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PARIS.--IMP. A.-E. ROCHETTE, 72-80, Bd MONTPARNASSE
LA POLITIQUE
DU
PARAGUAY
IDENTITÉ DE CETTE POLITIQUE
AVEC CELLE DE LA FRANCE ET DE LA GRANDE-BRETAGNE
DANS LE RIO DE LA PLATA
PAR
CLAUDE DE LA POËPE
Auteur de: L'Ouverture de l'Amazone et ses Conséquences politiques et
commerciales
Le succès serait-il donc devenu la base des
lois morales, la base du droit?
Quelle que soit la faiblesse, l'illusion, la témérité
de l'entreprise, ce n'est pas le nombre
des armes et des soldats qu'il faut compter;
c'est le droit, ce sont les principes au nom
desquels on a agi.
_Plaidoyer de_ BERRYER devant _la Cour
des Pairs, 30 septembre 1840_.
PARIS
LIBRAIRIE E. DENTU, ÉDITEUR
_Galerie d'Orléans--Palais-Royal_
1869
Dédicace
Aux États Hispano-Américains,
y compris
Buenos-Ayres et Montevideo,
Je dédie ce Livre qui signale, en le précisant, le danger
dont ils sont menacés, par l'insatiable ambition de l'Empire
esclavagiste de l'Amérique du Sud
CLAUDE DE LA POËPE
AVANT-PROPOS
I
MM Alfred du Graty.--Martin de Moussy.--Santiago Arcos.--John Le Long.
Au début des hostilités engagées entre le Brésil, Buenos-Ayres,
Montevideo et le Paraguay, la presque totalité de la presse européenne
se contentait d'enregistrer les hauts faits des armées alliées, dont le
récit lui était transmis par des correspondances peu scrupuleuses. Quant
à discuter le droit que pouvait avoir le Paraguay à lancer ses
bataillons en avant; quant à déterminer le but qu'il poursuivait dans
cette guerre, aucune feuille, prétendue sérieuse, ne daignait s'en
occuper.
Le Brésil, pays des diamants et des esclaves, était connu en Europe
comme un grand empire possédant des ressources immenses. Son union avec
deux des républiques platéennes ne laissait point de place au doute sur
l'issue du conflit.
La marche des confédérés devait être moins une périlleuse expédition
contre un infime ennemi, qu'une _simple promenade militaire_[1].
[Note 1: Ces trois mots sont textuellement extraits
d'une dépêche de M. Andrês Lamas, ministre de l'Urugay à
Rio-de-Janeiro, adressée à M. Albuquerque, ministre des
affaires étrangères du Brésil, à la date du 28 février
1867.]
Le président Mitre, commandant en chef des forces alliées, n'avait-il
pas déclaré en plein congrès que, dans trois mois, le drapeau argentin
flotterait sur les remparts de l'Assomption, capitale du Paraguay?
Et les feuilles européennes d'accueillir avec une entière confiance ces
rodomontades officielles et de les propager dans leurs colonnes; sans se
douter que cet Etat, si dédaigné, réservait de cruelles déceptions à
ceux qui venaient l'attaquer.
La question paraguayenne n'existait pas encore pour la presse du Vieux
Monde.
En Angleterre, un seul journal, le _Daily-News_, avait pris ouvertement
parti pour la vaillante petite république; en France, une feuille
estimée de province, _la Gazette du Midi_, et un organe libéral de
Paris, _l'Opinion Nationale_, s'étaient faits les avocats de cette même
cause.
Tous les autres journaux, de ce côté et de l'autre côté de la Manche, ou
bien ne se préoccupaient guère d'un conflit dont ils ne comprenaient pas
l'importance, et qui, du reste, devait être incessamment étouffé par la
main puissante de l'empire des noirs; ou bien n'avaient pas assez de
railleries pour accabler cette CHINE D'AMÉRIQUE dont les habitants,
_pauvres Indiens asservis par les Jésuites, puis abrutis par Francia, se
courbaient maintenant sous le féroce despotisme d'un dictateur idiot_.
Le Brésil, dont la voix était exclusivement entendue, triomphait donc
sur toute la ligne, lorsque _l'Etendard_, qui venait de prendre sa place
parmi les feuilles parisiennes, entreprit de ramener l'opinion publique
trop longtemps égarée.
Pour atteindre ce but il n'y avait qu'un moyen, moyen simple et facile,
certes: c'était de consulter l'histoire et de donner la parole aux faits
qu'elle avait gravés sur ses tables d'airain.
Les consciencieuses études qui parurent alors dans les colonnes de
_l'Etendard_ sur l'antagonisme de Buenos-Ayres et des provinces
Argentines, sur les convoitises séculaires des Portugais et des
Brésiliens, sur le rôle infâme--un rôle de traître--qu'acceptait, depuis
douze ans, l'Oriental Florès, et, aussi, sur la noble, la généreuse
mission que la déchéance momentanée des deux autres républiques
Platéennes imposait à l'Etat paraguayen, firent circuler la lumière à
travers l'ombre épaisse qu'amassaient à l'envi des correspondances
datées de Buenos-Ayres et de Rio-de-Janeiro.
Les protestations furibondes, les calomnies extravagantes, les
affirmations éhontées qui éclatèrent alors sur toute la ligne des
feuilles dévouées, attestèrent que les révélations de _l'Etendard_
avaient produit leur effet.
La polémique de ces feuilles, dédaigneuse et arrogante auparavant, était
devenue tout à coup acerbe, injurieuse, grossière même.
Cela devait être.
Le voile étendu systématiquement sur les causes réelles du conflit
platéen avait été déchiré; conséquemment, l'opinion, désormais avertie
et peu à peu édifiée, commençait à prendre parti contre l'empire
esclavagiste et contre ses imprudents alliés.
Ce revirement de l'esprit public, d'autant plus sensible qu'il était
moins prévu, ne pouvait manquer de porter à son comble l'irritation des
plumes qui s'étaient maladroitement compromises, ou qu'on avait
audacieusement fourvoyées.
Nous n'aurions relevé que d'une manière générale les écarts de langage
de la presse acquise à la triple alliance, si une des nouvelles recrues
de cette presse n'avait dépassé dans ses articles toutes les bornes de
la discussion décente, toutes les limites du droit commun et des plus
simples convenances.
