NANTES

Ma mère a tanné M. Chanlaire pour lui demander où nous ferions

bien d'aller en débarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il

l'a envoyée au diable,--tout bas,--et qu'il s'esquive aussitôt

qu'on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un

portefaix, et le voilà loin.

La dame de Paris s'en va de son côté. Nous nous serrons la main

avec ses enfants, et voilà M. Vingtras, professeur de sixième au

collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses

malles, sa femme et son garçon.

Notre spécialité est d'encombrer de notre présence et de gêner de

nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment,

nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et

l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous

sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal.--

À nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un

port marchand, et déjà il se forme des rassemblements autour de

notre colonie.

Ma mère a _entrepris_ mon père.

«Tu ne pouvais pas demander à M. Chanlaire?...

--Puisque c'est toi qui t'en étais chargée...

--Moi!»

Elle a la note aiguë et qui fait retourner les passants. On

s'attroupe. Un portefaix s'approche. «Combien! dit ma mère, pour

emporter ça?

--Trois francs.

--Trois francs!

--Pas un sou de moins.

--Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas

trois francs», dit ma mère, confiant ses paquets, ses châles et

une boîte à mon père et allant à un malheureux en guenilles qui

traînait par là.

Il a à peine le temps de répondre que le portefaix arrive, montre

sa médaille, fond dans le tas, accable le déguenillé de coups et

la famille Vingtras d'injures.

Dans la bagarre, les boîtes s'écroulent et roulent vers la

rivière.

«Jacques, Jacques!»

Je cours après un colis, ma mère en poursuit un autre; elle pousse

des cris, le déguenillé aussi; les gendarmes arrivent vers mon

père. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voilà notre

entrée à Nantes.

Ouf!!!

Nous sommes installés, ce n'est pas sans peine.

Nous avons passé huit jours dans une auberge dont le propriétaire

s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai

_jamais._

Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mère a

trouvé moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de

corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de

voyageurs. On a discuté sur la note; la bonne a réclamé un

pourboire. On nous a chassés; nous nous sommes trouvés de nouveau

à midi sur le pavé, M. Vingtras, son épouse et son rejeton.

Heureusement, M. Chanlaire est arrivé au moment où nous montions

la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir

me mettre en route, comme une division sac au dos, dès qu'on

saurait où se diriger.

Nous étions déjà connus dans le quartier, qui avait remarqué nos

querelles avec les portefaix. Ce nouveau déballage en pleine rue,

cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le

mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma

mère, l'embarras de mon père, tout avait fait sensation et, après

avoir inspiré la curiosité, commençait à inspirer la défiance.

Que j'aurais donc voulu être sur un navire, pendant une bataille

navale, la hache d'abordage à la main, sous les boulets, loin des

bagages!

Nous étions dans la rue,--ma mère d'un côté, moi de l'autre, mon

père en éclaireur morne,--quand M. Chanlaire vint par hasard; il

est notre providence décidément.

Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il

connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se

demandaient ce que voulait cette famille.

Mon père n'avait pas voulu dire qui il était, l'auberge étant

indigne de sa situation, et il planait du mystère sur nos têtes.

Mon père est entré en fonctions le lendemain même de notre

emménagement, et il a fait peur aux élèves, tout de suite: cela

lui garantit la tranquillité dans sa classe pour toujours et des

leçons particulières en quantité.--Il a l'air si chien,--on

prendra des répétitions!

Tout va bien.--Voyons maintenant la ville.

Toutes mes illusions sur l'Océan, envolées; tous mes rêves de

tempêtes tombés dans l'eau douce, car c'était de l'eau douce!

Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni

d'officiers en chapeau de commandement; point de salves

d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires

ni de soute aux poudres; point de répétition de branle-bas; pas

d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de

mer. J'eus une espérance: on me parla de _têtes de mort _entassées

sur un trois-mâts; c'étaient des fromages de Hollande.

Comme la vie de marin me paraît bête!

Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais

chercher du vin en chopine pour notre dîner et j'y coudoie des

matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas

nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mât «dans la

vague écumante», ils ne luttent pas «contre la fureur des

flots...». Non, s'ils tombaient à l'eau, ils se noieraient. Il n'y

a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah

bien! merci!

Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les

grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas

grande différence entre les navires marchands et les bateaux. Vu

cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et

le marinier dans un même mépris; j'enveloppe dans mon dédain, je

confonds dans ma désillusion le loup de mer et l'ameneur de

fromages.

L'enfant · 第 26 / 53 题