J'avais laissé tomber un morceau de charbon en pleine classe--du
charbon ramassé près de la maison de campagne. J'avais entendu
M. Brignolin dire qu'il y avait du diamant dans les éclats de
mine; et depuis ce jour-là, je ramassais tous les morceaux qui
avaient une veine luisante, un point jaune.
Le professeur crut à une farce,--me voilà pincé! forcé de rester
en ville ce dimanche-là, pour aller à une heure faire ma retenue--
dans l'étude des internes, au lycée même.
Adieu la maison de campagne!
Je les vis partir avec les paniers de provisions.
Les dames avaient mis ce jour-là des robes neuves.
Madame Brignolin était charmante; un peu décolletée, avec une
écharpe à raies bleues, des bottines prunelles, et elle sentait
bon--mais bon!
Ma mère étrennait un châle vert qui criait comme un damné à côté
de la robe de mousseline fraîche à pois roses, qui faisait
brouillard autour de madame Brignolin.
On m'avait tracé mon programme. Je devais déjeuner avec des
haricots à l'huile, aller en retenue--puis me rendre chez
l'économe, M. Laurier, qui me ferait dîner à sa table.
«C'est plus que tu ne mérites», m'avait dit ma mère.
Cette perspective était assez flatteuse pour que le regret de ne
point aller à la maison de campagne ne fût pas trop grand; et
j'acceptai mon sort de bon coeur.
Je mangeai les haricots à l'huile,--j'allai jouer aux billes
avec des petits ramoneurs que je connaissais.--J'arrivai à la
retenue en retard et couvert de suie,--je trouvai moyen, sous
prétexte de besoins urgents, d'aller flâner dans le gymnase, où je
décrochai un trapèze et faillis me casser les reins; je bâclai mon
pensum, bus un peu d'encre, et six heures arrivèrent.
La retenue était finie, on nous lâcha, je montai chez M. Laurier.
«Te voilà, gamin?
--Oui, m'sieu.
--Toujours en retenue, donc!
--Non, m'sieu!
--Tu as faim?
--Oui, m'sieu!
--Tu veux manger?
--Non, m'sieu!»
Je croyais plus poli de dire _non_: ma mère m'avait bien
recommandé de ne pas accepter tout de suite, ça ne se faisait pas
dans le monde. On ne va pas se jeter sur l'invitation comme un
goulu, «tu entends»; et elle prêchait d'exemple. Nous avions dîné
quelquefois chez des parents d'élèves.
«Voulez-vous de la soupe, madame?
--Non, si, comme cela, très peu...
--Vous n'aimez pas le potage?
--Oh! si, je l'aime bien, mais je n'ai pas faim...
--Diable! pas faim, déjà!»
«Tu dois toujours en laisser un peu dans le fond.» Encore une
recommandation qu'elle m'avait faite.
En laisser un peu dans le fond.
C'est ce que je fis pour le potage, au grand étonnement de
l'économe, qui avait déjà trouvé que j'étais très bête en disant
que j'avais faim, mais que je ne voulais pas manger.
Mais moi, je sais qu'on doit obéir à sa mère--elle connaît les
belles manières, ma mère,--j'en laisse dans le fond, et je me
fais prier.
L'économe m'offre du poisson.--Ah! mais non!
Je ne mange pas du poisson comme cela du premier coup, comme un
paysan.
«Tu veux de la carpe?
--Non, M'sieu!
--Tu ne l'aimes pas?
--Si, M'sieu!»
Ma mère m'avait bien recommandé de tout aimer chez les autres; on
avait l'air de faire fi des gens qui vous invitent, si on n'aimait
pas ce qu'ils vous servaient.
«Tu l'aimes? eh bien!»
L'économe me jette de la carpe comme à un niais, qui y goûtera
s'il veut, qui la laissera s'il ne veut pas.
Je mange ma carpe--difficilement.
Ma mère m'avait dit encore: «Il faut se tenir écarté de la table;
il ne faut pas avoir l'air d'être chez soi, de prendre ses aises.»
Je m'arrangeais le plus mal possible,--ma chaise à une lieue de
mon assiette; je faillis tomber deux ou trois fois.
J'ai fini mon pain!
