Moi, je me vois sergent, je dis: _Allons-y! Eh! mes enfants!_

On est tous du même pays, autour du même feu du bivouac, et l'on

parle de la Haute-Loire.

Je rêve l'épaulette de laine, le baudrier en ficelle.

Je voudrais être du bataillon de la Moselle. Avec des paysans et

des ouvriers. L'oncle Joseph serait capitaine et l'oncle Chadenas,

lieutenant.

Nous retournerions faire de la menuiserie, ou moissonner les

champs «après la victoire».

_Rue Coq-Héron._

Le journaliste nous mène un soir à l'imprimerie, dans le

rez-de-chaussée où le journal se tire; il est l'ami d'un des

ouvriers.

La machine roule, avale les feuilles et les vomit, les courroies

ronflent. Il y a une odeur de résine et d'encre fraîche.

C'est aussi bon que l'odeur du fumier. Ça sent aussi chaud que

dans une étable. Les travailleurs sont en manches de chemise, en

bonnet de papier. Il y a des commandements comme sur un navire en

détresse. Le margeur, comme un mousse, regarde le conducteur, qui

surveille comme un capitaine.

Un rouleau de la machine s'est cassé.--Ohé!--oh!

On arrête,--et, cinq minutes après, la bête de bois et de fer se

remet à souffler.

J'ai trouvé l'état qui me convient...

J'aurai, moi aussi, le bourgeron bleu et le bonnet de papier gris,

j'appuierai sur cette roue, je brusquerai ces rouleaux, je

respirerai ce parfum,--c'est grisant, vrai! comme du gros vin.

Compositeur? Non.--Imprimeur, à la bonne heure!

Le beau métier, où l'on entend vivre et gémir une machine, où tout

le monde à un moment est ému comme dans une bataille.

Il faut être fort,--de grands gestes. Il y a du fer, du bruit,

j'aime ça. On gagne sa vie, et l'on lit le premier le journal.

Je n'en parle pas; je garde pour moi mon projet. Je sens que c'est

une force d'être muet, quand ce que l'on veut est ce que les

autres ne veulent pas. Je ne dirai rien, mais quelle joie!

Il y a un peu de vanité cruelle dans cette joie-là.

Je pense que je vais être si supérieur aux camarades qui mènent la

vie de bohème!--il n'y a pas à dire--parce qu'ils n'ont pas

d'ouvrage sûr; tandis que moi, je me ferai mes cinq francs par

jour vaille que vaille, en ne fatiguant que mes bras.

Je ne dépendrai de personne, et la nuit je lirai, le dimanche

j'écrirai.--Je serai d'une société secrète, si je veux.--

J'aurai mangé quand j'irai, et je pourrai encore donner quelque

chose pour les prisonniers politiques ou pour acheter des armes...

_Vivre en travaillant, mourir en combattant!_

«Jacques, j'ai reçu une lettre de ton père, qui décide que nous

retournerons à Nantes pour que tu prépares ton baccalauréat avec

lui.»

Je n'y pensais plus. J'étais dans la révolution jusqu'au cou, et

j'aimais Paris maintenant. Cette imprimerie!... Puis nous avions

été manger des_ ordinaires_ dans des crèmeries, où il venait des

ouvriers qui avaient appartenu aux _Saisons_ et qui avaient été

mêlés à des émeutes.

La blouse et la redingote s'asseyaient à la même table et l'on

trinquait.

Le dimanche, nous allions dans une goguette, _la Lyre chansonnière

_ou _les Enfants du Luth:_ je ne me rappelle plus bien.

Je m'ennuyais un peu quand on chantait des gaudrioles; mais on

disait tout à coup: «C'est Festeau, c'est Gille.» Et il me

semblait entendre dans le lointain la batterie sourde d'un tambour

républicain; puis la batterie était plus claire, Gille entonnait,

et cette musique tirait à pleines volées sur mon coeur.

Je ne sais pas cependant si je ne préfère pas aux chansons qui

parlent de ceux qui vont se battre et mourir, les chansons de

batteur de blé ou de forgeron, qu'un grand mécanicien, qui a l'air

doux comme un agneau, mais fort comme un boeuf, chante à pleine

voix. Il parle de la poésie de l'atelier,--le grondement et le

brasier,--il parle de la ménagère qui dit: «Courage, mon homme,

--travaille,--c'est pour le moutard.»

À ce moment, le chanteur baisse la voix. «Fermez la fenêtre», dit

quelqu'un. Et l'on salue au refrain:

_Le drapeau que le peuple avait à Saint-Merry!_

Il y a de la révolte au coin des vers.--Moi, j'en mets du moins,

moi qui, hier, ai ouvert l'_Histoire de dix ans_, qui n'en suis

plus à 93. J'en suis à Lyon et au drapeau noir. Les tisseurs se

fâchent, et ils crient: _Du pain ou du plomb!_

«Jacques, c'est lundi que nous partirons pour Nantes.»

Un coup de couteau ne me ferait pas plus de mal.

Il y a un mois, je serais parti content, et j'aurais peut-être

craché sur Paris en passant la barrière, tant j'avais été étouffé

là-dedans, tant j'avais eu de désillusions en voyant mes camarades

et mes maîtres.

Mais depuis un mois, il y a eu les larmes de ma mère et, au

lendemain de cette scène, la liberté pleine; de temps en temps

quarante sous, pour souper d'un peu de cochon avec des amis, et,

le dimanche, dîner d'un boeuf braisé à Ramponneau.