Oublieux du mot--si profond--de Talleyrand: «Surtout, Messieurs, pas de
zèle;» et afin, sans doute, de donner à ses patrons un gage plus
éclatant de son dévouement, la recrue dont il s'agit a cherché à
passionner le débat, en y introduisant des personnalités d'un goût
détestable et qui voulaient être blessantes.
Nous ne savons plus dans quel ouvrage se trouve cette formule
axiomatique:
«De si haut qu'elle tombe, chaire ou tribune, une parole ne produit son
effet qu'en raison de l'autorité morale qui lui appartient.»
On ne saurait mieux exprimer cette pensée, que le caractère d'un homme
donne seul de l'autorité à ses jugements.
Or, dans un travail que la _Revue Contemporaine_ a publié sous ce titre:
LE PARAGUAY, et avec ce sous-titre: LA DYNASTIE DES LOPEZ, un écrivain
qui ne possède aucune notoriété, ni dans les lettres, ni dans les
sciences, ni dans la politique, déverse à pleines mains l'injure et
l'outrage sur la figure contemporaine la plus remarquable de l'Amérique
du Sud, sur l'homme que le gouvernement français, par l'organe de son
orateur le plus éminent, appelle un «héros»[2].
[Note 2: M. Rouher. Discours prononcé au Corps
Législatif, dans les séances de 19 et 20 mai 1868.]
M. John (avons-nous affaire à un Anglais?) Le Long n'hésite pas à
présenter le Paraguay comme étant le domaine d'une famille, et, comme
tel, exploité à outrance par cette famille à laquelle il applique
ironiquement cette désignation: _Dynastie des Lopez_.
L'accusation est formelle.
Sur quels documents? sur quels titres? sur quels faits s'appuie-t-elle?
Est-ce sur les connaissances personnellement acquises dans le pays même
dont on apprécie l'organisation économique?
Non pas; M. Le Long avoue qu'il n'a jamais visité le Paraguay.
Est-ce sur l'ouvrage le plus complet qui ait paru dans ces dernières
années, et dont l'auteur a parcouru en tous sens les régions dont il se
proposait de faire connaître l'importance[3]?
Nullement.
S'il avait lu le livre de M. du Graty, M. Le Long y aurait trouvé cette
constatation, à savoir que, sous l'administration de celui qu'il appelle
Lopez Ier, «la république du Paraguay prospérait visiblement; son
commerce et son industrie avaient acquis une nouvelle importance; près
de CINQ CENTS ÉCOLES PRIMAIRES donnaient l'instruction gratuite à plus
de VINGT MILLE enfants...... et cet immense progrès matériel et moral du
pays était l'oeuvre du président Lopez[4].»
[Note 3: Dédicace de: LA RÉPUBLIQUE DU PARAGUAY, par M.
Alfred du Graty. Bruxelles-Leipzig, 1862.]
[Note 4: Même ouvrage, page 84.]
Nous ajouterons, pour notre compte, que ce même président, rendant un
légitime hommage à la civilisation européenne, a envoyé de l'autre côté
de l'Océan une centaine de jeunes gens, pensionnaires de l'État, pour
compléter leur éducation dans les écoles universitaires de France,
d'Angleterre et d'Allemagne.
Singulier moyen d'abrutir un peuple que de former des professeurs qui
devront inoculer à ce même peuple les principes qui dirigent les
sociétés modernes!
Notre contradicteur s'est bien gardé, avant de rédiger son acte
d'accusation, de consulter M. du Graty; il a préféré se renseigner
auprès de deux écrivains dont les attaches avec Buenos-Ayres sont
notoires, et qui, dès lors, ne sauraient offrir toutes les garanties
qu'on est en droit d'exiger de juges rendant un arrêt.
L'un, voyageur distingué sans doute, et auteur d'un volume estimé[5],
avait été chargé par le gouvernement argentin d'explorer les territoires
qui sont l'objet d'un litige entre ce gouvernement et celui du Paraguay.
Ces territoires étant la légitime propriété de son pays, le président
Carlos Lopez n'a pu permettre qu'ils fussent explorés au nom d'un État
qui en revendiquait la possession. En conséquence, il en a interdit
l'accès au mandataire _officiel_ de Buenos-Ayres.
[Note 5: DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE ET STATISTIQUE DE LA
CONFÉDÉRATION ARGENTINE. Paris, 1860.]
Naturellement, M. de Moussy a gardé rancune du procédé; naturellement
aussi, n'ayant pas pu se rendre compte par lui-même des nouvelles
conditions au milieu desquelles fonctionnait l'administration
paraguayenne, cet écrivain a traité, dans son livre, les questions
relatives au Paraguay (c'est M. du Graty qui parle) «d'après les
données, ou suivant l'opinion du gouvernement qui l'avait commissionné.»
C'est sous cette double influence que M. Martin de Moussy a tenu la
plume, et cette influence suffit pour expliquer la sévérité trop
grande--M. du Graty dit: _l'animosité_--qu'accusent ses appréciations à
l'endroit du gouvernement du Paraguay.
L'autre peut être plus justement récusé encore.
Le volume de M. Santiago Arcos[6] représente, à vrai dire, le prologue
de la guerre actuelle. Inspiré par la politique exclusive des
_Porteños_, ce volume a paru au début du conflit.
[Note 6: LA PLATA, par Santiago Arcos. Paris. 1860.]
Le moment était bien choisi pour agir sur l'opinion dont on voulait
capter les sympathies. Une fois ce premier succès obtenu contre le
Paraguay, on poursuivrait hardiment, avec l'approbation des populations
abusées, l'oeuvre d'iniquité dont on venait ainsi de préparer
l'exécution.
M. Arcos est un ancien volontaire de l'armée de Buenos-Ayres. Il a
assisté à la bataille de Cepeda, où les provinces, commandées par
Urquiza, ont vaincu les troupes de leur intraitable capitale.
Après la défaite de Mitre, à Cepeda, M. Arcos reçut la mission de
fortifier les défenses de Buenos-Ayres. Plus tard, il fut nommé
secrétaire de la légation argentine à Washington. La presse de
Buenos-Ayres a publié sa nomination.
M. Santiago Arcos est donc tout à la fois le soldat et l'historien des
alliés.
En l'état, nous le demandons au lecteur, quelle autorité peut avoir son
témoignage contre le président actuel de la République Paraguayenne?
