président Carlos Antonio Lopez, renversa les barrières, jusqu'alors
infranchissables, derrière lesquelles une implacable volonté avait créé
l'homogénéité d'une nation nouvelle. Mais l'esprit libéral de ce
président se heurta contre la politique absorbante de Buenos-Ayres.
Buenos-Ayres a toujours élevé la prétention d'être, en tout et pour
tout, la légitime héritière de la vice-royauté de la Plata. C'est à ce
titre qu'elle a réclamé, dans le temps, la réincorporation de
Montevideo, de la Bolivie et du Paraguay dans la Confédération
Argentine.
Nous aurons bientôt l'occasion de revenir sur ce sujet; nous le
traiterons alors avec les développements qu'il comporte. Ici, quelques
dates et quelques faits suffiront pour la démonstration que nous avons
entreprise.
Le traité de 1828, qui a consacré l'indépendance de l'Etat Oriental, a
soustrait cet Etat aux revendications armées, sinon aux convoitises de
Buenos-Ayres.
La Bolivie lui a également échappé par le décret du 23 février 1825 qui
entérine l'indépendance de cette province, indépendance conquise dans la
glorieuse journée d'Ayacucho.
Si, plus tard, au congrès de Paranà, la République Argentine renonça
formellement à ses prétendus droits sur le territoire du Paraguay; à
l'époque dont nous nous occupons, pareille déclaration n'avait pas été
faite; cette question partielle était donc restée au même point où
l'avaient laissée les deux échecs essuyés, en 1811, par l'armée de
Belgrano. Il y avait une solution de fait, non de droit.
Ajoutons, en passant, que la province de Buenos-Ayres n'a jamais
ratifié, pour son propre compte, la reconnaissance, faite par le Congrès
de Paranà, du Paraguay comme État indépendant et souverain.
Or, en 1840, Rosas, alors dictateur de Buenos-Ayres, persistait à
considérer le Paraguay comme territoire argentin, par cette raison qu'il
avait été partie intégrante de la vice-royauté de la Plata. Et cela est
si vrai que quatre ans plus tard, en 1844, il devait protester
officiellement auprès des cabinets de Rio-de-Janeiro, de Paris, de
Londres et de Washington, contre la reconnaissance du Paraguay, que le
Brésil venait de consentir.
Trop occupé ailleurs et convaincu, du reste, par le double souvenir de
_Paraguary_ et de _Tacuary_, qu'il ne parviendrait jamais à obtenir par
la force ouverte la réincorporation de ce territoire, Rosas espéra
arriver à ses fins en rétablissant les barrières que le président Carlos
Lopez venait de renverser.
Maître, par la position de Buenos-Ayres, des bouches du Paranà, le
dictateur argentin commença par barrer ce passage; il interdit ainsi
l'accès de l'océan au commerce paraguayen.
Ce résultat ne lui suffit pas.
Le Paraguay pouvait encore exporter ses produits par la province
brésilienne de Rio-Grande.
La soumission de Corrientes, après la bataille de Vences (1847), ayant
permis à Rosas d'intercepter cette voie, le Paraguay se trouva bloqué
derrière le Paranà et resta sans communication aucune avec le monde
extérieur.
«Rosas empêchait au Paraguay tout commerce, obligeant, par ses
hostilités incessantes, la République à se maintenir sur le pied de
guerre.»
Déclare M. du Graty dans l'introduction de son substantiel ouvrage
intitulé: LA RÉPUBLIQUE DU PARAGUAY.
M. de Brossard dit à son tour[14]:
«Ce dernier (Rosas) ne se borne pas à discuter par notes; il en appelle
à la contrainte. C'est en pesant sur les relations commerciales du
Paraguay qu'il espère le réduire et l'amener à son obéissance.»
[Note 14: Ouvrage déjà cité, page 312.]
Toutes les protestations du président Carlos Lopez échouèrent contre la
détermination de Rosas, de réduire par la misère un ennemi qu'il ne
pouvait soumettre par les armes.
Et le Paraguay resta la CHINE D'AMÉRIQUE, avec la perspective, soit
d'étouffer derrière ses limites, soit de devenir le Hanovre du
Nouveau-Monde.
Eh bien! c'est l'emprisonnement d'un peuple entier, décrété par
l'ambition féroce du dictateur de Buenos-Ayres, qui est reproché à ce
même peuple par les avocats de Buenos-Ayres!