J'ai été mêlé à la foule, j'ai entendu rire en mauvais français,

mais de bon coeur. J'ai entendu parler du peuple et des citoyens:

on disait _Liberté_ et non pas _Libertas._

Il a toujours été question de pauvreté autour de moi; mon père a

été humilié parce qu'il était pauvre, je l'ai été aussi, et voilà

qu'au lieu des discours de Caton, de Cicéron, des gens en _o,

onis, us, i, orum, _je vois qu'on se réunit sur la place publique

pour discuter la misère, et demander du travail ou la mort.

«Hé! Jean-Marie, puisqu'il n'y a pas de miche à la maison, vaut-il

pas mieux _passer le goût du pain?»_

Retourner là-bas?

À qui parlerai-je de République et de révolte?

Est-ce qu'on s'est jamais soulevé à Nantes? Ce serait autre chose

à Lyon!

Oh! si je n'avais promis à ma mère!--si elle n'avait pas pleuré!

Si elle n'avait pas pleuré, j'aurais dit: «Je ne veux pas partir.»

Le puritain m'aurait placé comme garçon de bureau comme homme de

peine, dans un des journaux. Il y a justement (c'était une

chance!), il y a une place au _National_; on donne trente francs

par mois pour _tenir la copie, _pour lire à l'homme qui corrige.

J'aurais vécu avec ces trente francs-là. Ma besogne faite, je

descendais dans l'imprimerie sentir l'encre et le papier, et je

demandais aux ouvriers de m'apprendre l'état.

Si j'en parlais à ma mère?

Je lui en parle.

«Tu m'avais dit, cependant...

--C'est vrai, oui.»

Je vais dire adieu au journaliste et à Matoussaint. Le journaliste

me donne du courage.

«Vous reviendrez, mon cher.

--Écrivez-moi, au moins!

--Oui. Même, dit-il en souriant, si c'est pour vous appeler à

l'assaut de l'Élysée.

--Surtout dans ce cas, citoyen!»

24

Le retour

Ah! que la route est triste!

Ma mère voit bien ma douleur et essaye de me consoler, ce qui

m'irrite, et je suis forcé de me retenir pour ne pas là brusquer.

Je m'en veux de paraître accablé: je n'ai donc pas de courage!

Non, je n'en ai pas; les noms de stations criés à la gare

m'entrent dans la poitrine comme des coups de corne.

Beaugency! Amboise! Ancenis!

On signale un château, une ruine; mais c'est tout près de Nantes,

cela!

«Jeune homme, nous n'en sommes pas à plus de cinq lieues.

--Oh! mon Dieu!

--Nous y sommes.»

Comme les rues paraissent désertes! Sur le quai où nous demeurons,

il y a deux ou trois personnes qui passent,--pas plus. Je

reconnais un ancien capitaine sur le banc où je le voyais jadis en

allant en classe, puis un nègre en guenilles qui avait des enfants

à qui l'on faisait la charité.

Quel silence! on dirait qu'on est dans une campagne.

Je lève les yeux vers la fenêtre de notre appartement.

Mon père est là, maigre, l'air chagrin, immobile.

Il me repoussait quand j'étais petit et qu'on me jetait dans ses

bras pour un baiser.

Aussi, chaque fois qu'il y a la solennité d'un départ ou d'une

_retrouvée_, est-ce un embarras pour nous deux!

Il m'offre à embrasser, cette fois, une face pâle, un front de

pierre.

Je n'ose pas.

Ma mère nous pousse un peu, j'avance le cou, il tend le sien. Mes

cheveux l'aveuglent et sa barbe me pique; nous nous grattons d'un

air de rancune tous les deux.

On monte les escaliers sans dire un mot.

Mon père arrive par derrière; on dirait une _exécution_ à la Tour

de Londres.

Si l'on exécutait tout de suite,--mais non--mon père _prend

des temps _de solennité.

C'est le latin.--C'est le souvenir des pères qui assassinent

leurs fils dans l'histoire: Caton, Brutus. Il ne pense pas à

m'assassiner, mais au fond, je suis sûr qu'il se trouve lâche, et

il voudrait que son fils, que_ Bruticule_ lui en sût gré; et

chaque fois que je fais un geste, ou que je dis un mot un peu vif,

il fronce les sourcils, serre les lèvres (ça doit le fatiguer

beaucoup, ce digne homme!) et il semble me dire: «Tu oublies donc

que tu ne vis que par charité, et que je pourrais te donner un

coup de hache, te livrer au licteur?»

Il reste antique jusqu'à ce que le nez lui chatouille; ou qu'il ne

puisse plus y tenir.

Il s'épuise à la fin, à force de vouloir paraître amer, et il est

forcé de se desserrer la mâchoire de temps en temps.

Jamais il n'a été si Brutus qu'aujourd'hui.

Il a rejeté le gland de son bonnet grec, comme s'il y avait de la

faiblesse dedans, et il se tient dans le fauteuil comme si c'était

une chaise curule.

«Vous êtes mon fils, je suis votre père.»

--Oh! oui, tu peux en être sûr, Antoine! a l'air de dire ma mère.

--Il y avait à Rome une loi (m'écoutez-vous, mon fils?) qui

donnait au père déshonoré, dans la personne d'un des siens, le

droit de faire mourir ce... ce... ce _sien_... _suum_.»

Il s'embrouille.

L'enfant · 第 44 / 53 题