Ma mère attend une réponse. (On doit lui écrire.)

«Je lui ai pourtant dit ce qu'il fallait dire, fait-elle en

croisant les bras; oh! ces riches, ces riches!...»

Ah! cette paysanne!

Ma réputation de fort en thème me fait retrouver pourtant une

leçon; mais mon père, afin de m'humilier, ne me laisse pas même

prendre dans sa garde-robe une culotte neuve. Mes habits ne

tiennent pas.

Je suis forcé de m'asseoir de côté.

Je tremblai si fort un jour où l'on me dit:

«Donnez donc votre leçon dans le jardin, M. Vingtras, et ôtez

votre paletot. Il fait si chaud! Vous suez à grosses gouttes.

--Oh! non, au contraire, merci.»

Je ruisselle.

«Il a l'air timide, un peu inquiet, votre fils, dit-on à ma mère,

qu'on n'attendait pas, mais qui est venue un jour pour demander si

l'on était content de moi et pour parler en ma faveur.

--Ne vous y fiez pas! et si vous avez des demoiselles qui ont de

beaux yeux, ne les laissez pas trop courir quand il est là. Il y a

déjà eu des histoires! Il est parisien pour ça, allez! et avant

même d'aller à Paris, il avait (elle fait des cornes sur son front

avec les doigts), oui, oui, comme je vous dis!...»

On me chasse le lendemain.

Mais j'étais engagé pour un mois, et l'on me paye le mois entier.

«Cinquante francs.»

Avec cet argent-là, je vais me commander des habits. Ma mère

intervient. «Je te les ferai moi-même, nous achèterons du drap.

--Oh! non, par exemple, non!

--Mon fils ne m'aime plus, conte-t-elle, le soir, à une voisine

qui a sa confiance.--S'il me laissait choisir le drap encore!»

J'achète un costume tout fait.

Ma mère me suit en cachette et pendant que je traite elle demande

à parler en particulier au patron de l'établissement et lui

explique mon histoire. «Donnez-lui du solide, murmure-t-elle, les

larmes aux yeux!»

Je vois un peu plus de monde, maintenant que je suis propre. Ma

mère me prie de l'accompagner chez des gens qu'elle connaît.

Elle en est si contente et si fière!

Mais au milieu d'une conversation elle dit tout à coup:

«Comme ça fronce! Et comme on voit qu'il n'y a qu'une demi-doublure!

Si tu te tenais comme ça au moins, ça cacherait!» (et elle me

tire mon gilet pour le faire aller, elle tripote ma cravate).

Claquant la langue tristement, elle ajoute:

«Tu peux te vanter d'avoir choisi du salissant! Et il n'a

seulement pas demandé des morceaux!»

Mon père sent que je suis ulcéré, et un jour où il me voyait

pâlir, il eut peur de mon désespoir.

«Ton fils a voulu s'empoisonner», dit-il à ma mère.

Il en est à croire cela.

La pauvre femme reste muette, glacée.

Il est d'ailleurs las, lui-même, de la vie que nous menons sous le

même toit. La maison a l'air d'une maison maudite.

«Dis-lui de m'écrire ce qu'il compte faire.»

C'est le dernier mot qu'il adresse à ma mère, après cette soûleur

du suicide.

C'est affreux de prendre cette grande feuille de papier vide pour

écrire à, son père. Il faut mettre _vous_.

Je dis _vous_ pour la première fois.

Je ne vois pas bien avec la chandelle.

«Mère, donne-moi donc une bougie.

--Ça n'éclaire pas mieux, va, c'est un peu plus propre, mais ça

éclaire moins bien, et c'est beaucoup plus cher, vois-tu!»

J'écris à mon père! Je rature, et je rature!

Tout en écrivant, il m'est venu de la sensibilité, j'ai peur de

paraître faible.

Je recommence; c'est difficile et douloureux.

Ah! ma foi, non! et je déchire encore...

Je vais mettre deux lignes seulement,--pas deux lignes,--

quatre mots. Ça m'évitera ce «_vous»_, et ce que je veux dire y

sera tout de même. J'écris simplement ceci:

_Je veux être ouvrier._

«Ton père est furieux», me glisse à l'oreille ma mère, qui vient

de remettre le bout de papier.

Il me rencontre dans un corridor:

«Tu te f... de moi, dis...?»

Il lève la main, et j'ai cru qu'il allait m'écraser.

L'abîme est creusé,--il va arriver un malheur.

25

La délivrance

Le malheur est arrivé!

Je sors quelquefois, le soir--bien rarement. Que dirais-je aux

gens que je rencontrerais? Je n'ai pas le sou pour aller au café

où les collégiens vont. Je ne veux pas me laisser offrir et ne pas

payer: je suis trop pauvre pour cela. C'est quand j'ai de l'argent

dans ma poche que j'accepte, parce que je sens que l'on ne me fait

pas l'aumône et qu'à mon tour je puis régaler.

Mais il y a longtemps que je n'ai plus rien--même un sou.

J'avais fait un peu d'argent avec mes livres de prix. _La Poésie

au seizième siècle_, par Sainte-Beuve, un Bossuet, et les oeuvres

de M. Victor Cousin.