C'est pourtant sur ce témoignage que s'est appuyé M. Le Long pour
rédiger ses réquisitoires envenimés.
M. de Moussy, du moins, a eu le bon goût de rester dans les termes d'une
discussion sérieuse; tout en condamnant les institutions qu'on lui a dit
être mauvaises, il ne s'est point acharné contre les personnes.
Ainsi n'a pas agi M. Arcos, que possédaient, on est en droit de le
croire, une curiosité malsaine et un parti-pris de dénigrement.
Sachant bien que les détails risqués feraient lire son ouvrage;
convaincu, du reste, que la loi Guilloutet ne serait pas invoquée contre
lui, cet écrivain n'a pas craint de pénétrer dans le domicile du
maréchal Lopez, afin de mieux surprendre les secrets de ses habitants.
Oubliant toute retenue, il a fini par déchirer brutalement le voile qui,
pour tous les caractères dignes, protége l'intimité familiale.
L'exemple était, paraît-il, contagieux.
M. Le Long a franchi, après lui, le seuil de cette demeure que
consacraient doublement l'amour et le travail; mais c'était pour y
chercher le sujet de scandaleuses révélations.
Ni l'âge, ni le sexe n'ont trouvé grâce devant lui; il n'a pas eu plus
de respect pour la mère vénérable, que pour la compagne dévouée du
président paraguayen.
Comment, dès lors, le mérite et le patriotisme de ce président
l'auraient-ils garanti contre les traits acérés de son calomniateur?
M. Le Long, il faut bien le constater, ne s'est même pas incliné devant
la majesté de la mort!
Il a osé jeter l'insulte et l'outrage sur la tombe de Carlos Antonio
Lopez! Confondant dans sa haine le père et le fils, il les a accusés
tous deux d'avoir poursuivi l'oeuvre abrutissante de Francia; de donner
l'exemple de l'immoralité; de ruiner le pays, en s'enrichissant. Ne
tenant aucun compte du démenti formel que lui donnait d'avance M. du
Graty, M. Le Long a eu le triste courage d'écrire cette phrase qui
représente les deux Lopez comme les derniers des scélérats:
«Il n'y a guère de crime devant lequel ils aient reculé, lorsqu'il s'est
agi d'augmenter leur colossale opulence.»
Ou bien ces paroles ne sont qu'une vaine déclamation qui manque
absolument de portée, ou bien elles expriment réellement une opinion
consciencieuse.
Dans le premier cas, nous n'avons pas à nous en occuper; dans le second,
au contraire, nous avons le droit et le devoir de sommer celui qui les a
signées de les appuyer de preuves précises, irrécusables;
Cette maison dont la raison sociale est LOPEZ ET Cie, et qui,
pratiquant l'abominable système de Méhemet Ali, monopolisait toutes les
denrées, tous les produits du Paraguay, où se trouve-t-elle? où est son
siége? où sont ses comptoirs? avec qui fait-elle des affaires? quels
sont ses correspondants?
Qu'on nous montre donc une pièce probante, facture ou bordereau, lettre
de change ou acquit, qui émane de cette maison et qui porte le timbre
social.
Si cette pièce avait pu être fournie, on l'aurait mise depuis longtemps
sous les yeux de l'Europe qu'on abuse; on l'aurait opposée, comme un
argument formidable, aux loyaux défenseurs du Paraguay.
Cette pièce, introuvable, certes, n'a figuré dans aucun volume, aucune
brochure, aucun journal, par la raison bien simple que la maison LOPEZ
ET Cie n'a jamais existé que dans l'imagination enfiévrée de notre
contradicteur.
Et pourtant les prétendus chefs de cette maison fantastique sont
signalés à l'opinion comme «n'ayant reculé devant aucun crime pour
augmenter leur colossale opulence!»
Lorsqu'on formule une accusation aussi monstrueuse et qu'on fait ainsi
le procès aux morts et aux vivants, il est nécessaire, il est
indispensable, il est strictement honnête, enfin, d'abriter son dire
derrière le témoignage de l'histoire austère et impartiale. Quand ce
témoignage fait défaut, de pareilles allégations s'appellent des
calomnies; elles provoquent alors des protestations indignées qui
couvrent de honte ceux qui les ont mises en circulation.
Egaré par l'excès de son zèle, M. Le Long n'épargne personne. Après
avoir déversé sa bile sur la mémoire du successeur de Francia, et
amèrement critiqué l'administration du président actuel, M. Le Long
prend à parti les agents paraguayens et même, sans qu'il s'en doute,
peut-être, les journalistes qui poussent la _candeur_--le mot lui
appartient--jusqu'à suspecter les intentions de l'empire esclavagiste.
Il fait à ces agents précisément le même reproche que l'opinion publique
adresse à la diplomatie brésilienne, au sujet des télégrammes mensongers
que publient les journaux à l'arrivée de chaque packet.
D'après M. Le Long, «à la fin de 1867, il en parut un plus
extraordinaire que tous les autres, et comme quelques journalistes se
plaignaient à l'un des agents de Lopez II, à Paris, qu'on se fit ainsi
un jeu de tromper leur bonne foi, celui-ci répondit: «Ces dépêches
télégraphiques ne sont pas faites pour l'Europe, mais par le maréchal
Lopez.»
M. Le Long ajoute: «Il n'est pas un seul agent qui ne soit soigneusement
surveillé et espionné.»
Oh! oh! voilà une autre affirmation qui pourrait bien attirer un nouveau
démenti à son auteur.
Comment, Monsieur, vous connaissez l'agent paraguayen qui se moque
impudemment du public et vous ne le nommez pas hautement? Mais c'est un
devoir; que disons-nous? c'est une nécessité pour vous de le faire
connaître, si vous tenez à ce que votre parole soit crue.
Et les journalistes dont «on trompe la bonne foi» et qui se contentent
de «se plaindre»; sont-ils assez _candides_ ceux-là, pour accepter le
rôle de comparses que l'agent en question leur fait jouer?
Allons donc! on est un peu plus soucieux de sa dignité, en Europe, du
moins lorsqu'on a l'honneur de tenir une plume; et parce qu'on se
respecte, on veut être respecté.
Nommez-les donc aussi, ces hommes de la presse qui, loin de flétrir de
pareilles manoeuvres, s'y seraient associés, soit par un silence
complaisant, soit en continuant à prêter à leur auteur la publicité de
leur journal!
