Il est là comme une oie.--Voilà pourquoi on le bat.
On fouette les autres parce qu'ils font du bruit et qu'ils jurent
et sont grossiers: on le fouette, lui, parce qu'il ne dit rien et
se tient tranquille.
«_Il est là comme une oie_...»
Il a encore une faiblesse--(qui n'a pas les siennes!)--il
pisse au lit.
Voilà le secret de sa misère, pourquoi il est triste, pourquoi sa
mère crie toujours qu'elle va lui enlever la peau de ceci, la peau
de cela!
Et ses parents ont l'air de croire que c'est pour s'amuser, parce
qu'il y trouve du plaisir, que c'est par coquetterie ou défi, un
jeu ou une menace, une fantaisie de talon rouge, un mouvement de
désoeuvré. Le malheureux fait pourtant ce qu'il peut,--ce qu'il
fait ne sert à rien.--Il se réveille dans le crime, et on est
obligé de mettre ses draps à la fenêtre tous les matins.
On lui procure cette honte.--Tout le monde sait sa faute; comme
on sait que le roi est aux Tuileries, quand le drapeau flotte
au-dessus du château!...
Il en pleure de douleur, le pauvre mâtin, il se prive de tout,
exprès, quand il soupe le soir, et boit avec une paille.
C'est en vain qu'il prie Dieu, la sainte Vierge et cherche s'il y
a un saint spécialement affecté à ce genre de péché; il retombe
désespéré sous le coup de torchon de sa mère, qui a une drôle
d'expression pour annoncer que la danse commence. Elle dit de sa
grosse voix, et en levant le fouet:
«Ah! nous allons _faire pleurer le lapin_!»
Allusion, sans doute (ironique et cruelle), à la faiblesse de son
enfant et à l'opération que le chasseur fait subir au lapin
atteint par son plomb meurtrier.
Je le décide. Il fera son hamac lui-même à bord du navire, et
personne ne saura que le lapin a pleuré!
Si je parlais aussi à Vidaljan?
C'est le fils d'un rat-de-cave; il reçoit, comme moi, des roulées
à tout casser.
Encore un qui voudrait être ce que son père ne voudrait pas qu'il
fût: il voudrait être escamoteur.
Il est venu un escamoteur au collège. Les élèves payaient vingt
sous. Vidaljan a eu le malheur d'être choisi pour monter sur
l'estrade et tenir le paquet de cartes; il a vu couper le cou à la
tourterelle, brûler le mouchoir; il a frôlé Domingo, le compère.
«Pardon, mon ami, qu'avez-vous là dans votre poche?»
Et l'on a retiré de sa poche une perruque.
«Vous portez donc vos économies dans vos cheveux?»
Et l'on rafle sur sa tête une pièce de cinq francs.
«Maintenant, mon ami, je vous remercie.»
Il est descendu à sa place devant tout le collège, entouré,
questionné, envié; sa classe crève de jalousie.
Pourquoi est-ce lui qu'on a pris? Qui l'a fait choisir?
«Il a de la chance», a dit Ricard aîné, qui pense que, la nuit
prochaine...
Depuis cette soirée où il a eu son rôle, éclairé par toutes les
bougies du sorcier, objet de l'attention de la foule, dévoré par
les regards des _grands_ et des _moyens_, depuis ce jour-là, la
résolution de Vidaljan est prise, sa vocation est décidée: il va
se mettre au travail tout de suite. Il a toujours eu un penchant
pour l'escamotage!
C'est le plus grand chipeur du collège; il aimait déjà à fouiller
dans les pupitres, et il savait retirer un crayon de dessus
l'oreille d'un camarade, sans que le camarade s'en doutât. Il
savait couper une orange en huit et cacher une pièce dans le coin
d'un mouchoir.
Il escamotait déjà la toupie, l'agate et la plume à tête de mort.
Il avait une collection de petits dessins cueillis à l'aide de
fausses clefs dans les boîtes des copains.
Non qu'il aimât les arts, mais il se plaisait à faire de la
serrurerie sournoise et à passer sa main entre les fentes. Il
volait les cahiers de punition et les listes de places dans la
poche des maîtres. Il avait une fois subtilisé le porte-feuille
d'un professeur, et les secrets de M. Boquin avaient été à la
merci des moutards pendant huit jours.