Ma mère m'a dit qu'il ne fallait jamais «demander», les enfants
doivent attendre qu'on les serve.
J'attends! mais M. Laurier ne s'occupe plus de moi--il m'a
lâché, et il mange, la tête dans un journal.
Je fais des petits bruits de fourchette, et je heurte mes dents
comme une tête mécanique. Ce cliquetis à la Galopeau, à la Fattet,
le décide enfin à jeter un regard, à couler un oeil par-dessous
_Le Censeur de Lyon_, mais il voit encore de la carpe dans mon
assiette, avec beaucoup de sauce. J'ai le coeur qui se soulève, de
manger cela sans pain, mais je n'ose pas en demander!
Du pain, du pain!
J'ai les mains comme un allumeur de réverbères, je n'ose pas
m'essuyer trop souvent à la serviette. «On a l'air d'avoir les
doigts trop sales, m'a dit ma mère, et cela ferait mauvais effet
de voir une serviette toute tachée quand on desservira la table.»
Je m'essuie sur mon pantalon par derrière,--geste qui déconcerte
l'économe quand il le surprend du coin de l'oeil.--Il ne sait
que penser!
«Ça te démange?
--Non, m'sieu!
--Pourquoi te grattes-tu?
--Je ne sais pas.»
Cette insouciance, ces réponses de rêveur et ce fatalisme mystique
finissent, je le vois bien, par lui inspirer une insurmontable
répulsion.
«Tu as fini ton poisson?
--Oui, m'sieu!»
M. Laurier m'ôte mon assiette et m'en glisse une autre avec du ris
de veau et de la sauce aux champignons.
«Mange, voyons, ne te gêne pas, mange à ta faim.»
Ah! puisque le maître de la maison me le recommande! et je me
jette sur le ris de veau.
Pas de pain! pas de pain!
Le veau et le poisson se rencontrent dans mon estomac sur une mer
de sauce et se livrent un combat acharné.
Il me semble que j'ai un navire dans l'intérieur, un navire de
beurre qui fond, et j'ai la bouche comme si j'avais mangé un pot
de pommade à six sous la livre!
Le dîner est fini: il était temps! M. Laurier me renvoie, non sans
mettre son binocle pour regarder les dessins dont j'ai tigré mon
pantalon bleu; le repas finit en queue de léopard.
_7 heures et demie_.
Je suis étendu tout habillé sur mon lit; un bout de lune perce les
vitres; pas un bruit!
J'ai la tête qui me brûle, et il me semble qu'on m'a cassé le
crâne d'un côté.
Je me souviens de tout: du pain qui manquait, du poisson qui
nageait, du veau qui tétait...
Ça ne fait rien; je puis me rendre cette justice, que j'ai au
moins conservé les belles manières. J'ai souffert, mais je suis
resté loin de la table, je n'ai pas eu l'air de mendier mon pain;
j'ai été fidèle aux leçons de ma mère.
_9 heures_.
Deux heures de sommeil; le mal de tête est parti. Si je voyais un
veau dans la chambre, je sauterais par la fenêtre; mais ce n'est
pas probable, et je rêvasse en me déshabillant.
_10 heures_.
J'avais allumé la chandelle, et je lisais; mais la chandelle va
finir, il n'en reste plus qu'un bout pour mes parents quand ils
rentreront.
Je monte dans ma soupente. Je couche dans une soupente à laquelle
on arrive par une petite échelle; on y étouffe en été, on y gèle
en hiver; mais j'y suis libre, tout seul, et je l'aime, ce cabinet
suspendu, où je peux m'isoler, dont les murs de bois ont entendu
tous les murmures de mes colères et de mes douleurs.
_Minuit_.
Je m'étais assoupi!--Je me suis réveillé brusquement!
Un bruit confus, des cris déchirants,--un surtout qui m'entre au
coeur et me le fend comme un coup de couteau. C'est la voix de ma
mère...
Je saute au bas de l'échelle, en chemise; l'échelle n'était pas
accrochée et je tombe avec fracas. Je me suis presque fendu le
genou sur le carreau.
C'est dans l'escalier que le drame se passe; entre ma mère qui est
renversée sur la rampe, les yeux hagards, et mon père qui la tire
à lui, pâle, échevelée.