Après avoir énoncé le fait de publication de fausses nouvelles, désignez
par leur nom, et l'agent qui a fabriqué ces nouvelles, et les
journalistes indignes qui les ont _sciemment_ propagées.
Vous avez posé la question de loyauté, Monsieur; nous acceptons
volontiers le débat sur ce terrain; mais à la condition que le jugement
rendu par l'opinion, sur les pièces que vous aurez produites, couvrira
de confusion ou l'accusateur ou les accusés.
II
Les télégrammes brésiliens.--Attitude nouvelle de la presse, en France
et en Angleterre.
Nous avons expliqué, n'est-ce pas justifié qu'il faut dire? nos
réserves, à propos des appréciations de MM. de Moussy et Arcos, à propos
des appréciations de ce dernier principalement, sur le gouvernement et
sur la société du Paraguay. Il convient maintenant de déterminer la
somme d'autorité qui appartient à M. John (est-ce donc un anglais?) Le
Long, dans la discussion où nous sommes engagés tous les deux.
Sans imiter le procédé de cet écrivain qui fouille, à l'exemple de
l'auteur de LA PLATA, dans la vie privée de ceux dont il prétend juger
la conduite politique, nous pouvons dire que l'avocat de l'empire
esclavagiste est un ancien entrepreneur de colonisation, échoué sur les
rives des fleuves platéens.
Gêné dans ses opérations par la loi française, M. Le Long troqua la houe
de l'exploitation agricole contre la plume du journaliste. Il embusqua
alors son ambition dans les colonnes de la _Tribuna_ de Buenos-Ayres.
C'est dans cette feuille gouvernementale que notre contradicteur
combattit longtemps les adversaires de la domination implacable de
Buenos-Ayres; c'est de là qu'il lança ses plus violentes diatribes
contre le général Urquiza, d'abord l'ami de Rosas, devenu ensuite le
mortel ennemi du dictateur argentin.
Voilà, certes, une attitude bien résolue.
Le nouveau collaborateur de la _Tribuna_ défend la suprématie de
Buenos-Ayres contre les légitimes réclamations des provinces argentines.
En 1843, M. Le Long fait volte-face; son esprit a été subitement
éclairé, comme celui de S. Paul sur le chemin de Damas, et il a compris
que la vérité, c'est-à-dire la justice, se trouvait du côté des ennemis
de Rosas: les Varela, Alsina, Rivera, Paz, Yndarte, sans oublier Carlos
Antonio Lopez, aujourd'hui l'objet de ses attaques rétrospectives.
C'est à cette époque que, insuffisamment protégés dans leurs biens et
dans leur personne par suite de la politique équivoque du cabinet de
Paris, les Français résidant à Montevideo s'organisèrent militairement,
et s'entendirent avec leurs compatriotes établis à Buenos-Ayres pour
nommer un délégué chargé de défendre leurs intérêts.
Ce délégué des Français de la Plata fut un négociant honorable, M.
Battmar.
M. Le Long ne dit donc pas exactement et complétement la vérité lorsque,
pour donner plus de poids à ses jugements et pour mieux établir sa
compétence, il fait suivre sa signature de cette qualification:
_Ancien délégué des Français résidant dans la Plata._
M. Battmar fut obligé de quitter momentanément le pays. Avant de partir,
et de son autorité privée, il transmit ses pouvoirs à M. Le Long.
C'est donc la volonté du négociant susdit, et non point le vote
populaire de ses compatriotes, qui a élevé M. Le Long au rang de
sous-délégué provisoire.
M. Le Long voudra bien nous pardonner cette indiscrétion qui l'atteint
peut-être dans sa vanité, mais qui ne saurait le blesser sérieusement.
Comme défenseur des intérêts français, M. Le Long unissait ses efforts,
contre le despotisme de Rosas, à ceux de l'Oriental Rivera et des
Argentins Lavalle, Lamadrid, Paz, chefs des forces de l'Entre-Rios, de
Corrientes et des autres provinces de la Confédération.
Tous ces patriotes illustres avaient pris les armes pour renverser une
dictature qui entretenait la guerre civile sur le territoire de
l'Uruguay, et qui ruinait 13 des provinces argentines au profit de la
14e, Buenos-Ayres.
Or, nous le démontrerons bientôt, la question qui s'agite, à cette
heure, dans les régions platéennes est, sous une autre face, la même qui
ensanglantait alors les deux rives de la Plata et qui avait nécessité
l'intervention de la France.
En affirmant, à cette heure, le droit de la triple alliance, notre
contradicteur devient donc aussi le sien, et, de plus, son patriotisme
s'égare, puisqu'il combat une cause qui a eu, qui possède encore les
sympathies de son pays.
Nous croirions volontiers que M. John Le Long est, comme son prénom
semble l'indiquer, de nationalité anglaise, si cette cause, dont il se
déclare aujourd'hui l'adversaire, après l'avoir soutenue en 1843,
n'avait pas été également protégée, à cette époque, par le gouvernement
de la Grande-Bretagne.
Qui nous expliquera la nouvelle évolution que l'ex-collaborateur de la
_Tribuna_ vient d'accomplir?
Nous ne ferons pas l'injure à M. Le Long d'attribuer cet étrange
revirement d'opinion à la nouvelle donnée par la presse de Buenos-Ayres,
et relative à un traitement mensuel de 500 francs qui lui aurait été
accordé pour subvenir à ses frais de campagne contre le Paraguay.
A notre avis, un publiciste qui défend, _par conviction_, un
gouvernement, gagne aussi honnêtement le prix attaché à son travail, que
l'avocat, ses honoraires, lorsqu'il plaide une cause qu'il croit juste.
Aussi, en admettant que les feuilles argentines aient dit vrai, nous
trouvons bien modique la rétribution allouée à l'ancien délégué de M.
Battmar.
Un dévouement qui va jusqu'aux personnalités les plus blâmables, jusqu'à
l'outrage pour les femmes, jusqu'à la profanation des tombeaux, mérite
mieux, il faut en convenir, qu'une mesquine rémunération de deux mille
écus par an.
M. Le Long partage notre opinion à ce sujet, si, comme on le prétend, il
a réclamé une augmentation de salaire, laquelle, hélas! lui a été
refusée.
