Matoussaint me voit ébranlé et continue

«Tu renies tes dieux, tu craches sur ta lyre!

--Messieurs, crie le gardien en habit vert, en étendant sa

baguette et nous montrant du son, si vous voulez cracher, c'est

dans le coin.»

Cinq heures arrivent enfin. Je ne suis pas fou des chefs-d'oeuvre

et des monuments, décidément.

C'est à cinq heures que Lemaître nous rejoint. Lemaître est

_calicot _et Matoussaint le tient en petite estime; il ne comprend

que les professions nobles. Cependant, comme Lemaître connaît des

_douillards_ et des_ rigolos_, il l'accueille à bras ouverts.

Il arrive et l'on va prendre l'absinthe à la Rotonde, ou à la

_Pissote_, où l'on espère rencontrer Grassot. «Oh! voici

Sainville!--Non! Si!»

L'absinthe une fois sirotée dans le demi-jour de six heures, nous

filons du côté du Palais-Royal, où l'on doit trouver les amis chez

Tavernier. Ils se mettent toujours dans la grande salle, à la

table du coin.

Nous dînons à trente-deux sous.

Les calicots, camarades de Lemaître, sont avec leurs petites

amies, bien chaussées, toutes gentilles, et qui rient, qui rient,

à propos de tout et de rien...

Et comme c'est bon ce qu'on mange!

_Purée Crécy, côtelettes Soubise, sauce Montmorency_. À la bonne

heure! Voilà comment on apprend l'histoire!

Ça vous a un goût relevé, piquant, ces plats et ces sauces!

M. Radigon, le loustic de la bande, n'est pas pour toutes ces

blagues-là.

«Garçon, un pied de cochon grillé... Pour faire des pieds de

cochon, prenez vos pieds, grattez-les.»

On rit. Moi, je ne dis rien, j'écoute.

«Votre ami est muet, M. Matoussaint?»

Je fais une grimace et pousse un son, pour établir que je

n'appartiens pas aux disciples de l'abbé de l'Épée. On me discute

au coin de la table.

«Une tête--des yeux.--Mais il a l'air trop _couenne!»_

Je me rattrape par les tours de force. J'abaisse les poignets,

j'écrase les doigts, je soulève la soupière avec les dents, je

reste quatre-vingts secondes sans respirer, à la grande peur des

gens d'à-côté, qui voient mes veines se gonfler; les yeux me

sortent de la tête.

«Je n'aime pas qu'on fasse ça près de moi quand je mange», dit un

voisin.

Radigon lui-même en a assez.

«Ah! c'est qu'il nous embête à la fin, avec sa respiration!»

Après le dîner, il faut que je parte.

Les autres élèves de la pension ont jusqu'à minuit. Legnagna--

par méchanceté,--exige que je sois là à huit heures.

Je quitte la _société _et je redescends du côté du faubourg

Saint-Honoré.

Il me reste un quart d'heure à assassiner avant de regagner le

bahut, mais j'aurais l'air de n'avoir pas su où dépenser mon temps

si je reparaissais avant l'heure.

J'aimerais mieux être rentré. Je ne crains pas la solitude de ce

dortoir où j'entends revenir un à un les camarades. Je puis

penser, causer avec moi, ce sont mes seuls moments de grand

silence. Je ne suis pas distrait par le bruit de la foule où ma

timidité m'isole, je ne suis pas troublé par les bruits de

dictionnaires ni les récits de grand concours.

Je me souviens de ceci, de cela,--d'une promenade à Vourzac,

d'une moisson au grand soleil!--et dans le calme de cette

pension qui s'endort, la tête tournée vers la fenêtre d'où

j'aperçois le champ du ciel, je rêve non à l'avenir, mais au

passé.

On m'appelle un jour chez Legnagna.

Il me délivre un paquet que ma mère m'envoie; il a l'air furieux.

«Vous emporterez cela aussi», me dit-il.

Il me glisse en même temps un pot et me reconduit vers la porte.

Je n'y comprends rien, je déplie le paquet. J'y trouve une lettre:

«_Mon cher fils,_

«_Je t'envoie un pantalon neuf pour ta fête, c'est ton père qui

l'a taillé sur un de ses vieux, c'est moi qui l'ai cousu. Nous

avons voulu te donner cette preuve de notre amour. Nous y ajoutons

un habit bleu à boutons d'or. Par le même courrier, j'envoie à

M. Legnagna un bocal de cornichons pour le disposer en ta faveur._

«_Travaille bien, mon enfant, et relève tes basques quand tu

t'assieds._»

Il y avait un mot de mon père aussi.

Je lui avais écrit que Legnagna essayait de m'humilier, que je

voudrais quitter la pension, vu que je souffrais d'être ainsi

blessé tous les jours.

Mon père m'a répondu une lettre qui m'a tout troublé. Fait-il le

comédien? Est-il bon au fond?

«_Prends courage, mon ami! Je ne veux pas te dire que c'est de ta

faute si tu es à Paris... Aie de la patience, travaille bien, paye

avec tes prix ta pension, puis tu pourras lui dire ses vérités._»

Pas une allusion au passé, rien? Pas un reproche; presque de la

bonté, un peu de tristesse!... Je lui aurais sauté au cou s'il

avait été là.

Je ferai comme il l'a dit: j'attendrai et j'essayerai d'avoir des

prix.

Et cependant comme ce latin et ce grec sont ennuyeux! Et qu'est-ce

que cela me fait à moi les barbarismes et les solécismes!

Et toujours, toujours le grand concours!

Le professeur s'appelle D***.

Il a une petite bouche pincée, il marche comme un canard, il a

l'air de glousser quand il rit, et sa perruque est luisante comme

de la plume. Il a eu pour la troisième fois le prix d'honneur au

concours général; l'an passé, on l'a décoré, il a une crête rouge.

Il parle un peu comme un incroyable, il prononce: «Cicé-on,

discou-e, _Alma pa-ens_.»

Il est le professeur de latin, il a un français à lui.

Quand des élèves ont manqué la classe pour aller au café ou au

bain et qu'il aperçoit des bancs vides, il dit:

«Je vois ici beaucoup d'élèves qui n'y sont pas.»

Le professeur de français s'appelle N***. c'est le frère d'un

académicien qui a deux morales au lieu d'une: abondance de bien ne

nuit pas.

Il est long, maigre et rouge, a une redingote à la prêtre, des

lunettes de carnaval, une voix cassée, flûtée, sifflante.

