, avait, par cela seul, accepté la rupture
dont il était menacé.
Le _casus belli_ posé pour le cas où l'armée des noirs et des mulâtres
franchirait la frontière orientale, a été signifié bien avant
l'occupation de Matto-Grosso et la capture du steamer
_Marques-de-Olinda_; conséquemment, le double fait de l'occupation et de
la capture est conforme aux lois de la guerre; il ne saurait, dès lors,
être imputé à crime au cabinet de l'Assomption.
Nous n'ignorons pas que, devant la réprobation générale qui s'élève
contre eux, de chaque côté de l'Atlantique, l'Empire et ses alliés
s'évertuent à décliner la terrible responsabilité du sang versé depuis
près de cinq ans; mais nous savons aussi que, quoique obstinément,
habilement pratiqué, ce système de dénégations audacieuses ne saurait
prévaloir contre le témoignage accablant des dates.
Or, ces dates, qui représentent un réquisitoire foudroyant, les voici:
_Ultimatum_ adressé au gouvernement oriental par le ministre brésilien,
Antonio Saraïva... 4 août 1864.
Déclaration de guerre lancée contre
la République de l'Uruguay par le
même Saraïva. 10 août 1864.
Protestation du Paraguay posant un
_casus belli_. 30 août 1864.
Note de M. José Bergès, ministre des
affaires étrangères du Paraguay, corroborant
cette protestation. 3 sept. 1864.
Envahissement du territoire oriental
par le Brésil et occupation par les esclavagistes
de la ville orientale de Melo. 16 oct. 1864.
Capture du navire brésilien _Marques-de-Olinda_
dans les eaux du Paraguay. 12 nov. 1864.
Occupation de la province de Matto-Grosso
par les Paraguayens. 24 déc. 1864.
Osera-t-on soutenir encore que la responsabilité de cette guerre incombe
au Paraguay?
Nous userons du même procédé--le témoignage des dates--pour justifier
l'attitude prise par le cabinet de l'Assomption à l'égard de la
République Argentine.
II
Provocations de Buenos-Ayres
Nous avons dit précédemment que Florès, en déchaînant la guerre civile
dans la République Orientale, était soutenu par le Brésil et par
Buenos-Ayres.
Le _Memorandum_ de don José de Herrera, dont nous avons cité le premier
paragraphe, affirme hautement cette entente, hostile à son pays, de
l'Empire et de l'Etat Argentin avec le chef de bandes oriental.
Nous citerons encore ce témoignage, non suspect, celui-là, du sénateur
Frias qui, en plein congrès, disait, au sujet de l'expédition de Florès:
«Le gouvernement de Montevideo ne nous a point offensés, et, cependant,
nous n'avons pas su le respecter. La neutralité n'a pas été réelle... Le
feu de la sédition fut attisé par nous-mêmes et, comme personne ne
l'ignore, il fut attisé aussi d'un autre côté.»
Cet autre côté, c'est le Brésil.
Le gouvernement du Paraguay aurait manqué à tous ses devoirs, s'il était
resté indifférent à un état de choses qui «affectait la tranquillité et
la prospérité d'une République soeur et amie et ne pouvait avoir qu'une
influence funeste sur les intérêts généraux du Paraguay.»
Ainsi que le déclare le ministre des affaires étrangères, dans son
Mémoire présenté au Congrès paraguayen, le 5 mars 1865.
Déjà, le 2 septembre 1863, le maréchal Lopez, dont la vigilance ne
pouvait être prise en défaut, avait demandé des explications au général
Mitre, au sujet des sympathies par trop évidentes qu'il nourrissait à
l'endroit de Florès, lesquelles sympathies faussaient la politique de
neutralité à laquelle Buenos-Ayres était tenue vis-à-vis de l'État
Oriental.
La réponse du gouvernement argentin, à la date du 2 octobre, n'ayant pas
été trouvée satisfaisante, le cabinet de l'Assomption lança, le 6
février 1864, une note très-explicite qui portait que:
«Vu l'impossibilité d'obtenir les explications demandées, il suivrait à
l'avenir ses propres inspirations, selon la portée des faits qui
pourraient compromettre l'autonomie de l'État Oriental, au sort duquel
il ne lui était pas permis de rester indifférent, soit par rapport à la
dignité nationale, soit pour ses propres intérêts dans le Rio de la
Plata.» (Même Mémoire, du 5 mars 1865.)
Recueillons cette date du 6 février 1864 qui doit servir de point de
départ à notre démonstration.
La guerre était donc engagée entre le Paraguay et le Brésil.
Le premier de ces États comprenant que, par suite de sa position
géographique, il serait forcé, pour les besoins de sa défense, de
franchir la frontière argentine, envoya une note, à la date du 14
janvier 1865, au cabinet de Buenos-Ayres, à l'effet d'être autorisé à
traverser le territoire de la province de Corrientes «au cas où ses
armées y seraient obligées par les opérations de la guerre dans laquelle
il est engagé avec l'Empire du Brésil.»