Le prisonnier est déclaré criminel au premier chef, parce que, privé de
la liberté de ses mouvements par une force supérieure, il s'est
momentanément résigné à subir son sort, au lieu de se briser sottement
la tête contre les barreaux de fer de son cachot!
Ici, l'odieux le dispute au ridicule; passons.
La triste situation où se trouvait placé le Paraguay dura jusqu'au 20
novembre 1845.
A cette date, les canons de la flotte anglo-française délivrèrent, à
Obligado, les malheureuses populations refoulées entre les rios Paraguay
et Paranà, en même temps qu'ils ouvraient au commerce des nations
l'accès de ces voies fluviales sur lesquelles le tyran argentin
prétendait exercer une souveraineté absolue.
Rosas tomba en 1852, mais sans avoir reconnu le principe de la liberté
des rivières.
Ce principe, proclamé par le Congrès des provinces réuni à Paranà et
adopté par les autres États de l'Amérique latine, fut solennellement
consacré par le traité du 10 juillet 1853, où figurent la signature de
la France, à côté de celles des États-Unis et de la Grande-Bretagne.
Ce ne fut qu'à son corps défendant et uniquement, on est en droit de le
supposer, pour obtenir la garde de cette formidable position qu'on
appelle l'île de _Martin Garcia_, que Buenos-Ayres adhéra à ce traité.
Quant au Brésil, il est nécessaire de le constater, «non-seulement il ne
signa point, mais son ministre à Buenos-Ayres protesta, le 12 septembre
1853, contre les traités argentins qui proclament la liberté pour tous
les pavillons exclusivement sur le parcours des fleuves platéens[15].»
[Note 15: Extrait de notre travail intitulé: L'OUVERTURE
DE L'AMAZONE. Dentu, éditeur. Paris, 1867.]
Ajoutons que depuis cette époque, l'empire sud-américain a maintenu son
système d'exclusivisme, en tenant fermés au commerce les affluents de la
Plata, dans leur parcours sur son territoire, et aussi les nombreux
affluents de l'Amazone.
Il est même à remarquer que le blocus actuel des rios Paranà et
Paraguay, si préjudiciable aux nations dont les navires fréquentaient
ces riches parages, n'est qu'une conséquence logique du système en
question.
S'il avait signé le traité du 10 juillet 1853, le Brésil aurait renoncé
au droit exorbitant qu'il s'arroge d'entraver la navigation des
rivières. Il n'a pas voulu le faire. Sa politique oblique bénéficie donc
aujourd'hui de ce refus audacieux, mais en sacrifiant, avec l'intérêt,
considérable, certes, du commerce, l'intérêt supérieur de la
civilisation et de la liberté.
Or, le Paraguay qui, depuis _Obligado_, a conclu des traités,
non-seulement avec ses voisins, mais encore avec les grandes puissances
maritimes de l'Europe et de l'Amérique, affirmant ainsi sa ferme volonté
de mêler sa vie à celle des autres peuples et d'élever peu à peu sa
civilisation au niveau de celle des sociétés modernes.
Le Paraguay, dont la prospérité n'a fait que s'accroître depuis qu'il
est entré dans cette voie de progrès pacifique et qui, par la richesse
de ses mines et de ses forêts, la fertilité de ses terres, l'activité et
le caractère industrieux de ses habitants, se sent appelé à de
brillantes destinées.
Le Paraguay n'a pu, sans inquiétude, voir poindre à l'horizon platéen
une coalition qui, en raison des circonstances au milieu desquelles elle
se formait, menaçait de le ramener aux mauvais jours qui précédèrent
1845.
Il importe de le rappeler.
Les alliés sont; d'un côté, Buenos-Ayres qui n'a jamais reconnu son
indépendance et qui croit toujours être aux droits de l'Espagne, au
sujet des territoires qui ont composé la vice-royauté de la Plata; de
l'autre, un empire qui, on vient de le dire, n'existe que par
l'oppression d'une race et le monopole commercial; un empire qui refuse
obstinément d'adhérer aux dispositions libérales qu'ont signés, avec les
Républiques latines d'Amérique, la France, l'Angleterre et les
États-Unis, et qui, de plus, traîne à sa suite l'homme sinistre qui lui
a déjà vendu son pays en 1852.