De cette voix-là, il lit des tirades d'_Iphigénie_ ou d'_Esther_,

et quand c'est fini, il joint les mains, regarde le plafond plein

d'araignées et crie: «À genoux! à genoux! devant le divin Racine!»

Il y a un nouveau qui, une fois, s'est mis à genoux pour tout de

bon.

Et d'un geste de dédain, chassant le bouquin qu'il a devant lui,

le professeur continue:

«Il ne reste plus qu'à fermer les autres livres.»

Je ne demande pas mieux.

«Et à s'avouer impuissant.»

C'est son affaire.

J'ai commencé par avoir de bonnes places en discours français,

mais je dégringole vite.

De second, je tombe à dixième, à quinzième!

Ayant à parler de paysans qui, pour fêter leur roi, trinquent

ensemble, j'avais dit une fois:

_Et tous réunis, ils burent un_ BON _verre de vin_.

«UN BON!--Ce garçon-là n'a rien de fleuri, rien, rien; je ne

serais pas étonné qu'il fût méchant. UN BON! Quand notre langue

est si fertile en tours heureux, pour exprimer l'opération

accomplie par ceux qui portent à leurs lèvres le jus de Bacchus,

le nectar des Dieux! Et que ne se souvenait-il de l'image à la

fois modeste et hardie de Boileau:

_Boire un verre de vin_ qui rit dans la fougère!»

C'est que je n'ai jamais compris ce vers-là, moi! Boire un verre

qui se tient les côtes dans l'herbe, sous la coudrette!

Je suis sec, plus sec encore qu'il ne croit, car il y a un tas de

choses que je ne comprends pas davantage.

«Bien peu là-dedans», fait le professeur en mettant un doigt sur

son coeur.

Il s'arrête un moment:

«Mais rien là-dedans, bien sûr», ajoute-t-il en se frappant le

front, et secouant la tête d'un air de compassion profonde. «Il a

une fois réussi parce qu'il avait lu Pierrot,--mais allez, c'est

un garçon qui aimera toujours mieux écrire «fusil», qu'_arme qui

vomit la mort_.»

C'est que ça me vient comme cela à moi! nous parlons comme cela à

la maison;--on parle comme cela dans celles où j'allais.--Nous

fréquentions du monde si pauvre!

Je me rejette sur le vers latin, et le vers latin me réussit.

Il était temps.

Je sentais le moment où ce misérable Legnagna, dans son dépit de

me voir sans succès, me porterait trop de coups sourds. Je lui

aurais, un beau matin, cassé les reins.

J'avais même songé une fois à filer pour tout de bon; non pas pour

aller flâner aux Champs-Élysées ou devant les saltimbanques, comme

je faisais quand je manquais la classe; mais pour lâcher la

pension du coup, et me plonger, comme un évadé du bagne, dans les

profondeurs de Paris.

Qu'aurais-je fait? Je l'ignore.

Mais je me suis demandé souvent s'il n'aurait pas autant valu que

je m'échappasse ce jour-là, et qu'il fût décidé tout de suite que

ma vie serait une série de combats? Peut-être bien.

Ma résolution était presque prise. C'est Anatoly le Pacifique qui

la changea, parce qu'il crut bon d'avertir Legnagna.

Celui-ci me fit venir et me dit qu'il savait ce que je voulais

faire. Il ajouta qu'il avait prévenu le commissaire, et que si je

m'échappais, j'appartenais aux gendarmes. Ce mot me fit peur.

C'est sur ces entrefaites que je composai une pièce en distiques,

qui fut, paraît-il, une révélation. J'aurais le prix si je m'en

tirais comme cela au concours.

Le prix au concours, je voudrais bien. Ce serait pour payer ma

dette, et en sortant de la Sorbonne, en pleine cour, je prendrais

les oreilles de Legnagna et je ferais un noeud avec.

Le jour du concours arrive.

Nous nous levons de grand matin. On nous a donné un _filet_ qui

est un des trophées de la maison, et l'on y met du vin, du poulet

froid. Legnagna me tend la main. Je ne puis pas lui refuser la

mienne, mais je la tends mal, et ce geste de fausse amitié est

pire que l'hostilité et le silence.

«Distinguez-vous...»

Il rit d'un rire lâche.

Nous partons, Anatoly et moi; il fait un petit froid piquant.

Nous arrivons presque en retard.

Je n'avais jamais vu Paris par le soleil frais du matin, vide et

calme, et je me suis arrêté cinq minutes sur le pont, à regarder

le ciel blanc et à écouter couler l'eau. Elle battait l'arche du

pont.

Il y avait sur le bord de la Seine un homme en chapeau qui lavait

son mouchoir. Il était à genoux comme une blanchisseuse; il se

releva, tordit le bout du linge et l'étala une seconde au vent. Je

le suivais des yeux. Puis il le plia avec soin et le mit à sécher

sous sa redingote, qu'il entrouvrit et reboutonna d'un geste de

voleur.

Il ramassa quelque chose que j'avais remarqué par terre. C'était

un livre comme un dictionnaire.

Anatoly me tira par les basques, il fallait partir; mais j'eus le

temps de voir une face pâle, tout d'un coup au-dessus des marches.

Je l'ai encore devant les yeux, et toute la journée elle fut entre

moi et le papier blanc. Je ferais mieux de dire qu'elle a été

devant moi toute ma vie.

C'est que dans la face de ce laveur de guenille, plus blanc que

son mouchoir mal lavé, j'avais lu sa vie.

Ce livre me disait qu'il avait été écolier aussi, lauréat peut-être.

Je m'étais rappelé tout d'un coup toute l'existence de mon

père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l'inspecteur lâche,

et le professeur toujours humilié, malheureux! menacé de disgrâce!

«Je parierais que ce pauvre que je viens de voir sous le pont est

bachelier», dis-je à Anatoly.

Je ne me trompais pas.

Au moment même où l'on nous appelait pour entrer à la Sorbonne,

_un Charlemagne_ avait crié, montrant une ombre noire qui montait

la rue:

«Tiens, l'ancien répétiteur de Jauffret!»

C'était la face pâle, l'homme au mouchoir, le pauvre au livre.

On dicte la composition.

Vais-je la faire? À quoi bon!

Pour être répétiteur comme cet homme, puis devenir laveur de

mouchoir sous les ponts? Quelle est son histoire à cet être qui

obsède ma pensée?