Je me jette en pleurant au milieu d'eux. Qu'y a-t-il?
Je veux crier.
«Non, non! fait mon père en me fermant la bouche, non!»--Il me
brise presque les dents sous son poing.--«Non, non!»--Il y a
autant de colère que de terreur dans sa voix.
Je me penche sur ma mère évanouie; j'inonde sa face de mes larmes.
C'est bon, il parait, des larmes d'enfant qui tombent sur les
fronts des mères! La mienne ouvre tout d'un coup les yeux, et me
reconnaît, elle dit: «Jacques! Jacques!»--Elle prend ma main
dans sa main, et elle la presse. C'est la première fois de sa vie.
Je ne connaissais que le calus de ses doigts, l'acier de ses yeux
et le vinaigre de sa voix; en ce moment, elle eut une minute
d'abandon, un accès de tendresse, une faiblesse d'âme, elle laissa
aller doucement sa main et son coeur.
Je sentis à ce mouvement de bonté que lui arrachait l'effroi dans
cet instant suprême, je sentis que tous les gestes bons auraient
eu raison de moi dans la vie.
«Retourne te coucher», m'a dit mon père.
J'y retourne glacé, j'ai attrapé froid sur les dalles de
l'escalier, puis dans la grande chambre, avec les fenêtres
ouvertes pour que la malade eût de l'air!
Qu'est-il donc arrivé?
Mon coeur aussi a son orage, et je ne puis assembler deux pensées,
réfléchir dans ma fièvre! Les heures tombent une à une.
Je regarde mourir la nuit, arriver le matin; une espèce de fumée
blanche monte à l'horizon.
J'ai vu, comme un assassin, passer seules en face de moi les
heures sombres; j'ai tenu les yeux ouverts tandis que les autres
enfants dorment; j'ai suivi dans le ciel la lune ronde et sans
regard comme une tête de fou; j'ai entendu mon coeur d'innocent
qui battait au-dessus de cette chambre silencieuse. Il a passé un
courant de vieillesse sur ma vie, il a neigé sur moi. Je sens
qu'il est tombé du malheur sur nos têtes!
Qu'est-il arrivé? Je voudrais le savoir.
J'ai connu souvent des situations douloureuses; mais je n'ai
jamais tremblé comme je tremblais ce jour-là, quand je me
demandais comment on allait m'accueillir, de quel oeil me
regarderait mon père qui avait dit si pâle: «Non, non, n'appelle
pas!»
J'avais peur qu'ils eussent honte devant moi.
Je cherchais quel visage il fallait qu'eût leur fils, quels mots
je devais dire, s'il ne serait pas bon d'aller les embrasser.--
Mais par qui commencer?
Et je frissonnais de tous mes membres... chose bizarre,--plus
effrayé d'être gauche, d'avancer, ou de pleurer à faux, qu'effrayé
du drame inconnu dont je ne savais pas le secret.
C'est ainsi quand on n'est point sûr du coeur des siens et qu'on
craint de les irriter par les explosions de sa tendresse;
instinctivement, on sent qu'il ne faut pas à ces douleurs un
accueil cruel, le coeur ne saurait l'oublier et il garderait,
noire ou rouge, une tache ou une plaie, une tristesse ou une
colère.
Aussi on hésite, on recule!
Ne rien dire?--mais ils peuvent vous accuser d'être méchant,
puisque vous ne semblez pas ému de leur douleur!--Parler? Mais
ils vous en voudront de ce que vous avez souligné leur faute ou
leur crime, de ce que vous avez, le matin, réveillé par vos
larmes,--vos _simagrées_--des fantômes qui devaient mourir
avec le dernier cri, le premier soleil!
Et je ne savais que faire!
Il y avait longtemps que c'était le matin.--Mon père se levait
d'ordinaire à sept heures afin d'être prêt pour la classe de huit
heures. Je me levais aussi.
Je fis comme toujours; je m'habillai, mais lentement, et ne mis
pas mes souliers; j'attendis assis sur mon lit.
Il ne venait aucun bruit de leur chambre; un silence de mort.
Enfin, au quart avant huit heures mon père m'appela.