Évidemment, ces alliés--au fond, ennemis irréconciliables--ne peuvent
s'être momentanément entendus que pour l'accomplissement d'une oeuvre
d'iniquité qui leur serait également profitable.
Cette oeuvre, quelle est-elle?
Les indications qui précèdent nous autorisent à croire que cette oeuvre
a pour point de départ la répudiation de la généreuse politique
inaugurée par Urquiza au Congrès de Paranà, et même l'abandon, par le
président Mitre, du système abusivement argentin de Rosas, en matière de
navigation intérieure; et qu'elle aboutit à l'application, plus ou moins
dissimulée, des idées émises, en 1827, par le brésilien d'Aracaty et le
_porteño_ Manuel Garcia, dans un projet de convention dont l'article 8
portait:
«Libre navigation pour les deux nations, exclusivement en leur faveur,
des rivières qui se jettent dans la Plata.»
Le programme de 1827 ne pouvait être exécuté que par l'annexion, au
profit d'une des parties belligérantes, du territoire de l'Uruguay.
Cette condition s'imposera toujours à toutes les combinaisons qui auront
pour but d'assurer la domination, sur les fleuves platéens, à un État
quelconque.
La situation est donc la même en 1869 qu'en 1827, avec cette différence,
cependant, que le Paraguay, dont MM. Garcia et d'Aracaty ne tenaient
aucun compte dans leur projet de monopole à deux, sait aujourd'hui qu'il
signera son arrêt de mort, le jour où il consentira à l'absorption de
l'État Oriental.
Le Paraguay a le droit de vivre; il veut vivre et, malgré les efforts de
ses ennemis, il vivra. Mais, répétons-le, par suite de sa position
géographique, il a besoin, pour se développer dans la plénitude de sa
souveraineté, que l'indépendance de Montevideo soit respectée et aussi
que la navigation soit libre sur le Paranà comme sur l'Uruguay.
«Il s'agit donc pour le gouvernement de l'Assomption d'être ou de ne pas
être, dit M. de Brossard, et la liberté des fleuves est dès lors si
intimement liée à l'indépendance du Paraguay, que celle ci est nulle
sans la première.»
Dans un autre chapitre, M. de Brossard revient sur le même sujet en ces
termes:
«Pour ce dernier État (le Paraguay), la liberté des rivières est une
question de vie et de mort; car son indépendance y est attachée.»
Nous venons d'indiquer le double but que poursuivent, dans la guerre
actuelle, le maréchal Lopez et ses héroïques soldats.
Et ce double but ressort avec une telle évidence du fond des choses, que
les plumes dévouées à la triple alliance n'ont pas pu prêter un autre
objectif à la politique du Paraguay.
II
Le Paraguay contraint à faire la guerre.
Il nous sera permis d'insister sur ce point qui n'a pas été suffisamment
mis en lumière, à notre avis, dans la polémique engagée depuis le
commencement des hostilités, et, cela, malgré l'importance considérable
des déductions qu'il comporte.
On a beau prétendre encore et toujours que l'agresseur a été le maréchal
Lopez.
A différentes reprises, des publicistes autorisés qui s'appellent MM.
J.-B. Alberdi, Charles Expilly, Elisée Reclus, etc., etc., ont fait
justice de cette imputation absurde; mais, puisque la passion
politique--nous ne voulons pas chercher un autre mobile chez nos
contradicteurs--trouve toujours quelque feuille complaisante qui lui
permet de la reproduire, nous entreprendrons, à notre tour, d'en
démontrer l'inanité.
Les faits, c'est-à-dire l'histoire, se chargeront d'établir, une fois
encore, que la généreuse revendication du Paraguay, provoquée, à son
origine, par les événements qui étaient en train de s'accomplir sur le
territoire oriental, n'a pas été la cause du conflit actuel; mais
qu'elle a été la conséquence forcée d'une situation prévue.
Néanmoins l'ordre de notre travail a ses exigences auxquelles nous
devons nous soumettre.
Avant de refaire l'historique de la guerre platéenne, d'en déterminer la
cause et d'en préciser le but, il nous importe de mettre en relief la
loyauté et la générosité dont le cabinet de l'Assomption a fait preuve,
afin de prévenir la conflagration que recherchait le Brésil.