Je ne sais. Il a peut-être giflé un censeur, pas même giflé,

blagué seulement.

Il a peut-être écrit un article dans _l'Argus de Dijon_ ou _le

Petit homme gris_ d'Issingeaux, et pour cette raison on l'a

destitué.

Pas ce métier-là, non, non!

Il faut cependant que je me conduise honnêtement, il faut que je

fasse ce que je puis.

Je ne trouve rien, rien,--j'ai du dégoût, comme une fois où

j'avais, tout petit, mangé trop de mélasse.

Voilà enfin quarante alexandrins de_ tournés._ C'est ma copie.

«Tu as fini? me dit mon voisin.

--Oui.

--Moi aussi. Veux-tu que nous fassions cuire des petites

saucisses?»

Il tire un petit fourneau à esprit-de-vin et le cache entre les

dictionnaires, puis il sort un bout de poêle.

«Ça va crier, prends garde!»

Le professeur qui surveillait était Deschanel; c'était un garçon

d'esprit,--il entendait cuire les saucisses.--On avait le

droit de manger cru dans la longue séance,--il pensa qu'on

pouvait manger cuit. Tans pis pour celui qui tenait la casserole

au lieu du dictionnaire dans la bataille!

«Le café, maintenant. J'aime bien mon café, et toi?» Celui de

Charlemagne fit le café.

Il manquait la goutte. On vendit des morceaux de composition, des

tranches de copie à des _bouche-trou_ de Stanislas et de Rollin

qui avaient des faux cols droits, des rondins de drap fin, et de

l'argent dans leurs goussets. Nous eûmes une bonne rincette et une

petite _consolation_. Pour finir, je me chargeai spécialement du

_brûlot_.

«Ton brouillon?» fit Anatoly le Pacifique, dès que je rentrai à la

pension.

Legnagna arriva, et ils l'épluchèrent ensemble.

Je sais que ma composition est ratée, et maintenant que le

souvenir de la face pâle est moins vif et que les fumées de notre

banquet sont évanouies, je me sens chagrin, j'éprouve comme des

remords.

Legnagna ne me dit pas un mot. Il me jette un regard de haine.

Le résultat est connu.--Je n'ai rien!

Mais Anatoly n'a rien non plus, la classe n'a rien, le collège n'a

pas grand-chose. C'est un désastre pour le lycée.

Les bûcheurs et les malins n'ont pas fait mieux que moi; ma

conscience est plus calme.

La distribution des prix arrive. J'y assiste obscur et inglorieux!

_Fractis occumbam inglorius armis! _[10]

Et chacun s'en va...

Moi, je reste.

J'attends une lettre de mon père, et des instructions. Rien ne

vient. On me laisse ici à la merci de Legnagna, qui me hait.

Nous sommes quatre dans la pension.

Un qui n'a pas de parents et dont le tuteur envoie la pension, un

créole des Antilles qui ne sort que par hasard, et un petit

Japonais qui ne sort jamais.

Ils payent cher, ceux-là; moi, je suis engagé au rabais, et je

devais avoir des prix. Je n'ai rien eu, et je mange beaucoup.

J'ai écrit. Si mes parents ne viennent pas demain, si je n'ai pas

de réponse, je quitte la maison et je pars.

Legnagna me laissera filer, par économie, sans aller chez le

commissaire, cette fois.

Oh! ces lettres attendues! ce facteur guetté! mes supplications

dont mon père et ma mère se rient!

J'ai presque pleuré dans mes phrases, en demandant qu'on vînt me

chercher, parce que Legnagna me larde de reproches éternels.

«C'était bien assez de me nourrir pendant l'année, il faut qu'il

me nourrisse encore pendant les vacances!»

Un jour une scène éclate; mon père est en jeu. Legnagna arrive

échevelé.

«Quoi! me dit-il en écumant, je viens d'apprendre que monsieur

votre père gagne de l'argent, _s'est fait huit mille, _cette

année; je viens d'apprendre que j'ai été sa dupe, que je vous ai

fait payer comme à un gueux, quand vous pouviez payer comme un

riche. C'est de la malhonnêteté cela, monsieur, entendez-vous?»

Il frappe du pied, marche vers moi...

Oh! non, halte-là! Gare dessous, Legnagna!

Il devine et s'échappe en déchargeant sa colère contre la porte

avec laquelle il soufflette le mur.

Une fois parti, le bruit de ses injures tombé, je réfléchis à ce

qu'il vient de dire, et je lui donne raison.

Oh! mon père! vous pouviez m'éviter ces humiliations!

Est-ce bien vrai que vous n'êtes pas un pauvre?

C'est vrai.--Celui qui a averti Legnagna est son beau-frère lui-même,

arrivé de Nantes la veille.

Après la scène, Legnagna est venu à moi dans la cour.

«Je n'aurais rien dit, fait-il, si votre père vous avait retiré à

la fin des classes, mais voilà huit jours qu'on vous laisse ici

sans nouvelles; cela a l'air d'une moquerie, vous comprenez!»

Je balbutie et ne trouve rien à répondre; je pense comme lui.

«Mon père payera ces huit jours.

--Il le peut. Votre père a plus gagné que moi cette année, et il

n'avait pas besoin de venir demander une remise de trois cent

francs sur votre pension.»

C'est pour trois cent francs que j'ai tant souffert!

23

Madame Vingtras à Paris

«Jacques!»

C'est ma mère! Elle s'avance et, mécaniquement, me prend la tête.

Le petit Japonais rit, le créole bâille,--il bâille toujours.

Ma tête a été prise de côté, et ma mère a toutes les peines du

monde à trouver une place convenable pour m'embrasser.

On nous a fait entrer dans une chambre où l'on voit à peine clair,

c'est le soir, et la bougie que le concierge apporte ne jette

qu'une faible lumière.

«Comme tu as grandi! comme tu es devenu fort!»

C'est son premier mot. Elle ne me laisse pas le temps de parler;

elle me tourne, retourne, et vire sur ses petites jambes.

«Embrasse-moi donc comme il faut; va, ne sois pas méchant pour ta

mère.»

C'est dit d'assez bon coeur. Elle crie toujours:

«Tu as si bonne tournure! Je t'ai apporté un habit à la française;

je te ferai faire des bottes. Mais fais-toi donc voir: de la

moustache! tu as des moustaches!»

Elle n'y peut plus tenir de joie, d'orgueil. Elle lève les mains

au ciel et va tomber à genoux.

