M. Bergougnard a été le camarade de classe de mon père.

C'est un homme osseux, blême, toujours vêtu sévèrement.

Il était le premier en dissertation, mon père n'était que le

second, mais mon père redevenait le _preu_ en vers latins. Ils ont

gardé l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes

d'État, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprécier.

Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont nés pour les

grandes choses, mais que les nécessités de la vie les ont tenus

éloignés du champ de bataille.

Ils se sont partagé le domaine.

«Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination

brûlante...»

Mon père se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre

un éclair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans

l'espace--et se dépeigne en cachette.

«Tu es l'Imagination folle...»

Mon père joue l'égarement et fait des grimaces terribles.

«Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glacée,

implacable.» Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.

Il ajuste en même temps, sur un nez jaunâtre, piqué de noir comme

un dé, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent à

des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec.

On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande même

quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air

d'une grosse tache noire, là-dessous.

«Je suis la Raison froide, glacée, implacable...»

Il y tient. Il dit cela presque en grinçant des dents, comme s'il

écrasait un dilemme et en mâchait les cornes.

Il a été dans l'Université aussi, ça se voit bien; mais il en est

sorti pour épouser une veuve,--qui crut se marier à un grand

homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put

travailler à son grand livre _De la Raison chez les Grecs._

Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de

grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut

raisonner serré, lui, il ne veut pas d'une logique lâche,--ce

qui le constipe, il paraît, et lui donne de grands maux de tête.

«Le cerveau, vois-tu, dit-il à mon père, en se tapant le front

avec l'index...

--Pas le cerveau», dit le médecin, qui croit à une affection du

gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si

M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constipé, ou s'il

est constipé parce qu'il est philosophe.

On en parle; il s'élève quelques petites discussions très aigres à

ce propos dans les cafés. Le cerveau a ses partisans.

Ma mère s'était d'abord prononcée avec violence.

Mon père, un certain jour, avait eu l'idée de prendre

M. Bergougnard comme orateur et de le dépêcher à elle, solennel,

les dents menaçantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de

la convaincre qu'elle s'écartait quelquefois, vis-à-vis de son

mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes

l'ont compris, en lui faisant des scènes dont on n'avait pas

l'équivalent dans les grands classiques.

«Je viens vous poser un dilemme.

--Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.»

Il était parti, et il ne serait jamais revenu si ma mère n'avait

surmonté ses répugnances à cause de moi.

Elle mit sa réponse un peu verte sur le compte d'une gaieté de

paysanne qui aime à _rire un brin_, et elle qui ne faisait jamais

d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revînt--dans

mon intérêt--par amour pour son fils.

C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu'à l'excuse, et

faisait encore asseoir près d'elle,--autant que s'asseoir se

pouvait,--cette statue vivante de la constipation.

Pour moi, oui!--parce que M. Bergougnard m'apprenait, me

montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les

philosophes de la vieille Grèce et de Rome battaient leurs fils à

tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,--

Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fessées.

Ma mère, malgré son antipathie, par amour pour son Jacques,

s'était rejetée dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard,

qui avait les entrailles embarrassées, comme homme, mais qui n'en

avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises à graver

les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,--

comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.

Ma mère avait deviné que je n'avais pas la foi cutanée.

«Demande à M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les côtes

du petit Bergougnard!»

En effet, après avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le

ménage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation délicieuse à

côté de celles dans lesquelles les petits Bergougnard étaient

placés journellement: tantôt la tête entre les jambes de leur

père, qui, du même coup, les étranglait un peu et les fouettait

commodément; tantôt de face, enlevés par les cheveux et époussetés

à coups de canne, mais à fond,--jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de

cheveux ou de poussière.

On entendait quelquefois des cris terribles sortir de là-dedans.

Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard à des

illustrations:

«C'est là que demeure le philosophe, disaient-ils en étendant les

bras vers la villa,--c'est là que M. Bergougnard écrit: _De la

Raison chez les Grecs_... C'est la maison du sage.»

Tout d'un coup ses fils apparaissaient à la fenêtre en se tordant

comme des singes et en rugissant comme des chacals.

Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses à côté de ceux que

M. Bergougnard distribue à sa famille.

M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son

bien,--le bien de Bonaventure ou de Barnabé,--et pour son

plaisir à lui Bergougnard.

Il n'est pas égoïste et personnel,--il est dévoué à une cause,

c'est à l'humanité qu'il s'adresse, en relevant d'une main la

chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants

qu'il va exercer son système.

Il donne une fessée comme il tire un coup de canon, et il est

content quand Bonaventure pousse des cris à faire peur à une

locomotive.

Il aurait apporté aux rostres le derrière saignant de son fils; en

Turquie, il l'eût planté comme une tête au bout d'une pique, et

enfoncé à la grille devant le palais.

Je ne suis qu'un isolé, un déclassé, un inutile,--je ne sers à

rien,--on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que

Bonaventure est un exemple et entre _à reculons_, mais

profondément dans la philosophie.

