La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps
de Mme Brignolin, quand c'était si triste. Mon père ne va plus en
soirée, il va je ne sais où.
Ma mère, un soir, m'a ordonné de le suivre en me cachant. Mais mon
père est arrivé au même moment.
Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant
tout bas: Est-ce que c'est bien d'espionner son père?
«Voulez-vous donc faire un policier de votre fils? a-t-il dit.
J'ai entendu ce que vous lui recommandiez.»
Ce _vous_ la fit pâlir. Jamais elle ne m'en reparla depuis.
Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu'elle perd,
on le sent à l'accent, on le voit au geste.
«C'est que, dit-elle, ce n'est pas gai d'être éveillé tous les
soirs quand_ tu_ rentres...
--Je ne _vous_ réveillerai plus», répond mon père.
Le soir de ce jour-là, mon père alla chercher un matelas et un
pliant dans le grenier.
On n'entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun
dans notre coin, et l'on se parlait à peine.
Les femmes de ménage au bout de huit jours partaient, disant qu'on
jaunissait dans cette baraque.
«Comme c'est triste là-dedans!» C'était le proverbe du quartier.
Il y a longtemps que cela dure. Ma mère m'oblige à lui tenir
compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa
chambre, à la lueur d'une mauvaise chandelle, près d'un feu sans
flamme.
Il n'est question que d'enfer et de douleur.--C'est toujours des
désolations dans ces livres d'église.
Une scène!
Mon père, en retournant une vieille malle, a découvert quelque
chose de lourd, de sonnant. C'est un bas plein jusqu'à la cheville
de pièces de cent sous.
Il est en train de s'étonner, quand ma mère entre comme une furie
et se jette sur le bas pour le lui arracher.
«C'est à moi, cet argent-là. Je l'ai économisé sur ma toilette.»
Mon père ne lâche pas, ma mère crie:
«Jacques, aide-moi!»
Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l'un à l'autre:
«Papa! Maman!»
Mon père reste maître du sac et l'enferme dans son armoire.
Ils se sont raccommodés!
Ma mère est tout simplement allée trouver mon père et lui a dit:
«Je ne puis plus vivre comme cela, j'aime mieux partir,--
retourner chez ma soeur, emmener mon enfant.»
Mais elle ne veut pas s'en aller, et elle finit par le dire tout
haut, par l'avouer à Antoine, à qui elle confesse qu'elle a eu
tort--et lui demande d'oublier.
Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se défend que pour
la forme, il se fait un peu tirer l'oreille; il est flatté qu'on
lui demande grâce; c'est le fond de sa nature, qu'on s'agenouille
devant lui; et maintenant qu'il est sûr d'être le maître, qu'elle
a lâché pied, il préfère s'évader de la gêne où le mettait tant de
tristesse et de silence.
«Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa?»
J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrassés.
«Jacques, répond mon père, tu peux aller jouer avec le petit du
premier.»
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Louisette