Le silence de nos contradicteurs sur ce point spécial n'est rien moins
qu'un aveu que nous avons le droit de retenir, pour le signaler à
l'opinion publique.
Certes, cela a déjà été constaté, les défenseurs du Brésil et de
Buenos-Ayres ont été bien osés, lorsque, dans leurs comptes-rendus
mensuels, ils transformaient en glorieux triomphes les défaites
honteuses essuyées par les armes confédérées. Les mensonges, les
calomnies coûtaient si peu à leur fertile imagination, que le grave
_Moniteur_ lui-même avertissait ses lecteurs de se tenir en garde contre
les nouvelles provenant de cette source suspecte. Il fallait, disait-il,
«accueillir avec la plus grande réserve les rapports officiels des
généraux alliés.»
Mais, là où leur audace a atteint des proportions monstrueuses, c'est
quand ces prétendus avocats du droit ont vanté le libéralisme de
l'empire esclavagiste, le désintéressement de Buenos-Ayres, le
patriotisme de Florès; c'est quand ils nous ont montré ces trois
gouvernements contraints à se défendre contre une agression brutale, à
entrer dans le conflit auquel ils venaient d'être provoqués, avec les
sentiments les plus généreux, les plus loyaux, les plus humanitaires!
La proclamation de Florès, au début de la campagne, cette proclamation
dans laquelle le héros de la trahison et des exécutions sanglantes
appelle les Paraguayens _ses frères_, en affirmant que lui et ses
alliés leur apportent la liberté et la civilisation, a servi de point de
départ et de modèle aux appréciations étranges qu'ont publiées les
journaux européens, et qui nous montraient les égorgeurs de Yatay comme
les libérateurs du peuple paraguayen, les négriers d'Uruguayana comme
autant de petits Vincent-de-Paul.
La vérité a donc été constamment outragée dans l'exposition des causes
de cette guerre, aussi bien que dans la relation des faits qu'elle a
produits; mais jamais, répétons-le, jamais, les organes des cabinets de
San-Christobal et de Buenos-Ayres n'ont osé déclarer que le Paraguay, en
pénétrant, à travers la province argentine de Corrientes, sur le
territoire de l'Empire, était mû par des idées d'ambition et de
conquête.
Il est vrai qu'il y a des hommages forcés.
Et, en effet, cet Etat microscopique, presque perdu sur la carte
d'Amérique et qu'enserrent à l'étouffer les territoires de ses puissants
ennemis; cet Etat si bafoué, si dédaigné, au commencement des
hostilités, pouvait-il être soupçonné de nourrir des projets
d'agrandissement par la violence et la spoliation?
Voyez-vous le Paraguay, qu'on devait écraser au premier choc, rêver
l'annexion de l'immense empire des noirs et des vastes provinces
argentines.
Une pareille accusation aurait été ridicule, sans contredit.
Les ennemis du Paraguay ne lui ont donc pas fait cet outrage, le seul,
du reste, qu'ils lui aient épargné, de calomnier ses intentions, à
propos de la prise d'armes qu'il a ordonnée[16].
[Note 16: En corrigeant les épreuves de cette page, nous
nous apercevons que notre affirmation est trop absolue.
Une exception doit être faite en faveur de M. Le Long.
Cet écrivain bilieux et facétieux tout à la fois n'a pas
craint d'imprimer, au sujet de l'ambition démesurée du
Paraguay, la phrase suivante, qui fait plus d'honneur à son
imagination qu'à son jugement:
«C'est une guerre d'annexion qu'il (le Paraguay) méditait,
et sa proie devait être, d'un côté, la province brésilienne
de Mato-Grosso, et de l'autre, les Missions de Corrientes.»
Personne n'ignore que certains serpents parviennent, grâce à
une dilatation prodigieuse des mâchoires, à engloutir un
boeuf tout entier dans leurs entrailles; mais si les
pratiques perfides, déloyales, d'un des belligérants,
peuvent éveiller l'idée du reptile qui, ayant guetté
silencieusement sa proie, rampe sournoisement vers elle pour
la dévorer, cette figure ne saurait s'appliquer au vaillant,
au chevaleresque Paraguay.
Dès lors, prétendre que cet État minuscule a voulu
s'annexer, avec le territoire des Missions, une province
aussi vaste que toute l'Allemagne, c'est comme si l'on
accusait Charles III de Monaco de rêver l'incorporation de
la France et de l'Italie dans sa principauté.