Il ne parut point étonné de me trouver tout prêt; à travers la
porte il me demanda du papier et de l'encre; écrivit une lettre au
censeur et une autre à un médecin, et me chargea de les porter.
«Tu reviendras dès que tu les auras remises.
--Je n'irai pas en classe?
--Non, il faut soigner ta mère malade. Si le censeur te demande
ce qu'elle a, tu lui diras qu'elle a été prise de frayeur dans la
campagne, et qu'elle est au lit avec la fièvre...»
Il disait cela sans paraître trop ému, avec un peu de vulgarité
dans la tournure,--il traînait ses pantoufles sur le parquet et
rajustait son pantalon.
Que s'était-il passé?
Je ne l'ai jamais bien su. À des cris qui échappèrent dans les
orages, à des éclats de querelles que mes oreilles recueillirent,
je crus comprendre que ma mère s'était mise en embuscade et avait
surpris madame Brignolin causant bas avec mon père au détour du
jardin, dans ce dimanche de malheur!
Il s'en était suivi une scène de jalousie et de bataille, il
paraît, et qui s'était continuée jusqu'au milieu de la nuit,
jusqu'à l'heure où je les avais vus revenir.
Je ne pouvais questionner personne; d'ailleurs, le souvenir seul
de ce moment m'obsédait comme un mal, et je le chassais au lieu
d'essayer de le savoir!
Savoir quoi? Ce qui était fait était fait!
Je suis peut-être le plus atteint, moi, l'innocent, le jeune,
l'enfant!
Mon père, depuis ce jour-là (est-ce la fièvre ou le remords, la
honte ou le regret?), mon père a changé pour moi. Il avait
jusqu'ici vécu en dehors du foyer, par la raison ou sous le
prétexte qu'il avait à donner des répétitions au collège et à
assister à quelques conférences que faisait le professeur de
rhétorique, pour les maîtres qui n'étaient pas agrégés.
Il reste à la maison, maintenant, quatre fois sur six; il y reste,
le sourcil froncé, le regard dur, les lèvres serrées, morne et
pâle, et un rien le fait éclater et devenir cruel.
Il parle à ma mère d'une voix blanche, qui soupire ou siffle; on
sent qu'il cherche à paraître bon et qu'il souffre; il lui montre
une politesse qui fait mal et une tendresse fausse qui fait pitié.
Il a le coeur ulcéré, je le vois.
Oh! la maison est horrible! et l'on marche à pas lents, et l'on
parle à voix basse.
Je vis dans ce silence et je respire cet air chargé de tristesse.
Quelquefois, je trouble cette paix de mes cris.
Mon père a besoin de rejeter sur quelqu'un sa peine et il fait
passer sur moi son chagrin, sa colère. Ma mère m'a lâché, mon père
m'empoigne.
Il me sangle à coups de cravache, il me rosse à coups de canne
sous le moindre prétexte, sans que je m'y attende: bien souvent,
je le jure, sans que je le mérite.
J'ai gardé longtemps un bout de jonc qu'on me cassa sur les côtes
et auquel j'avais machinalement emmanché une lame, je m'étais dit
que si jamais je me tuais, je me tuerais avec cela.--Et j'ai eu
l'idée de me tuer une fois!
Voici à quelle occasion.
Mon père rentre brusque et pâle, et me prenant par le bras qu'il
faillit casser:
«Gredin! dit-il entre ses dents, je vais te laisser pour mort sur
le carreau!»
J'entrevis un supplice--et justement, j'étais à peine guéri
d'une dernière correction qui m'avait rompu les membres.
Il prétendit que chez le proviseur, au moment où l'on traitait la
question des boursiers et des non payants, quand on était arrivé à
mon nom, le proviseur, s'avançant, lui avait dit:
«M. Vingtras, votre fils pourrait tenir dans la classe un autre
rang que celui qu'il tient, s'il travaillait. Nous vous
conseillons de vous occuper de lui... entendez-vous?
--C'est toi, misérable, qui me fais avoir des reproches du
proviseur?» et il se jeta sur moi avec fureur.
Ce furent de véritables souffrances,--mais mon chagrin était
bien plus grand que mon mal!