Le gouvernement de Buenos-Ayres qui paye généreusement ceux qui, comme
le colonel Ascazubi, embauchent en France et en Italie des soldats pour
sa légion étrangère, estimerait donc à un prix plus élevé la besogne des
agents recruteurs que celle des journalistes, de certains journalistes,
devrions-nous dire, peut-être?
Ceci est affaire entre notre contradicteur et ceux qui l'emploient.
Pour ce qui nous concerne, nous n'avons pas à rechercher si l'auteur de
l'article publié dans la _Revue Contemporaine_ sous ce titre: LE
PARAGUAY, reçoit un traitement, et si ce traitement est proportionné à
ses mérites.
Nous pensons qu'un gouvernement est un client tout comme un autre, plus
riche qu'un autre, par exemple, partant, qu'il n'accomplit qu'un acte de
stricte justice en rétribuant, selon ses moyens, ceux qui le servent.
Quant à ceux-ci, ils n'ont pas à rougir de recevoir le prix d'un
travail que leur conscience approuve.
Un écrivain ne se dégrade que lorsqu'il ment publiquement à ses
convictions; lorsqu'il affirme cyniquement l'excellence d'une politique
que, dans son for intérieur, il juge détestable; lorsque, enfin, pour
une somme quelconque, il a vendu à des patrons qu'il méprise son âme
avec sa plume.
Ce n'est point là, assurément, le cas de M. Le Long, défendant la cause
de la triple alliance, et à qui sa conscience ne fait aucuns reproches,
même quand il jette, souillés, mutilés, aux pieds du président Mitre, le
cadavre des morts illustres du Paraguay et l'honneur des chefs qui leur
ont survécu.
La bonne foi de notre contradicteur n'est donc pas mise en question: ce
qu'il nous importe de déterminer, c'est le degré d'autorité qui
appartient à ses jugements.
Etant établi que M. Le Long est devenu en 1867 le champion féroce d'un
système qu'il a combattu avec acharnement de 1843 à 1852.
Et que ce publiciste, sans se soucier de se donner un triple démenti,
rétrograde de 24 ans, pour harceler de nouveau le général Urquiza qu'il
a violemment attaqué avant 1843, mais dont il a été l'allié à Caseros.
Nous avons le droit, cette énorme contradiction étant acquise, de
demander à M. Le Long laquelle de ses opinions il adopte
définitivement, celle d'avant 1843, celle de 1852, ou bien celle de
1867?
L'enseignement qui jaillit du choc de ces deux dates, en achevant de
fixer le lecteur sur la somme de confiance que mérite, quant à ses
articles contre le Paraguay, le commentateur de M. Arcos, nous dispense
de formuler autrement nos conclusions à son égard.
Ces brutalités de langage qui ne respectaient rien de ce qui touche à la
République Paraguayenne, ni l'histoire, ni le caractère des citoyens, ni
les institutions, ni le président Lopez, ni les membres de sa famille,
ni la mémoire de son père couché depuis huit ans dans le tombeau, ni les
publicistes _candides_ qui affirmaient le bon droit de la petite
république, accusent le diapason choisi par les feuilles alliées, pour
répondre à l'argumentation précise, calme, serrée, de _l'Étendard_.
En faisant face à ses nombreux contradicteurs, cet organe sérieux des
vrais intérêts platéens dérangeait donc toutes les ingénieuses
combinaisons qui avaient été imaginées, en vue de capter les sympathies
des peuples.
De là ce débordement de propositions extravagantes, insensées, odieuses
aussi, les lecteurs le savent, qui se produisit brusquement, comme à un
signal donné, sur toute la ligne des journaux dévoués.
Par l'accaparement de la publicité, en France et en Angleterre, les
alliés avaient pu jusqu'alors refaire l'histoire à leur profit, et
accommoder les faits de guerre à la convenance de leur orgueil, sans
qu'on leur eût répondu. Bientôt, parce qu'ils venaient de bloquer le
Paranà, ils se flattèrent d'avoir définitivement étouffé la voix du
Paraguay.
La polémique soutenue dans _l'Étendard_ ne tarda pas à leur prouver
qu'ils avaient nourri de fausses espérances.
Leur cause, qu'ils croyaient avoir gagnée devant les populations,
commençait à être compromise, par ce fait seul que d'autres que leurs
amis parlaient au monde civilisé.
Le président Lopez avait désormais des avocats, tout comme le président
Mitre, l'empereur Dom Pedro II, et même, _proh pudor!_ comme le sinistre
vainqueur de Florida.
La question paraguayenne était née, en un mot; elle s'imposait pour une
discussion sérieuse, approfondie.
N'allez pas croire que devant ce revirement de l'opinion, les agents de
toute sorte, officiels et officieux, que la triple alliance entretenait
en Europe, aient renoncé à leurs télégrammes effrontés. Ces déloyales
manoeuvres ont été chaque fois éventées et hautement flétries; elles
l'ont été vainement.
Il semble, en vérité, qu'aux yeux des agents susdits, altérer
systématiquement la vérité soit une tactique savante, un moyen
stratégique pour mener à bien la guerre de plume où ces agents se sont
imprudemment engagés.
L'immoralité de l'acte leur échappe; dès lors ce qui paraissait être du
cynisme au premier chef, n'est au fond, pour ces esclavagistes
inconscients, qu'une extrême naïveté qui rappelle la stupidité de
l'autruche.
Parce qu'ils ne veulent pas remarquer la défaveur que toutes nos
rectifications jettent sur leur cause, ils s'imaginent que le public est
dupe de leur procédé.
Aussi, chaque paquebot continue-t-il à apporter des correspondances qui,
habilement manipulées en certains lieux, présentent sous un faux jour
les hommes et les choses de la Plata.
Vous prenez là, bonnes gens, une peine désormais inutile, depuis,
surtout, qu'un des ministres des États Confédérés a stigmatisé
publiquement vos pratiques, dans une apostrophe indignée--protestation
d'une conscience honnête--qui a été entendue de ce côté de l'Atlantique.
Dans sa dépêche, déjà citée, qu'il adressait, le 28 février 1867, à S.
Exc. le ministre des affaires étrangères du Brésil, M. Antonio Coelho da
Sa e Albuquerque, le ministre oriental à Rio-de-Janeiro, M. Andrès
Lamas, signale d'abord les _illusions_ que nourrit ce personnage sur
l'issue du conflit platéen, l'_inflexibilité_ arrogante et
l'_imprévoyance_ de sa politique qu'il juge _incapable de donner à la
guerre une prompte fin_, etc., etc.