«C'est que tu es beau garçon, sais-tu!»

Elle me dévisage encore.

«Tout le portrait de sa mère!»

Je ne crois pas. J'ai la tête taillée comme à coups de serpe, les

pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, des dents aiguës

comme celles d'un chien. J'ai du chien. J'ai aussi de la toupie,

le teint jaune comme du buis.

Quant à mes yeux, prétendait Mme Allard, la lingère, qui me

demanda une fois si je la trouvais potelée, je ne pouvais pas

cacher que j'étais Auvergnat; ils ressemblaient à deux morceaux de

charbon neuf.

«Tu as l'air sérieux, sais-tu?»

Peut-être bien. Cette année-là a été la plus dure. J'ai été

humilié pour de bon, sans gaieté pour faire balance.

J'ai aussi un dégoût au coeur. Ma désillusion de Paris a été

profonde.

Je vois l'horizon bête, la vie plate, l'avenir laid. Je suis dans

la grande Babylone! Ce n'est que cela, Babylone!

Les gens y sont si petits! Je n'ai entendu que parler latin!

Dimanche et semaine, j'ai été à la merci de ce Legnagna, qui est

né faible, envieux, capon, et que l'insuccès a encore aigri.

Ces dix derniers jours m'ont pesé comme un supplice.

«Pourquoi ne m'écrivais-tu pas?

--Je m'attendais à partir d'un jour à l'autre», dit ma mère.

C'était pour épargner un timbre. Je lui parle des reproches de

pauvreté qu'on me faisait, des humiliations que j'ai bues.

«C'est lui qui parle de notre pauvreté! Quand il aura gagné ce

qu'a gagné ton père cette année, il pourra dire quelque chose...

--Mais alors, si mon père a gagné de l'argent, pourquoi ne pas

lui avoir payé ma pension au prix des autres, quand je vous ai

écrit qu'il m'insultait et que j'étais si malheureux?

--Des insultes, des insultes?--Eh bien, après? Est-ce que tu

t'en portes plus mal, dis, mon garçon? Nous aurons toujours

épargné trois cents francs, et tu seras bien content de les

trouver après notre mort. Il y a trois cents francs et plus, tiens

là-dedans... Ce n'est pas lui qui les aura!»

Elle rit et tape sur sa poche.

«Il faut faire comme ça dans le monde, vois-tu; maintenant que tu

es grand, tu dois le savoir. Crois-tu par hasard qu'il t'a pris

pour tes beaux yeux et pour nous faire la charité? Non, on t'a

pris comme une bonne vache, tu ne vêles pas comme ils veulent, tu

n'as pas des prix à leur grand concours. Il fallait choisir mieux:

qu'ils te tâtent avant que tu commences. Je vais lui dire son

affaire, moi, attends un peu, va!»

Je souffre de la voir se fâcher ainsi. Cet homme que je croyais

haïr, voilà qu'il me fait de la peine!

Tout en m'annonçant ses intentions de le _sabouler _d'importance,

ma mère dit:

«Fais tes paquets!»

Nous étions déjà dans le corridor,--le concierge y était aussi.

«Madame, rien ne peut sortir de la maison.

--Les affaires de mon fils!--Je n'aurais pas le droit de

prendre son linge? Les chaussettes de mon enfant!... C'est votre

_Gnagnagna_ qui a dit ça?

--Non. C'est le propriétaire, à qui M. Legnagna doit, et qui a

donné la consigne. Il y a le boulanger aussi qui a une note, puis

le boucher...

Triste homme, oui, triste homme! Il bousculait les pauvres, car il

n'y avait pas que moi qu'il traitât mal. Tous ceux qui étaient

abandonnés ou à prix réduit recevaient ses crachats, et les petits

même recevaient des coups.

Il est bête,--on parle de lui comme d'un type, entre pensions.

On emploie son nom pour dire cuistre, bêta et un peu cafard.

Le raisonnement que vient de me tenir ma mère, l'argument de la

vache, m'a ôté des scrupules, m'a frappé.

Cette vache... c'est vrai! Ils ne m'ont pas pris pour mes beaux

yeux, bien sûr!

«Non, va, tu peux être tranquille», a repris ma mère, qui lisait

mes réflexions dans mon silence et mon regard.

Je le plains tout de même, ce malheureux. J'obtiens de ma mère

qu'elle ne fasse pas de scène, et nous obtenons du propriétaire

qu'il laisse sortir mon trousseau.

On quitte la pension, je ne sais comment. On prend un fiacre pour

aller rejoindre les malles que ma mère a laissées au bureau de la

diligence.

Elle murmure toujours des injures contre Legnagna; ce sont des

ricanements, des cris: elle le blague et le bouscule de la voix,

du geste, comme s'il était là:

«Voulez-vous bien vous taire! Ah! si vous m'aviez dit ce que vous

lui avez dit! (Se tournant vers moi.) Tu n'as pas eu de coeur de

t'être laissé traiter ainsi! Ah! tu n'es pas le fils de ta mère!»

Suis-je un enfant du hasard? Ai-je été fouetté par erreur pendant

treize ans? Parlez, vous que j'ai appelée jusqu'ici _genitrix_, ma

mère, dont j'ai été le _cara soboles_, parlez!

«Et où allons-nous, maintenant?»

Ma mère me pose cette question quand nous sommes déjà empilés dans

la voiture. Le cocher attend.

«Nous n'allons pas coucher dans le fiacre, n'est-ce pas? Voilà un

an que tu es à Paris, et tu ne sais pas encore où mener ta mère,

tu ne connais pas un endroit où descendre?»

Je connais la Sorbonne?--Le Sanglier?--Est-ce qu'on lui ferait

un lit aux Hollandais?

«Allons, c'est moi qui vais te conduire! Ah! les enfants.»

Elle me pousse vers la portière.

«Appelle le cocher?

--Cocher!»

Il arrête et se penche.

«Connaissez-vous l'Écu-de-France?

--C'est à Dijon, ça, ma bourgeoise!

--Dans toutes les villes, il y a un hôtel qui s'appelle

l'Écu-de-France.

--Connais pas ici!»

Relevant son châle sur ses épaules, prenant son sac de voyage

d'une main, elle empoigne la portière de l'autre et saute à terre.

«Je ne resterai pas une minute de plus dans cette voiture.

--Comme vous voudrez, mes enfants; j'aime pas trimbaler du monde

qui est si _chose_ que ça! Payez l'heure, et voilà vos malles.»

