«Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne.
--Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mère, du ton dont
elle dirait: «On ne m'enlèvera pas mon fils.»
--Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'étrenne de
cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part
comme une balle; les enfants les premiers!»
Il remplit mon verre, qui déborde, et dit:
«Vide-moi ça!»
Ma mère me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur
la table, qui veulent dire: regarde-moi donc!
Je n'ose la regarder ni boire.
«Tu es là comme un empoté, voyons!»
Empoté! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se
fend, la main qui tremble et je renverse la moitié du champagne
sur une robe d'à côté.
«Nigaud!» dit l'inondée...
Empoté! Nigaud! C'est ma mère qui est cause que j'ai été si bête.
Elle me sermonne encore après, en renchérissant sur les autres.
Je vais me coucher gonflé et piteux.
«Par ici, votre chambre», dit le garçon.
Au moment où je suis au bout du corridor, disant adieu à la dame
de Paris et à ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitiés,
ma mère m'appelle:
«Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS!»
Il y a l'accent du commandement dans la voix--de la sollicitude
aussi--elle prend des précautions auxquelles son enfant, avec
l'imprudence de son âge, ne songe pas.
Mes camarades sourient, leur mère rougit, la mienne salue.
Aujourd'hui encore dans mes rêves, dans un salon quelquefois, au
milieu de femmes décolletées, à table, dans un bal, j'entends,
comme Jeanne d'Arc, une voix: «Jacques! les cabinets sont en bas!»
Le lendemain matin nous reprenons le bateau.
La dame de Paris est encore avec ma mère et je suis avec ses fils.
Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrêtent pas au milieu du
pont, les lèvres entrouvertes et le nez frémissant, pour respirer
et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les
feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des
voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la
rivière bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et
j'aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux!
Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et
un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et
des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les
prêtres, l'air jésuite aussi.
«C'est lui! c'est lui!»
Quelqu'un a donné un nom à cet homme qui passe et on l'a reconnu.
«C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Béranger[6].»
Mon père me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle!
Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme
s'il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires,
mon père, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore
réussi à m'inspirer cette vénération, et tandis qu'on regarde
Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des
oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis
s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des
osiers.
Dans ma géographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la
France.
Jardin de la France! oui, et je l'aurais appelé comme ça, moi
gamin! C'est bien l'impression que j'en ai gardée;--ces parfums,
ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de
vert et rose le ruban bleu de la Loire!...
Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout
d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue.
C'est la mer qui approche, et vomit la marée; la Loire va finir,
et l'Océan commence.
Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!--Je suis resté tout
le jour sous l'impression calme du matin.--J'ai peu joué avec
mes petits camarades, qui s'étonnaient de mon silence.
L'espace m'a toujours rendu silencieux.
Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin _Hôtel de
la Fleur_.--C'est Nantes.