(Nous reviendrons en temps et lieu sur ce document dont l'origine
garantit l'impartialité.)
Puis, ne pouvant contenir le sentiment qui l'oppresse, M. Lamas s'écrie:
«Ne _fabriquons_ (le mot y est) pas, monsieur le ministre, des vérités
de convention, d'amour-propre, ou de courtoisie.»
Nonobstant ce sage conseil qui surnage au milieu de beaucoup d'autres,
la _fabrique_ de nouvelles mensongères ne cesse pas de fonctionner,
répétons-le, à l'arrivée de chaque paquebot, mais c'est en pure perte.
Les articles rédigés en vue de l'emprunt brésilien, à Londres, et qui
affirment, tantôt, la reprise des affaires à Buenos-Ayres et à
Montevideo; tantôt, la prospérité toujours croissante de l'Empire, dont
le chef se rend au Sénat dans un carrosse d'_or massif_; tantôt,
l'enthousiasme des populations brésiliennes et platéennes pour la guerre
contre le Paraguay: ces articles, disons-nous, ne parviennent pas plus
aujourd'hui à abuser la crédulité trop longtemps éprouvée des lecteurs,
que les bulletins pompeux qui changent de désastreuses défaites en
victoires éclatantes.
Maintenant, en Europe, on apprécie à sa juste valeur la solidité tant
vantée du colosse impérial, et le patriotisme de ses enfants qui
confient à des esclaves et à des forçats la défense de l'honneur
national.
Ses ressources, qu'on disait immenses, inépuisables, on sait qu'elles
ont été dévorées par la guerre actuelle, à la faveur d'une entente qui
s'est établie entre les fournisseurs de l'armée et certains
fonctionnaires civils et militaires.
Quelque invraisemblable qu'il soit, ce fait rencontre fort peu
d'incrédules sur les bords de la Plata. M. Elisée Reclus qui l'a
recueilli dans un article intitulé: L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE LA
PLATA ET LA GUERRE DU PARAGUAY, dit textuellement, en parlant des
officiers impériaux:
«On dirait qu'en effet ils cherchent à prolonger la guerre, jusqu'à ce
qu'ils soient devenus riches aux dépens de la nation épuisée de
ressources[7].»
Revenant sur le même sujet, ce publiciste ajoute:
«Il ne serait pas étonnant que des fournisseurs génois, argentins ou
brésiliens de l'armée d'invasion se chargent eux-mêmes d'approvisionner
les assiégés (d'Humaïta), car, si l'on en croit la rumeur publique,
c'est par l'entremise d'officiers alliés--en train de devenir
millionnaires--que les Paraguayens reçoivent déjà presque toutes leurs
munitions. Les magasins d'Ytapirù et de Curupaïty servent d'entrepôt aux
troupes de Lopez aussi bien qu'à celles du marquis de Caxias[8].»
[Note 7: _Revue des Deux-Mondes_, livraison du 15 août
1868.]
[Note 8: Même livraison, même article.]
D'après les bruits qui courent à Rio-de-Janeiro même, les dilapidations
et les rapines pratiquées sur les rives du Paranà, auraient dépassé les
excès scandaleux de 1852, dans la campagne entreprise contre Rosas[9].
[Note 9: En rappelant que ces excès donnèrent lieu à une
double enquête qui n'aboutit point, à cause du nombre des
individus compromis et de la haute position de quelques-uns
d'entre eux (parmi ces derniers figurait un maréchal de
l'Empire), nous devons expliquer par la force de la
tradition et par la certitude de l'impunité la cynique
audace des _officiers alliés_, qui sont _en train de devenir
millionnaires aux dépens de la nation_. De pareilles
manoeuvres s'harmonisent parfaitement avec l'état des moeurs
publiques au Brésil.
L'on est fondé à adopter cette conclusion, quelque triste
qu'elle soit, en présence des paroles adressées, en 1853,
par un membre du gouvernement, à un groupe de députés qui
exigeaient que le ministère compétent justifiât de l'emploi
des sommes votées pour l'entretien de l'armée. Ces paroles
les voici:
«Vous vous plaignez bien fort des vols scandaleux qui ont
été commis. Eh! mon Dieu! il n'y a pas là de quoi faire tant
de tapage. Il est arrivé, en cette circonstance, ce qui
arrive tous les jours ici et dans toutes les
administrations.»
Cette déclaration, officielle, nous est un sûr garant que
si, sous la pression de quelques députés indignés, une
enquête s'ouvre jamais sur l'ignoble tripotage qui s'exerce
présentement dans les lignes du maréchal Caxias, le résultat
en sera forcément négatif, et, cela, pour les mêmes causes
qui firent échouer l'instruction de 1853. La justice aurait
à frapper un trop grand nombre de coupables dans les hautes
régions de l'administration et dans les hauts grades de
l'armée.
La solidarité dans le crime, par suite de l'énervement de la
loi, tel est le seul genre de moralité que puisse produire
l'esclavage.]
L'on sait, surtout, que la résistance du Paraguay est fondée sur le
droit et sur la justice; et que les soldats du maréchal Lopez combattent
pour la liberté et pour la civilisation, contre une ligue formée en vue
de la suppression de deux républiques dont l'existence est un obstacle à
la domination exclusive du Brésil et de Buenos-Ayres sur les fleuves et
sur les territoires platéens.
La lumière s'est faite, répétons-le, et nous en avons une preuve
manifeste dans les nouvelles dispositions de la presse, tant en France
qu'en Angleterre et en Amérique.
Aujourd'hui, à l'exception des _Débats_ et du _Mémorial diplomatique_,
dont les attaches sont connues, toutes les feuilles parisiennes qui ont
une réelle importance: _la Revue des Deux-Mondes_, _le Siècle_, _la
Gazette de France_, _l'Opinion Nationale_, _l'International_, auxquelles
sont venus se joindre deux adversaires désabusés, _la Patrie_ et _le
Pays_, proclament le bon droit du Paraguay.
La presse anglaise est entrée dans la même voie, depuis que les projets
de spoliation et de conquête du Brésil et de Buenos-Ayres sont devenus
évidents pour tous.