Nous payons,--et l'histoire d'Orléans, de la place de la

Pucelle, de Nantes et du quai recommence. Nous sommes debout

devant des colis et des cartons à chapeau qui s'écroulent. Ma mère

ne peut pas entrer dans une ville sans embarrasser la voie!...

Elle me donne des coups de parapluie.

«Mais remue-toi donc!»

Je remue ce que je peux, il faut que je veille aux cartons, je

n'ai pas grand-chose de libre sur moi, tout est pris, il me reste

un doigt.

«Arrête une autre voiture.»

Je fais signe à un nouvel automédon[11], mais l'équilibre a des

lois fatales qu'il ne faut pas violer, et ce signe me perd! La

montagne de bagages s'écroule.--Ma mère pousse un cri! Les

voitures s'arrêtent, des sergents de ville accourent,--toujours!

toujours! Quelle spécialité!

Que serions-nous devenus sans des philanthropes qui passaient par

là?

Ils ne nous demandèrent rien qui pût attenter à nos convictions

politiques ou religieuses! Non, rien. Ils nous aidèrent de leurs

conseils, sans exiger ni transaction de conscience ni lâcheté. Ce

n'est pas les jésuites qui auraient fait ça!

Ils nous conseillèrent d'aller en face, «Juste en face, où il y a

un écriteau», et ils nous apprirent que les _chambres meublées_

étaient pour les gens qui n'en avaient pas.

«Tu ne le savais donc pas, Jacques! dit ma mère. C'est les vers

latins qui l'auront rendu comme ça! ou peut-être un coup. Tu n'es

pas tombé sur la tête, dis?

--Non, sur le derrière seulement.»

Ma mère paraît un peu plus tranquille.

Nous sommes installés: une chambre et un cabinet.

Des cris dans la chambre de ma mère...

«Jacques, Jacques!

--Me voilà.»

À peine j'ai le temps de passer mon pantalon, mais j'ai tout le

mal du monde pour le garder.

Elle l'a attrapé par le fond et elle m'attire à elle, à rebours.

«Es-tu mon fils?»

Je commence à être sérieusement inquiet. Elle me l'a déjà demandé

une fois.

Je vois, éparpillées sur la table, deux culottes et deux vestes

que j'ai portées toute cette année.

Elle me fait tourner brusquement et me fixe comme si elle

soupçonnait toujours que je lui ai présenté un étranger à ma

place.

Enfin, presque sûre que je ne me suis pas trompé, avertie

d'ailleurs par la voix du sang, elle laisse échapper sa douleur.

«Jacques, dit-elle, Jacques, sont-ce là les culottes, sont-ce là

les vestes, est-ce l'habit bleu barbeau que je t'ai envoyés? Je

sais comme un habit est tout de suite sale avec toi, je le sais,

mais je ne puis pas croire que tu aies mangé la couleur pour

t'amuser, et puis ce que je t'ai envoyé était plus large! Il y

avait une ressource dans le fond, du flottant, de l'air, de la

place! Ici, rien! rien!»

«Jacques, nous l'avons cousu ensemble, ton père et moi! Je te l'ai

écrit, tu le savais!--Qu'ont-ils fait de mon fils?»

C'est la troisième fois qu'elle a l'air d'être inquiète! Je me

tâte.

«Mais explique-toi, imbécile!»

Oh non, elle m'a bien reconnu.

J'explique l'histoire des vêtements.

J'avais usé les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on

m'avait envoyés, taillés par mon père, cousus par ma mère, étaient

trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne

connaissais personne.

Je suis tombé sur Rajoux qui était deux fois gros comme moi, et

qui avait, lui, des habits trop petits.

Il m'a demandé si je voulais changer, que j'avais une si drôle de

tournure avec ces fonds trop abondants. Ça inquiétait beaucoup de

gens de me voir marcher avec difficulté! Que ne disait-on pas?

Nous avons signé le marché un jour au dortoir; il m'a donné ses

frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de

nouveau.

Ma mère se taisait. J'attendais, accablé; enfin elle sortit de son

silence.

«Ah! ce n'est pas du mauvais drap!... Mais il ne devait rien y

connaître, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en

retour, un gilet de flanelle, un bout de caleçon. Ah! si ç'avait

été moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de

pièce (examinant un fond rayé); pour ce fond là, je ne vois que le

tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes

vieux rideaux.»

Diable!

«Tu ne peux pas faire des conquêtes avec ça, par exemple. Et moi

j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette,

--une redingote verte, un pantalon à carreaux... Oh! je ne

voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans

le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie

dorée, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin

d'originalité ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si

on s'était retourné pour te regarder à mon bras dans la rue. Qui

est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras

inaperçu. Enfin, si tu es modeste!... (il y a un peu d'ironie et

de désappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis

pas que ce n'est pas du bon.»

«Où me mènes-tu dîner?»

Elle dit ça presque comme Mlle Herminie le disait à Radigon, en me

câlinant.

Il me va et me touche, cet air bon enfant, et je lui parle tout de

suite de Tavernier, à trente-deux sous.

«Je voudrais aller une fois aux Frères-Provençaux ou chez Véfour?

--pour une fois, on n'en meurt pas, va; puis ton père a fait une

si bonne année!»

J'ai eu toutes les peines du monde à éviter Véfour. Elle était

disposée à ne pas lésiner; s'il fallait dix francs, on les

mettrait! «Ah! tant pis! on fait la noce!»

Dix francs, fichtre!--j'entrevis la note montant à un louis, ma

mère les appelant voleurs. «Je sais le prix de la viande, moi!

Vous ne m'apprendrez pas ce que c'est qu'un rognon. Vingt sous

pour un fromage!»

Je mentis un peu, je dis qu'il y avait des amis qui y avaient

dîné, et qu'ils m'avaient juré que les côtelettes coûtaient trente

sous.

«On s'est moqué de toi, mon garçon! Ah! tu ne t'es pas plus déluré

que ça dans ton Paris! Tu ne me feras pas croire qu'on demande

trente sous pour une côtelette. Mais avec trente sous on peut

avoir un petit cochon dans nos pays!

--Ce n'est pas si bon qu'on le croit! (je hasarde cela

timidement.)

--Si c'est mauvais, je leur savonnerai la tête pour leurs dix

francs, sois tranquille!»

Je ne l'étais pas, et je reprends:

«Essayons de Tavernier d'abord, crois-moi.»

Nous allons chez Tavernier.

