BAS LES MAINS! OU GARE À VOUS!

_Minuit._

Mon père me fera arrêter, bien sûr.

La prison demain, comme un criminel.

Ma vie sera une vie de bataille. C'est le sort de celles qui

commencent comme cela. Je le sens bien.

Je ne resterais en prison qu'une semaine, pas plus, que je serais

tout de même montré au doigt pour longtemps dans cette province.

L'idée m'est presque venue d'en finir.

Si je me tuais cette nuit, pourtant, ce serait mon père qui

m'aurait assassiné!

Et qu'ai-je fait de mal? des fautes de quantité et de grammaire,

voilà tout. Puis j'ai, sur un faux renseignement, dit qu'il y

avait huit facultés de l'âme quand il n'y en a que sept.--Voilà

pourquoi je me pendrais à cette fenêtre?

Je n'ai pas un reproche à m'adresser.

Je n'ai pas même une bille _chipée _sur la conscience. Une fois

mon père me donna trente sous pour acheter un cahier qui en

coûtait vingt-neuf; je gardai le sou. C'est mon seul vol. Je n'ai

jamais _rapporté_, oh! non! ni _cané__[12]__ _quand il fallait se

battre.

Si c'était à Paris, encore! En sortant de prison, on me serrerait

la main tout de même. Ici, point!

Eh bien! _je ferai mon temps_ ici, et j'irai à Paris après; et

quand je serai là, je ne cacherai pas que j'ai été en prison, je

le crierai! Je défendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres

les DROITS DE L'HOMME.

Je demanderai si les pères ont liberté de vie et de mort sur le

corps et l'âme de leur fils; si M. Vingtras a le droit de me

martyriser parce que j'ai eu peur d'un métier de misère, et si

M. Bergougnard peut encore crever la poitrine d'une Louisette.

Paris! oh! Je l'aime!

J'entrevois l'imprimerie et le journal, la liberté de se défendre,

la sympathie aux révoltés.

L'idée de Paris me sauva de la corde ce jour-là. Je tourmentais

déjà ma cravate.

Encore des cris, des cris! C'est deux jours après.

Ma mère, éperdue, entre dans ma chambre.

«Jacques, viens, viens!»

On était en train d'insulter mon père. Il avait, quelques jours

auparavant, frappé un de ses élèves, et voilà que dans la maison

où la veille il avait failli me tuer, les parents de l'enfant

calotté venaient exiger une réparation. On voulait que M. Vingtras

fît des excuses, demandât pardon; et comme M. Vingtras balbutiait,

on lui mettait le poing sous le nez.

Ils étaient deux, le père et le frère aîné, un vieux et un jeune.

«Qu'y a-t-il?

--Il y a, disait le jeune, que votre père s'est permis de gifler

mon frère. S'il n'était pas si décati, c'est moi qui le giflerais.

--Malheureux!»

Je l'ai pris à bras-le-corps. Ah! il ne pèse pas lourd! et le

vieux non plus. Par la porte, allons! Un peu plus, ils étaient en

morceaux.

Ils amassaient du monde dans la rue.

«Viens donc, me crie le frère aîné écumant.

--Eh! je viens!»

On nous a séparés à grand-peine. Il a dix-huit ans, c'est un

saint-cyrien, il est courageux, mais je le _règle_. Je le tiens

comme j'ai vu l'oncle Chadenas tenir des cochons. Je ne veux pas

lui faire de mal, maintenant qu'il est à terre. Seulement il bouge

encore. On me tire par les cheveux.

On me l'a à peine ôté des mains qu'il me jette une carte

par-dessus la foule. «Si c'était devant une épée, tu ferais moins

le fier. C'est l'épée qui est mon arme, à moi», et il gesticule, et

il en conte!...

L'imbécile!

«Hé, Massion, veux-tu aller lui dire que s'il ne se tait pas, je

vais le _casser_ de nouveau, mais que s'il se tait, je me battrai

à l'épée avec lui.»

_Prairie de Mauves, 7 heures du matin._

Ça s'est arrangé sans que chez nous on en sût rien. Tout le

collège en parle, par exemple, mais mon père est au lit avec la

fièvre,--le médecin a même ordonné qu'on le laissât reposer,--

ce qui me donne ma liberté.

J'ai trouvé des témoins: tous ceux de mes anciens condisciples qui

ont un brin de moustache et veulent entrer à Saint-Cyr ou à la

Navale s'offrent pour la chose.

«Vous êtes bien jeune, dit quelqu'un mêlé aux pourparlers.

--J'ai dix-huit ans.»

Je mens de deux ans, voilà tout.

On se demande tout bas si au dernier moment je ne _fouinerai _pas

devant Saint-Cyr.

Ils ne savent pas que la vie m'embête, qu'un duel est comme un

paletot neuf non choisi par ma mère, que c'est la première fois

que je fais acte d'homme. C'est que j'en ai envie; nom d'un

tonnerre! Si le saint-cyrien ne voulait plus, je l'y forcerais.

Je suis ému tout de même! Je vais peut-être avoir l'air si gauche?

Mais je me ferai tuer tout de suite si l'on rit.

Nous sommes sur le terrain.

«Avancez, messieurs!»

Les témoins sont plus inquiets que nous, et puis ils ont peur de

rater le cérémonial.

L'autre ne vient donc pas?... Il a engagé le fer, puis a fait un

bond en arrière et il me laisse là.

J'ai l'air d'un chien qui a perdu son maître.

Il ne vient pas, j'avance.

Cri du médecin!

«Quoi donc?

--Vous êtes blessé.

--Moi?

--Vous avez la cuisse pleine de sang.»

Je ne sens rien.

«Recommençons, recommençons ça!»

Et croyant que c'est le grand genre de bondir en arrière comme a

fait l'autre, je bondis.

«Mais c'est un saltimbanque!» dit le chirurgien.

Enfin on m'amène à lui. Je ne sais pas encore pourquoi.

«Le gras de la cuisse traversé!

--Vous croyez?

--Et quinze jours sans marcher!»

Oh! je n'ai pas grand endroit où aller!

Je suis donc blessé, il paraît. En effet, ça saigne.

L'enfant · 第 52 / 53 题