«Mon avancement est fichu pour cinq ans», dit mon père le soir en
se couchant.
On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en
faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises
manières; je n'en suis pas fâché pour mon petit doigt qui se
détend, reprend sa forme accoutumée. Je préfère avoir de mauvaises
manières et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat
empoisonné.
J'ai une _veine _dans mon malheur.
Ma blessure au pied était mal guérie. Elle se rouvre de temps en
temps et je mens un peu d'ailleurs pour avoir le droit de ne pas
sortir, sous prétexte que je ne puis marcher. Je la gratte même et
je la gratterais encore davantage, mais ça me chatouille.
Ce_ chose_ de bouteille (je vous obéirai, ma mère) m'a rendu un
fier service. Je reste à la maison et je ne rôde plus dans les
chemins vides, bordés d'arbres, auxquels je ne puis pas grimper,
ourlés d'herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la
poussière desquels je traîne, comme un insecte estropié dans la
boue.
Je reste devant une table où il y a des livres que j'ai l'air de
lire, tandis que je fais des rêves qu'on ne devine point.
Mon père travaille de l'autre côté et ne me gêne pas, excepté
quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de
son nez.
Je n'ai pas besoin de bûcher beaucoup pour le collège, je suis
souvent le premier et je n'ai qu'à faire claquer les feuilles du
dictionnaire pour que mon père croie que je cherche des mots,
tandis que je cours après des souvenirs de Farreyrolles, du Puy,
de Saint-Étienne...
Je trouve une drôle de joie à regarder dans ce passé.
On nous donne quelquefois un paysage à traiter en _narration_. J'y
mets mes souvenirs.
«Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine», me dit le
professeur, qui n'y retrouve ni du Virgile ni de l'Horace, si ce
sont des vers; ni des guenilles de Cicéron, si c'est du latin; ni
du Thomas ni du Marmontel, si c'est du français.
Mais je vais arriver à être le dernier un de ces matins!
Je me sens grandir, j'oublie les _anciens_. Je songe plus à ce que
je deviendrai qu'à ce qu'est devenu tel empereur romain. Ma_
facilité_, mon imagination s'évanouissent, se meurent, sont
mortes!!! (Bossuet, _Oraisons funèbres_.)
Un M. David, qui est président de l'_Académie poétique_ de Nantes,
donne de grandes soirées. Il invite les professeurs et leurs
femmes à venir danser chez lui.
C'est dans un grand salon nu, où il y a le buste de Socrate sur la
cheminée. Une jeune dame le regarde et dit:
«C'est donc si vilain que ça, un philosophe?»
Ma mère vient avec mon père, _naturellement_, et même on m'a amené
au commencement.
Notre arrivée est annoncée avec plaisir et est accueillie avec
faveur.
Mon père est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le
front comme un toit sur des yeux gris: on dirait deux prunelles de
chat sous une gouttière. Il a l'air peu commode.
Ma mère!... hum!... ma mère!... Elle a une robe raisin avec une
ceinture jaune; aux poignets, des noeuds jaunes aussi, un peu
bouffants, comme des noeuds de paille à la queue troussée d'un
cheval. Rien que ça comme toilette._ Être simple_, c'est sa
devise.
Une fois seulement, elle a ajouté l'oiseau de son chapeau--en
broche, le bec en bas, le _chose_ en l'air. Une fantaisie, un
essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet.
«Qu'est-ce que cet oiseau fait là?» demande-t-on.
Il y en avait qui auraient préféré le bec en l'air, le _chose _en
bas.
Ma mère faisait la mignonne, agaçant le bec de la bête comme s'il
était vivant.
«Ti... ti... le joli petit oiseau, c'est mon _toiseau!»_
Mon père a obtenu qu'elle laissât l'oiseau sur le chapeau,--le
joli toiseau!
Mais pour les noeuds, comme il avait voulu y toucher une fois:
«Antoine, avait répondu ma mère, suis-je une honnête femme? Oui ou
non! Tu hésites, tu ne dis rien! Ton silence devient une
injure!...
