CHÔMAGE

La vie change tout d'un coup.

J'ai été jusqu'ici le tambour sur lequel ma mère a battu des

_rrra_ et des _fla_, elle a essayé sur moi des roulées et des

étoffes, elle m'a travaillé dans tous les sens, pincé, balafré,

tamponné, bourré, souffleté, frotté, cardé et tanné, sans que je

sois devenu idiot, contrefait, bossu ou bancal, sans qu'il m'ait

poussé des oignons dans l'estomac ni de la laine de mouton sur le

dos--après tant de gigots pourtant!

À un moment, son affection se détourne. Elle se relâche de sa

surveillance.

On n'entendait jadis que pif-paf, v'li-v'lan, et allez donc!--On

m'appelait bandit, _sapré_ gredin!--_Sapré_ pour sacré;--elle

disait_ bouffre_ pour _bougre_.

Depuis treize ans, je n'avais pas pu me trouver devant elle cinq

minutes--non, pas cinq minutes, sans la pousser à bout, sans

exaspérer son amour.

Qu'est devenu ce mouvement, ce bruit, le train-train des calottes?

Je ne détestais pas qu'on m'appelât bandit, gredin; j'y étais

fait,--même cela me flattait un peu.

Bandit!--comme dans le roman à gravures.--Puis je sentais bien

que cela faisait plaisir à ma mère de me faire du mal; qu'elle

avait besoin de mouvement et pouvait se payer de la gymnastique

sans aller au gymnase, où il aurait fallu qu'elle mît un petit

pantalon et une petite blouse.--Je ne la voyais pas bien en

petite blouse et en petit pantalon.

Avec moi, elle tirait au mur; elle faisait envoler le pigeon, elle

gagnait le lapin, elle amenait le grenadier.

Je vis donc depuis quelque temps, sans rien qui me rafraîchisse ou

me réchauffe, comme la gerbe qui moisit dans un coin, au lieu de

palpiter sous le fléau, comme l'oie qui, clouée par les pattes,

gonfle devant le feu.

Je n'ai plus à me lever pour aller--cible résignée--vers ma

mère; je puis rester assis tout le temps!

Ce chômage m'inquiète.

Rester assis, c'est bien,--mais quand on retournera aux

habitudes passées, quand l'heure du fouet sonnera de nouveau, où

en serai-je? Les délices de Capoue m'auront perdu: je n'aurai plus

la cuirasse de l'habitude, le caleçon de l'exercice, le grain du

cuir battu!

Que se passe-t-il donc?

Je ne comprends guère, mais il me semble que madame Brignolin est

pour quelque chose dans cette tristesse noire de la maison, dans

cette colère blanche de ma mère.

Ma mère reste de longues soirées sans rien dire, les yeux fixes et

les lèvres pincées. Elle se cache derrière la fenêtre et soulève

le rideau, elle a l'air de guetter une proie.

«Vous ne voyez plus madame Brignolin? lui demande un jour une

voisine.

--Si, si!

--Il y a un peu de froid?

--Non, non!... nous allons même à la campagne ensemble, dimanche

prochain.»

En effet, j'ai entendu parler d'une partie qui est comme une

réconciliation après quelques semaines de froideur; j'ai aussi

distingué quelques mots que ma mère a prononcés tout bas: «N'avoir

l'air de rien, les laisser seuls, venir à pas de loup...»

On se fait de nouveau des amitiés, on se voit le jeudi et l'on

combine tout pour le dimanche.

L'enfant · 第 20 / 53 题