«Chanlaire!
--Vingtras!»
Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle
avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec
lequel il s'est raccommodé, et chez qui il retourne après un
voyage à Paris dans l'intérêt de la maison.
Il est heureux, gagne de l'argent.
«Quelle rencontre!
--Nous allons faire la noce,--votre femme n'est pas avec vous?»
Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble
un peu désappointé quand mon père répond, d'un air triste:
«En bas,--et d'un air plus gai: malade.
--Ce ne sera rien.
--Non,--non,--non.
--Ça n'empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au
contraire...»
Se tournant vers moi:
«Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels
yeux!--Garçon!»
Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient
aussi rencontré des camarades.
La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de
cruches de bière.
De la gaieté, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si
francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des
bishofs; il y a une odeur de citron.
Voilà qu'on chante, maintenant!
Un fourrier entonne un air de garnison,--tous au refrain!
Je m'en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles: j'ai
bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui
a les pommettes roses, les yeux brillants.
Il a conté bravement à Chanlaire,--après la troisième tournée,--
qu'il a le gousset vide.
C'est la bourgeoise qui a le sac!
«Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez à Nantes, nous nous
y reverrons, j'espère, et, nous y ferons de bonnes parties...
Mais, je dis cela devant le moutard...
--Il n'y a pas de danger.»
Non, père, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et
je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur.
Il me parle comme à un grand garçon.
«Allons, Jacques, une goutte!»
Puis une idée lui vient:
«Si nous cassions une croûte? Ces pieds de cochon me disent
quelque chose; j'ai envie de leur répondre deux mots.»
C'est un langage hardi pour un professeur de septième; mais le
proviseur de Saint-Étienne est loin; le proviseur de Nantes n'est
pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils
odorants.
Oh! j'ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son
parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa!
On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me
servir et me verser moi-même. C'est la première fois que je suis
camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis.
Je m'essuie à la serviette,--tant pis!--je mets ma chaise
commodément,--encore tant pis!--J'ai de mauvaises manières, je
suis à mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes,
j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur
indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'éveille, ma
mère dort.
... Ma jeunesse s'éteint, ma mère est éveillée!
Elle apparaît comme un spectre dans la cabine,--elle était dans
celle du fond, nous sommes dans celle du devant,--elle vient
droit à nous, et va commencer une scène.
Mais bah! le tapage couvre sa voix.--Les garçons vont et
viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers
rôdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui
part, une chanson qui éclate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur
fait long feu.
«Seule de femme», elle est d'avance sûre d'être vaincue; puis,
elle a vu de l'argent dans la main de mon père, qui paye les pieds
de cochon.
«Oui, nous avons de l'argent, dit mon père guilleret et narquois,
et il crie:
--Une autre bouteille de ce jaune-là!
--Je n'ai pas soif.
--Mais, moi, j'ai soif.--Jacques a soif aussi. As-tu soif?»
C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la
malice, pas de méchanceté, le vin l'a rendu bon.
«Et vous, madame?» fait-il en tendant un verre et la bouteille.
Il n'y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s'y frotte pas et sent
que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur:
«Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini.
Jacques, viens avec moi.
--Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de
dominos, il fera le _troisième_.»
Faire le troisième, à côté des sous-officiers, sur la même table;
écarter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garçons qui
me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me
tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouetté, le battu, le_
sanglé_, qui suis là, écartant les jambes, ôtant ma cravate,
pouvant rire tout haut et salir mes manches!
La partie de dominos est finie.
«Jacques, va dire à ta mère que nous montons.»
Nous l'avions oubliée, et j'en ai, dès que le coup de feu de la
première émotion est passée, j'en ai un peu de remords. Ma mère
m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaçant; mon remords s'en
va. Il me semble qu'elle aurait dû deviner que je pensais en ce
moment à elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait
au-dessus de mon explosion de gaieté, et je lui en veux de son
accueil.
«Quand nous serons arrivés, tu me payeras tout ça.»
Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai
trempé le bout de mes lèvres dans des verres où il y avait de la
mousse, et où je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela.
--Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arrivé
vous pourrez me battre...
C'est mon jour de chance!
Une dame est venue s'asseoir près de nous et la conversation s'est
engagée. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien
mise lui fait l'honneur de causer avec elle.