Au _Standard_, qui est resté le champion de l'empire esclavagiste, nous
opposerons le _Star_, le _Daily-News_, le _Pall-Mall Gazette_, le
_Times_, et surtout l'organe le plus autorisé du commerce britannique,
la _Shipping and mercantile Gazette_. Ces journaux, avec lesquels font
chorus les principales feuilles de Liverpool, de Manchester,
d'Edimbourg, défendent avec une énergique persistance la cause de l'État
Paraguayen.
Parmi les journaux américains qui sont gagnés à cette cause, nous
citerons un des plus estimés et des plus répandus, le _New-York Herald_,
dont l'article publié le 2 novembre dernier sous ce titre: LE ROMAN ET
LA RÉALITÉ _dans la guerre du Paraguay_, restitue à cette guerre le
caractère essentiellement national qui lui appartient, quoi qu'en disent
les écrivains esclavagistes, sur la rive droite du Paranà.
Si nous rappelons la protestation indignée des Républiques latines du
Pacifique contre le traité spoliateur du 1er mai 1865, puis les deux
offres de médiation présentées par le gouvernement des États-Unis, et la
troisième tentative de ce genre due à l'initiative du Pérou et du Chili;
si nous signalons enfin, avec _le Moniteur_ du 23 novembre dernier, le
mécontentement général que vient de causer dans la Plata la déclaration
du nouveau président argentin, M. Sarmiento, relative au maintien de
l'alliance avec le Brésil, c'est pour mieux indiquer le véritable état
de l'opinion sur les deux rives de l'Atlantique à propos du conflit
platéen, et, partant, pour constater le nombre et la valeur des
sympathies que le monde civilisé accorde aux persévérants efforts du
maréchal Lopez et de ses vaillants compagnons d'armes.
Sans doute, cette situation, désormais acquise, d'un petit peuple
infligeant défaites sur défaites aux arrogants envahisseurs de son
pays, n'implique pas logiquement que la justice, au début de la guerre,
ait été du côté de ce peuple héroïque.
Malheureusement, encore, dans l'état de perturbation morale où les
usurpations violentes et les iniquités victorieuses ont jeté les
sociétés modernes, le bon droit, reconnu, du Paraguay, ne suffirait pas
pour expliquer la réprobation générale et vengeresse qui s'élève contre
le Brésil et ses alliés.
Quelque triste qu'il soit, cet aveu devait être fait.
Mais ce qui, aux yeux des plus prévenus, justifiera l'énergique attitude
prise par la République du Paraguay et la résistance désespérée qu'elle
oppose aux brutales attaques dont elle est l'objet; ce qui, en même
temps, achèvera d'établir que la cause que nous avons embrassée est
réellement celle de la civilisation, c'est cette démonstration fournie
par l'histoire, que la protestation armée du peuple paraguayen procède
essentiellement des traités conclus avec les Etats platéens, par les
grandes puissances de l'_Ancien_ et du _Nouveau-Monde_.
Ces traités ayant été audacieusement violés par l'empire esclavagiste,
Buenos-Ayres et Montevideo, le Paraguay n'a pas hésité, malgré son
infériorité apparente, à tirer l'épée pour faire respecter les
engagements internationaux qui garantissent l'équilibre des Etats dont
il est ici question.
On n'ignore ces vérités ni dans les conseils du président Mitre, ni dans
ceux de l'empereur Dom Pedro II; il convient, toutefois, de les rappeler
ou de les révéler aux publicistes qui s'obstinent encore à solliciter
les sympathies de l'opinion en faveur de la triple alliance.
Notre proposition, si catégorique, ne peut manquer d'effaroucher ceux
d'entre nos contradicteurs qui s'imaginent, dans leur profonde ignorance
des choses de la Plata, que Buenos-Ayres, sortie enfin de cet état de
barbarie guerrière où elle se débat stérilement depuis la proclamation
de son indépendance, s'occupe aujourd'hui, non-seulement à développer
son commerce et son industrie dans les conditions de liberté qui lui
sont communes avec les treize autres provinces argentines, mais encore
qu'elle «travaille généreusement,» suivant les termes de sa
Constitution, «au bonheur du genre humain.»
Cette même proposition révoltera davantage les écrivains naïfs qui, sur
la foi d'un présomptueux diplomate de Rio-de-Janeiro, le baron de
Penedo, ont osé affirmer que l'empire des noirs est, dans l'Amérique du
Sud, au même titre que la France, en Europe, le missionnaire par
excellence du progrès[10].
[Note 10: Consulter à ce sujet notre brochure intitulée:
L'OUVERTURE DE L'AMAZONE _et ses conséquences politiques et
commerciales_, par Claude de la Poëpe. Dentu, éditeur.
Paris, 1867.]
Eh bien! soit! que l'indignation de ceux-là éclate, d'abord. Mais si,
comme nous, ils cherchent sincèrement la vérité; si, réellement, ils
sont libres dans leurs appréciations, qu'ils se décident enfin à
contrôler, par le témoignage de l'histoire, les déclarations des
diplomates, des ministres, des plumitifs brésiliens et argentins.
L'histoire leur apprendra alors ce que, avec son aide, nous allons
établir, à savoir, que la manière dont la présente guerre a été engagée
et conduite par les confédérés platéens rappelle le souvenir des âges
barbares, où le droit était inexorablement égorgé par la force.
La politique du Paraguay, au contraire, est l'affirmation éclatante des
principes qui régissent les sociétés modernes, puisqu'elle met la force
au service du droit.
Comment en serait-il autrement, lorsque cette politique est absolument,
identiquement, la même que celle qu'ont défendue, les armes à la main et
à différentes reprises, dans les eaux de la Plata, les deux puissances
occidentales qui marchent à la tête de la civilisation: la France et
l'Angleterre?
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
La Politique du Paraguay
I
Les deux époques.--Francia et Rosas
La politique du Paraguay se résume en un seul mot: VIVRE!
Le Paraguay, reconnu par la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Autriche,
les Etats-Unis, etc., etc., etc., veut enfin vivre de la vie des
nations. Pour cela, il réclame justement une indépendance absolue, une
entière liberté pour l'exercice et le développement de son activité
nationale, le respect de sa souveraineté et celui de son intégrité
territoriale.
Or, l'indépendance de cette République se trouve intimement liée à celle
de l'Etat Oriental; par la raison que Montevideo, placé à l'embouchure
de la Plata, commande l'entrée de cette mer intérieure qui est le
débouché naturel des territoires supérieurs.