Le gouvernement du Paraguay était d'autant mieux fondé à demander cette
autorisation, qu'il invoquait un précédent qui s'appliquait en tout
point au cas actuel.
En effet, en 1855, le transit par les eaux argentines avait été accordé
à l'Empire, dont les bâtiments de guerre se dirigeaient avec des
intentions hostiles vers le Paraguay.
En conséquence, José Bergès, ministre des affaires étrangères de ce
dernier Etat, rappelait le précédent de 1855, pour obtenir une juste
réciprocité du cabinet de Buenos-Ayres.
Excipant de la neutralité qui était imposée à son pays, le ministre
argentin, Rufino Elizalde, repoussa la réclamation du Paraguay, dans sa
dépêche du 9 février 1865. Il y a plus: interprétant à sa guise les
devoirs de cette même neutralité, le gouvernement argentin ne craignait
pas d'abandonner à l'escadre brésilienne, destinée à opérer contre le
Paraguay, la ville et le territoire de Corrientes, pour y établir des
dépôts de charbon, de vivres et de munitions.
Ce n'est pas tout: de même que le comité des exilés orientaux avait
publiquement fonctionné à Buenos-Ayres, afin de préparer l'invasion de
Florès; un comité révolutionnaire, composé de 8 émigrés paraguayens,
s'était constitué sous les veux de l'autorité locale, dans le but avoué
de recruter des auxiliaires et de marcher ensuite, sous le drapeau
national, contre la patrie paraguayenne.
C'était là, on le voit, le noyau d'une petite armée de Condé, qui se
proposait d'unir ses efforts à ceux du duc de Brunswick, nous voulons
dire: du président Mitre, afin de satisfaire des rancunes malsaines et
des haines insensées.
Ce n'est pas tout encore: comme nous l'apprend M. José Bergès dans son
Mémoire présenté le 5 mars au Congrès paraguayen, non content de
répondre par un refus à la légitime réclamation du cabinet de
l'Assomption, le gouvernement de Buenos-Ayres profita de l'occasion
pour «demander des explications, avec beaucoup d'instance, relativement
à la réunion de forces paraguayennes sur le territoire de la rive gauche
du Paranà, en déclarant que la propriété de ce territoire est contestée
par la République Argentine.»
Enfin, à ce même moment, la presse buenos-ayrienne, subventionnée, se
déchaînait avec une violence inouïe contre la nation et le gouvernement
paraguayens.
Cette presse, qui a un caractère officiel, «fait des voeux pour le
triomphe du Brésil sur le Paraguay, se constituant ainsi comme l'organe
du comité révolutionnaire et travaillant en faveur du Brésil.»
C'est M. Bergès qui, sans passion, mais avec la juste sévérité que donne
la conscience du droit, résume en ces termes le système d'attaques
sourdes, de manoeuvres tortueuses, d'expédients perfides, derrière
lequel Buenos-Ayres dissimule mal son désir de rompre avec le Paraguay
et de joindre ses forces à celles de l'empire esclavagiste.
Ainsi placé entre l'hostilité déclarée du Brésil et la fausse neutralité
de Buenos-Ayres, quel parti devait prendre le chef du gouvernement
paraguayen?
Devait-il attendre que le président Mitre eût détaché son masque
trompeur et que le Brésil, grâce à la complicité de ce président, eût
renforcé l'arsenal de guerre établi sur le territoire argentin, en vue
de barrer le chemin à l'ennemi et d'empêcher ainsi tout mouvement
offensif de sa part contre les territoires transparanéens?
Ç'aurait été là, convenons-en, un rôle de dupe; or, ce rôle ne pouvait
être accepté par l'homme remarquable auquel le peuple paraguayen a
confié ses destinées.
Nous avons dit que le refus de Buenos-Ayres d'accorder le transit sur le
territoire de Corrientes portait la date du 9 février 1865.
A la réception de cette dépêche, le maréchal Lopez convoque un Congrès
extraordinaire qui se réunit le 5 mars.
Le 18 du même mois, le Congrès approuve la conduite du président de la
République et déclare la guerre à l'État Argentin.
Le 29 mars, le cartel est communiqué officiellement au gouvernement de
Buenos-Ayres.
Le 15 avril, enfin, un corps paraguayen occupe Corrientes, localité
choisie par le Brésil, ne l'oublions pas, pour être la base de ses
futures opérations.
Disons tout de suite que ce coup, heureusement conçu et hardiment
exécuté, pouvait produire des conséquences fécondes pour les libertés
platéennes, en créant une situation nouvelle que les ennemis du Paraguay
n'avaient pas su prévoir.
En effet, en même temps qu'il s'emparait des magasins où les Impériaux
avaient accumulé des approvisionnements de toute sorte, destinés aux
forces qui allaient opérer contre lui, le maréchal Lopez détenait une
position on ne peut plus favorable à la défense des intérêts
considérables, identiques à ceux de son pays, que menaçait l'alliance du
Brésil et de Buenos-Ayres.