Autant soutenir qu'un éperlan, même affamé, peut être
possédé de l'envie d'avaler une baleine!
_Risum teneatis._]
Et cependant, répétons-le encore, les organes de la triple alliance ne
cessent pas de représenter ce petit État comme ayant attaqué le premier;
seulement, ils négligent d'indiquer et le mobile et le but de cette
initiative vigoureuse, paraissant ainsi ignorer qu'ils enlèvent d'avance
toute autorité à leur parole.
La Légation brésilienne à Paris a dû constater le mauvais effet produit
par cette tactique de ses amis; c'est pourquoi elle a eu l'ingénieuse
idée d'essayer de ramener à son pays les sympathies européennes, à
l'aide d'un stratagème grammatical qui consiste à introduire
l'affirmation dans la négation.
Dans une communication qu'elle a faite au journal _la Presse_ (10
novembre 1867), la susdite Légation déclare gravement que le maréchal
Lopez, «sans motifs et même _sans prétexte_, a rompu la paix par une
agression complètement inattendue.»
En vérité, après avoir douté d'avoir bien lu, on se demande si l'on est
en présence, soit d'une plaisanterie forcée, soit d'un outrage à la
raison humaine.
Cette note singulière, bizarre, qui a pu l'inspirer? Une naïveté sans
exemple dans les annales de la diplomatie? Un souverain mépris de
l'opinion publique?
Le lecteur choisira entre ces deux explications.
Que diable! Toute querelle a une cause.
Quand un individu se rue perfidement sur un autre individu, c'est qu'il
est résolu à le dépouiller ou à le tuer.
La cause, dans ce cas, c'est la cupidité ou la haine.
Or, on attribue au Paraguay le rôle de l'assaillant et, tout en parlant
de ce fait qu'on présente comme acquis, on n'ose pas conclure dans le
sens d'une convoitise malsaine.
Il y a plus:
On a proclamé sur tous les tons que cet État n'était pas assez fort pour
lutter contre les ennemis qu'il s'était volontairement créés.
Ah! c'est trop compter, vraiment, sur la bonasserie des lecteurs
européens.
Sans nous préoccuper, pour le moment, de la question de bonne foi, nous
sommes fondé à dire que la logique proteste contre une argumentation
aussi évidemment boiteuse.
Le cabinet de l'Assomption aurait agi comme un bourdon affolé, si
l'accusation, aussi téméraire qu'incomplète, qu'on lance contre lui
pouvait être prise au sérieux.
Il arrive qu'un homme soit égaré par la passion, lorsqu'il provoque un
autre homme à un duel sans merci.
Les gouvernements, surtout les gouvernements relativement faibles, n'ont
pas de ces emportements aveugles dont les résultats seraient désastreux
pour les nations.
Alors qu'un peuple tire l'épée pour courir les chances des batailles, il
n'est pas admissible de déclarer à priori qu'il n'avait «ni motifs, ni
prétexte» pour agir dans ce sens, et qu'il a obéi à un entraînement
irréfléchi.
Le recours à l'argument suprême du canon est une extrémité à laquelle
les États les plus pacifiques sont parfois amenés malgré eux, mais qui
procède toujours de la logique des faits.
Avec la conviction qu'un grand péril le menaçait, le peuple paraguayen
avait surtout la conscience de son bon droit. En courant aux armes, sans
se préoccuper du nombre et des ressources de ses ennemis, le Paraguay
obéissait donc à ce mobile supérieur qui inspirait au roi de la parole,
le regretté Berryer, la judicieuse, la noble, la magnifique déclaration
qui sert d'épigraphe à notre volume: «Quelle que soit la faiblesse,
l'illusion, la témérité de l'entreprise, ce n'est pas le nombre des
armes et des soldats qu'il faut compter: c'est le droit; ce sont les
principes au nom desquels on a agi.»
Cette appréciation est surtout exacte pour le Paraguay.
Le passé de cette République, un passé de plus d'un demi-siècle, nous
montre une société absorbée, sous la direction de chefs intelligents,
actifs, circonspects, et au milieu des circonstances exceptionnelles qui
ont présidé à sa formation, par l'oeuvre patiente de son organisation
intérieure. Pour qu'elle ait renoncé tout à coup à la politique
expectante qui est dans sa tradition et qu'elle ait engagé contre deux
voisins redoutables une lutte qui peut, après l'avoir complétement
ruinée, compromettre son indépendance, son existence même, il faut bien
admettre que cette société, si prudente jusqu'à ce jour, ait eu des
motifs sérieux pour agir ainsi.