Je ne plains pas Bonaventure.

Bonaventure est très laid, très bête, très méchant. Il bat les

petits comme son père le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a

coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait

dégoutter comme un bâton de cire à la bougie; il faisait mine de

cacheter les lettres avec les gouttes de sang.

Une autre fois, il a plumé un oiseau vivant.

Son père était bien content.

«Bonaventure aime à se rendre compte, Bonaventure aime la

science...»

Depuis qu'il a coupé la queue du chat, depuis qu'il a plumé

l'oiseau, je le déteste. Je le laisserais écraser à coups de

pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi?

L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourré de

coups de pied et tapé le nez contre le mur.

Mais sa petite soeur!--ô mon Dieu!

Elle était restée chez une tante, au pays. La tante est morte, on

a renvoyé l'enfant. Pauvre innocente, chère malheureuse!

Mon coeur a reçu bien des blessures, j'ai versé bien des larmes!

J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais

jamais je n'ai eu devant l'amour, la défaite, la mort, des affres

de douleur, comme au temps où l'on tua Louisette devant moi.

Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me

battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,--

je riais quelquefois même parce que je trouvais ma mère si drôle

quand elle était bien en colère,--j'avais des os durs, du

_moignon, _j'étais un homme.

Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me cassât pas les membres,--

parce que j'aurais besoin de gagner ma vie.

«Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!»

Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en

joignant ses menottes, en tombant à genoux, se roulant de terreur

devant son père qui la frappait encore... toujours!...

«Mal, mal! Papa, papa!»

Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans

crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir

quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer!

Le cri de cette folle m'était resté dans l'oreille, la voix de

Louisette, folle de peur aussi, ressemblait à cela!

«Pardon, pardon!»

J'entendais encore un coup; à la fin je n'entendais plus rien,

qu'un bruit étouffé, un râle.

Une fois je crus que sa gorge s'était cassée, que sa pauvre petite

poitrine s'était crevée, et j'entrai dans la maison.

Elle était à terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant

plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son père

froid, blême, et qui ne s'était arrêté que parce qu'il avait peur,

cette fois, de l'achever.

On la tua tout de même. Elle mourut de douleur à dix

ans....................

De douleur!... comme une personne que le chagrin tue.

Et aussi du mal que font les coups!

On lui faisait si mal! et elle demandait grâce en vain.

Dès que son père approchait d'elle, son brin de raison tremblait

dans sa tête d'ange....................

Et on ne l'a pas guillotiné, ce père-là! on ne lui a pas appliqué

la peine du talion à cet assassin de son enfant, on n'a pas

supplicié ce lâche, on ne l'a pas enterré vivant à côté de la

morte!

«Veux-tu bien ne pas pleurer», lui disait-il, parce qu'il avait

peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle

se tût: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer

davantage.

Elle était gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand

elle arriva.

Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs déjà, et

elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle

entendait rentrer son père.

Je l'avais embrassée en caressant ses joues rondes et tièdes! aux

Messageries, où nous avions accompagné M. Bergougnard, pour la

recevoir comme un bouquet.

Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour

elle!) elle était blanche comme la cire; je vis bien qu'elle

savait que toute petite encore elle allait mourir,--son sourire

avait l'air d'une grimace.--Elle paraissait si vieille,

Louisette, quand elle mourut à dix ans,--de douleur, vous dis-je!

Ma mère vit mon chagrin le jour de l'enterrement.

«Tu ne pleurerais pas tant, si c'était moi qui étais morte?»

Ils m'ont déjà dit ça quand le chien est crevé.

«Tu ne pleurerais pas tant.»

Je ne dis rien.

«Jacques! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui

répondes...--Veux-tu répondre?»

Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant

morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé

battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils

lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de

la peine à son papa!

Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre

et ce regard mouillé!

Voilà que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais

quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la

pauvre assassinée.

«Veux-tu lâcher cette saleté!»

....................................

Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma

poitrine; elle se cramponne à mes poignets avec rage.

«Veux-tu le donner!

--C'était à Louisette...

--Tu ne veux pas?--Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par

ton fils?»

Mon père m'ordonne de lâcher le fichu.

«Non, je ne le donnerai pas!

--Jacques!» crie mon père furieux.

Je ne bouge pas.

«Jacques!»

Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais

de Louisette.

«Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire

disparaître aussi», dit ma mère.

C'est le bouquet que me donna ma cousine.

Elle l'a trouvé au fond d'un tiroir, en fouillant un jour.

Elle va le chercher, l'arrache et le _tue_. Oui, il me sembla

qu'on _tuait_ quelque chose en déchirant ce bouquet fané...

J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas;

je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la

cousine...

Assassins! assassins!

Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai

longtemps dans un frisson nerveux...

Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise

avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui

sortait, avec des marques de coups!...

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Mes humanités

L'enfant · 第 34 / 53 题