L'équilibre des États de la Plata, que cette alliance se proposait de
fausser, sinon de détruire, pouvait encore être maintenu dans sa
complète intégrité, si le vieil Urquiza arborait, à côté du drapeau
paraguayen, le glorieux étendard qui abrita un instant sous ses plis les
provinces affranchies du joug de leur orgueilleuse métropole.
Quels magnifiques résultats aurait nécessairement produits l'accord de
ces deux hommes: Lopez et Urquiza!
D'abord, le traité du 1er mai 1865 n'aurait pas été conclu et, dès lors,
la République Argentine ne se serait pas épuisée d'hommes et d'argent
pour aider le Brésil à reconquérir sa province de Matto-Grosso.
Ayant à franchir une distance moindre que celle qui séparait les
Paraguayens du territoire oriental, les Gauchos d'Entre-Rios seraient
arrivés à temps pour dégager Montevideo.
Ou bien, combinant leur action avec celle du colonel Estigarribia et du
major Duarte, ils auraient manoeuvré de façon à empêcher la boucherie du
Yatay et la capitulation d'Uruguayana.
Ou bien encore, ils auraient laissé passer l'escadre brésilienne qui se
dirigeait vers Corrientes; se massant alors en aval du rio Paranà, ils
auraient placé entre deux feux l'armée des noirs et des mulâtres.
Défendu dans de pareilles conditions, Corrientes devenait le rempart où
se seraient brisés tous les efforts des esclavagistes.
En supposant que ceux-ci eussent réussi à traverser le Paranà, leur
avant-garde se serait choquée contre les soldats du maréchal Lopez,
pendant que l'arrière-garde aurait été chargée par les Gauchos
d'Urquiza, auxquels se seraient joints les contingents des autres
provinces qui avaient combattu à leur côté, et vaincu avec eux à Cepeda.
En somme, les Impériaux devant faire face aux adversaires redoutables
que nous connaissons, et ayant derrière eux des populations hostiles qui
auraient intercepté les communications, auraient été réduits à cette
alternative: ou de périr sous la triple étreinte du fer, de la faim et
des fièvres paludéennes, ou de battre prudemment en retraite, à la
faveur de leurs bâtiments cuirassés.
Il est hors de doute que les Brésiliens auraient pris ce dernier parti,
tant pour échapper à une destruction complète, que pour aller combattre
chez eux l'insurrection qu'y auraient provoquée les proclamations
d'Estigarribia, appuyées de la présence de son corps d'armée.
Dans tous les cas, la terre platéenne aurait été délivrée pour
longtemps, sinon pour toujours, de ses implacables ennemis, et la paix
aurait ramené la prospérité dans ces belles contrées, aujourd'hui
ravagées, ensanglantées, ruinées par une guerre fratricide.
L'ancien général des Provinces Argentines n'a pas répondu à l'appel
loyal que lui adressait l'allié naturel de ces mêmes Provinces.
Soit qu'il fût amolli par les délices de sa résidence de San-José; soit
que l'âge eût amorti son énergie; soit qu'il nourrît une basse jalousie
contre le président Lopez, ou qu'il ne crût pas aux formidables moyens
d'action que possédait le chef paraguayen; pour toutes ces causes
réunies, peut-être, Urquiza rallia ses Gauchos, mais il garda une
attitude expectante.
A notre avis, ce fut là une faute.
Et cette faute qui a fait couler déjà des torrents de sang platéen au
profit du Brésil, pourra, si le Paraguay succombe, entraîner des
conséquences funestes pour les Provinces Argentines et pour Urquiza,
personnellement.
Celui-ci a perdu une occasion unique de reprendre, pour la mener à bonne
fin, cette fois, l'oeuvre généreuse et vraiment patriotique qu'il avait
ébauchée à Cepeda.
Trompé dans son espoir de ce côté, le Paraguay ne perdit pas courage.
Comme on lui laissait entièrement supporter tout le fardeau de cette
guerre essentiellement platéenne, il se décida à en recueillir seul
l'honneur, tout en étant bien résolu à partager les bénéfices de la
victoire avec les provinces riveraines qui, cependant, l'abandonnaient.
Tel est l'historique, rigoureusement exact, de l'occupation, par le
Paraguay, d'un point du territoire qui lui était interdit, à l'heure
même où cette partie du territoire argentin servait de place d'armes au
Brésil.
Par sa coupable condescendance envers le cabinet de San-Christoval, le
président Mitre s'était déjà départi de la neutralité absolue qui lui
était imposée à l'égard de l'Etat Oriental. Il poussa plus loin son
action ténébreuse, mais également hostile, contre le Paraguay, en
provoquant avec cette république une rupture qui devait servir ses
secrets desseins.