Quoi! j'étais pour quelque chose dans son avenir, je serais cause
qu'on le déplacerait par disgrâce, ou peut-être qu'on le
destituerait! Je me donnai sur la poitrine, en _mea culpa_, des
coups plus forts que ceux de ses poings fermés, et le me serais
peut-être tué, tant j'étais désespéré, si je n'avais pensé à
réparer le mal que mon père m'accusait d'avoir fait.
Je me mis à travailler bien fort, bien fort; on ne me punissait
plus au collège, mais à la maison on me battait tout de même.
J'aurais été un ange qu'on m'aurait rossé aussi bien en
m'arrachant les plumes des ailes car j'avais résolu de me raidir
contre le supplice, et comme je dévorais mes larmes et cachais mes
douleurs, la fureur de mon père allait jusqu'à l'écume.
Deux ou trois fois, je dus pousser des cris comme en poussent ceux
qu'on tue en leur arrachant l'âme: il en fut épouvanté lui-même!
mais il recommençait toujours, tant il avait la pensée malade,
l'esprit noir.--Il croyait vraiment que j'étais un gredin, je le
pense.--Il voyait tout à travers le dégoût ou la fureur!
Quelquefois, c'est plus affreux encore,--ma mère intervient;--
et elle qui m'a calotté à outrance, accuse mon père de barbarie!
«Tu ne toucheras pas cet enfant!»
De temps en temps ils se raccommodent et me battent tous deux à la
fois! Les raccommodements durent peu.
Je suis bien malheureux, mais j'ai toujours à coeur le reproche
sanglant de mon père, et je me dis que je dois expier ma faute, en
courbant la tête sous les coups et en _bûchant _pour que sa
situation universitaire, déjà compromise, ne souffre pas encore de
ma paresse!
Je fais tout ce que je peux; je me couche quelquefois à minuit, et
même ma mère, qui jadis m'accusait de dormir trop tôt, m'accuse
maintenant de brûler trop de chandelle: «Et pour quoi faire? Des
singeries, tout ça.»
Mon père prétend que je lis des romans en cachette, on ne me sait
pas gré du mal que je me donne, et c'est à peine si l'on paraît
content de ce que j'ai de bonnes places, car j'ai repris la tête
et je suis le premier de la classe.
Pour arriver à cela, quelles heures ennuyeuses j'ai passées!
Ce _Gradus ad Parnassum_[4] où je cherche les épithètes de qualité,
et les brèves et les longues, ce sale bouquin me fait horreur!
Mon _Alexandre_[5]_ _a les coins mangés; c'est moi qui les ai
mordus de rage et j'ai de son cuir dans l'estomac.
Tout ce latin, ce grec, me paraît baroque et barbare; je m'en
bourre, je l'avale comme de la boue.
Je ne cause pas, je ne bavarde plus; on m'aimait davantage avant,
et j'entends qu'on dit par derrière:
«C'est parce que son père lui donne des danses.»
On dit aussi:
«Ne trouvez-vous pas qu'il est devenu sournois et qu'il a l'air
sainte-nitouche?»
J'ai été premier en je ne sais plus quoi, et le premier porte les
compositions au proviseur; mais il est en conversation
particulière avec quelqu'un et l'on me dit d'attendre dans le
cabinet voisin.--celui d'où l'on entend tout.
On parlait de nous.
«Nous ne disons rien de l'affaire Vingtras, c'est entendu?
--Non rien; ce serait lui faire du tort pour toute sa vie dans
l'Université, et puis, vous savez, j'aurais été à sa place, avec
une femme comme celle qu'il a...
--Il est de fait! et toujours à vous parler des cochons qu'elle a
gardés, des bourrées qu'elle a dansées.--Youp, la, la!--tandis
que madame Brignolin, eh! eh!
--Plus bas, dit le proviseur, si ma femme entendait!»
J'eus peur dans mon cabinet. Je me les figurais allant à la porte,
l'entrouvrant pour voir s'il y avait des oreilles.
C'était le proviseur et l'inspecteur d'académie: j'avais reconnu
leur voix. Ils reprirent:
«Je me suis contenté de lui donner un avertissement une fois. J'ai
pris le prétexte de son fils.
--Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là?