Un écrivain qui connaît parfaitement les choses de l'Amérique latine et
qui s'est occupé du conflit brasilo-paraguayen, donne de la conduite du
maréchal Lopez une explication qui concorde avec la nôtre. Voici,
textuellement, l'appréciation de M. Théodore Mannequin dans
l'_Avertissement_ qu'il a mis à sa traduction d'un ouvrage sorti d'une
plume éminente et autorisée:
«Peut-on supposer que le général Lopez qui, jusqu'à-lors, n'avait montré
aucune disposition à jeter son pays dans les aventures, eût, de gaîté de
coeur, entrepris une guerre qui pouvait coûter l'indépendance à son
pays, en même temps qu'elle l'aurait fait descendre lui-même de la haute
position qu'il occupait à la tête du peuple paraguayen? Ajoutons qu'il
s'attaquait à deux puissances réputées, avec raison, les plus fortes de
l'Amérique du Sud. Il devait donc croire qu'un danger réel, grave,
inévitable, menaçait son pays et qu'il fallait se hâter de le combattre,
tandis qu'on pouvait encore avoir pour allié le gouvernement de
Montevideo que le même danger menaçait; et une pareille croyance, chez
lui, devait avoir des fondements sérieux[17].»
[Note 17: ANTAGONISME ET SOLIDARITÉ DES ETATS ORIENTAUX
ET DES ETATS OCCIDENTAUX DE L'AMÉRIQUE DU SUD.
Paris, 1866.--Dentu, éditeur, p. XXXIII.]
Quels sont donc les fondements de cette croyance qui a motivé la
prétendue agression du maréchal Lopez? ou mieux, pour rester absolument
dans la vérité historique, quelle est la cause déterminante de la marche
en avant des forces paraguayennes?
Cette cause, que nos contradicteurs s'obstinent à ne pas voir, elle se
trouve, nettement indiquée, dans le _casus belli_ posé au Brésil par le
cabinet de l'Assomption.
CHAPITRE II
Le Conflit Platéen
I
Provocations du Brésil
C'est donc à recommencer l'historique du conflit platéen que nous sommes
condamné! soit! Notre récit sera court, mais substantiel; il aura pour
base des dates authentiques.
En 1864, l'État Oriental était en proie à la guerre civile que le
général Florès, soutenu par le Brésil et par Buenos-Ayres, avait portée
sur son territoire.
La présidence de M. Berro avait atteint son terme légal.
Dans l'impossibilité de procéder à une nouvelle élection, Don Anastacio
Aguirre, président du Sénat, avait, d'après les termes de la
Constitution, saisi les rênes du gouvernement.
La situation est indiquée.
C'est au moment où l'Uruguay, déchiré par des discordes intestines,
épuisé par la nécessité impérieuse de repousser les bandes dévastatrices
de Florès, se débattait au milieu de complications de toute sorte; c'est
à ce moment, disons-nous, que le Brésil envoya un ministre
plénipotentiaire, chargé d'exiger la réparation de prétendus préjudices
causés à des sujets brésiliens domiciliés sur le territoire oriental, et
ce, pendant la période comprise entre 1852 et 1864.
Un corps considérable de troupes posté, l'arme au bras, à la frontière
méridionale, et une escadre composée de navires de tout bord, devaient,
au besoin, appuyer de leurs baïonnettes et de leurs canons les
réclamations du ministre impérial.
Cet appareil belliqueux laisse déjà deviner la nature des instructions
données au conseiller José Antonio Saraïva.
La note présentée par ce diplomate porte la date du 18 mai.
Dès le 24, le ministre des affaires étrangères de la République, Don
José de Herrera, répondait par un _memorandum_ qui opposait 46
procès-verbaux de vols, de meurtres, d'abigéats, de rapts d'hommes, de
femmes et d'enfants commis par des Brésiliens, aux 59 griefs contenus
dans la note émanée du cabinet de San-Christoval.
Le premier paragraphe de ce _memorandum_ met à jour la pensée qui se
cache derrière la réclamation brésilienne; il est ainsi conçu: