Nous avons une bonne,--il paraît que mon père gagne de l'argent.
Il donne la répétition en_ tas_; il prend six ou sept élèves qui
lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une
heure des choses qu'ils n'écoutent pas; à la fin du mois, il
envoie sa note,--et il se fait avec cette distribution de
participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par
trimestre.
Les répétés ont moins de pensums et flânent pendant ces va-et-vient
dans les corridors. C'est pendant ce temps-là que s'écrivent
ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre
les professeurs ou les pions,--le nez de celui-ci, les cornes de
celui-là, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de
raides, et la femme du censeur est gênée quand elle passe.
Nous la regardons à travers des trous, des fentes: elle est bien
jolie, bien fraîche; elle a épousé le censeur parce qu'il avait
quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.--C'est ce que
j'ai entendu marmotter à ma mère qui ajoute aussi qu'elle
s'habille mal.
«Si c'est ça, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de
_cheux nous._»
Cela est lancé à la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit
rire qui a sa portée. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous!
Bien désintéressé dans la question,--puisque j'étonne même les
tailleurs du pays et que je ne suis vêtu à aucune mode connue
depuis l'antiquité jusqu'à nos jours! mannequin inconscient d'une
politique que je ne comprends pas, caméléon sans le vouloir,--je
puis apporter mon témoignage, il a son poids.
Eh bien, je préfère l'écharpe rose que la femme du censeur
entortille autour de sa taille souple, au châle jaunâtre dont ma
mère est maintenant si fière. Je préfère le chapeau de la
Parisienne, à petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois
marguerites aux yeux d'or, à la coiffure que porte celle qui m'a
donné ou fait donner le sein,--je ne me rappelle plus,--où il
y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.
On est donc heureux à la maison.
Ça m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'étais occupé au
moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois,
lorsque je déplaçais les gros meubles. J'aimais à donner des coups
de marteau, des coups d'épaule et des coups de scie. Je me sentais
fort et je m'exerçais à porter des armoires sur le dos et des
seaux pleins à bras tendus. Je ne dois plus toucher à rien et si
je suis pressé, je ne puis même pas décrotter mes souliers.
«Il y a de la boue autour!
--C'est l'affaire de la bonne, cela!
--Avec la grosse brosse seulement?
--Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste à bâiller
toute la journée.»
Elle n'a pas le temps de bâiller, la pauvre fille! Oh! ma mère a
l'oeil!
Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nièce! Pourquoi donc lui
montrer les mêmes égards qu'à moi? Elle fait pour les étrangers ce
qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'établit pas de différence
entre sa domestique et son fils. Ah! je commence à croire qu'elle
ne m'a jamais aimé!
La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien,
cependant. Ma mère lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu.
«Ce n'est pas moi qui épargnerais le manger à une bonne!»
Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif
cuit.
«C'est bon pour son tempérament, ces choses-là. Et les boulettes
froides, voilà qui fortifie!»
Pauvre Jeanneton! Si elle n'était pas soignée si bien, comme elle
dépérirait! Car même avec ce régime, elle se porte mal, elle n'est
pas grasse, tant s'en faut!
Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mère et
queue s'applique à la contrarier.
«Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton?
--Merci, madame.
--Merci oui, ou merci non.
--Non, madame.
--Vous n'aimez pas le cidre?»
Jeanneton balbutie.
«Comme vous voudrez, ma fille!» Et ma mère ajoute d'un air dépité:
«Je mets le verre là, vous le prendrez tout à l'heure si vous
voulez; vous le laisserez s'éventer, si cela vous amuse.»
Le cidre ne s'éventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a
deux jours qu'il traîne dans une bouteille que mon père a
repoussée parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oublié de
boucher.--Il est tombé un _cafard_ dedans. Mais ma mère l'a
retiré tout à l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait
pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est
décidée à l'offrir à Jeanneton.
«Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les
femmes faibles... Rappelle-toi cela, mon enfant.»
Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je
prendrai du cidre comme celui-là, _qui n'a pas d'acide_, qui sent
l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans?
Ma mère m'avait vu regarder ce cafard en réfléchissant.
«C'est signe que le cidre est bon. S'il était mauvais, il n'y
serait pas allé. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi.»
Ah! les malins!
Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des
insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas
manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux
qu'il n'y eût pas de mouches dans l'huile!
Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma
mère lui offrait en signe d'adieu.
«Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui était
pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._»
Jeanneton a refusé.
On remplace Jeanneton par Margoton.
Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de
nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en
entrant.
«Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne
un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa
robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la
viande; je veux manger chaud.»
Margoton joue gros jeu.
Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et
l'estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit
Vingtras. L'autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans
la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement
M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roulée à son
rejeton, ou parce qu'il étoufferait sa bonne avec des chicots de
boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de même de
ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa
domestique.