--Un pauvre petit malheureux qu'on habille comme un singe, qu'on
bat comme un tapis, pas bête, bon coeur. Il a plu beaucoup à
l'inspecteur, la dernière fois... Je l'ai donc pris pour prétexte.
"Occupez-vous plus de votre fils"; cela voulait dire: "Restez un
peu plus avec votre femme",--et il a tenu compte de
l'observation.»
Je restai rêveur toute la journée du lendemain...
Mon père s'en fâcha, et me bousculant avec un geste de colère:
«Vas-tu retomber dans tes rêvasseries, fainéant? L'inspecteur doit
arriver dans quelque temps, il ne s'agit pas de me faire honte,
comme l'an passé, et de nous faire souffrir tous de ta paresse!»
Quelle honte? quelle paresse?
Mon père m'avait menti.
17
Souvenirs
M. Laurier, l'économe, qui a passé dans un collège de première
classe du côté de l'Ouest, a entendu dire qu'une place est vacante
à Nantes. La chaire d'un professeur de grammaire est vide. Il
s'est démené pour que mon père l'obtînt.
La nomination arrive.
Nous allons quitter Saint-Étienne. Je viens de ranger les cahiers
d'agrégation de mon père: les thèmes grecs ici, les versions
latines par-là; il y en a des tas.
Mes parents vont faire leurs adieux.
Ils sortent, je les vois qui descendent la rue sans se parler.
Instinctivement, près du passage Kléber, ils se détournent et
prennent la gauche du chemin, pour éviter la maison où madame
Brignolin demeure...
J'enfile du regard cette rue qui d'un côté mène au collège, de
l'autre à la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine,
les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.
Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait
du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le
catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce
que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur
aujourd'hui de ce que je vois; peur des maîtres méchants, des
mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes
doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes
et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes
disaient.
Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel
et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent
et ne tiennent pas toujours.
À l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les
meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les
débris de la tirelire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter
un homme et qu'elle vient de casser.
Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours
plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin
de prison?
Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je
l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de
partir.
Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.
C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de
Farreyrolles sous prétexte qu'elle était née avec des manières de
dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille ne
pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne
dans la compagnie des gens d'éducation et de goût.
Pauvre cousine Marianne!
On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,--
moins les coups.
Nous étions ensemble dans la cuisine,--je faisais le _gros_--
un homme doit savoir tout faire. Je grattais le fond des
chaudrons, elle en faisait reluire le ventre. Pour les assiettes,
c'est moi qui raclais le ventre, c'est elle qui essuyait le fond:
c'était la consigne. Ma mère avait fait remarquer avec conviction
que ce qui est sale dans les chaudrons, c'est le dessous; que ce
qui est sale dans les assiettes, c'est le dessus. Et voilà
pourquoi je faisais le_ gros_.
On l'a obligée aussi à garder son petit bonnet de campagne. Elle
en était toute fière à Farreyrolles et savait que les gars
disaient qu'elle le portait bien. Mais elle sentait qu'à
Saint-Étienne cela faisait rire. On détournait la tête, on la
regardait avec curiosité.
Ma mère de dire:
«C'est que je l'aime comme mon fils, voyez-vous! Je ne fais pas de
différence entre eux deux.» Et elle ajoutait: «Jacques pourrait
presque s'en fâcher.»
Oui, je me fâche, et je voudrais qu'on fît une différence; c'est
bien assez qu'on m'ait ennuyé comme on l'a fait, sans qu'on
l'ennuie aussi.
M. Laurier lui-même a fait observer que ce n'était point de mise à
la ville; ma mère a répondu:
«Croyez-vous donc que je rougisse de mon origine? Voulez-vous que
j'aie l'air d'être honteuse de mes soeurs et de ne pas oser sortir
avec ma nièce parce qu'elle a un bonnet de campagne?... Ah! vous
me connaissez mal, M. Laurier.»
Un jour cependant elle crut avoir assez brisé la volonté de sa
nièce et assez prouvé qu'elle ne rougissait pas de son origine;
elle supprima la coiffe; mais elle _dicta_ un bonnet, coupa
elle-même une robe.
«Je ne sortirai jamais habillée comme ça, dit Marianne le jour où
on les essaya.