On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire à
leur mère, m'entraînent dans leurs jeux.
«Jacques, reste là.
--Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bonté
l'interlocutrice élégante.
--Vous n'avez pas peur qu'ils se noient?»
C'est tout ce que ma mère trouve à dire, mais elle est flattée que
son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me
noie, tant pis!
Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous
approchons d'un feu, elle a peur que je me brûle. Un jour, un
ballon partait dans la cour du collège, elle a crié: «Il va
t'emporter!»
Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a soufflé ou
tapé sur ma curiosité, mes envies ont enflé comme ma peau sous le
fouet.
C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas être plus
poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de
m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils
ne se brûlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai
jamais raté un _filage_; je me suis empressé de manquer la classe
aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou
près de la forge, dans la grande usine, dont le père de Terrasson
est le contremaître.
Je suis monté sur le grand arbre du _Clos Pélissier_, et je suis
allé jusqu'au bout de la grande branche.
Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu
émoustillé. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empêche
d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou
des ballons, je ne dirai rien,--je ne veux pas que ma mère ait
peur;--mais, à la première occasion, je me rattraperai,
j'entrerai dans la rivière jusqu'à la ceinture, et je mettrai mon
pied au-dessus des _coulées_ de fer fondu.
C'est bien décidé. En attendant, ce soir, comme ma mère m'a laissé
libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.
Si elle m'avait défendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empêcher de
me pencher sur la roue, de chercher à prendre de l'écume dans le
creux de la main...
Nous courons d'un bout du bateau à l'autre; nous hélons le
mécanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons
aux cordages, nous tâtons le cabestan, nous essayons de soulever
l'ancre...
La journée fuit, le soir arrive.
Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mélancolie du
crépuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos
grands cheveux secoués par le vent, nous regardons le sillon que
creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premières étoiles
qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moirée les
traînées de lune.
La machine fait _poum, poum_!
C'est la cloche qui parle à présent; nous approchons du pont.
Nous voici à Tours: on relâche ici.
M. Chanlaire connaît un hôtel, pas cher. Nous irons tous, si l'on
veut. C'est entendu. Et, dix minutes après le débarquement, nous
arrivons au _Grand-Cerf_.
Nous dînons à la table d'hôte.
Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prêtre: tout le
monde fait honneur à la cuisine, qui sent bon, et une certaine
moutarde de Dijon a un succès qui profite à la cave. Son piquant
donne soif.
J'ouvre des yeux énormes, j'écarte les narines et je dresse les
oreilles. Quel luxe! Combien de réchauds d'argent! Dix plats! On
bavarde, on dévore.
«Passez-moi le civet.--Voulez-vous du saumon?»
Il me semble que je suis à un repas des _Mille et une Nuits_.
Je suis profondément étonné de voir que tout le monde foule aux
pieds les préceptes que m'a inculqués ma mère sur la façon de se
tenir en société. Le curé lui-même a les coudes sur la nappe et sa
chaise tout près de la table, comme j'étais, moi aussi, ce matin,
dans la cabine, en face du pied de cochon grillé et du petit vin
jaune.
Ma mère est à côté de la dame de Paris, qui nous a placés à sa
droite, ses fils et moi.
Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mère ne s'en
plaint pas, et même elle se fâche à un moment parce que je refuse
de quelque chose.
«Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien à prix
fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle à M. Chanlaire.
--Oui, deux francs par tête.
--Jacques, crie-t-elle aussitôt, mange de tout!»
C'est jeté comme un cri des croisades, comme une devise de combat:
«Mange de tout!»
Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes,
et fait rire tout un coin de table.
Elle ne peut s'empêcher de s'occuper de moi, de la place où elle
est, et veille toujours sur son enfant.
«Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.--Jacques, tu
sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.--Veux-tu
bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!--Jacques, tu ne sais
pas manger les croupions!»
Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa
poche des provisions qui traînent. On la remarque.
J'en deviens rouge.
«Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela!»
Ah! elle m'a gâté mon plaisir... Je m'aperçois parfaitement que
les voisins se moquent d'elle, et les maîtres de l'hôtel la
regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme,
en redemander aux garçons: «Passez-moi ce plat-là!» m'essuyer la
bouche avec une serviette, en me renversant en arrière, et dire en
finissant: «En voilà encore un que les Prussiens n'auront pas.»