Le pauvre Boquin en avait manqué un mariage et failli perdre sa
place.
Vidaljan avait apporté aussi des améliorations dans la plume à
_pensums:_ il était parvenu à ficeler quatre becs ensemble, ce qui
ne s'était jamais vu encore, de l'aveu même de Gravier, qui avait
été trois mois en pension à Paris, et il écrivait quatre vers de
Virgile à la fois.
Déjà porté à l'escamotage, il eut la tête tournée par la magie
blanche.
Il acheta les _Secrets du petit Albert. _Nous le vîmes avec des
gobelets et des muscades, avec des crapauds séchés et des
coquilles d'oeufs vides.
Il fabriquait de la poudre.
C'est ce qui me décida à m'adresser à lui,--malgré l'espèce de
défiance que m'inspiraient ses habitudes.
Il avait, deux jours auparavant, failli être assommé par l'auteur
de ses jours, qui avait appris qu'au lieu de faire ses devoirs son
fils se livrait à la mécanique; et, en retournant le lit de son
enfant, la mère avait trouvé des peaux de serpents et des punaises
de cuivre mêlées aux punaises de famille.
Je lui offris d'être mon lieutenant.
Il accepta.--Ricard aussi.
Mais, au jour fixé, le drapeau flotte à la fenêtre de Ricard, et
il me jette par cette fenêtre un papier, un peu humide, qui me
donne de douloureux détails. Il a été criminel plus que de coutume
et on l'a battu plus que jamais; il ne peut pas se traîner.
Et Vidaljan?--Il n'est pas au rendez-vous. Les élèves arrivent
l'un après l'autre, la cloche sonne, on entre, il n'est pas là.
Que s'est-il passé?
Je vais du côté de sa maison en me cachant; je rencontre des
commères qui racontent que le quartier a failli sauter, et le fils
Vidaljan avec.
«Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de
la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la
tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez,
et qui a son châle collé sur le dos comme une limande: Vingtrou,
Vingtras... On doit être en train de le chercher. J'espère qu'on
le fichera en prison.
--Mais le voilà, je le reconnais», crie une commère, qui
m'aperçoit tout d'un coup dans le coin où j'étais courbé, et d'où
j'essayais de filer.
On s'empare de moi.--On me ramène à la maison.
Ma mère m'en donna une volée!
Elle ne s'arrêta que quand j'eus promis sur tous les saints du
paradis de ne plus m'échapper.
Et Vidaljan?--Il guérit et ne fit plus de poudre.
Et Ricard aîné?--La peur qu'il eut en apprenant l'accident de
Vidaljan lui fit une révolution, et il ne pissa plus au lit.
C'est toujours ça.
16
Un drame
Madame Brignolin, une voisine, est devenue l'amie de la maison.
C'est une petite créature potelée, vive, aux yeux pleins de
flamme; elle est gaie comme tout, c'est plaisir de la voir
trottiner, rigoler, coqueter, se pencher en arrière pour rire,
tout en lissant ses cheveux d'un geste un peu long et qui a l'air
d'une caresse! Et elle vous a des façons de se trémousser qui
paraissent singulières à mon père lui-même, car il rougit, pâlit,
perd la voix et renverse les chaises.
Drôle de petite femme! Elle a trois enfants.
Elle conduit et élève tout cela avec une activité fiévreuse, elle
ne fait qu'aller, venir; habillant l'un, savonnant l'autre,
plantant une casquette sur cette binette, un bonnet sur ce bout de
crâne, recousant les culottes, repassant les robes, mouchant
celui-ci, nettoyant celle-là. Toujours en l'air!
Le soir, elle sort un peignoir frais et fait un bout de musique
devant un vieux piano à queue; à la fin de chaque morceau, elle en
arrache un _boum _grave du côté des notes graves et un _hi_ flûté
du côté des notes minces. _Boum, boum, hi hi..._
«M. Vingtras, vous êtes triste comme un bonnet de nuit, c'est que
vous ne vous êtes pas fait raser, voyez-vous! Revenez demain en
sortant de chez le coiffeur. Je vous embrasserai; vous me donnerez
l'étrenne de votre barbe.»