--Tu entends par là que ta tante n'a pas de goût, que ta tante
est une bête, qui ne sait pas comment on s'habille, qui souillonne
ce qu'elle touche. Ah! je souillonne?...
--Je n'ai pas dit ça, ma tante.
--Et hypocrite avec ça!--Oui va-t'en dire partout que je
souillonne les robes de mes nièces.--Tu ajouteras peut-être
aussi que je les laisse mourir de faim!»
Une pause.
Tout d'un coup se tournant vers moi, d'une voix qui était vraiment
celle du sang, dans laquelle on sentait mourir la tante et
ressusciter la mère:
«Jacques, fit-elle, mon fils, viens embrasser ta mère...»
Tant d'amour, de tendresse, cette explosion, ce coeur qui tout
d'un coup battait au-dessus du sein qui m'avait porté, tout cela
me troubla beaucoup et je m'avançai comme si j'avais marché dans
de la colle.
«Tu ne viens pas embrasser ta mère!» s'écria-t-elle attristée de
ce retard en levant les mains au ciel.
Je pressai le pas,--elle m'attira par les cheveux et elle me
donna un baiser à ressort qui me rejeta contre le mur où mon crâne
enfonça un clou!
Oh! ces mères! quand la tendresse les prend! Ça ne fait rien, le
clou m'a fait une mâchure.
Ces mères qu'on croit cruelles et qui ont besoin tout d'un coup
d'embrasser leur petit!
Quel coup! j'ai mal pourtant! et je me frotte l'occiput.
«Jacques! veux-tu ne pas te gratter comme ça! Ah! tu sais, j'ai
regardé le fond du grand chaudron, tout à l'heure:--tu appelles
ça nettoyer, mon garçon, tu te trompes. Il y a deux jours qu'on
n'y a pas touché, je parie!
--Ce matin, maman!
--Ce matin! tu oses!...
--Je t'assure.
--Allons, c'est moi qui ai tort, c'est ta mère qui ment.
--Non! m'man.
--Viens que je te gifle!»
Chère Marianne, depuis ce jour-là, elle fut bien malheureuse. Elle
écrivit à sa mère qui l'aimait bien, et lui demanda de retourner
tout de suite au village.
Mais à la lettre qui vint de Farreyrolles, ma mère répliqua:
«Veux-tu donner raison à ta fille contre moi? Crois-tu ta soeur
une menteuse? Crois-tu, comme elle l'a dit, que je souillonne!
Crois-tu?...--Si tu le crois,--c'est bien!»
C'est moi qui mis les virgules et les pluriels.
On n'osa pas reprendre Marianne tout de suite, et elle resta un
mois encore.
Elle souffrit beaucoup pendant ce mois-là, mais moi, comme je fus
heureux!
Elle était blonde, avec de grands yeux bleus toujours humides, un
peu froids, qui avaient l'air de baigner dans l'eau.--Ses
cheveux étaient presque couleur de chanvre, et ses joues étaient
saupoudrées de rousseurs; mais la peau du cou était blanche,
tendre et fine comme du lait caillé.
Je l'ai revue, longtemps après, dans le fond d'un couvent, à
travers une grille: elle s'était faite religieuse.
«Si j'étais restée plus longtemps à Saint-Étienne, murmura-t-elle
en baissant les paupières, je ne serais peut-être jamais venue
ici.
--Le regrettez-vous?»
Elle éloigna du guichet sa tête pâle encadrée dans la grande
coiffe blanche des soeurs de Charité et ne répondit rien, mais je
crus voir deux larmes tomber de ses yeux clairs, et il me sembla
reconnaître un geste de regret et de tendresse...
Elle disparut dans le silence du couloir muet qu'ornait un Christ
d'ivoire taché de sang.
Voilà le pupitre noir devant lequel je m'asseyais, qui était si
haut; il fallait mettre des livres sur ma chaise.
Quelles soirées tristes et maussades j'ai passées là, et quelles
mauvaises matinées de dimanche, quand on exigeai que j'eusse fait
dix vers ou appris trois pages avant de mettre ma chemise blanche
et mes beaux habits!
Mon père m'a souvent cogné la tête contre l'angle, quand je
regardais le ciel par la fenêtre au lieu de regarder dans les
livres. Je ne l'entendais pas venir, tant j'étais perdu dans mon
rêve, et il m'appelait «fainéant», en me frottant le nez contre le
bois.