Ma mère trouvant cinq francs dans ma poche m'avait demandé où je

les avais pris. Elle avait l'air de croire que c'était le produit

d'un vol ou d'un assassinat. «Il se sera laisser entraîner par les

mauvais conseils. Ce sont les mauvais conseils qui perdent les

jeunes gens.»

Qui me donnerait des conseils?--Des copains? Je suis plus vieux

qu'eux, même s'ils ont mon âge. On ne les a pas battus tant que

moi. Ils n'ont pas connu Legnagna et la maison muette.--Des

vieux? les collègues de mon père? Ils ont bien assez à faire de

nouer les deux bouts, et puis ils ne savent que ce qui se passait

chez les anciens, et n'ont pas le temps,--à cause des

répétitions,--de juger ce qui se passe autour d'eux.

J'avais dit à ma mère d'où venaient ces cinq francs.

Elle avait levé les mains au ciel.

«Tu as vendu tes livres de prix, Jacques!...»

Pourquoi pas? Si quelque chose est à moi, c'est bien ces bouquins,

il me semble! Je les aurais gardés, si j'avais trouvé dedans ce

que coûte le pain et comment on le gagne. Je n'y ai trouvé que des

choses de l'autre monde!--tandis qu'avec l'argent, j'ai pu

acheter une cravate qui n'était pas ridicule et aller aussi

prendre un gloria aux Mille-Colonnes. J'y lis la _feuille _de

Paris, qui sent encore l'imprimerie, quand le facteur l'apporte.

Mais je me suis trouvé un soir face à face avec mon père qui

passait. Il m'a insulté, d'un mot, d'un geste.

«Te voilà, fainéant?»

Et il a continué son chemin.

Fainéant?--Ah! j'avais envie de courir après lui et de lui

demander pourquoi il m'avait jeté entre les dents, et sans me

regarder en face, ce mot qui me faisait mal!

Fainéant!--Parce que, dans le silence glacial de la maison, ce

travail de bachot et cet acharnement sur les morts m'ennuient,

parce que je trouve les batailles des Romains moins dures que les

miennes, et que je me sens plus triste que Coriolan! Oh! il ne

faut pas qu'il m'appelle fainéant!

Fainéant!

Si mon père était un autre homme, j'irais à lui, et je lui dirais:

«Je te jure que je vais travailler, bien travailler, mais n'aie

plus vis-à-vis de moi cette attitude cruelle!»

Il me renverrait comme un menteur. J'ai bien vu cela, quand

j'étais plus jeune.

Deux ou trois fois, quand il allait m'humilier ou me battre, je

lui promis, s'il ne le faisait point, de tenir n'importe quelle

parole il voudrait. Il avait fait fi de mes engagements, et je lui

en avais voulu, tout enfant que je fusse, de si peu croire au

courage de son fils.

Aujourd'hui encore il me rirait au nez et il croirait que je

caponne!

Allons! je vivrai à côté de lui comme à côté d'un garde-chiourme,

et je travaillerai tout de même! C'est dit.

Mais, le lendemain soir, ma mère venait m'annoncer, tout effrayée,

que mon père ne voulait plus que je restasse dehors et que je

courusse les cafés comme un vagabond. Il fallait être rentré à

huit heures, ou sinon je coucherais dans la rue.

J'y ai couché.

C'est long, une nuit à assassiner, et vers deux heures du matin il

a plu. J'étais trempé jusqu'aux os, j'avais les pieds glacés, et

je me cachais sous les auvents des portes. J'avais peur aussi des

sergents de ville! J'ai tourné, tourné, autour de la maison. À dix

heures, elle avait été fermée, suivant la menace. J'avais trouvé

le verrou mis.

Demain encore, je le trouverai tiré si mon père a autant de

courage que moi.

Je ne tiens pas à rôder dans les rues. J'aimerais mieux être dans

ma chambre, mais on a l'air de me _menacer_. Je ne veux pas

paraître avoir peur, et je grelotte, et mes dents claquent.

Comme c'est froid, quand le soleil se lève!

Je ne suis rentré que quand mon père devait être au collège, à

huit heures et demie du matin.

Il n'était pas sorti. C'est la première fois, depuis la scène

sanglante avec ma mère, qu'il a manqué la classe.

M'avait-il vu et m'attendait-il? Était-il malade de fureur?

La porte était à peine poussée qu'il s'est jeté sur moi. Il était

blanc comme un mort.

«Gredin, dit-il, je vais te casser les bras et les jambes!»

_Dans la maison, une heure après._

«Qu'y a-t-il?

--Il y a le fils Vingtras, qui a voulu assassiner son père!»

Je n'ai pas essayé d'assassiner mon père. C'est lui qui m'aurait

volontiers estropié; il répétait:

«Je te casserai les bras et les jambes.»

«Eh bien, non! Vous ne casserez les bras et les jambes à personne.

Oh! je ne vous frapperai pas! Mais vous ne me toucherez point.

C'est trop tard; je suis trop grand.»

L'enfant · 第 51 / 53 题