Et en même temps elle passe près de lui, met sa main sur sa main,
le frôle avec sa jupe. Elle lui prend le bras même et lui donne sa
ceinture à presser.
«Valsons», dit-elle.
Et avançant, d'un air joyeux, ses petits pieds hardis, le buste
rejeté en arrière, les cheveux flottants, elle entraîne son
cavalier; un ou deux tours dans la chambre trop étroite,--et
elle va retomber, en riant, sur une chaise qui crie, devant mon
père qui ne dit rien.
Puis elle file du côté de la cuisine où l'on a entendu du bruit.
C'est la fillette qui est à terre; c'est le gamin qui a cassé une
cruche; elle roule comme un tourbillon de mousseline, s'engouffre,
disparaît, revient, tapageuse et folle, serrant ses deux mains à
plat entre ses genoux, penchée pour mieux rire, et secouant sa
jolie tête, en racontant quelque aventure salée arrivée à un de
ses rejetons.
Elle trouve encore moyen d'effleurer et de bousculer M. Vingtras
en passant.
M. Brignolin est rarement là: c'est un savant. Il est associé dans
une fabrique de produits chimiques, et il a déjà inventé un tas de
choses qui font bouillir ses fourneaux et sa marmite: il est
toujours dans les _cornues_, et j'ai même remarqué que l'on riait
quand on disait ce mot-là.
Il y a une cousine dans la maison: mademoiselle Miolan.
Elle a vingt ans: douce, complaisante et pâle, pâle comme la cire,
et j'entends dire tout bas qu'elle va bientôt mourir.
Madame Brignolin est pleine de bonté pour elle, nous l'aimons
tous; nous jouons aux cartes et aux dés sur ses genoux; elle nous
fait des cocardes avec des bouts de rubans,--elle est si habile
de ses doigts maigres! Elle a dans une poche un portefeuille à
coins de nacre, la seule chose qu'elle nous empêche de toucher:
«C'est là qu'est mon coeur», a-t-elle dit un jour, et l'on raconte
qu'elle meurt d'un amour perdu.
Le jour où madame Brignolin contait cela, mon père était près
d'elle. Ma mère était absente. Je tournai la tête: j'entendis un
soupir, et, quand je regardai, je vis madame Brignolin qui avait
les mains sur celles de mon père et les yeux dans ses yeux! Il
avait l'air gêné, lui. Elle souriait doucement, et elle lui dit:
«Grand bête!»
Je devinai que je les embarrassais et ils jetèrent sur moi, tous
les deux en même temps, un regard qui voulait dire: «Pas devant
lui», ou «Pourquoi est-il là?» Je n'ai jamais oublié ce «grand
bête!» si tendre et ce geste si doux.
Pour mademoiselle Miolan, on a loué un bout de campagne, où l'on
va passer deux ou trois heures le soir, après le collège, où l'on
dépense, quand il fait beau, toute la journée du dimanche.
Les belles heures pour les petits Brignolin et moi!
Les environs de la maison de plaisance ne sont pas beaux,--c'est
au bout d'un chemin désert, noir de charbon, jaune de sable, gris
de poussière, qui sent le brûlé, a des odeurs de cendre, sur
lequel les souliers s'écorchent et les voitures crient. Il y a une
mine là-bas et deux briqueteries qui montrent leurs toits plats
dans le vide des champs;--l'herbe est maigre et roussie, elle
traîne par places comme des restes de poil sur un dos de chameau;
il y a des débris de coke et de briques, rougeâtres et ternes
comme des grumeaux de sang caillé; mais nous entassons tout cela
en forme de portiques et de cabanes, et nous faisons des trous
dans la terre; on y allume du feu, l'on souffle, et la flamme
brille, la fumée tourne dans le vent. Cela sent le travail,
rappelle Robinson; on est seul dans cette vaste plaine--comme si
l'on devait vivre sans le secours des villes: on parle comme des
hommes, et comme des hommes on a l'émotion que donne toujours le
silence.
Quand on est las de cette nature muette et vide, quand le froid de
la nuit descend, quand les bruits tombent un à un comme des
pierres dans un gouffre, on revient vers la petite maison qui est
coiffée de rouge et chaussée de vert.