C'est sensible, le nez! On ne sait pas comme c'est sensible.
J'avais fait un jour une entaille dans ce pupitre. Il m'en est
resté une cicatrice à la figure, d'un coup de règle qu'il me donna
pour me punir.
Voilà, plein de vieille vaisselle, un panier rongé!
C'était là que dormait Myrza, la petite chienne que l'ancien
censeur, envoyé en disgrâce, nous avait donnée pour en avoir soin.
Il n'avait pas d'argent pour l'emmener avec lui; puis il ne savait
pas si, dans le trou où on l'enterrait, il aurait seulement du
pain pour sa femme et son enfant.
Myrza mourut en faisant ses petits, et l'on m'a appelé imbécile,
grand niais, quand, devant la petite bête morte, j'éclatai en
sanglots, sans oser toucher son corps froid et descendre le panier
en bas comme un cercueil!
J'avais demandé qu'on attendît le soir pour aller l'enterrer. Un
camarade m'avait promis un coin de son jardin.
Il me fallut la prendre et l'emporter devant ma mère, qui
ricanait. Bousculé par mon père, je faillis rouler avec elle dans
l'escalier. Arrivé en bas, je détournai la tête pour vider le
panier sur le tas d'ordures, devant la porte de cette maison
maudite. Je l'entendis tomber avec un bruit mou, et je me sauvai
en criant:
«Mais puisqu'on pouvait l'enterrer!» C'était une idée d'enfant,
qu'elle n'eût point la tête entaillée par la pelle du boueux ou
qu'elle ne vidât pas ses entrailles sous les roues d'un camion! Je
la vis longtemps ainsi, guillotinée et éventrée, au lieu d'avoir
une petite place sous la terre où j'aurais su qu'il y avait un
être qui m'avait aimé, qui me léchait les mains quand elles
étaient bleues et gonflées, et regardait d'un oeil où je croyais
voir des larmes son jeune maître qui essuyait les siennes...
18
Le départ
Quelle joie de partir, d'aller loin!
Puis, Nantes, c'est la mer!--Je verrai les grands vaisseaux, les
officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai
contempler des tempêtes!
J'entrevois déjà le phare, le clignotement de son oeil sanglant et
j'entends le canon d'alarme lancer son soupir de bronze dans les
désespoirs des naufrages.
J'ai lu _la France maritime_, ses récits d'abordages, ses
histoires de radeau, ses prises de baleine, et, n'ayant pu être
marin, par la catastrophe Vidaljan, je me suis rejeté dans les
livres, où tourbillonnent les oiseaux de l'Océan.
J'ai déjà fait des narrations de sinistres comme si j'en avais été
un des héros, et je crois même que les phrases que je viens
d'écrire sont des réminiscences de bouquins que j'ai lus, ou des
compositions que j'ai esquissées dans le silence du cachot.
Désespoirs des naufrages, soupirs de bronze, tourbillonnage des
oiseaux; il me semble bien que c'est de Fulgence Girard, mon
_tempêtard_ favori. Je me répète ces grands mots comme un
perroquet enchaîné au grand mât; mais au fond de moi-même il y a
l'espérance du galérien qui pense s'évader cette fois.
À Nantes, je pourrai m'échapper quand je voudrai.
En face de _la grande tasse! _on se laisse glisser et l'on est
dans l'Océan.
Je n'appartiens plus à mon père; je me cache dans la sainte-barbe,
je me fourre dans la gueule d'un canon, et quand on s'aperçoit de
ma disparition, je suis en pleine mer.
Le capitaine a juré, sacré--mille sabords du diable!--en me
voyant sortir de ma cachette et m'offrir comme novice, mais il ne
peut pas me jeter par-dessus bord; je suis de l'équipage!
Le voyage actuel, en attendant l'évasion par eau salée, est déjà
plein de poésie.
Nous avons d'abord la diligence,--l'impériale,--puis nous
entrons dans une gare!
Les machines renâclent comme des ânes, ou beuglent comme des
boeufs, et jettent du feu par les naseaux. Il y a des coups de
sifflet qui fendent l'âme!