Moi, je ne regrette rien. C'est un quart d'heure de passé, et j'ai
vu que ça ne me faisait pas plus qu'un cautère sur une jambe de
bois.
J'avais laissé un mot à ma mère le matin: «Je suis chez un
camarade.»
Elle a même fait cette remarque:
«C'est mal pendant que son père est malade.»
Je suis revenu en voiture. Il a fallu de l'argent pour cette
voiture; je n'en avais pas. En arrivant, j'ai dû demander trente
sous à ma mère qui m'a cru fou.
«Il prend des voitures, maintenant!»
L'escalier est noir.
J'ai monté en me tenant la jambe, sans rien dire, et, sous
prétexte de migraine (on croit que j'ai bu), je suis allé me
fourrer dans mon lit.
Mais une voisine,--à peine étais-je dans les draps, lui a conté
toute l'histoire. Ma mère lâche le chevet de son époux pour le
mien.
«Jacques, tu as _été en duel_!
--Et mon père, comment va-t-il?»
Il est dans la chambre à côté de la mienne depuis ce matin. Le
médecin a fait observer qu'il y avait plus d'air. Ma mère retourne
à lui.
Je ne comprends pas bien ce qu'ils disent, mais on parle de moi,
elle raconte l'histoire. Je saisis des bribes.
Un bruit qui se faisait dans l'escalier s'éteint et j'entends
tout.
C'est mon père qui parle avec émotion:
«Oui, quand il sera guéri, il partira.
--Pour Paris?
--Pour Paris.
--Il n'est pas blessé grièvement, n'est-ce pas? Ce n'est rien, au
moins?
--Je t'ai dit que non.»
Un silence.
«C'est pour moi qu'il s'est battu... Après la scène de la
veille!...»
Il semble que sa voix tremble.
«Oui, oui... il vaut mieux que nous nous séparions. De loin, nous
ne nous querellerons pas. De près, il me haïrait!... Il me hait
peut-être déjà! Mais c'est plus fort que moi! Ce professorat a
fait de moi une vieille bête qui a besoin d'avoir l'air méchant,
et qui le devient, à force de faire le croquemitaine et les yeux
creux... Ça vous tanne le coeur... On est cruel... J'ai été cruel.
--Comme moi, dit ma mère... Mais je le lui ai dit un jour à
Paris, je lui ai presque demandé pardon, et si tu avais vu comme
il a pleuré!
--Toi, tu as su lui dire, moi je ne saurais pas. J'aurais peur de
_blesser la discipline_. Je craindrais que les élèves, je veux
dire que mon fils ne rie de moi. J'ai été pion, et il m'en reste
dans le sang. Je lui parlerai toujours comme à un écolier, et je
le confondrai avec les gamins qu'il faut que je punisse pour
qu'ils me craignent et qu'ils n'attachent pas des rats au collet
de mon habit... Il vaut mieux qu'il parte.
--Tu l'embrasseras avant de partir.
--Non. Tu l'embrasseras pour moi. Je suis sûr que j'aurais encore
l'air _chien_ sans le vouloir. C'est le professorat, je te dis!...
Tu l'embrasseras... et tu lui diras, en cachette, que je l'aime
bien... Moi, je n'ose pas.»
«Madame, madame!
--Quoi donc!
--Il y a les agents en bas!
--Les agents!»
Il y a, en effet, des étrangers dans l'escalier, et j'entends
parler.
«Nous venons pour emmener votre fils.
--Parce qu'il s'est battu?»
Elle remonte vers mon père.
«Plus bas, plus bas, mon amie, c'est moi qui avais écrit pour
qu'on se tînt prêt à l'arrêter, depuis huit jours déjà!... J'avais
signé, après cette scène... Oh! j'ai honte... Il n'entend pas,
dis, au moins, à travers la cloison?»
....................................
J'entends.
Quel bonheur que j'aie été blessé et que je sois couché dans ce
lit! Je n'aurais jamais su qu'il m'aimait.
Ah! je crois qu'on eût mieux fait de m'aimer tout haut! Il me
semble qu'il me restera toujours, de ma vie d'enfant, des trous de
mélancolie et des plaies sensibles dans le coeur!
Mais aussi j'entre dans la vie d'homme, prêt à la lutte, plein de
force, bien honnête. J'ai le sang pur et les yeux clairs, pour
voir le fond des âmes; ils sont comme cela, ai-je lu quelque part,
ceux qui ont un peu pleuré.
Il ne s'agit plus de pleurer! il faut _vivre_.
Sans métier, sans argent, c'est dur; mais on verra. Je suis mon
maître à partir d'aujourd'hui. Mon père avait le droit de
frapper... Mais malheur maintenant, malheur à qui me touche!--
Ah! oui! malheur à celui-là!
Je me parle ainsi, la cuisse tendue dans mon lit de blessé.
Huit jours après, le chirurgien vient, défait le bandage et dit:
«Grâce à mon pansement,--un nouveau système,--vous êtes guéri;
vous pouvez vous lever aujourd'hui et vous pourrez sortir demain.»
Ma mère remercie Dieu.
«Oh! j'ai eu si peur!... S'il avait fallu te couper la jambe!--
je vais t'apprendre une nouvelle maintenant...»
Elle me conte tout ce que je sais, ce que j'ai entendu à travers
la cloison.
«Tu vas me quitter!» dit-elle en sanglotant.
Je veux me lever tout de suite pour ramasser un peu mes livres,
faire ma petite malle, et je lui demande mes habits.
Ce sont ceux du duel.
Ma mère les apporte. Elle aperçoit mon pantalon avec un trou et
taché de sang.
«Je ne sais pas si le sang s'en ira... la couleur partira avec,
bien sûr...»
Elle donne encore un coup de brosse, passe un petit linge mouillé,
fait ce qu'il faut,--elle a toujours eu si soin de ma toilette!
--mais finit par dire en hochant la tête:
«Tu vois, ça ne s'en va pas... Une autre fois, Jacques, mets au
moins ton vieux pantalon!»
[1] Religieuse qui ne vit pas dans un couvent.
[2] Sorte de cataplasme.
[3] Il s'agit d'une question de grammaire.
[4] Dictionnaire utilisé pour écrire des vers latins.
[5] Dictionnaire de grec.
[6] Auteur de chansons très populaire.
[7] Drapeau.
[8] _Civis_: citoyen, _commilito_: compagnon
d'armes.
[9] « Donnez des lys à pleines mains. » (Virgile,
Énéide, VI, 863.)
[10] « Je tombe sans gloire, les armes brisées. »
[11] Conducteur, cocher.
[12] Fuit.