Ah! quelle faute on a commise en s'adressant à la femme du
proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis!
On n'ose pas renvoyer la grosse recommandée, malgré les
prétentions qu'elle affiche, et elle entre en place.
Ma mère a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe,
à propos de cette bonne.
Elle n'est pas forte et ça la fatigue de couper. Couper une
tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'épouse,
c'est son rôle de mère; elle n'y faillira pas!
Mais quand il faut servir Margoton!...
«Vous avez encore faim?
--Oui, madame.
--Comme cela?
--Encore un petit morceau, si vous voulez.»
Ma mère en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux
qu'elle étrangle quand elle reprend le couteau, à l'expression de
ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au
dessert, qu'elle est forcée de mettre les cerises dans l'assiette
de la bonne, une par une, comme avec un déchirement.
Marguerite en demande toujours.
Mais ma mère renaît à vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni!
Elle renaît, redevient espiègle, reprend des couleurs. Elle est
entrée un jour dans le cabinet de mon père, toute joyeuse.
«Antoine!--et elle lui a parlé à l'oreille.
--Tu es sûre?» a répondu mon père avec stupeur et en dérangeant
son bonnet grec.
Elle se contente de hocher la tête en souriant.
«Il ne s'agit plus que de les surprendre...»
Elle enlève le bonnet grec et dépose d'un geste à la fois
langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son époux, mon père,
un baiser furtif.
On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma
mère a mis son châle jaune et son beau chapeau--celui au petit
melon et à l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du
proviseur.
Elle en revient en se frottant les mains et en balançant
joyeusement la tête: à en faire tomber l'oiseau et le melon.
Dix minutes après, je vois Margoton qui fait ses paquets et à qui
on règle son compte. Elle a laissé de la viande dans son assiette:
qu'y a-t-il?
Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.
«Madame, c'était pour le bon motif!
--Pour le bon motif!... dans une cave!...»
Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais
quelques jours après, ma mère parlant à mon père cause de
Margoton.
«Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que
le proviseur se fâche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour
amant!»
Je ne comprends pas.
Il est décidé qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: ça
fatigue trop ma mère!
Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec
des taches de rousseur, courte et ronde,--une boule. Des yeux
qui sortent de la tête, et de l'estomac qui crève sa robe! Il nous
vient beaucoup d'estomac à la maison.
Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner
ma mère au marché pour porter les provisions. Ma mère veut même
qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une
bonne, qu'il y a une domestique attachée à ma personne. J'obéis,
en allant en peu en avant ou en arrière de Pétronille; c'est son
nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche
à moi; on nous voit ensemble.
On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collège, on
m'appelle _suçon_. Sur les murs des classes, je vois le portrait
de mon père avec _suçon_ au bas et l'on ne nous nomme plus que les
Suçons.
Voici pourquoi:
Pétronille occupe ses heures de loisir à vendre des sucres d'orge
dans les rues, et les élèves la connaissent bien. On s'est
demandé, en me rencontrant avec elle, quel lien mystérieux nous
reliait, et le bruit se répand que nous fabriquons les sucres
d'orge la nuit, que mon père a ajouté cette branche d'industrie au
professorat.
On dit même qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associé à
Pétronille.
Comme je m'ennuie!--Je trouve mal qu'on ne me permette pas de
rester à la maison et qu'on me force à sortir pour marcher, sans
avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser
quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais _Munito_,--comme
si les fleurs étaient des dominos, que j'ai à aller chercher sur
un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme
cela. Hé! Munito!
Je me pique dans les orties, je m'enfonce les épines sous la peau,
c'est une corvée, un embêtement! J'en arrive à haïr les jardins, à
détester les bouquets, à confondre les fleurs nobles et les fleurs
comiques, les roses et les gratte-culs.
Je dois faire de très grands pas, c'est plus _homme_, puis ça use
moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air
d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'être à
la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la
rapidité d'une ombre chinoise.
Et toujours une petite queue d'étoffe par derrière!
Je voudrais être en cellule, être attaché au pied d'une table, à
l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille,
le soir.
J'ai marché ce matin, pieds nus, sur un _chose_ de bouteille. (Ma
mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le
monde; elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle
veut que je dise désormais: _chose_ de bouteille, et quand j'écris
je dois remplacer _chose_ par un trait.)
J'ai marché sur un _chose_ de bouteille et je me suis entré du
verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le
médecin a eu peur en voyant la plaie.
«Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant?»
Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a entrouvert ma fenêtre;
j'ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue,
le bord de campagne triste où l'on m'emmène tous les soirs. Je
n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coupé. Quelle chance!
Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.