--Ma chère amie!
--Tu me crois honnête, n'est-ce pas?... Jamais tu n'as pu
soupçonner que Jacques, notre enfant, provenait d'une source
impure, était un fruit gâté, avec un ver dedans?...
«Avec un ver dedans? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta
femme a un soupçon de coquetterie, peut-être,--nous sommes
filles d'Ève, que veux-tu? Mais aie confiance, Antoine. Si
j'allais trop loin,--je suis ignorante, moi!--tu aurais le
droit de me faire des reproches. Mais, non!... Et ne prends pas
pour les hommages d'une flamme coupable les politesses qu'on fait
à un brin de toilette et de bon goût.»
Elle tape sur sa jupe et taquine un des noeuds jaunes, puis donne
un petit coup sec sur la main de mon père:
«Vilain jaloux!»
On danse.
«Vous ne dansez pas, Mme Vingtras?
--Nous sommes trop _vieux_, dit mon père avec un sourire et en
saluant.
--Trop _vieux_! C'est pour moi que tu as dit cela?» fait ma mère.
La scène se passe dans un coin où elle a acculé Antoine, derrière
un rideau.
«Ce ne peut être que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune
que sa femme. Antoine, écoute-moi...
--Parle moins haut.
--Je parlerai sur le ton qu'il me plaît.»
Elle élève encore plus la voix.
«Oh! tu ne me feras pas taire! Non. Si tu veux m'insulter, je n'ai
pas envie de l'être, entends-tu. Trop _vieux_! (Elle le toise des
pieds à la tête.) Trop _vieux! _parce que je n'ai pas l'âge de la
Brignoline, n'est-ce pas?»
Je suis sur des épines et je fais un peu de bruit avec mes pieds,
un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j'imite
dans mon coin des instruments à vent,--au risque d'être
calomnié!
Enfin, on s'apaise derrière le rideau.
Je ne m'amuse pas aux soirées du proviseur; on me trouve trop
triste.--Je suis habillé à neuf. Seulement on a choisi une drôle
d'étoffe; j'ai l'air d'être dans un bas de laine; c'est terne, _à
côtes, _mais si terne!
Comme ça déteint, je fais des taches aux habits des autres.
On s'écarte de moi. Ma mère elle-même ne me parle que de loin,
comme à un étranger presque!--Oh! mon Dieu!
«Je dan-se-rai», a-t-elle dit; et elle danse.
Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais,
bah! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits
airs;--une véritable écolière, je vous dis!
Au galop final une idée lui vient, celle de faire partager à son
enfant les joies de Terpsichore, et s'éloignant du galop une
seconde, elle me saisit et m'attire dans le tourbillon. Le galop
est fini que je saute encore et elle a l'air d'un Savoyard qui
fait danser une marionnette.--Ça me fait si mal sous les bras!
Depuis quelque temps elle est rêveuse.
«Ta mère a quelque idée en tête», fait mon père du ton d'un homme
qui prévoit un malheur.
Elle s'enferme toute seule et on entend des bruits, des petits
cris, des tressaillements de plancher; on l'a surprise à travers
la porte qui faisait des grâces devant un miroir, en s'appuyant le
front.
Soirée chez M. David. La femme du professeur d'histoire, qui est
d'origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh! eh!
quoique revu et corrigé comme les morceaux choisis par
l'archevêque de Tours.
La femme du professeur d'allemand, une Alsacienne, chante un _titi
la itou, la itou la la, _en valsant une valse du pays.
C'est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle où l'on
vient de danser est vide.
On entend un petit cri.
_Eh! youp! eh! youp!_
Mon père, qui est en face de moi, a l'air frappé d'un coup de sang
et je vais _voler dans ses bras._
_Eh! youp! eh! youp! la Catarina! eh! youp!_
En même temps une apparition traverse le salon et tourne sur le
parquet.
L'apparition chante:
_Ché la bourra, la la!_
_Oui, la bourra, fouchtra!_
Et la voix devenant énergique, presque biblique, dit tout d'un
coup:
«_Anyn_, mon homme!»