Il y a un jardinet, deux arbres, des carrés de pensées, un
_soleil_.
Ces pensées, je les vois encore, avec leurs prunelles d'or et
leurs paupières bleues, je sens le velours de leurs feuilles, et
je me rappelle qu'il y avait une touffe dont je prenais soin; il
en reste encore des pétales dans un vieux livre où je les avais
mises.
À l'heure où la maison s'allume, nous voyons de loin la lampe qui
luit comme une étoile.
Ces dames et mon père improvisent un souper de fruits, avec du
lait et du pain noir. On est allé chercher tout cela dans le fond
du village.--Quel calme! J'en ai des larmes de félicité dans les
yeux.
Le dimanche, c'est un brouhaha! Nous portons les provisions.
Madame Brignolin met un tablier blanc, ma mère retrousse sa robe,
et mon père aide à éplucher les légumes.--On nous jette, à nous,
quelques carottes crues à grignoter, et nous aidons pour la
cuisine, nous faisons tourner le poulet devant le feu de braise
(en arrêtant en route les larmes de jus): nous embrouillons tout,
nous troublons tout, nous cassons tout, personne ne s'en plaint.
C'est un bruit de casseroles et d'assiettes, puis un bruit de
mâchoires, puis un bruit de bouchons!--Au dessert, on goûte au
vin blanc mousseux.
On trinque, on retrinque.
C'est toujours à la santé de madame Vingtras qu'on boit d'abord!
Elle répond toute rouge de joie: son sang de paysanne coule plus
libre dans cette atmosphère de campagne, avec ces petites odeurs
de cabaret et ces vues de fermes dans le lointain!
À peine elle pense à mon pantalon que je dois retrousser, à mes
chaussures neuves qui ont des boulets de boue. Madame Brignolin,
d'ailleurs, l'en empêche.
«Il faut que tout le monde s'amuse!» dit-elle en lui fermant la
bouche et en la tirant par le bras pour l'entraîner à la promenade
ou au jardin.
C'est mon père qui paraît heureux!
Il joue comme un enfant; c'est lui qui fait le _pot_ aux quatre
coins, qui pousse la balançoire quand on est las de jouer, il
chante (il a un filet de voix). Madame Brignolin lance après lui
des chansons du Midi.
Ma mère--paysanne--dit: «Ça, c'est des airs de freluquets», et
elle entonne en auvergnat:
_Digue d'Janette,_
_Te vole marigua_
_Laya!_
_Vole prendre un homme!_
_Que sabe trabailla,_
_Laya!_
«_Laya!»_ reprend madame Brignolin en esquissant à son tour une
pose de danse--rien qu'un geste, la tête renversée, le buste
pliant et puis tout d'un coup un ramassis de jupes, un rejeté de
hanche!
Elle tape du pied, fait claquer ses doigts, et elle a l'air enfin
de s'évanouir avec les lèvres entrouvertes, par où passe un
souffle qui soulève sa poitrine; elle est restée un moment sans
rire, mais elle repart bien vite dans un accès de gaieté qui mêle
la cachucha et la bourrée, l'espagnol et l'auvergnat,
_La Madona et la fouchtra,_
_Laya!_
«Qu'est-ce que cela veut dire?» demande M. Brignolin, un positif,
qui vient de temps en temps pour le malheur des sauces.
Il essaye des jus concentrés basés sur la chimie, qui sentent le
savant et gâtent le dîner.
On joue,--il embrouille le jeu,--ne devine jamais!
Il_ l'_est toujours.
«C'est lui qui_ l'est!»_
Mme Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en
regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari:
«Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de
Mme Vingtras.--M. Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre?--
Jacques, toi tu seras avec Mlle Miolan.»
Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est
souvent prise d'un serrement de coeur ou d'une quinte de toux qui
empourpre ses joues pâles, puis la laisse retomber sur l'oreiller
qui rembourre sa chaise longue;--elle sourit tout de même et
elle se fâche quand nous voulons nous taire à cause d'elle.
«Non, non, amusez-vous, je vous en prie. Cela me fait plaisir,
cela me fait du bien, amusez-vous.»
Sa voix s'arrête, mais son geste continue et nous dit:
«Amusez-vous!»