On n'a qu'à jeter les yeux sur une carte d'Amérique pour être convaincu
de cette vérité.
Isolé, enclavé, perdu dans les terres, le petit Paraguay possède de
telles conditions d'existence que, n'en déplaise à l'agent anglais, M.
Gould, une atteinte portée à l'indépendance de l'Uruguay doit
nécessairement, fatalement, tout en détruisant l'économie politique des
Etats platéens, avoir son contre-coup sur la rive droite du Paranà.
Aussi la géographie, d'accord en cela avec le soin de sa propre
conservation, oblige le Paraguay à suivre d'un oeil attentif tous les
mouvements de quelque importance qui se produisent dans la République
Orientale, et à se préoccuper surtout des éventualités qui affecteraient
plus ou moins sensiblement, sur ce point, l'ordre établi par les
traités.
L'affaiblissement de cette république, au profit d'un de ses puissants
voisins, serait pour le Paraguay, celui-ci le sait bien, une cause de
faiblesse.
Quant à l'absorption ou à l'annexion de Montevideo par l'Empire
Brésilien ou par la Confédération Argentine, elle marquerait la première
étape d'une spoliation qui franchirait forcément le Paranà pour ne
s'arrêter qu'à l'Assomption, si elle s'y arrêtait, toutefois!
Le Paraguay sent que ses destinées sont également attachées à celles des
provinces argentines que baignent les grands fleuves platéens. Pour ces
provinces, comme pour lui-même, l'existence, puis la prospérité, ne sont
possibles qu'à l'aide des transactions extérieures qui les affranchiront
du monopole de Buenos-Ayres. Mais comment nouer et entretenir des
relations au dehors, si la navigation des rivières constitue un
privilège pour le Brésil ou pour la métropole de la Plata, par suite de
la suppression de l'Etat Oriental?
Outre qu'elle détruirait un équilibre établi par les traités, cette
suppression pourrait donc entraîner des conséquences déplorables pour
l'intérêt général du commerce. En mettant dans les mains de la puissance
qui l'aurait accomplie les clés de la Plata, elle permettrait à cette
puissance de fermer, à son gré, l'accès de l'Océan, c'est-à-dire de
l'Europe, du monde entier, aux Etats méditerranéens de cette partie de
l'Amérique.
Voilà pourquoi aussi le Paraguay demande, avec le Bolivie et les
provinces argentines de Corrientes et d'Entre-Rios, la liberté de
parcours sur les trois grands fleuves, le Paraguay, le Paranà et
l'Uruguay, y compris leurs principaux affluents, que la Providence a
destinés à favoriser les communications de ces territoires avec le reste
de l'univers.
L'histoire du passé--un passé qui ne remonte qu'à 28 ans--contient à ce
sujet un enseignement que le Paraguay a sans cesse devant les yeux, et
qui inspire tous les actes de sa politique extérieure.
On a souvent reproché à cet Etat, les écrivains qui se sont rangés sous
la bannière esclavagiste du Brésil lui reprochent encore chaque jour, le
complet isolement où il a vécu pendant une longue suite d'années.
L'auteur de LA PLATA, M. Arcos, pousse plus loin ses aigres
récriminations, puisqu'il rend responsable le Paraguay actuel du régime
auquel Francia a soumis arbitrairement les précédentes générations.
Nous disons que, dans le premier, comme dans le second cas, nos
contradicteurs font acte d'ignorance ou d'injustice.
L'internement absolu qui a été imposé au Paraguay comprend deux périodes
distinctes: l'une qui commence en 1814 et qui s'arrête à 1840; l'autre
qui part de cette date et qui finit en 1845.
Ces deux époques, qu'il convient de ne pas confondre, rappellent, la
première, la dictature d'un despote ombrageux, mais profond politique,
qui voulait à tout prix soustraire son pays aux dissensions intestines
qui désolaient les Etats voisins; la deuxième, la tactique perfide d'un
autre dictateur qui poursuivait un but de conquête.
Nous n'avons pas à juger ici le système exclusif de Francia, auquel son
plus grand ennemi, Rosas, payait un tribut de sincère admiration, ainsi
que nous l'apprend un de nos diplomates les plus estimés, M.
Deffaudis[11].
Des publicistes sud-américains ont également rendu justice au célèbre
docteur, en confessant que, «par sa politique d'isolement, il évita
l'effusion de torrents de sang et il préserva de la contagion le
caractère d'un peuple moral et pacifique[12].»
M. de Brossard, consul général de France au Paraguay[13], n'hésite pas à
reconnaître, dès 1850, «les heureux résultats de son système.»
[Note 11: «Rosas est grand admirateur du docteur
Francia. La tyrannie et l'isolement que celui-ci a si
longtemps fait subir au Paraguay sont, toutes les fois que
l'occasion d'en parler se présente, l'objet de ses éloges.»
M. Deffaudis.--Dépêche du 27 mars 1847.]
[Note 12: _Archivo Americano_, journal de Buenos-Ayres.]
[Note 13: CONSIDÉRATIONS HISTORIQUES ET POLITIQUES SUR
LES RÉPUBLIQUES DE LA PLATA, par M. Alfred de Brossard.
Paris, 1850. Guillaumin, éditeur.]
Ces résultats apparaissent, à cette heure, dans leur splendide réalité,
par le fait du petit Paraguay tenant tête à trois Etats ligués contre
lui.
Sans la forte organisation que lui a donnée Francia et que les
successeurs de ce puissant génie ont développée dans le sens d'un ardent
patriotisme, le peuple paraguayen serait resté incapable des prodigieux
efforts qu'il dépense depuis près de cinq ans pour défendre son
indépendance.
En conséquence, avec quelque sévérité qu'on juge Francia; en présence
des faits dont nous sommes témoins, il faut bien convenir que l'écrivain
de l'_Archivo Americano_ est fondé, lorsqu'il affirme que le système du
sombre dictateur a produit «plus de bien que de mal.»
Nous défions les avocats de Buenos-Ayres de formuler les mêmes
conclusions à propos du système de Rosas.
L'isolement du Paraguay a été maintenu par Francia pendant 26 ans,
c'est-à-dire pendant toute la durée de son gouvernement. La mort du
dictateur marque la fin de la première période et le commencement de la
deuxième.