Elle a commencé par dire en entrant: «C'est trop beau ici pour

qu'ils donnent bon; tout ça, c'est du flafla, vois-tu?»

Elle parlait tout haut, comme chez elle, et j'étais tout honteux

en voyant la dame _du comptoir des desserts_ qui l'entendait.

Pour trouver une place, nous avons fait trois fois le tour de la

salle. On commence à dire que nous passons bien souvent! Enfin ma

mère paraît fixée.

«Nous serons bien ici...--non, de ce côté-là...--Va-t'en voir

si nous ne pourrions pas nous mettre près de la fenêtre, au fond.»

Je traverse le restaurant, rouge jusqu'aux oreilles.

Nous interrompons la circulation des garçons de salle et la

délivrance des menus. Il m'arrive deux ou trois fois de m'opposer

absolument au passage d'une sole et d'un oeuf sur le plat. Le

garçon prenait à gauche, moi aussi!--À droite: il me trouvait

encore! Il allait droit--halte-là!

Des paris s'engagent dans le fond.

--Passera, passera pas!

Ma mère disait: C'est mon fils!

«_Je vous en félicite, madame!»_

Je parviens à la rejoindre; le garçon m'a filé sous le bras, aux

applaudissements des spectateurs. Ceux qui ont perdu à cause de

moi règlent leurs paris en louchant de mon côté, en me regardant

d'un air courroucé.

Nous sommes plus forts à deux; ma mère ne veut plus me quitter.

«Restons ensemble!» dit-elle.

Nous nous portons sur un point stratégique qui nous paraît le plus

sûr, et nous tenons conseil.

On nous regarde beaucoup.

«Tu as faim? mon pauvre enfant!»

Pourquoi m'appelle-t-elle son pauvre enfant devant tout ce monde-là?

Une scie s'organise.

«_Va rincer l'pau..._

--_Consoler l'pau..._

--_Remplir l'pau... vre enfant._»

Mais on est allé avertir le patron, qui mettait du vin en

bouteilles. Il arrive avec sa serviette qui frémit sous son bras.

«Êtes-vous venus pour dîner? Voyons!»

Je réponds «non», audacieusement.

Étonnement de cet homme,--murmure de la foule.

J'ai dit non, parce qu'il avait l'air si furieux!

«Vous n'êtes pas venus pour dîner? Pour quoi faire donc?

--Monsieur, je m'appelle Mme Vingtras, j'arrive de Nantes.--Il

s'appelle Jacques, lui!»

On crie bravo dans la salle.--_Écoutez! écoutez! laissez parler

l'orateur._

Mes oreilles tintent. Je n'entends plus. Je distingue seulement

que le patron dit: Il faut en finir!

On vint à bout de nous; on nous accula dans un coin.

J'avouai à la fin que nous étions venus pour dîner.

On nous servit en se tenant sur la défensive.

«Je connais ça, disait un des garçons, un vieux; ce sont des

frimes, ils font les ânes pour avoir du foin, tout à l'heure, ils

pisseront à l'anglaise.»

«J'aime autant un autre restaurant, et toi? demande ma mère.

--Moi aussi, oh! oui, moi aussi. Je déteste la chanson: _Rincer

l'pau..., vider l'pau... _Nous irons chez Bessay, il est à deux

pas justement, et ce n'est que vingt-deux sous.»

Ma mère s'installe chez Bessay.

«Qu'allez-vous me donner, monsieur le garçon?

--Maman, on ne dit pas _monsieur _le garçon?

--Ah! tu es devenu impoli, maintenant! Il ne faut pas être si

fier avec les gens, on ne sait pas ce qu'on peut devenir, mon

enfant!»

Le garçon n'a pas répondu à la question polie de ma mère, il est

occupé avec un client, à qui il dit:

«Nous avons une tête de veau, n'est-ce pas?»

Le monsieur fait signe que oui, il ne nie pas, il a bien une tête

de veau.

Le garçon revient à nous.

«Voyons, que nous conseillez-vous? dit ma mère.

--Je vous recommande le fricandeau.

--Je ne suis pas venue à Paris pour manger ce que je puis manger

chez moi,--non.--Que mangeriez-vous, vous-même? Dites-nous

ça?»

Elle compte qu'il lui parlera comme un ami. «Là, voyons, qu'y a-t-il

de bon?... De quel pays êtes-vous?» Il propose un plat, elle a

l'air d'accepter, mais non, non, elle a réfléchi...

«Jacques, rappelle-le!

--Garçon?»

Je dis ça timidement, comme on sonne à la porte d'un dentiste.

J'espère qu'il ne m'entendra pas.

«Tu ne vois donc pas qu'il s'en va: cours après lui, cours donc!»

Je rattrape le garçon qui, un pied en l'air, la tête en bas, crie

d'une voix de stentor dans l'escalier:

«ET MES TRIPES?»

Il se retourne brusquement:

«Qu'y a-t-il?

--Ce n'est pas un rôti qu'il faut.

--Qu'est-ce qu'il faut, alors!»

Ma mère, du fond de la salle:

«Une bonne côtelette, pas très grasse; si elle est grasse, il n'en

faut pas; avec une assiette bien chaude, s'il vous plaît!»

«La côtelette... enlevons!

--Je vous ai dit: pas grasse!

--Ce n'est pas gras, ça, madame!

--Voyons, mon ami, si vous êtes franc...»

Le garçon a disparu.

Ma mère tourne et retourne la côtelette du bout de sa fourchette;

elle finit par accoucher de cette proposition:

«Jacques, va t'informer à la cuisine si on veut te la changer.

--Maman!

--Si on ne peut pas avoir ce qu'on aime, avec son argent! Ne

dirait-on pas que nous demandons la charité, maintenant! (d'une

voix tendre): Tu voudrais donc que je mange quelque chose qui me

ferait du mal? Va prier qu'on la change, va, mon ami.»

Je ne sais où me fourrer; on ne voit que moi, on n'entend que

nous; je trouve un biais, et d'un air espiègle et boudeur (je

crois même que je mords mon petit doigt):

«Moi qui aime tant le gras!

--Tu l'aimes donc, maintenant? Qu'est-ce que je te disais, quand

j'étais forcée de te fouetter pour que tu en manges,--que tu en

serais fou un jour?--Tiens, mon enfant, régale-toi.»