Cet homme, c'est _Antoine_ qui au premier _youp! youp! _avait
pressenti le danger,--c'est mon père qui est entraîné comme je
le fus le jour des marionnettes.
«_Anyn_, mon homme, _Anyn!»_
Et ma mère le plante devant elle, en le gourmandant de sa
_mollèche_--à la _chtupéfacchion_ de l'assistance, qui n'a pas
été prévenue.
«Eh! chante! chante donque!»
J'ai peur qu'on _chonge_ à moi aussi, et je disparais dans les
cabinets. Toute la soirée, je répondis:
«_Il y a quelqu'un!...»_
La nuit me trouva harassé, vide!
Je sortis enfin quand la dernière lampe fut éteinte, et je revins
au logis, où l'on ne pensait pas à moi.
Ma mère seule avec mon père murmurait à son oreille:
«Eh bien! Est-ce que la bourrée ne vaut pas le fandango?»
Et elle ajouta d'une voix un peu tremblante:
«Dis-moi _cha!»_
C'était la mutinerie dans la fierté, l'espièglerie dans le
bonheur!
Tout se gâte.
Mon père--Antoine--n'a plus voulu aller dans le monde avec ma
mère.
La soirée de la bourrée lui a complètement tourné la tête, elle
s'est grisée avec son succès; restant dans la veine trouvée,
s'entêtant à suivre ce filon, elle parle_ charabia_ tout le temps,
elle appelle les gens_ mouchu_ et_ monchieu._
Mon père à la fin lui interdit formellement l'auvergnat.
Elle répond avec amertume:
«Ah! c'est bien la peine d'avoir reçu de l'éducation pour être
jaloux d'une femme qui n'a pour elle que son _esprit naturel! _Mon
pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grécaillerie, tu en es
réduit à défendre à ta femme, qui est de la campagne, de_
t'éclipser!»_
Les querelles s'enveniment.
«Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande
pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus _estatue_, je l'ai fait.
Tu as voulu que je ne dise plus _ormoire_, je ne l'ai plus dit,
mais ne me pousse pas à bout, vois-tu, ou je recommence.»
Elle continue:
«Et d'abord ma mère disait _estatue_... elle était aussi
respectable que la tienne, sache-le bien!»
Mon père se trouve menacé de tous côtés, entre _estatue_ et
_mouchu._
Il met les pieds dans le plat et défend l'un et l'autre.
Ma mère se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le
blessent: _es_cargot--_es_pectacle! _es_tomac--_es_quelette!
Ces diphtongues entrent profondément dans le coeur de mon père. Le
samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soirée sans
elle.
Le samedi d'après, même jeu, mais à minuit ma mère vient me
réveiller.
«Lève-toi, tu vas aller attendre ton père à la porte de chez
M. David, et quand il sortira tu crieras: _La la, fouchtra!
_J'arriverai, tu nous laisseras.»
J'ai crié:_ La la, fouchtra! _J'ai eu tort.
Elle lui fait une scène devant tout le monde, tout haut, disant
qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.
«Il a un bien gros derrière pour un enfant qui meurt de faim, dit
quelqu'un.
--Oui, répète ma mère, il nous laisse mourir de faim.»
Nous avons mangé une grosse soupe à dîner, puis des andouilles:
pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle
a beaucoup mangé aussi.
Ma mère crie toujours.
«Mon enfant n'a pas une chemise à se mettre sur le dos, voyez
comme il est mis!»
Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris,
pantalon gris; je ressemble à un infirmier.
Le monde s'amasse, mon père veut glisser sous une voiture, s'égare
entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de là-dessous.
Il reparaît enfin; son chapeau de soirée est écrasé et a l'air
d'un accordéon. Ma mère lui prend le bras comme ferait un sergent
de ville.
«Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes.
Viens, dis-lui que tu es son fils!»
Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je
suis changé depuis sept heures?
Tout le long du chemin, je tâche de trouver à la porte des
modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai
depuis que je meurs de faim.