Je déteste toujours le gras, mais je ne vois que ce moyen pour ne

pas reporter la côtelette, puis je pourrai peut-être escamoter ce

gras-là. En effet, j'arrive à en fourrer un morceau dans mon

gousset, et un autre dans ma poche de derrière.

Mais un soir ma mère me prend à part; elle a à me parler

sérieusement:

«Ce n'est pas tout ça, mon garçon, il faut savoir ce que nous

allons faire maintenant. Voilà une semaine que nous courons les

théâtres, que nous nous gobergeons dans les restaurants, et nous

n'avons rien décidé pour ton avenir.»

Chaque fois que ma mère va être solennelle, il me passe des sueurs

dans le dos. Elle a été bonne femme pendant sept jours; le

huitième, elle me fait remarquer qu'elle se saigne aux quatre

veines, que j'en prends bien à mon aise. «On voit bien que ce

n'est pas toi qui gagnes l'argent. Le restaurant, ce n'est que

vingt-deux sous pour un, mais pour deux, c'est quarante-quatre

sous, sans compter le garçon. Tu as voulu qu'on lui donnât trois

sous! Je les ai donnés, c'est bien, quand deux auraient suffi

parfaitement; si c'était moi, je ne donnerais rien, pas ça!»

Elle a une façon de souligner les plaisirs qu'elle m'offre qui les

gâte un peu.

Quand nous sommes allés au Palais-Royal, par exemple, il faut que

je rie pendant deux jours--pour bien montrer que ça n'a pas été

de l'argent perdu.--Si je ne me tords pas les côtes, elle dit:

«C'était bien la peine de dépenser quatre francs!»

Je ris autant que je puis! Dès qu'elle tourne la tête, je me

repose un peu, mais ça fatigue tout de même.

Elle m'a mené voir l'Hippodrome--nous sommes revenus à pied.

Elle aime marcher, moi pas. J'ai l'air mélancolique.

«Monsieur fait le triste, maintenant! Tu ne faisais pas le triste

quand tu jouais au mirliflore dans une bonne _seconde_ et que tu

regardais les écuyères.»

Au mirliflore???

«Allons! Que va-t-on faire de toi?

--Je n'en sais rien!

--As-tu une idée?

--Non.

--Il faut finir tes classes.»

Je n'en vois pas la nécessité.

Ma mère devine le fond de ma pensée.

«Je parie,--oui, je parie!--qu'il consentirait à ce que les

sacrifices qu'on a faits pour lui soient perdus. Il accepterait de

quitter le collège, tenez! Il laisserait ses études en plan!...»

Pour ce que ça m'amuse et pour ce que ça me servira!... (c'est en

dedans toujours que je fais ces réflexions).

«Mais répondras-tu, crie ma mère, me répondras-tu?

--À quoi voulez-vous que je réponde?

--Que comptes-tu faire? As-tu une idée, quelque chose en tête?»

Je ne réponds pas, mais tout bas je me dis:

Oui, j'ai une idée et quelque chose en tête! J'ai l'idée que le

temps passé sur ce latin, ce grec--ces blagues! est du temps

perdu; j'ai en tête que j'avais raison étant tout petit, quand je

voulais apprendre un état! J'ai hâte de gagner mon pain et de me

suffire!

Je suis las des douleurs que j'ai eues et las aussi des plaisirs

qu'on me donne. J'aime mieux ne pas recevoir d'éducation et ne pas

recevoir d'insultes. Je ne veux pas aller au théâtre le lundi,

pour que le mardi on me reproche de m'y avoir conduit; je sens que

je serai malheureux toujours avec vous, tant que vous pourrez me

dire que je vous coûte un sou!...

Voilà ce que je pense, ma mère.

J'ai à vous dire autre chose encore;--malgré moi, je me souviens

des jours, où, tout enfant, j'ai souffert de votre colère. Il me

passe parfois des bouffées de rancune, et je ne serai content,

voulez-vous le savoir, que le jour où je serai loin de vous!...

Ces pensées-là, à un moment, m'échappent tout haut!

Ma mère en est devenue pâle.

«Oui, je veux entrer dans une usine, je veux être d'un atelier, je

porterai les caisses, je mettrai les volets, je balayerai la

place, mais j'apprendrai un métier. J'aurai cinq francs par jour

quand je le saurai. Je vous rendrai alors l'argent du Palais-Royal,

et les trois sous du garçon...

--Tu veux désespérer ton père, malheureux!

--Laissez-moi donc avec vos désespoirs! Ce que je veux, c'est ne

pas prendre sa profession, un métier de chien savant! Je ne veux

pas devenir bête comme N***, bête comme D***. J'aime mieux une

veste comme mon oncle Joseph, ma paye le samedi, et le droit

d'aller où je veux le dimanche.»

....................................

«Et tu voudrais ne plus nous voir, tu dis?»

Elle a oublié toutes les autres colères qui blessent son orgueil,

dérangent ses plans, déconcertent sa vie, pour ne se rappeler

qu'une phrase, celle où j'ai crié que je ne les aimais pas, et ne

voulais plus les voir!

Son air de tristesse m'a tout ému; je lui prends les mains.

«Tu pleures?»

Elle n'a pu retenir un sanglot, et avec un geste si chagrin, comme

j'en ai vu dans les tableaux d'église, elle a laissé tomber sa

tête dans ses mains...

Quand elle releva son visage, je ne la reconnaissais plus: il y

avait sur ce masque de paysanne toute la poésie de la douleur;

elle était blanche comme une grande dame, avec des larmes comme

des perles dans les yeux.

«Pardon!»

Elle me prit la main. Je demandai pardon encore une fois.

«Je n'ai pas à te pardonner... J'ai à te demander seulement, vois-tu,

de ne plus me dire de ces mots durs.»

Elle baissa la voix et murmura:

«Surtout si je les ai mérités, mon enfant...

--Non, non, dis-je à travers mes pleurs.

--Peut-être, fit-elle. Je veux être seule ce soir; tu peux

sortir... Laisse-moi. Laisse-moi.»

Elle me fit donner la clef--«pour qu'il puisse rester jusqu'à

minuit», avait-elle dit à M. Molay, le propriétaire.

Je pris le premier chemin qui s'ouvrit devant moi, je me perdis

dans une rue déserte, et je pensai, tout le soir, aux paroles

touchantes qui venaient d'effacer tant de paroles dures et de

gestes cruels...

«Jacques? est-ce que tu veux nous accorder cette grâce d'aller

encore au collège?

--Oui, mère.»

Je ne l'appelai plus que «mère» à partir de ce jour jusqu'à sa

mort.

«Ah! tu me fais plaisir! Merci, mon enfant! Vois-tu! J'aurais tant

souffert de voir qu'après avoir fait toutes tes classes tu

t'arrêtais avant la fin. C'est pour ton père que ça me faisait de

la peine. Tu le contenteras, tu seras bachelier, et puis après...

Après, tu feras ce que tu voudras... puisque tu serais malheureux

de faire ce que nous voulons...»

Il a été décidé, le lendemain du jour où elle avait pleuré, que

l'on ne parlerait plus de l'École normale, et que je préparerais

simplement mon baccalauréat.

J'ai accepté, heureux d'essuyer avec cette promesse et de laver

avec ce sacrifice les yeux de la pauvre femme!

Elle ne me parle plus comme jadis.

Elle est si grave et a si peur de me blesser!

«Je t'ai fait bien souffrir avec mes ridicules, n'est-ce pas?»

Elle ajoute avec émotion:

«C'est toi qui me gronderas maintenant. Tu auras la bourse,

d'abord. Ne dis pas non, j'y tiens, je le veux. Puis je suis une

vieille femme, tu dois t'ennuyer d'être avec moi tout le temps. Je

puis très bien rester à causer avec Mme Molay. Elle me mènera voir

les belles choses aussi bien que toi. Je veux que tu aies tes

soirées, au moins. Revois tes amis, tes camarades; va chez

Matoussaint.»

J'ai rejoint Matoussaint dans une chambre du quartier latin, où il

demeure avec un homme qui a dix ans de plus que lui, qui est

jacobin et qui écrit dans un journal républicain. Il fait une

histoire de la Convention.

Matoussaint écrit sous sa dictée.

Ils étaient en train de causer gravement. On m'a fait bon accueil,

mais on a continué la conversation.

Leurs phrases font un bruit d'éperons:

«Un journaliste doit être doublé d'un soldat.»--«Il faut une

épée près de la plume.»--«Être prêt à verser dans son écritoire

des gouttes de sang.»--«Il y a des heures dans la vie des

peuples.»

Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l'appelons,

m'ont prêté des volumes que j'ai emportés jeudi. Le dimanche

suivant, je n'étais plus le même.

J'étais entré dans l'histoire de la Révolution.

On venait d'ouvrir devant moi un livre où il était question de la

misère et de la faim, où je voyais passer des figures qui me

rappelaient mon oncle Joseph ou l'oncle Chadenas, des menuisiers

avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans dont les

fourches avaient du sang au bout des dents.

Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que

Mme _Veto_ affamait le peuple; et la pique à laquelle était

embrochée la miche de pain noir--un drapeau--trouait les pages

et me crevait les yeux.

C'était de voir qu'ils étaient des simples comme mes grands-parents,

et qu'ils avaient les mains couturées comme mes oncles;

c'était de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui

nous donnions un sou dans la rue, et d'apercevoir avec elles des

enfants qu'elles traînaient par le poignet; c'était de les

entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la

mère Vincent, comme moi; c'était cela qui me faisait quelque chose

et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux.

Ce n'était plus du latin, cette fois. Ils disaient: «Nous avons

faim! Nous voulons êtres libres!»

J'avais mangé du pain trop amer chez nous, j'avais été trop martyr

à la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprît pas le

coeur.

Puis je déchirais, en idée, les habits si mal bâtis que j'avais

toujours portés et qui avaient toujours fait rire; je les

remplaçais par l'uniforme des _bleus, _je me glissais dans les

haillons de Sambre-et-Meuse.

On n'était plus fouetté par sa mère, ni par son père, on était

fusillé par l'ennemi, et l'on mourait comme Barra. _Vive le

peuple!_

C'étaient des gens en tablier de cuir, en veste d'ouvrier et en

culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres qu'on

venait de me donner à lire, et je n'aimais que ces gens-là, parce

que, seuls, les pauvres avaient été bons pour moi, quand j'étais

petit.

Je me rappelais maintenant des mots que j'avais entendus dans les

veillées, les chansons que j'avais entendues dans les champs, les

noms de Robespierre ou de _Buonaparte_ au bout de refrains en

patois; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui

vivait seul au bout du village, et qu'on appelait le fou. Il

mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et

regardait les cendres d'un oeil fixe.

Je me rappelais celui qu'on appelait le_ sans-culotte_ et qui ne

_tolérait_ pas les prêtres. Il était sorti de la maison le jour où

sa femme, avant de mourir, avait demandé_ le bon Dieu._

Je me souvenais aussi des gestes qu'on avait faits devant moi, en

tapant sur la crosse d'un fusil, ou en allongeant le canon, avec

un regard de colère, du côté du château.

Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d'ouvriers,

bondissait dans mes veines de savant malgré moi!

Il me prenait des envies d'écrire à l'oncle Joseph et à l'oncle

Chadenas... «Soyez sûrs que je ne vous ai pas oubliés, que

j'aurais mieux aimé être avec vous, à la charrue ou à l'étable,

qu'être dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les

_aristocrates_, appelez-moi!»

«Tu as l'air tout exalté depuis quelque temps», dit ma mère.

C'est vrai;--j'ai sauté d'un monde mort dans un monde vivant.--

Cette histoire que je dévore, ce n'est pas l'histoire des dieux,

des rois, des saints,--c'est l'histoire de Pierre et de Jean, de

Mathurine et de Florimond, l'histoire de mon pays, l'histoire de

mon village; il y a des pleurs de pauvre, du sang de révolté, de

la douleur des miens dans ces annales-là, qui ont été écrites avec

une encre qui est à peine séchée.

Comme je profite avec passion de la liberté que me laisse ma mère!

J'arrive tous les jours rue Jacob pour mettre le coeur dans les

livres qui sont là, ou pour entendre le journaliste parler du

drapeau républicain engagé sur les ponts, et défendu par les

brigades au cri de: «_Vive la nation! _--_À bas les rois! _--_La

liberté ou la mort!»_

Être libre? Je ne sais pas ce que c'est, mais je sais ce que c'est

d'être victime; je le sais, tout jeune que je suis.

Nous nous imaginons quelquefois avec Matoussaint que nous sommes

en campagne, et chacun fait ses rêves.

Il voudrait, lui, le chapeau de Saint-Just aux armées, les

épaulettes d'or et la grande ceinture tricolore.

L'enfant · 第 43 / 53 题